CORRESPONDANCE - Année 1759 - Partie 8

Publié le par loveVoltaire

coquelicot13rose.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

à M. Bertrand.

 

26 Mars 1759.

 

 

          Vite, la poste part. Il faut, mon cher ami, que je vous remercie du fond de mon cœur ; il faut que vous épuisiez votre éloquence pour faire valoir tous les sentiments de ma reconnaissance, et mes tendres et respectueux remerciements à M. de Freudenreich et à M. de Bonstetten.

 

          Comment va le mémoire pour Lyon (1) ? Ne pourriez-vous point me communiquer aussi un certain livre sur les Tremblements (2) ? Il me semble qu’il figurerait très bien dans une Académie des sciences. Je vous embrasse. Je suis à vous pour la vie. V.

 

          Point de nouvelles aujourd’hui du Portugal. Point de jésuite de pendu. La justice est lente.

 

 

1 – Mémoires pour servir à l’histoire des tremblements de terre de la Suisse. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Bertrand.

 

30 Mars 1759.

 

 

          Mon cher ami, vos Tremblements sont partis, et je partirai, moi, le plus tôt que je pourrai pour venir remercier M. de Freudenreich et MM. les curateurs, et surtout vous. Madame Denis et moi nous ferons ce voyage agréable le plus tôt que nous pourrons.

 

          Nous sommes fort loin de craindre les brouillons que nous connaissons très bien ; et je suis très en état de ne craindre personne. Hélas ! mon ami, j’ai plus de terrain que Genève, et je suis le maître chez moi. Le chef des polissons (1) est mon vassal. J’ai des créneaux et des … ; et peut-être, avant qu’il soit peu, le peuple dont vous me parlez aura besoin de moi ; en attendant, il gagne honnêtement avec moi, et il est très soumis dans mon antichambre. C’est un Demad (2), homme de beaucoup d’esprit, qui a fait Candide ou l’Optimisme, et qui se moque encore plus que moi des sots. Mon cher ami, vivons tranquilles et aussi heureux qu’il est possible dans notre court pèlerinage.

 

          Les jésuites échapperont, n’en doutez pas ; et peut-être dans un an ils seront tout-puissants en Portugal, comme ils le furent en France après l’assassinat de Henri IV.

 

          Le roi de Prusse m’a écrit des choses bien extraordinaires. C’est un singulier homme, et ce siècle est un étrange siècle.

 

          On dit que Haller se repent beaucoup d’avoir montré mes lettres et les siennes ; il a raison de se repentir.

 

 

1 – Jacob Vernet. (G.A.)

 

2 – Voyez, ARTICLES DE JOURNAUX, Par. V. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Tronchin de Lyon.

 

Délices, 7 Avril (1).

 

 

          Mon cher ami, vous voyez tout avec de bons yeux, et je ne veux voir que par les vôtres. Je suis avec vous pour mes affaires, comme avec le docteur Tronchin pour ma santé. On ne dit pas de bien de nos affaires, il est vrai, ni sur terre ni sur mer. Cependant la France est un bon corps qui s’est toujours guéri de toutes ses maladies ; et elle en a essuyé de plus violentes.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame d’Epinay.

 

 

 

          Oncle et nièce remercient tendrement ma philosophe. Il a été question de soupçon d’inflammation d’entrailles. Quatre médecins de Paris nous auraient tués comme ils ont tué leur confrère La Virotte, en cas pareil ; mais avec notre cher docteur on ne craint rien.

 

          Mille tendres respects à ma philosophe.

 

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha.

 

Au château de Tournay, par Genève, 9 Avril (1).

 

 

          Madame, daignez recevoir ces vers que le roi de Prusse m’ordonne absolument de publier (2) : ils sont tristes, et convenables au temps. Puissiez-vous, madame, vivre aussi heureuse que les dernières années de madame la margrave de Bareith ont été cruelles ! Puisse le ciel donner à votre altesse sérénissime les jours qu’il lui a ôtés, et prolonger votre vie précieuse !

 

Je ne lis point les gazettes sans frémissement et sans douleur ; je vois que les deux partis prennent toujours vos terres pour le champ de leurs dévastations. Il est vrai qu’il y a de vastes étendues de pays encore plus à plaindre. On écrit aujourd’hui que tout est en combustion dans le Portugal, que les jésuites ont trouvé le secret de faire soulever les peuples, secret connu d’eux depuis assez longtemps ; mais je ne peux plaindre un pays d’inquisition, quand vos forêts sont abattues. On va s’égorger encore en Allemagne, et on prépare des fêtes à Lyon ; ainsi va le monde (3). On apprend à cinq heures du soir la mort de cinq à six mille hommes, et on va gaiement à l’Opéra à cinq heures et quart.

 

Le roi de Prusse, pour s’amuser à Breslau, a fait l’oraison funèbre d’un maître cordonnier (4). Il dit, dans cette pièce d’éloquence, que la plupart des rois auraient même été de mauvais cordonniers, et que Dieu ne les a faits rois que parce qu’ils n’auraient pu gagner leur vie que dans ce métier-là. Il a oubli nos talons rouges dans cette oraison funèbre ; cependant il les avait vus (5). Je fais des vœux pour que vos altesses sérénissimes et la grande-maîtresse des cœurs voient les talons de tous ceux qui viennent pour piller.

 

Que votre altesse sérénissime digne toujours agréer les souhaits et le profond respect du Suisse V.

 

 

1 – Editeurs, E. Bayoux et A. François. (G.A.)

 

2 – L’Ode sur la mort de la margrave de Bareuth. (G.A.)

 

3 – Ces fêtes, données en l’honneur de Louise-Elisabeth de France, duchesse de Parme, qui venait voir le roi son père, se changèrent aussi bientôt en deuil. A peine arrivée à Versailles, cette jeune princesse fut atteinte de la petite-vérole et mourut. (A. François.)

 

4 – Panégyrique du sieur Jacques-Mathieu Reinhard, maître cordonnier, prononcé le treizième mois de l’an 2899, dans la ville de l’Imagination, par Pierre Mortier, diacre de la cathédrale. (G.A.)

 

5 – A Rosbach. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Bertrand.

 

10 Avril 1759.

 

 

          Voici, mon cher ami, votre brevet de Lyonnais ; si vous voulez m’envoyer quatre lignes pour le secrétaire (1) éternel, tout sera dit.

 

          On n’a pas pu avoir l’honneur de vous recevoir plus tôt, parce que l’Académie n’est ressuscitée que depuis peu ; et vous êtes le premier qu’elle adopte.

 

          Je serais très surpris qu’il y eût un Boudon député des protestants auprès du roi. Il n’y a point de protestants en France, aux yeux de la cour ; il n’y a que des nouveaux convertis. On ne connaît pas plus de corps de protestants que de corps de Turcs. Si par hasard il y en a dans les provinces, on veut n’en rien savoir. Ni le clergé, ni la noblesse, ni le tiers état, ni les parlements n’ont le droit d’avoir un député résidant à la cour.

 

          Il se peut faire que quelques négociants huguenots aient imaginé de prêter cinquante millions, et qu’ils aient envoyé Boudon pour cette affaire. Mais je vous garantis qu’ils ne trouveront pas les cinquante millions ; si je les avais, je ne les donnerais pas. Je souhaite que Boudon réussisse, mais j’en doute.

 

          On dit que les jésuites ont fait révolter le Portugal contre le roi ; il le mérite bien, pour avoir demandé la permission au pape de punir des sujets tonsurés et parricides.

 

          Mille tendres respects à M. et à madame de Freudenreich.

 

          La Saxe et le Portugal jouent un piètre rôle dans le meilleur des mondes possibles.

 

 

1 – L’abbé Pernetti. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame de Fontaine.

 

15 Avril 1759.

 

 

          J’espère ma chère nièce, que ma lettre vous trouvera à Paris, et que vous aurez fait un très agréable voyage, vous et les vôtres. Je ne dis pas que vous soyez revenue avec un excellent estomac ; ce n’est pas, je crois, la pièce de votre corps dont vous êtes le plus contente. J’ai reçu votre aimable lettre ; vous écrivez mieux que vous ne digérez, quoique vous ne soyez pas encore parvenue à une orthographe parfaite. Mais orthographiez comme il vous plaira ; je ne ferai pas comme l’abbé Dangeau, qui renvoyait les lettres à sa maîtresse, quand les points et les virgules manquaient.

 

          Les nouvelles varient beaucoup sur la conspiration sainte du Portugal. Nous ne savons encore si nous mangerons du jésuite, ou si les jésuites nous mangeront.

 

          Il y a des gens qui prétendent à Genève que les huguenots de France prêtent cinquante millions au roi, et qu’ils obtiennent quelques privilèges pour l’intérêt de leur argent ; mais je doute que les bons huguenots aient cinquante millions, et je souhaite que M. de Silhouette les trouve, fût-ce chez les Turcs…

 

          Tronchin a fait un miracle sur Daumart (1) ; il l’a rendu boiteux ; mais j’espère qu’enfin il en viendra à son honneur, et qu’au moins il lui accourcira l’autre jambe pour égaler le tout.

 

          Le roi de Prusse m’envoie toujours plus de vers qu’il n’a de bataillons et d’escadrons. Son commerce est un peu dangereux depuis qu’il est l’allié des Anglais ; il écrit aussi hardiment qu’eux, et ne nous ménage pas plus avec sa plume qu’avec ses baïonnettes. Il fait tout ce qu’il peut pour me rattraper ; c’est un homme rare, et très bon à fréquenter de loin.

 

          Pour votre frère (2) du grand-conseil, je ne lui dis mot, quoique je ne sois point du tout parlementaire. Il me méprise parce qu’on lui a dit que j’étais riche ; si j’étais pauvre, il m’écrirait tous les jours. C’est un drôle de corps que votre frère. Bonsoir, ma chère nièce ; faites-moi écrire des nouvelles, c’est-à-dire des sottises, car on ne fait que cela dans Paris.

 

P.S. – Persuadez M. d’Argental de faire jouer Oreste comme il est, car je n’y peux rien faire. Je suis occupé ailleurs (3).

 

 

1 – Parent de Voltaire. Il habitait avec lui. (G.A.)

 

2 – L’abbé Mignot. (G.A.)

 

3 – Il méditait Tancrède. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame d’Epinay.

 

 

 

          Madame, j’ai été toute ma vie en butte à la calomnie. Vous m’accuser publiquement d’avoir mangé du lard ; je vous jure devant Dieu que … que … que vous vous êtes trompée une fois en votre vie. Je suis dans un état pitoyable, sans l’avoir mérité, et affaibli par trois semaines continuelles de perdition de ma chétive substance. Si vous honorez mes pénates de votre présence réelle, amenez avec vous quelque philosophe ou quelque écuyer ; car, pour moi, je n’ai ni jambes, ni tête. Il ne me reste pour tout potage que mon derrière, qui fait mon malheur. J’oubliais mon cœur ; il est à vous, madame, puisqu’il bat encore un peu, et c’est avec le plus tendre respect. V.

 

          Permettez-moi de demander des nouvelles de l’inoculation (1) et de faire aussi mille compliments à M. de Gauffecourt ; nous l’attendons demain.

 

 

1 – Le fils de madame d’Epinay. (G.A.)

 

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha.

 

Aux Délices, 29 Avril 1759 (1).

 

 

          Madame, j’userai donc de la permission que votre altesse sérénissime veut bien me donner, d’oser lui adresser une lettre pour madame la comtesse de Bassevitz (2) ; mais j’abuserai de cette permission, et je vous supplie, madame, de pardonner la liberté que je prends. Je lui envoie des livres imprimés en échange des manuscrits que je devrai à vos bontés. Quelle autre protection que la vôtre puis-je choisir, madame, pour lui faire parvenir ce petit ballot ? Les armées occupent tous les chemins ; la plupart des paquets qu’on m’envoyait de Petersbourg se sont perdus ; les housards ont pillé les matériaux de l’Histoire de Pierre-le-Grand. Les maux de la guerre influent sur tout ; on parle de paix, et on couvre la terre de soldats, et tandis qu’on va marier un archiduc, on célébrera ses noces par l’effusion du sang humain. Je plains, dans ces circonstances, ceux qui demeurent dans le Mecklembourg ; et sans les bontés de votre altesse sérénissime, j’aurais peur que ma lettre à madame de Bassevitz ne parvînt pas à son adresse.

 

          Je vous supplie, madame, de vouloir bien qu’elle passe par vos respectables et très aimables mains. J’aurai l’honneur de l’envoyer, quand le paquet, qui va lentement, sera à moitié chemin. La cousine de mademoiselle Pertriset (3) est toujours bien fière ; elle a de la beauté, de l’esprit et de l’argent. Je vous tiens, madame, bien plus heureuse qu’elle. Je me mets aux pieds de votre altesse sérénissime avec le plus profond respect.

 

 

1 – Editeurs, E. Bayoux et A. François. (G.A.)

 

2 – Elle faisait passer à Voltaire les Mémoires du comte de Bassevitz sur Pierre-le-Grand. (A. François.)

 

3 – Le roi de Prusse. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

coquelicot13rose

 

 

 

Commenter cet article