ARTICLES DE JOURNAUX - Considérations sur les corps organisés

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ARTICLES DE JOURNAUX - Considérations sur les corps organisés

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ARTICLES DE JOURNAUX.

 

 

 

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CONSIDÉRATIONS SUR LES CORPS ORGANISÉS,

 

par M. Bonnet.

 

 

 

 

 

Gazette littéraire, 4 Avril 1764.

 

 

 

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          On mande de Leipsick qu’on se prépare à donner bientôt une traduction allemande des Considérations sur les Corps, par M. Bonnet, citoyen de Genève.

 

          Cet auteur s’est proposé d’examiner dans son ouvrage comment se fait la reproduction des êtres végétants et animés ; nous ne croyons pas que ses Considérations puissent répandre beaucoup de jour sur cette grande et ténébreuse question, le désespoir des philosophes anciens et modernes ; mais elles décèlent du moins un esprit très sage et très éclairé.

 

          Les anciens avaient voulu deviner comme nous les secrets de la nature, mais ils n’avaient point de fil pour se guider dans les détours de ce labyrinthe immense. Le secours des microscopes, l’anatomie comparée, deux siècles d’observations continuelles, ont été nos moyens ; nous avons ouvert quelques portes de l’édifice, mais il nous est toujours arrivé la même chose qu’à ce curieux qui, dit-on, entra dans un tombeau où brûlait une lampe sépulcrale depuis deux mille ans ; il marcha sur des ressorts qui renversèrent la lampe et l’éteignirent.

 

          La nature s’y prend de plus d’une manière pour la génération des êtres qui végètent ou qui ont la vie ; elle produit sans racines presque tous les arbres aquatiques ; elle se sert de l’union des deux sexes dans tous les quadrupèdes et les bipèdes.

 

          Il en est d’autres qui perpétuent leur race sans aucun accouplement. C’est assez, parmi plusieurs espèces de poissons, qu’un mâle passe par-dessus les œufs d’une femelle, jetés au hasard sur le rivage, pour que ces œufs soient fécondés. On voit des reptiles vivipares, d’autres ovipares.

 

          Il y a des vermisseaux qui se multiplient par bouture ; il y en a, comme plusieurs plantes, qu’on peut couper en plusieurs parties, et chaque partie reproduit une tête, et quelquefois une queue.

 

          Ce que nous appelons des singularités est innombrable ; tout doit paraître prodige, parce que tout est inexplicable.

 

 

M’apprendrez-vous jamais par quels subtils ressorts

L’éternel artisan fait végéter les corps ?

Pourquoi l’aspic affreux, le tigre, la panthère,

N’ont jamais adouci leur cruel caractère ;

Et que, reconnaissant la main qui le nourrit,

Le chien meurt en léchant le maître qu’il chérit ?

D’où vient qu’avec cent pieds, qui semblent inutiles,

Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles ?

Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau,

S’enterre, et ressuscite avec un corps nouveau,

Et, le front couronné, tout brillant d’étincelles,

S’élance dans les airs en déployant ses ailes (1) ?

 

 

          Platon tâcha d’expliquer le mystère de la génération par des simulacres réfléchis de la Divinité, par le nombre de trois, et par le triangle. La saine physique ne s’accommode guère de ces triangles ni de ces simulacres. Hippocrate, abandonnant cette vaine métaphysique, regarda l’union des deux sexes comme la seule cause de la génération. Mais souvent un de ces deux sexes ne fournit point de ces principes ; et combien d’animaux naissent sans cette union !

 

          Descartes, dans son Traité de la formation du fœtus, n’examine pas seulement la question de la génération.

 

          Harvey, le plus grand anatomiste de son temps, n’admit que le système des œufs, et prit pour devise : Omnia ex ovo (2). Il dépeupla de biches les parcs du roi d’Angleterre, disséqua les unes immédiatement après leur copulation, les autres après quelques heures, les autres après quelques jours ; il crut voir l’origine de la formation, mais il ne la vit pas. Il prétendit de plus que le principe émané du mâle ne produisait aucune altération dans les œufs des oiseaux, et Malpighi s’assura du contraire par l’expérience ; mais Malpighi fut d’accord avec Harvey sur le système des ovaires : c’est-à-dire que toute les femelles ont des œufs plus ou moins visibles dans lesquels le fœtus est contenu. Cette opinion si vraisemblable de Harvey et de Malpighi fut universelle, jusqu’au temps où Leuwenhoeck, Valisnieri, et plusieurs autres observateurs, crurent trouver, à l’aide du microscope, dans les principes émanés du mâle, de petits animaux innombrables, s’agitant dans la ligueur avec une extrême vitesse.

 

          On crut alors que ces petites animaux, entrant dans le sein de la femelle, y trouvaient des œufs disposés à les recevoir, et que la femelle, en ce cas, n’était que la nourrice. Mais comment de tant d’animaux fournis  par le mêle un seul se logeait-il dans un œuf ? Comment le coq, animal si multipliant, ne fournissait-il pas ces animalcules qu’on croyait avoir découverts dans d’autres espèces ?

 

          On a fini par rester dans le doute ; ce qui arrive toujours quand on veut remonter aux premières causes.

 

          L’auteur (3) de la Vénus physique a eu recours à l’attraction ; il a prétendu que, dans les principes féconds de l’homme et de la femme mêlés ensemble, la jambe gauche du fœtus attire la jambe droite sans se méprendre, qu’un œil attire un œil en laissant le nez entre deux, qu’un lobe du poumon est attiré par l’autre lobe, etc.

 

          Si on avait dit au grand Newton qu’un jour on ferait un tel usage de son Principe mathématique de la gravitation, il aurait été bien étonné.

 

          Un philosophe éloquent et très éclairé a prétendu voir l’origine de tous les corps végétants et animés dans des particules qu’il appelle organiques, et qui prennent la forme de chaque partie du corps organisé par le moyen de certains moules intérieurs, et se réunissent ensuite dans un réservoir commun pour former l’animal ou la plante. Mais qu’est-ce que c’est que des moules intérieurs ? Comment modifient-ils la forme intérieure d’une molécule ? comment une molécule modifiée dans un moule intérieur du cerveau, par exemple, ne perd-elle pas sa première forme en passant dans une foule d’autres moules intérieurs qui se trouvent dans sa route depuis la tête jusqu’au réservoir de la semence ! L’auteur a bien senti que tout cela ne pouvait s’expliquer par les principes mécaniques connus ; il a eu recours à certaines forces inconnues, dont on ne peut, dit-il, se former une idée : n’est-ce pas là multiplier les obscurités ?

 

          Il semble qu’il en faille revenir à l’ancienne opinion que tous les germes furent formés à la fois par la main qui arrangea l’univers ; que chaque germe contient en lui tous ceux qui doivent naître de lui ; que toute génération n’est qu’un développement ; et, soit que les germes des animaux soient contenus dans les mâles ou dans les femelles, il est vraisemblable qu’ils existent dès le commencement des choses, ainsi que la terre, les mers, les éléments, les astres.

 

          Cette idée est peut-être digne de l’éternel Artisan du monde, si quelqu’une de nos conceptions peut en être digne.

 

          L’extrême et inconcevable petitesse des derniers germes, contenus dans celui qui leur sert comme de père, ne doit point effrayer la raison. La divisibilité de la matière à l’infini n’est pas une vérité physique, ce n’est qu’une subtilité métaphysique portée dans la géométrie ; mais il est vrai qu’un monde entier peut être contenu dans un grain de sable, dans la même proportion qu’existe l’univers que nous voyons. Il faudra probablement bien des siècles pour épuiser les semences enfermées les unes dans les autres, et c’est peut-être alors que la nature étant parvenue à sa dernière période, le monde où nous sommes aura une fin comme il a eu un commencement.

 

          L’auteur des Considérations sur les corps organisés embrasse cette belle hypothèse, que tout se fait par développement, et que chaque germe contient tous ceux qui naîtront un jour. Il admet les œufs dans les femelles vivipares, et il reconnaît les œufs pour le séjour des fermes, ce qui est pourtant encore douteux.

 

          Peut-être cet auteur ingénieux et profond ne donne-t-il pas dans ce système des raisons assez convaincantes de la formation des monstres, de la ressemblance des enfants, tantôt au père, tantôt à la mère : mais dans quel système a-t-on jamais bien expliqué ces secrets de la nature ?

 

          Son livre d’ailleurs est un recueil d’expériences curieuses, de bonnes raisons, et de doutes aussi estimables que des raisons.

 

          Remarquons que non-seulement les germes des corps animés et des végétaux sont préexistants, mais qu’il faut encore que dans chacun d’eux il y ait d’autres germes organisés de leurs membres, qui doivent se reproduire quand l’animal les a perdus. Ainsi une écrevisse doit avoir dans ses pattes des germes de nouvelles pattes qui éclosent dans le besoin. Ainsi un ver qui a perdu sa tête a le germe d’une autre tête qui vient se mettre à la place de celle qu’on a coupée.

 

          C’est encore une question très curieuse que la formation d’un nombre prodigieux d’animaux nés dans d’autres animaux. Le replis de l’anus d’un cheval ou d’un bœuf, le nez d’un mouton, le gosier d’un cerf, les entrailles de l’homme, la peau de presque tout ce qui respire, devient le nid d’une infinité d’insectes. Ainsi tous les animaux se nourrissent les uns des autres, comme ils se détruisent.

 

          Le ténia, ce reptile si extraordinaire, mince et large comme un ruban, qui s’empare des intestins de l’homme et de quelques bêtes, qui s’y accroît jusqu’à la longueur de neuf ou dix aunes, a son germe imperceptible dans un petit insecte imperceptible qui croît, dit-on, sur la surface de l’eau ; sa naissance et sa croissance sont également extraordinaires, mais il faut que son individu ait préexisté comme tous les autres.

 

          Il n’y a point de génération proprement dite ; tout n’est que développement, et les bras de l’homme sont déjà dans le fœtus, comme on voit à l’œil les ailes du papillon dans la chenille.

 

          Ces germes de toutes choses sont-ils renfermés dans leurs espèces particulières, ou sont-ils répandus dans tout l’espace ? L’auteur paraît croire à la dissémination des germes ; cependant n’est-il pas beaucoup plus naturel que chaque espèce animée soit renfermée dans le lieu qui lui convient ? il n’en est pas, ce semble, du germe d’un éléphant et d’une chameau comme des poussières des fleurs et des herbes que les vents poussent hors du lieu de leur naissance.

 

          Presque tout ce qui regarde les premiers ressorts de la vie et de la végétation est traité ou indiqué dans ce livre. On connaît les polypes, ces zoophytes ou animaux-plantes. Si quelque chose paraît confirmer le système de la continuité de la chaîne des êtres, ce sont ces formes intermédiaires qui paraissent remplir l’intervalle des végétaux et des animaux, et qui semblent être des animaux mi-partis de la chaîne immense de la nature. Cette idée, renouvelée des Grecs-est-elle aussi vraie qu’imposante ? De la végétation au simple sable, à l’argile, n’y-t-il pas une distance infinie ? Les polypes, les orties de mer, sont-ils bien réellement des animaux ? ont-ils du sentiment, et n’est-ce pas le don inexplicable du sentiment qui constitue l’animal ? Aperçoit-on réellement une gradation continue et sans interruption entre les êtres ? Nous voyons des animaux à quatre pieds et à deux, mais il n’y en a point à trois, malgré les admirables propriétés attribuées au nombre de trois par toute l’antiquité. On trouve des reptiles qui ont un nombre de pieds indéterminé. Combien d’espèce ne peut-on pas imaginer entre l’homme et le singe, entre le singe et d’autres genres !

 

          Et si nous levions les yeux vers l’espace, quelle gradation proportionnelle y a-t-il entre les distances, les grosseurs et les révolutions des planètes ? Cette chaîne prétendue se trouve rompue de Saturne jusqu’aux entrailles de notre petit globe.

 

          Les bornes d’un extrait ne nous permettent pas un plus long examen. Nous finissons par remarquer que, dans quelque système qu’on embrasse, il faut admettre une force motrice qui, d’un embryon plus petit que la cent-millième partie d’un ciron, forme un éléphant, un chêne. C’est cette force motrice, le principe de tout, dont nous demandons raison. Elle agit d’un bout de l’univers à l’autre. Mais quelle est-elle ? L’éternel Géomètre nous a permis de calculer, de mesurer, de diviser, de composer ; mais pour les premiers principes des choses, il est à croire qu’il se les est réservés (4).

 

 

 

 

 

1 – IVe Discours sur l’homme. (G.A.)

2 – Voyez l’Homme aux quarante écus, art. 7, tome VI. (G.A.)

3 – Maupertuis. (G.A.)

4 – Voyez encore sur les Considérations de Bonnet, la note de l’article ORGANISATION dans l’Encyclopédie de Diderot, édition de Genève. (G.A.)

 

 

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