Correspondance avec le roi de Prusse - Année 1775 - Partie 126

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Correspondance avec le roi de Prusse - Année 1775 - Partie 126

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496 – DU ROI

 

 

A Potsdam, le 12 Février 1775.

 

 

 

Votre muse est dans son printemps,

Elle en a la fraîcheur, les grâces ;

Et les hivers, les froides glaces,

N’ont point fané les fleurs qui font ses ornements.

 

Ma muse sent le poids des ans ;

Apollon me dédaigne ; une loure Minerve,

A force d’animer ma verve,

En tire des accords faibles et languissants.

 

Pour vous le dieu du jour, Apollon votre père,

Vous obombra de ses rayons,

De ce feu pur, élémentaire,

Dont l’ardeur vous soutient en toutes les raisons.

 

          Le feu que jadis Prométhée

Ravit au souverain des dieux,

Ce mobile divin dont l’âme est excitée

M’abandonne, et s’élance aux cieux.

 

Le génie éleva votre vol au Parnasse :

Au chantre de Henri-le-Grand,

Au-dessus d’Homère et d’Horace,

Les muses et les dieux assignèrent le rang.

 

Mars, auquel je vouai ma jeunesse imprudente,

M’éblouit par l’éclat de ses brillants héros ;

Mais, usé par ses durs travaux,

Je vieillis avant mon attente.

 

Quand nos foudres d’airain répandent la terreur,

Que la mort suit de près le tonnerre qui gronde,

Héros de la Raison, vous écrasez l’Erreur,

Et vos chants consolent le monde.

 

Un guerrier vieillissant, fût-il même Annibal,

En paix voit sa gloire éclipsée :

Ainsi qu’une lame cassée,

On le laisse rouiller au fond d’un arsenal.

 

Si le Destin jaloux n’eût terminé son rôle,

On aurait vu le Tasse, en dépit des censeurs,

Triompher dans ce Capitole

Où jadis les Romains couronnaient les vainqueurs.

 

Mais quel spectacle, ô ciel ! je vois pâlir l’Envie ;

Furieuse, elle entend, chez les Sybaritains,

Que la voix de votre patrie

Vous rappelle à grands cris des monts helvétiens.

 

Hâtez vos pas, volez au Louvre :

Je vois d’ici la pompe et le jour solennel

Où la main de Louis vous couvre,

Aux vœux de ses sujets, d’un laurier immortel.

 

          Je compte de recevoir bientôt de vos lettres datées de Paris. Croyez-moi, il vaut mieux faire le voyage de Versailles que celui de la vallée de Josaphat. Mais voici une seconde lettre qui me survient ; on me demande de quel officier elle est : c’est, dis-je, du lieutenant-général Voltaire, qui m’envoie quelque plan de son invention. Vous passerez pour l’émule de Vauban ; dans la suite on construira des bastions, des ravelins, et des contre-gardes à la Voltaire, et l’on attaquera les places selon votre méthode.

 

          Pour le pauvre d’Etallonde, je n’augure pas bien de son affaire, à moins que votre séjour à Paris, et le talent de persuader, que vous possédez si supérieurement, n’encouragent quelques âmes vertueuses à vous assister. Mais le parlement ne voudra pas obtempérer : revêche à l’égard de son réinstituteur Maurepas, que ne sera-t-il pas envers vous !

 

          Je viens de lire votre traduction du Tasse (1), qu’un heureux hasard a fait tomber en mes mains. Si Boileau avait vu cette traduction, il aurait adouci la sentence rigoureuse qu’il prononça contre le Tasse. Vous avez même conservé les paragraphes qui répondent aux stances de l’original. A présent, l’Europe ne produit rien ; il semble qu’elle se repose, après avoir fourni de si abondantes moissons les siècles passés. Il paraît une tragédie de Dorat (2) : le sujet m’a paru fort embrouillé. L’intérêt partagé entre trois personnes, et les passions n’étant qu’ébauchées, m’ont laissé froid à la lecture. Peut-être l’art des comédiens supplée-t-il à ces défauts, et que l’impression en est différente au spectacle. Pépin, votre maire du palais, en est le héros ; il y a des situations susceptibles de pathétique ; elles ne sont pas naturellement amenées, et il me semble que le poète manque de chaleur. Vous nous avez gâtés ; quand on est accoutumé à vos ouvrages, on se révolte contre ceux qui n’ont ni les mêmes beautés, ni les mêmes agréments. Après cet aveu, que je fais au nom de l’Europe, jugez combien je m’intéresse à votre conservation, et combien le philosophe de Sans-Souci souhaite de bénédictions à l’Epictète de Ferney. Vale. FÉDÉRIC.

 

P.S. – Vous voulez avoir mon vieux portrait ? Je l’ai commandé incessamment pour vous satisfaire ; c’est cependant ce que je puis vous envoyer de plus mauvais de ce pays (3).

 

 

1 – La traduction que Frédéric attribue à Voltaire est de Charles-François Lebrun, secrétaire de Maupeou. (G.A.)

2 – Adélaïde de Hongrie. (G.A.)

3 – Ce post-scriptum se trouve dans l’édition de Berlin. (G.A.)

 

 

 

 

 

497 – DE VOLTAIRE

 

 

A Ferney, 15 Février 1775.

 

 

 

          Sire (1), je ne suis point étonné que le grand baron de Poellnitz se porte bien à l’âge de quatre-vingt-huit ans ; il est grand, bien fait, bien constitué. Alexandre, qui était très bien constitué aussi et très bien pris dans sa taille, mourut à trente ans, après avoir seulement remporté trois victoires ; mais c’est qu’il n’était pas sobre, et qu’il s’était mis à être ivrogne.

 

          Quand je le loue d’avoir gagné des batailles en jouant de la flûte, comme Achille, ce n’est pas que je n’aie toujours la guerre en horreur ; et certainement j’irais vivre chez les quakers, en Pensylvanie, si la guerre était partout ailleurs.

 

          Je ne sais si votre majesté a vu un petit livre qu’on débite publiquement à Paris, intitulé le Partage de la Pologne (2), en sept dialogues, entre le roi de Prusse, l’impératrice-reine, et l’impératrice russe. On le dit traduit de l’anglais ; il n’a pourtant point l’air d’une traduction. Le fond de cet ouvrage est sûrement composé par un de ces Polonais qui sont à Paris. Il y a beaucoup d’esprit, quelquefois de la finesse, et souvent des injures atroces. Ce serait bien le cas de faire paraître certain poème épique (3), que vous eûtes la bonté de m’envoyer il y a deux ans. Si vous savez vaincre et vous arrondir, vous savez aussi vous moquer des gens mieux que personne. Le neveu de Constantin, qui a ri et qui a fait rire aux dépens des Césars, n’entendait pas la raillerie aussi bien que vous.

 

          Je suis très maltraité dans les sept dialogues ; je n’ai pas cent soixante mille hommes pour répondre ; et votre majesté me dira que je veux me mettre à l’abri sous votre égide. Mais en vérité, je me tiens tout glorieux de souffrir pour votre cause.

 

          Je fus attrapé comme un sot quand je crus bonnement, avant la guerre des Turcs, que l’impératrice de Russie s’entendait avec le roi de Pologne pour faire rendre justice aux dissidents, et pour établir seulement la liberté de conscience. Vous autres rois, vous nous en donnez bien à garder ; vous êtes comme les dieux d’Homère, qui font seulement servir les hommes à leurs desseins, sans que ces pauvres gens s’en doutent.

 

          Quoi qu’il en soit, il y a des choses horribles dans ces sept dialogues qui courent le monde.

 

          A l’égard de d’Etallonde Morival, qui ne s’occupa à présent que de contrescarpes et de tranchées, je remercie votre majesté de vouloir bien me le laisser encore quelque temps. Il n’en deviendra que meilleur meurtrier, meilleur canonnier, meilleur ingénieur, et il vous servira avec un zèle inaltérable dans toutes les journées de Rosbach qui se présenteront.

 

          J’espère envoyer à votre majesté, dans quelques mois, un petit précis (4) de son aventure welche ; vous en serez bien étonné. Je souhaiterais qu’il ne plaidât que devant votre tribunal. C’est une chose bien extraordinaire que la nation welche ! Peut-on réunir tant de superstition et tant de philosophie, tant d’atrocité et tant de gaieté, tant de crimes et tant de vertus, tant d’esprit et tant de bêtise ? Et cependant cela joue encore un rôle dans l’Europe. Il ne faudrait qu’un Louvois et qu’un Colbert pour rendre ce rôle passable ; mais Colbert, Louvois et Turenne, ne valent pas celui dont le nom commence par un F, et qui n’aime pas qu’on lui donne de l’encens par le nez.

 

          En toute humilité, et avec les mêmes sentiments que j’avais il y a environ quarante ans. Le vieux malade de Ferney.

 

 

1 – Réponse à la lettre de Frédéric du 27 Janvier. (G.A.)

2 – Ouvrage attribué à Mirabeau. (G.A.)

3 – La Pologniade. (G.A.)

4 – Le Cri du sang innocent. (G.A.)

 

 

 

 

 

498 – DE VOLTAIRE

 

 

11 Février 1775 (1).

 

 

 

          Sire, vous m’accablez des bienfaits les plus flatteurs : votre majesté change en beaux jours les dernières misères de ma vie. Elle daigne me promettre son portrait ; elle orne une de ses lettres des meilleurs vers qu’elle ait jamais faits depuis le temps où elle disait (2) :

 

Et, quoique admirateur d’Alexandre et d’Alcide,

J’eusse aimé mieux pourtant les vertus d’Aristide.

 

          Enfin elle accorde sa protection à l’innocence opprimée de Morival : ajoutez à tout cela que Voiture n’écrivait pas si bien que vous, à beaucoup près, et cependant vous faites faire tous les jours la parade à deux cent mille hommes.

 

Quel est cet étonnant Protée ?

On disait qu’il tenait la lyre d’Apollon ;

On accourt pour l’entendre, on s’en flatte, mais non ;

Il porte du dieu Mars l’armure ensanglantée.

Voyons donc ce héros. Point du tout : c’est Platon,

C’est Lucien, c’est Cicéron ;

Et, s’il avait voulu, ce serait Epicure.

Dites-moi donc votre secret ;

On veut faire votre portrait :

Qu’on peigne toute la nature.

 

          Je viens enfin de recevoir des instructions très sûres sur la singulière catastrophe de votre protégé. Ce serait en vérité une scène d’Arlequin, si ce n’était pas une scène de cannibales : c’est le comble du ridicule et de l’horreur. Rien n’est plus welche.

 

          Non, sire, je ne sortirai point de mon lit à l’âge de quatre-vingt-deux ans pour aller à Versailles (3). Je jurai de n’y aller jamais, le jour que je reçus à Potsdam la lettre du ministre, M. de Puisieux, qui me manda que je ne pouvais garder ni ma place d’historiographe, ni ma pension. Je mourrai au pied des Alpes ; j’aurais mieux aimé mourir aux vôtres.

 

          A l’égard de votre protégé, je ne comprends pas la rage qu’il a de s’avilir par une grâce : le mot infâme de grâce n’est fait que pour les criminels. Le bien dont il peut hériter sera peu de chose, et certainement ses talents et sa sagesse suffiront dans votre service. Croyez, sire, que votre majesté n’aura guère un officier plus attaché à ses devoirs, ni d’ingénieur plus intelligent. Il a trouvé parmi mes paperasses quelques indications sur une de vos victoires ; il en a fait un plan régulier : vous verrez par là, sire, si ce jeune homme entend son métier, et s’il mérite votre protection.

 

          Je le garderai, puisque votre majesté le permet, jusqu’à ce qu’il soit entièrement perfectionné dans son art. Je ne l’oublierai point à ma mort ; mais à l’égard de la grâce, je n’en veux pas plus que de la grâce de Molina et de Jansénius. Je n’avilirai jamais ainsi un de vos officiers, digne de vous servir. Si on veut lui signer une justification honorable, à la bonne heure. Tout le reste me paraît honteux.

 

          Je mourrai avec ces sentiments, et surtout avec le regret de n’avoir pas achevé ma vie auprès du plus grand homme de l’Europe, que j’ose aimer autant qu’admirer.

 

 

1 – C’est à tort qu’on a toujours classé cette lettre avant celle du roi de Prusse, en date du 12 février. Voltaire répond ici à cette dernière. (G.A.)

2 – Dans l’Epître à mon esprit. (G.A.)

3 – Voyez la lettre du 12 Février. (G.A.)

 

 

 

 

 

499 – DU ROI

 

 

Le 23 Février 1775.

 

 

 

          Aucun monarque de l’Europe n’est en état de me faire un don comme celui que je viens de recevoir de votre part. Que de choses charmantes contenues dans ce volume (1) ! Et quel vieillard, quel esprit pour les composer ! Vous êtes immortel, j’en conviens ; moi qui ne crois pas trop à un être distinct du corps, qu’on appelle âme, vous me forceriez d’y croire : toutefois serez-vous le seul des êtres pensants qui ait conservé à quatre-vingts ans cette force, cette vigueur d’esprit, cet enjouement, et ces grâces qui ne respirent plus que dans vos ouvrages ? Je vous en félicite ; et j’implore la nature universelle qu’elle daigne conserver longtemps ce réservoir de pensées heureuses dans lequel elle s’est complue.

 

          Je trouve d’Etallonde bien heureux de se trouver à la source d’où nous viennent tant de chefs-d’œuvre ; il peut prendre hardiment quel titre il trouvera le plus convenable pour l’aider à sauver les débris de sa fortune. D’Alembert me mande (2) que la robe ne marche qu’à pas comptés, et qu’il faut des années pour réparer des injustices d’un moment : si cela est, il faudra se munir de patience, à moins que vous n’alliez à Paris, comme tout le monde le dit, et qu’à force d’employer les grands talents que la nature vous a octroyés, vous ne parveniez à sauver l’innocence opprimée. Cela fournira le sujet d’une tragédie larmoyante ; la scène sera à Ferney. Un malheureux, qui manque de protecteurs, y sera appelé par un sage : il sera étonné de trouver plus de secours chez un étranger que chez ses parents. Le philosophe de Ferney, par humanité, travaillera si efficacement pour lui, que Louis XVI dira : Puisqu’un sage le protège, il faut qu’il soit innocent ; et il lui enverra sa grâce. Une arrière-cousine, dont d’Etallonde était amoureux, sera chargée de la lui apporter ; elle arrivera au dernier acte Le philosophe humain célébrera les noces, et tous les conviés feront l’éloge de la bienfaisance de cet homme divin, auquel d’Etallonde érigera un autel, comme à son dieu secourable.

 

          Ce sujet, entre des mains habiles, pourrait produire beaucoup d’intérêt, et fournir des scènes touchantes et attendrissantes. Mais ce n’est pas à moi d’envoyer des sujets à celui qui possède un trésor d’imagination, et qui, comme Jupiter, accouche, par la tête, de déesses armées de toutes pièces. Enfin, quelque part que vous soyez, soit à Ferney, soit à Versailles, n’oubliez pas le solitaire de Sans-Souci, qui vous sera toujours redevable du beau don que vous lui avez fait. Vale. FÉDÉRIC.

 

 

1 – Le volume qui renfermait Don Pèdre avec l’Eloge de la Raison, le Dialogue de Pégase et du Villard, la Tactique, et l’Ecrit sur l’Encyclopédie. (G.A.)

2 – On n’a pas cette lettre de d’Alembert à Frédéric. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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