MÉMOIRES ET TRAITÉS DIVERS - Chapitre XVI

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MÉMOIRES ET TRAITÉS DIVERS - Chapitre XVI

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MÉMOIRES ET TRAITÉS DIVERS.

 

 

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CHAPITRE XVI.

 

 

 

Du falun de Touraine et de ses coquilles.

 

 

 

 

 

      On regarde enfin le falun de Touraine comme le monument le plus incontestable de ce séjour de l'océan sur notre continent dans une multitude prodigieuse de siècles, et la raison, c'est qu'on prétend que cette mine est composée de coquilles pulvérisées.

 

      Certainement si à trente-six lieues de la mer il était d'immenses bancs de coquillages marins, s'ils étaient posés à plat par couches régulières, il serait démontré que ces bancs ont été le rivage de la mer : et il est d'ailleurs très vraisemblable que des terrains bas et plats ont été tour à tour couverts et dégagés des eaux jusqu'à trente et quarante lieues ; c'est l'opinion de toute l'antiquité. Une mémoire confuse s'en est conservée, et c'est ce qui a donné lieu à tant de fables.

 

 

Nil equidem durare diu sub imagine eadem

Crediderim. Sic ad ferrum venistis ab auro,

Secula. Sic toties versa est fortuna locorum.

Vidi ego, quod fuerat quondam solidissima tellus.

Esse fretum. Vidi factas ex æquore terras :

Et procul a pelago conchæ jacuere marinæ

Et vetus inventa est in montibus anchora summis (1).

Quodque fuit campus, vallem decursus aquarum

Fecit : et eluvie mons est deductus in æquor :

Eque paludosa siccis humus aret arenis ;

Quæque sitim ! Tulerant, stagnata paludibus hument.

 

 

      C'est ainsi que Pythagore s'explique dans Ovide. Voici une imitation de ces vers qui en donnera l'idée (2) :

 

 

Le Temps, qui donne à tout le mouvement et l'être,

Produit, accroît, détruit, fait mourir, fait renaître,

Change tout dans les eaux, sur la terre, et dans l'air.

L'âge d'or à son tour suivra l'âge de fer.

Flore embellit des champs l'aridité sauvage.

La mer change son lit, son flux, et son rivage.

Le limon qui nous porte est né du sein des eaux.

Où croissent les moissons voguèrent les vaisseaux.

La main lente du Temps aplanit les montagnes :

Il creuse les vallons, il étend les campagnes,

Tandis que l'Éternel, le souverain des temps,

Demeure inébranlable en ces grands changements.

 

 

     Mais pourquoi cet océan n'a-t-il formé aucune montagne sur tant de côtes plates livrées à ses marées ? Et pourquoi, s'il a déposé des amas prodigieux de coquilles en Touraine, n'a-t-il pas laissé les mêmes monuments dans les autres provinces à la même distance ?

 

      D'un côté je vois plusieurs lieues de rivages au niveau de la mer dans la Basse-Normandie : je traverse la Picardie, la Flandre, la Hollande, la Basse-Allemagne, la Poméranie, la Prusse, la Pologne, la Russie, une grande partie de la Tartarie, sans qu'une seule haute montagne, faisant partie de la grande chaîne, se présente à mes yeux. Je puis franchir ainsi l'espace de deux mille lieues dans un terrain assez uni, à quelques collines près. Si la mer, répandue originairement sur notre continent, avait fait les montagnes, comment n'en a-t-elle pas fait une seule dans cette vaste étendue ?

 

      De l'autre côté ces prétendus bancs de coquilles à trente, à quarante lieues de la mer, méritent le plus sérieux examen. J'ai fait venir de cette province, dont je suis éloigné de cent cinquante lieues, une caisse de ce falun. Le fond de cette minière est évidemment une espèce de terre calcaire et marneuse, mêlée de talc, laquelle a quelques lieues de longueur sur environ une et demie de largeur. Les morceaux purs de cette pierre pierreuse sont un peu salés au goût. Les laboureurs l'emploient pour féconder leurs terres, et il est très vraisemblable que son sel les fertilise : on en fait autant dans mon voisinage avec du gypse. Si ce n'était qu'un amas de coquilles, je ne vois pas qu'il pût fumer la terre. J'aurais beau jeter dans mon champ toutes les coques desséchées des limaçons et des moules de ma province, ce serait comme si j'avais semé sur des pierres.

 

      Quoique je sois sûr de peu de choses, je puis affirmer que je mourrais de faim si je n'avais pour vivre qu'un champ de vieilles coquilles cassées (3).

 

      En un mot, il est certain, autant que mes yeux peuvent avoir de certitude, que cette marne est une espèce de terre, et non pas un assemblage d'animaux marins qui seraient au nombre de plus de cent mille milliards de milliards. Je ne sais pourquoi l'académicien qui le premier, après Palissy, fit connaître cette singularité de la nature, a pu dire : « Ce ne sont que de petits fragments de coquilles très reconnaissables pour en être des fragments ; car ils ont leurs cannelures très bien marquées ; seulement ils ont perdu leur luisant et leur vernis (4). »

 

      Il est reconnu que, dans cette mine de pierre calcaire et de talc, on n'a jamais vu une seule écaille d'huître, mais qu'il y en a quelques-unes de moules, parce que cette mine est entourée d'étangs. Cela seul décide la question contre Bernard Palissy, et détruit tout le merveilleux que Raumur et ses imitateurs ont voulu y mettre.

 

      Si quelques petits fragments de coquilles, mêlés à la terre marneuse, étaient réellement des coquilles de mer, il faudrait avouer qu'elles sont dans cette falunière depuis des temps reculés qui épouvantent l'imagination, et que c'est un des plus anciens monuments des révolutions de notre globe. Mais aussi comment une production enfouie quinze pieds en terre pendant tant de siècles peut-elle avoir l'air si nouveau ? Comment y a t-on trouvé la coquille d'un limaçon toute fraîche ? Pourquoi la mer n'aurait-elle confié ces coquilles tourangeotes qu'à ce seul petit morceau de terre, et non ailleurs. N'est-il pas de la plus extrême vraisemblance que ce falun, qu'on avait pris pour un réservoir de petits poissons, n'est précisément qu'une mine de pierre calcaire d'une médiocre étendue ?

 

      D'ailleurs l'expérience de M. de La Sauvagère, qui a vu des coquillages se former dans une pierre tendre, et qui en rend témoignage avec ses voisins, ne doit-elle pas au moins nous inspirer quelques doutes ?

 

      Voici une autre difficulté, un autre sujet de douter. On trouve entre Paris et Arcueil, sur la rive gauche de la Seine, un banc de pierre très long tout parsemé de coquilles maritimes, ou qui du moins leur ressemblent parfaitement. On m'en a envoyé un morceau pris au hasard à cent pieds de profondeur. Il s'en faut bien que les coquilles y soient amoncelées par couches : elles y sont éparses, et dans la plus grande confusion. Cette confusion seule contredit la régularité prétendue qu'on attribue au falun de Touraine.

 

      Enfin, si ce falun a été produit à la longue dans la mer, elle est donc venue à près de quarante lieues dans un pays plat, et elle n'y a point formé de montagnes. Il n'est donc nullement probable que les montagnes soient des productions de l'océan. De ce que la mer serait venue à quarante lieues, s'ensuivrait-il qu'elle aurait été partout ?

 

 

 

 

 

1 – Cela ressemble un peu à l'ancre de vaisseau qu'on prétendait avoir trouvée sur le grand Saint-Bernard : aussi s'est-on bien gardé d'insérer cette chimère dans la traduction.

 

2 – Voyez la Dissertation sur les changements du globe. (G.A.)

 

3 – Tout ce que ces coquillages pourraient opérer, ce serait de diviser une terre trop compacte. On en fait autant avec du gravier. Des coquilles fraîches et pilées pourraient servir par leur huile ; mais des coquillages desséchés ne sont bons à rien. - Quand ces coquilles sont très friables, elles peuvent servir d'engrais comme la craie ou la marne.(K.)

 

4 – C'est une chose incontestable que l'existence de coquillages microscopiques dans certains calcaires ou marnes. Comme engrais, leur propriété est nulle, parce qu'ils ne contiennent plus de matière organique ; comme amendements des terrains, ces matières peuvent rendre de grands services. Le plâtrage imaginé par Franklin est quelque chose d'analogue. (DELAVAUT.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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