CONTE : LE TAUREAU BLANC - Partie 2

Publié le par loveVoltaire

CONTE---Le-taureau-blanc---Partie-2.jpg

 

Photo de Khalah

 

 

 

 

CHAPITRE IV.

 

 

COMMENT ON VOULUT SACRIFIER LE BŒUF ET EXORCISER LA PRINCESSE

 

 

 

 

         Mambrès courut à elle en pleurant. Le serpent est attendri ; il ne peut pleurer, mais il siffle d’un ton lugubre ; il crie : Elle est morte ! L’ânesse répète, Elle est morte ! Le corbeau le redit ; tous les autres animaux paraissaient saisis de douleur, excepté le poisson de Jonas, qui a toujours été impitoyable. La dame d’honneur, les dames du palais arrivent, et s’arrachent les cheveux. Le taureau blanc, qui paissait au loin, et qui entend leurs clameurs, court au bosquet, et entraîne la vieille avec lui en poussant des mugissements dont les échos retentissent. En vain toutes les dames versaient sur Amaside expirante leurs flacons d’eau de rose, d’œillet, de myrte, de benjoin, de baume de la Mecque, de cannelle, d’amomum, de girofle, de muscade, d’ambre gris ; elle n’avait donné aucun signe de vie ; mais, dès qu’elle sentit le beau taureau blanc à ses côtés, elle revint à elle plus fraîche, plus belle, plus animée que jamais. Elle donna cent baisers à cet animal charmant, qui penchait languissamment sa tête sur son sein d’albâtre. Elle l’appelle mon maître, mon roi, mon cœur, ma vie. Elle passe ses bras d’ivoire autour de ce cou plus blanc que la neige. La paille légère s’attache moins fortement à l’ambre, la vigne à l’ormeau, le lierre au chêne. On entendait le doux murmure de ses soupirs ; on voyait ses yeux tantôt étincelants d’une tendre flamme, tantôt offusqués par ces larmes précieuses que l’amour fait répandre.

 

         On peut juger dans quelle surprise la dame d’honneur d’Amaside et les dames de compagnie étaient plongées. Dès qu’elles furent rentrées au palais, elles racontèrent toutes à leurs amants cette aventure étrange, et chacune avec des circonstances différentes, qui en augmentaient la singularité, et qui contribuent toujours à la variété de toutes les histoires.

 

         Dès qu’Amasis, roi de Tanis, en fut informé, son cœur royal fut saisi d’une juste colère. Tel fut le courroux de Minos, quand il sut que sa fille Pasiphaé prodiguait ses tendres faveurs au père du minotaure. Ainsi frémit Junon lorsqu’elle vit Jupiter son époux caresser la belle vache Io, fille du fleuve Inachus. Amasis fit enfermer la belle Amaside dans sa chambre, et mis une garde d’eunuques noirs à sa porte ; puis il assembla son conseil secret.

 

         Le grand mage Mambrès y présidait, mais il n’avait plus le même crédit qu’autrefois. Tous les ministres d’Etat conclurent que le taureau blanc était un sorcier. C’était tout le contraire, il était ensorcelé ; mais on se trompe toujours à la cour dans ces affaires délicates.

 

         On conclut à la pluralité des voix, qu’il fallait exorciser la princesse, et sacrifier le taureau blanc et la vieille.

 

         Le sage Mambrès ne voulut point choquer l’opinion du roi et du conseil. C’était à lui qu’appartenait le droit de faire les exorcismes ; il pouvait les différer sous un prétexte très plausible. Le dieu Apis venait de mourir à Memphis. Un dieu bœuf meurt comme un autre. Il n’était permis d’exorciser personne en Egypte jusqu’à ce qu’on eût trouvé un autre bœuf qui pût remplacer le défunt.

 

         Il fut donc arrêté dans le conseil qu’on attendrait la nomination qu’on devait faire du nouveau dieu à Memphis.

 

         Le bon vieillard Mambrès sentait à quel péril sa chère princesse était exposée : il voyait quel était son amant. Les syllabes Nabu, qui lui étaient échappées, avaient décelé tout le mystère aux yeux de ce sage.

 

         La dynastie (1) de Memphis appartenait alors aux Babyloniens ; ils conservaient ce reste de leurs conquêtes passées, qu’ils avaient faites sous le plus grand roi du monde, dont Amasis était l’ennemi mortel. Mambrès avait besoin de toute sa sagesse pour se bien conduire parmi tant de difficultés. Si le roi Amasis découvrait l’amant de sa fille, elle était morte, il l’avait juré. Le grand, le jeune, le beau roi dont elle était éprise, avait détrôné son père, qui n’avait repris son royaume de Tanis que depuis près de sept ans qu’on ne savait ce qu’était devenu l’adorable monarque, le vainqueur et l’idole des nations, le tendre et généreux amant de la charmante Amaside. Mais aussi, en sacrifiant le taureau, on faisait mourir infailliblement la belle Amaside de douleur.

 

         Que pouvait faire Mambrès dans des circonstances si épineuses ? Il va trouver sa chère nourrissonne au sortir du conseil, et lui dit : Ma belle enfant, je vous servirai ; mais, je vous le répète, on vous coupera le cou si vous prononcez jamais le nom de votre amant.

 

         Ah ! Que m’importe mon cou, dit la belle Amaside, si je ne puis embrasser celui de Nabuccho … ! Mon père est un bien méchant homme ! Non-seulement il refusa de me donner un beau prince que j’idolâtre, mais il lui déclara la guerre : et quand il a été vaincu par mon amant, il a trouvé le secret de le changer en bœuf. A-t-on jamais vu une malice plus effroyable ? Si mon père n’était pas mon père, je ne sais pas ce que je lui ferais.

 

         Ce n’est pas votre père qui lui a joué ce cruel tour, dit le sage Mambrès, c’est un Palestin, un de nos anciens ennemis, un habitant d’un petit pays compris dans la foule des Etats que votre auguste amant a domptés pour les policer. Ces métamorphoses ne doivent point vous surprendre ; vous savez que j’en faisais autrefois de plus belles : rien n’était plus commun alors que ces changements qui étonnent aujourd’hui les sages. L’histoire véritable que nous avons lue ensemble nous a enseigné que Lycaron, roi d’Arcadie, fut changé en loup. La belle Calisto, sa fille, fut changée en ourse ; Io, fille d’Inachus, notre vénérable Isis, en vache ; Daphné en laurier ; Syrinx en flûte. La belle Edith, femme de Loth, le meilleur, le plus tendre père qu’on ait jamais vu, n’est-elle pas devenue dans notre voisinage une grande statue de sel, très belle et très piquante, qui a conservé toutes les marques de son sexe, et qui a régulièrement ses ordinaires (2) chaque mois, comme l’attestent les grands hommes qui l’ont vue ? J’ai été témoin de ce changement dans ma jeunesse. J’ai vu cinq puissantes villes, dans le séjour du monde le plus sec et le plus aride, transformées tout à coup en un beau lac. On ne marchait dans mon jeune temps que sur des métamorphoses.

 

         Enfin, madame, si les exemples peuvent adoucir votre peine, souvenez-vous que Vénus a changé les Cérastes (3) en bœufs. Je le sais, dit la malheureuse princesse ; mais les exemples consolent-ils ? Si mon amant était mort, me consolerais-je par l’idée que tous les hommes meurent ? Votre peine peut finir, dit le sage ; et puisque votre tendre amant est devenu bœuf, vous voyez bien que de bœuf il peut devenir homme. Pour moi, il faudrait que je fusse changé en tigre ou en crocodile, si je n’employais pas le peu de pouvoir qui me reste, pour le service d’une princesse digne des adorations de la terre, pour la belle Amaside, que j’ai élevée sur mes genoux, et que sa fatale destinée met à des épreuves si cruelles.

 

 

1 – Dynastie signifie proprement puissance. Ainsi on peut se servir de ce mot, malgré les cavillations de Larcher. Dynastie vient du phénicien dunast ; et Larcher est un ignorant qui ne sait ni le phénicien, ni le ryriaque, ni le cophte. − Voltaire, dans la Défense de mon oncle avait parlé des Dames de la dynastie de Mendès. Larcher fit remarquer qu’on n’avait jamais pris en grec le terme de dynastie pour les Etats du dynaste. Cette note est une réplique à Larcher. (G.A.)

 

2 – Tertullien, dans son poème de Sodome, dit :

 

            Dicitur et vivens alio sub corpore sexus

            Munificos solito dispungere sanguine menses.

 

Saint-Irénée, liv. IV, dit : Per naturalia ea quœ sunt consuetudinis feminœ ostendens.

 

3 – Peuples de l’île de Chypre. (G.A.)

 

 

 

 

CHAPITRE V.

 

 

COMMENT LE SAGE MAMBRÈS SE CONDUISIT SAGEMENT.

 

 

 

 

         Le divin Mambrès ayant dit à la princesse tout ce qu’il fallait pour la consoler, et ne l’ayant point consolée, il courut aussitôt à la vieille. Ma camarade, lui dit-il, notre métier est beau, mais il est bien dangereux ; vous courez risque d’être pendue, et votre bœuf d’être brûlé, ou noyé, ou mangé. Je ne sais point ce qu’on fera de vos autres bêtes ; car, tout prophète que je suis, je sais bien peu de choses ; mais cachez soigneusement le serpent et le poisson ; que l’un ne mettra pas sa tête hors de l’eau, et que l’autre ne sorte pas de son trou. Je placerai le bœuf dans une de mes écuries à la campagne ; vous y serez avec lui, puisque vous dites qu’il ne vous est pas permis de l’abandonner. Le bouc émissaire pourra, dans l’occasion, servir d’expiatoire ; nous l’enverrons dans le désert chargé des péchés de la troupe ; il est accoutumé à cette cérémonie, qui ne lui fait aucun mal, et l’on sait que tout s’expie avec un bouc qui se promène. Je vous prie seulement de me prêter tout à l’heure le chien de Tobie, qui est un lévrier fort agile, l’ânesse de Balaam, qui court mieux qu’un dromadaire, le corbeau et le pigeon de l’arche, qui volent très rapidement. Je veux les envoyer en ambassade à Memphis pour une affaire de la dernière conséquence.

 

         La vieille repartit au mage : Seigneur, vous pouvez disposer à votre gré du chien de Tobie, de l’ânesse de Balaam, du corbeau et du pigeon de l’arche, et du bouc émissaire ; mais mon bœuf ne peut coucher dans une écurie. Il est dit qu’il doit être attaché à une chaîne d’acier, « être toujours mouillé de la rosée, et brouter l’herbe sur la terre (1), et que sa portion sera avec les bêtes sauvages. » Il m’est confié, je dois obéir. Que penseraient de moi Daniel, Ezéchiel et Jérémie, si je confiais mon bœuf à d’autres qu’à moi-même ? Je vois que vous savez le secret de cet étrange animal : je n’ai pas à me reprocher de vous l’avoir révélé. Je vais le conduire loin de cette terre impure, vers le lac Sirbon, loin des cruautés du roi de Tanis. Mon poisson et mon serpent me défendront : je ne crains personne quand je sers mon maître.

 

         Le sage Mambrès repartit ainsi : Ma bonne, la volonté de Dieu soit faite ! Pourvu que je retrouve notre taureau blanc, il ne m’importe ni du lac de Sirbon, ni du lac de Mœris, ni du lac de Sodome ; je ne veux que lui faire du bien et à vous aussi. Mais, pourquoi m’avez-vous parlé de Daniel, d’Ezéchiel et de Jérémie ? Ah ! Seigneur, reprit la vieille, vous savez aussi bien que moi l’intérêt qu’ils ont eu dans cette grande affaire : mais je n’ai point de temps à perdre ; je ne veux point être pendue ; je ne veux point que mon taureau soit brûlé, ou noyé, ou mangé. Je m’en vais auprès du lac de Sirbon, par Canope, avec mon serpent et mon poisson. Adieu.

 

         Le taureau la suivit tout pensif, après avoir témoigné au bienfaisant Mambrès la reconnaissance qu’il lui devait.

 

         Le sage Mambrès était dans une cruelle inquiétude. Il voyait bien qu’Amasis, roi de Tanis, désespéré de la folle passion de sa fille pour cet animal, et la croyant ensorcelée, ferait poursuivre partout le malheureux taureau, et qu’il serait infailliblement brûlé, en qualité de sorcier, dans la place publique de Tanis, ou livré au poisson de Jonas, ou rôti, ou servi sur table. Il voulait, à quelque prix que ce fût, épargner ce désagrément à la princesse.

 

         Il écrivit une lettre au grand-prêtre de Memphis, son ami, en caractères sacrés, sur du papier d’Egypte qui n’était pas encore en usage. Voici les propres mots de sa lettre :

 

« Lumière du monde, lieutenant d’Isis, d’Osiris et d’Horus, chef des circoncis, vous dont l’autel est élevé, comme de raison, au-dessus de tous les trônes ; j’apprends que votre Dieu le bœuf Apis est mort. J’en ai un autre à votre service. Venez vite avec vos prêtres le reconnaître, l’adorer, et le conduire dans l’écurie de votre temple. Qu’Isis, Osiris et Horus vous aient en leur sainte et digne garde : et vous, messieurs les prêtres de Memphis, en leur sainte garde !

 

       Votre attentionné ami, MAMBRÈS »

 

         Il fit quatre duplicata de cette lettre, de crainte d’accident, et les enferma dans des étuis de bois d’ébène le plus dur. Puis appelant à lui quatre courriers qu’il destinait à ce message (c’étaient l’ânesse, le chien, le corbeau et le pigeon), il dit à l’ânesse : Je sais avec quelle fidélité vous avez servi Balaam, mon confrère ; servez-moi de même. Il n’y a point d’onocrate (2) qui vous égale à la course ; allez, ma chère amie, rendez ma lettre en main propre et revenez. L’ânesse lui répondit : Comme j’ai servi Balaam, je servirai monseigneur ; j’irai et je reviendrai. Le sage lui mit le bâton d’ébène dans la bouche, et elle partit comme un trait.

 

         Puis il fit venir le chien de Tobie, et lui dit : Chien fidèle, et plus prompt à la course qu’Achille aux pieds légers, je sais ce que vous avez fait pour Tobie, fils de Tobie, lorsque vous et l’ange Raphaël vous l’accompagnâtes de Ninive à Ragès en Médie, et de Ragès à Ninive, et qu’il rapporta à son père dix talents (3) que l’esclave Tobie père avait prêtés à l’esclave Gabelus ; car ces esclaves étaient fort riches. Portez à son adresse cette lettre, qui est plus précieuse que dix talents d’argent. Le chien lui répondit : Seigneur, si j’ai suivi autrefois le messager Raphaël, je puis tout aussi bien faire votre commission. Mambrès lui mit la lettre dans la gueule. Il en dit autant à la colombe. Elle lui répondit : Seigneur, si j’ai apporté un rameau dans l’arche, je vous apporterai de même votre réponse. Elle prit la lettre dans son bec. On les perdit tous trois de vue en un instant.

 

         Puis il dit au corbeau : Je sais que vous avez nourri le grand prophète Elie (4), lorsqu’il était caché auprès du torrent Carith, si fameux dans toute la terre. Vous lui apportiez tous les jours de bon pain et des poulardes grasses ; je ne vous demande que de porter cette lettre à Memphis.

 

         Le corbeau répondit en ces mots : Il est vrai, seigneur, que je portais tous les jours à dîner au grand prophète Elie le Thesbite, que j’ai vu monter dans l’atmosphère sur un char de feu traîné par quatre chevaux de feu, quoique ce ne soit pas la coutume ; mais je prenais toujours la moitié du dîner pour moi. Je veux bien porter votre lettre, pourvu que vous m’assuriez de deux bons repas chaque jour, et que je sois payé d’avance en argent comptant pour ma commission.

 

         Mambrès, en colère, dit à cet animal : Gourmand et malin, je ne suis pas étonné qu’Apollon, de blanc que tu étais comme un cygne, t’ait rendu noir comme une taupe, lorsque, dans les plaines de Thessalie, tu trahis la belle Coronis, malheureuse mère d’Esculape. Eh ! Dis-moi donc, mangeais-tu tous les jours des aloyaux et des poulardes quand tu fus dix mois dans l’arche ? Monsieur, nous y faisions très bonne chère, repartit le corbeau. On servait du rôti deux fois par jour à tous les volatiles de mon espèce, qui ne vivent que de chair, comme vautours, milans, aigles, buses, éperviers, ducs, émouchets, faucons, hiboux, et à la foule innombrable des oiseaux de proie. On garnissait avec une profusion bien plus grande, les tables des lions, des léopards, des tigres, des panthères, des onces, des hyènes, des loups, des ours, des renards, des fouines, et de tous les quadrupèdes carnivores. Il y avait dans l’arche huit personnes de marque et les seules qui fussent au monde, continuellement occupées du soin de notre table et de notre garde-robe ; savoir : Noé et sa femme, qui n’avaient guère plus de six cents ans, leurs trois fils et leurs trois épouses. C’était un plaisir de voir avec quel soin, quelle propreté nos huit domestiques servaient plus de quatre milles convives du plus grand appétit, sans compter les peines prodigieuses qu’exigeaient dix à douze mille autres personnes, depuis l’éléphant et la girafe, jusqu’aux vers à soie et aux mouches. Tout ce qui m’étonne, c’est que notre pourvoyeur Noé soit inconnu à toutes les nations, dont il est la tige ; mais je ne m’en soucie guère. Je m’étais déjà trouvé à une pareille fête (5) chez le roi de Thrace Xissutre. Ces choses-là arrivent de temps en temps pour l’instruction des corbeaux. En un mot, je veux faire bonne chère, et être très bien payé en argent comptant.

 

         Le sage Mambrès se garda bien de donner sa lettre à une bête si difficile et si bavarde. Ils se séparèrent fort mécontents l’un de l’autre.

 

         Il fallait cependant savoir ce que deviendrait le beau taureau, et ne pas perdre la piste de la vieille et du serpent. Mambrès ordonna à des domestiques intelligents et affidés de les suivre ; et, pour lui, il s’avança en litière sur le bord du Nil, toujours faisant des réflexions.

 

         Comment se peut-il, disait-il en lui-même, que ce serpent soit le maître de presque toute la terre, comme il s’en vante, et comme tant de doctes l’avouent, et que cependant il obéisse à une vieille ? Comment est-il quelquefois appelé au conseil de là-haut, tandis qu’il rampe sur la terre ? Pourquoi entre-t-il tous les jours dans le corps des gens par sa seule vertu, et que tant de sages prétendent l’en déloger avec des paroles ? Enfin comment passe t-il chez un petit peuple du voisinage pour avoir perdu le genre humain, et comment le genre humain n’en sait-il rien ? Je suis bien vieux, j’ai étudié toute ma vie : mais je vois là une foule d’incompatibilités que je ne puis concilier. Je ne saurais expliquer ce qui m’est arrivé à moi-même, ni les grandes choses que j’ai faites autrefois, ni celles dont j’ai été témoin. Tout bien pesé, je commence à soupçonner que ce monde-ci subsiste de contradictions : Rerum concordia discors, comme disait autrefois mon maître Zoroastre en sa langue. (6).

 

         Tandis qu’il était plongé dans cette métaphysique obscure, comme l’est toute métaphysique, un batelier, en chantant une chanson à boire, amarra un petit bateau près de la rive. On en vit sortir trois graves personnages à demi vêtus de lambeaux crasseux et déchirés, mais conservant sous ces livrées de la pauvreté l’air le plus majestueux et le plus auguste. C’étaient Daniel, Ezéchiel, et Jérémie.

 

 

1 – Daniel, chap. V.

 

2 – Pélican. (G.A.)

 

3 – Vingt mille écus argent de France, au cours de ce jour.

 

4 – Troisième livre des Rois, chap. XVII.

 

5 – Bérose, auteur chaldéen, rapporte en effet que la même aventure advint au roi de Thrace Xissutre : elle était même encore plus merveilleuse ; car son arche avait cinq stades de long sur deux de large. Il s’est élevé une grande dispute entre les savants pour démêler lequel est le plus ancien du roi Xissutre ou de Noé.

 

6 – Horace. (G.A.)

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI.

 

 

COMMENT  MAMBRÈS RENCONTRA TROIS PROPHÈTES, ET LEUR DONNA BON DÎNER.

 

 

 

 

         Ces trois grands hommes, qui avaient la lumière prophétique sur le visage, reconnurent le sage Mambrès pour un de leurs confrères, à quelques traits de cette même lumière qui lui restaient encore, et se prosternèrent devant son palanquin. Mambrès les reconnut aussi pour prophètes encore plus à leurs habits qu’aux traits de feu qui partaient de leurs têtes augustes. Il se douta bien qu’ils venaient savoir des nouvelles du taureau blanc ; et, usant de sa prudence ordinaire, il descendit de sa voiture, et avança quelques pas au-devant d’eux avec une politesse mêlée de dignité. Il les releva, fit dresser des tentes, et apprêter un dîner dont il jugea que les trois prophètes avaient grand besoin.

 

         Il fut inviter la vieille, qui n’était encore qu’à cinq cents pas. Elle se rendit à l’invitation, et arriva menant toujours le taureau blanc en laisse.

 

         On servit deux potages, l’un de bisque, l’autre à la reine ; les entrées furent une tourte de langues de carpes, des foies de lottes et de brochets ; des poulets aux pistaches, des innocents au truffes et aux olives, deux dindonneaux au coulis d’écrevisses, de mousserons, et de morilles, et un chipolata. Le rôti fut composé de faisandeaux, de perdreaux, de gelinottes, de cailles, et d’ortolans, avec quatre salades. Au milieu était un surtout dans le dernier goût. Rien ne fut plus délicat que l’entremets ; rien de plus magnifique, de plus brillant, et de plus ingénieux que le dessert.

 

         Au reste, le discret Mambrès avait eu grand soin que dans ce repas il n’y eût ni pièce de bouilli, ni aloyau, ni langue, ni palais de bœuf, ni tétines de vache, de peur que l’infortuné monarque, assistant de loin au dîner, ne crût qu’on lui insultât.

 

         Ce grand et malheureux prince broutait l’herbe auprès de la tente. Jamais il ne sentit plus cruellement la fatale révolution qui l’avait privé du trône pour sept années entières. Hélas ! disait-il en lui-même, ce Daniel, qui m’a changé en taureau, et cette sorcière de pythonisse, qui me garde, font la meilleure chère du monde ; et moi, le souverain de l’Asie, je suis réduit à manger du foin et à boire de l’eau !

 

         On but beaucoup de vin d’Engaddi, de Tadmor et de Shiras (1). Quand les prophètes et la pythonisse furent un peu en pointe de vin, on se parla avec plus de confiance qu’aux premiers services. J’avoue, dit Daniel, que je ne faisais pas si bonne chère quand j’étais dans la fosse aux lions. Quoi ! Monsieur, on vous a mis dans la fosse aux lions ? dit Mambrès ; et comment n’avez-vous pas été mangé ? Monsieur, dit Daniel, vous savez que les lions ne mangent jamais de prophètes. Pour moi, dit Jérémie, j’ai passé toute ma vie à mourir de faim ; je n’ai jamais fait un bon repas qu’aujourd’hui. Si j’avais à renaître, et si je pouvais choisir mon état, j’avoue que j’aimerais cent fois mieux être contrôleur-général, ou évêque à Babylone, que prophète à Jérusalem.

 

         Ezéchiel dit : Il me fut ordonné une fois de dormir trois cent quatre-vingt dix jours de suite sur le côté gauche, et de manger pendant tout ce temps-là du pain d’orge, de millet, des vesces, de fèves, et de froment, couvert de …(2) je n’ose pas dire. Tout ce que je pus obtenir, ce fut de ne le couvrir que de bouse de vache. J’avoue que la cuisine du seigneur Mambrès est plus délicate. Cependant le métier de prophète a du bon ; et la preuve en est que mille gens s’en mêlent.

 

         A propos, dit Mambrès, expliquez-moi ce que vous entendez par votre Oolla et par votre Ooliba, qui faisaient tant de cas des chevaux et des ânes. Ah ! répondit Ezéchiel, ce sont des fleurs de rhétorique.

 

         Après ces ouvertures de cœur, Mambrès parla d’affaires. Il demanda aux trois pèlerins pourquoi ils étaient venus dans les Etats du roi de Tanis. Daniel prit la parole ; il dit que le royaume de Babylone avait été en combustion depuis que Nabuchodonosor avait disparu ; qu’on avait persécuté tous les prophètes, selon l’usage de la cour ; qu’ils passaient leur vie tantôt à voir des rois à leurs pieds, tantôt à recevoir cent coups d’étrivières ; qu’enfin ils avaient été obligés de se réfugier en Egypte, de peur d’être lapidés. Ezéchiel et Jérémie parlèrent aussi très longtemps dans un fort beau style, qu’on pouvait à peine comprendre. Pour la pythonisse, elle avait toujours l’œil sur son animal. Le poisson de Jonas se tenait dans le Nil, vis-à-vis de la tente, et le serpent se jouait sur l’herbe.

 

         Après le café, on alla se promener sur le bord du Nil. Alors le taureau blanc, apercevant les trois prophètes ses ennemis, poussa des mugissements épouvantables ; il se jeta impétueusement sur eux, il les frappa de ses cornes : et, comme les prophètes n’ont jamais que la peau sur les os, il les aurait percés d’outre en outre, et leur aurait ôté la vie ; mais le maître des choses, qui voit tout et qui remédie à tout, les changea sur-le-champ en pies, et ils continuèrent à parler comme auparavant (3). La même chose arriva depuis aux Piérides, tant la fable a imité l’histoire.

 

         Ce nouvel incident produisait de nouvelles réflexions dans l’esprit du sage Mambrès. Voilà, disait-il, trois grands prophètes changés en pies ; cela doit nous apprendre à ne pas trop parler, et à garder toujours une discrétion convenable. Il concluait que sagesse vaut mieux qu’éloquence, et pensait profondément selon sa coutume, lorsqu’un grand et terrible spectacle vint frapper ses regards.

 

 

_______________

 

 

 

1 – Engaddi, ville de Palestine ; Tadmor ou Palmyre, ville de Syrie, et Schiras, ville de Perse, étaient renommées pour leurs vins. (G.A.)

 

2 – Ezéchiel, chap. IV.

 

3 – Cette métamorphose égaya beaucoup d’Alembert. Voltaire équivoque sur le mot pie, pius. (G.A.)

 

Publié dans Contes

Commenter cet article