CONTE : L'Homme aux quarante écus - Partie 1

Publié le par loveVoltaire

CONTE - Le taureau blanc - Partie 2

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L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.

 

 

−  1768  −

 

 

 

         Un vieillard, qui toujours plaint le présent et vante le passé, me disait : Mon ami, la France n’est pas aussi riche qu’elle l’a été sous Henri IV. Pourquoi ? C’est que les terres ne sont pas si bien cultivées ; c’est que les hommes manquent à la terre, et que le journalier ayant enchéri son travail, plusieurs colons laissent leurs héritages en friche.

 

         D’où vient cette disette de manœuvres ? − De ce que quiconque s’est senti un peu d’industrie a embrassé les métiers de brodeur, de ciseleur, d’horloger, d’ouvrier en soie, de procureur, ou de théologien. C’est que la révocation de l’édit de Nantes a laissé un très grand vide dans le royaume ; que les religieuses et les mendiants se sont multipliés ; et qu’enfin chacun a fuit, autant qu’il a pu, le travail pénible de la culture, pour laquelle Dieu nous a fait naître, et que nous avons rendue ignominieuse, tant nous sommes sensés.

 

         Une autre cause de notre pauvreté est dans nos besoins nouveaux. Il faut payer à nos voisins quatre millions d’un article, et cinq ou six d’un autre, pour mettre dans notre nez une poudre puante venue de l’Amérique : le café, le thé, le chocolat, la cochenille, l’indigo, les épiceries, nous coûtent plus de soixante millions par an. Tout cela était inconnu du temps de Henri IV, aux épiceries près, dont la consommation était bien moins grande. Nous brûlons cent fois plus de bougie, et nous tirons plus de la moitié de notre cire de l’étranger, parce que nous négligeons les ruches. Nous voyons cent fois plus de diamants aux oreilles, au cou, aux mains de nos citoyennes de Paris et de nos grandes villes, qu’il n’y en avait chez toutes les dames de la cour de Henri IV, en comptant la reine. Il a fallu payer presque toutes ces superfluités argent comptant.

 

         Observez surtout que nous payons plus de quinze millions de rentes sur l’Hôtel-de-Ville aux étrangers, et que Henri IV, à son avènement, en ayant trouvé pour deux millions en tout son hôtel imaginaire, en remboursa sagement une partie pour délivrer l’Etat de ce fardeau.

 

         Considérez que nos guerres civiles avaient fait verser en France, les trésors du Mexique, lorsque don Felipe el discreto (1) voulait acheter la France, et que depuis ce temps-là les guerres étrangères nous ont débarrassés de la moitié de notre argent.

 

         Voilà en partie les causes de notre pauvreté. Nous la cachons sous des lambris vernis, et par l’artifice des marchandes de modes : nous sommes pauvres avec goût. Il y a des financiers, des entrepreneurs, des négociants très riches : leurs enfants, leurs gendres sont très riches : en général la nation ne l’est pas.

 

         Le raisonnement de ce vieillard, bon ou mauvais, fit sur moi une impression profonde ; car le curé de ma paroisse, qui a toujours eu de l’amitié pour moi, m’a enseigné un peu de géométrie et d’histoire, et je commence à réfléchir, ce qui est très rare dans ma province. Je ne sais s’il avait raison en tout ; mais étant fort pauvre, je n’eus pas grand’peine à croire que j’avais beaucoup de compagnons (1).

 

 

 

I. Désastres de l’Homme aux quarante écus.

 

 

 

         Je suis bien aise d’apprendre à l’univers que j’ai une terre qui me vaudrait net quarante écus de rente, n’était la taxe à laquelle elle est imposée.

 

         Il parut plusieurs édits de quelques personnes qui, se trouvant de loisir, gouvernent l’Etat au coin de leur feu (3). Le préambule de ces édits était que la puissance législatrice et exécutrice est née de droit divin copropriétaire de ma terre, et que je lui dois au moins la moitié de ce que je mange. L’énormité de l’estomac de la puissance législatrice et exécutrice me fit faire un grand signe de croix. Que serait-ce si cette puissance, qui préside à l’ordre essentiel des sociétés, avait ma terre en entier ! L’un est encore plus divin que l’autre.

 

         Monsieur le contrôleur-général sait que je ne payais en tout que douze livres, que c’était un fardeau très pesant pour moi, et que j’y aurais succombé, si Dieu ne m’avait donné le génie de faire des paniers d’osier, qui m’aidaient à supporter ma misère. Comment donc pourrai-je tout d’un coup donner au roi vingt écus ?

 

         Les nouveaux ministres disaient encore dans leur préambule, qu’on ne doit taxer que les terres, parce que tout vient de la terre jusqu’à la pluie, et que par conséquent il n’y a que les fruits de la terre qui doivent l’impôt (4).

 

         Un de leurs huissiers vint chez moi dans la dernière guerre ; il me demanda pour ma quote-part trois setiers de blé et un sac de fèves, le tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu’on faisait, et dont je n’ai jamais su la raison, ayant seulement entendu dire que, dans cette guerre, il n’y avait rien à gagner du tout pour mon pays, et beaucoup à perdre. Comme je n’avais alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puissance législatrice et exécutrice me fit traîner en prison, et on fit la guerre comme on put.

 

         En sortant de mon cachot, n’ayant que la peau sur les os, je rencontrai un homme joufflu et vermeil, dans un carrosse à six chevaux ; il avait six laquais, et donnait à chacun d’eux pour gages le double de mon revenu. Son maître-d’hôtel, aussi vermeil que lui, avait deux mille francs d’appointements, et lui en volait par an vingt mille. Sa maîtresse lui coûtait quarante mille écus en six mois : je l’avais connu autrefois dans le temps qu’il était moins riche que moi : il m’avoua, pour me consoler, qu’il jouissait de quatre cent mille livres de rente. Vous en payez donc deux cent mille à l’Etat, lui dis-je, pour soutenir la guerre avantageuse que nous avons ? Car moi, qui n’ai juste que mes cent vingt livres, il faut que j’en paie la moitié.

 

         Moi ? dit-il, que je contribue aux besoins de l’Etat ! Vous voulez rire, mon ami : j’ai hérité d’un oncle qui avait gagné huit millions à Cadix et à Surate ; je n’ai pas un pouce de terre, tout mon bien est en contrats, en billets sur la place : je ne dois rien à l’Etat ; c’est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous qui êtes un seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des finances exigeait de moi quelques secours pour la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas calculer ? Car tout vient de la terre ; l’argent et les billets ne sont que des gages d’échange : au lieu de mettre sur une carte au pharaon cent setiers de blé, cent bœufs, mille moutons, et deux cents sacs d’avoine, je joue des rouleaux d’or qui représentent ces denrées dégoûtantes. Si, après avoir mis l’impôt unique sur ces denrées, on venait encore me demander de l’argent, ne voyez-vous pas que ce serait un double emploi ? Que ce serait demander deux fois la même chose ? Mon oncle vendit à Cadix pour deux millions de votre blé et pour deux millions d’étoffes fabriquées avec votre laine ; il gagna  plus de cent pour cent dans ces deux affaires. Vous concevez bien que ce profit fut fait sur des terres déjà taxées : ce que mon oncle achetait dix sous de vous, il le revendait plus de cinquante francs au Mexique ; et, tous frais faits, il est revenu avec huit millions.

 

         Vous sentez bien qu’il serait d’une horrible injustice de lui redemander quelques oboles sur les dix sous qu’il vous donna. Si vingt neveux comme moi, dont les oncles auraient gagné dans le bon temps chacun huit millions au Mexique, à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate, ou à Pondichéry, prêtaient seulement à l’Etat chacun deux cent mille francs, dans les besoins urgents de la patrie, cela produit quatre millions : quelle horreur ! Payez, mon ami, vous qui jouissez en paix d’un revenu clair et net de quarante écus ; servez bien la patrie, et venez quelquefois dîner avec ma livrée (5).

 

         Ce discours plausible me fit beaucoup réfléchir et ne me consola guère.

 

 

 

II. Entretien avec un géomètre.

 

 

 

         Il arrive quelquefois qu’on ne peut rien répondre, et qu’on n’est pas persuadé. On est atterré sans pouvoir être convaincu. On sent dans le fond de son âme un scrupule, une répugnance qui nous empêche de croire ce qu’on nous a prouvé. Un géomètre vous démontre qu’entre un cercle et une tangente vous pouvez faire passer une infinité de lignes courbes, et que vous n’en pouvez faire passer une droite : vos yeux, votre raison vous disent le contraire. Le géomètre vous répond gravement que c’est là un infini du second ordre. Vous vous taisez, et vous vous en retournez tout stupéfait, sans avoir aucune idée nette, sans rien comprendre, et sans rien répliquer.

 

         Vous consultez un géomètre de meilleure foi, qui vous explique le mystère. Nous supposons, dit-il, ce qui ne peut être dans la nature, des lignes qui ont de la longueur sans largeur : il est impossible, physiquement parlant, qu’une ligne réelle en pénètre une autre. Nulle courbe, nulle droite réelle ne peut passer entre deux lignes réelles qui se touchent ; ce ne sont là que des jeux de l’entendement, des chimères idéales ; et la véritable géométrie est l’art de mesurer les choses existantes.

 

         Je fus très content de l’aveu de ce sage mathématicien, et je me mis à rire, dans mon malheur, d’apprendre qu’il y avait de la charlatanerie jusque dans la science qu’on appelle la haute science (6).

 

         Mon géomètre était un citoyen philosophe qui avait daigné quelquefois causer avec moi dans ma chaumière. Je lui dis : Monsieur, vous avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents âges. Vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui leur manque, et de nous sauver enfin de l’opprobre et du ridicule d’entendre toujours crier à l’eau, et de voir des femmes enfermées dans un cerceau oblong porter deux seaux d’eau, pesant ensemble trente livres, à un quatrième étage auprès d’un privé (7). Faites-moi, je vous prie, l’amitié de me dire combien il y a d’animaux à deux mains et à deux pieds en France.

 

LE GÉOMETRE. − On prétend qu’il y en a environ vingt millions ; et je veux bien adopter ce calcul très probable (8), en attendant qu’on le vérifie ; ce qui serait très aisé, et qu’on n’a pas encore fait, parce qu’on ne s’avise jamais de tout.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Combien croyez-vous que le territoire de France contienne d’arpents ?

 

LE GÉOMETRE. − Cent trente millions, dont presque la moitié est en chemins, en villes, villages, landes, bruyères, marais, sables, terres stériles, couvents inutiles, jardins de plaisance plus agréables qu’utiles, terrains incultes, mauvais terrains mal cultivés. On pourrait réduire les terres d’un bon rapport à soixante et quinze millions d’arpents carrés ; mais comptons-en quatre-vingt millions : on ne saurait trop faire pour sa patrie.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Combien croyez-vous que chaque arpent rapporte, l’un dans l’autre, année commune, en blés, en semence de toute espèce, vins, étangs, bois, métaux, bestiaux, fruits, laines, soies, lait, huiles, tous frais faits, sans compter l’impôt ?

 

LE GÉOMETRE. − Mais, s’ils produisent chacun vingt-cinq livres, c’est beaucoup ; cependant mettons trente livres, pour ne pas décourager nos concitoyens. Il y a des arpents qui produisent des valeurs renaissantes estimées trois cents livres ; il y en a qui produisent trois livres. La moyenne proportionnelle entre trois et trois cents est trente ; car vous voyez bien que trois est à trente comme trente est à trois cents. Il est vrai que, s’il y avait beaucoup d’arpents à trois livres, et très peu à trois cents livres, notre compte ne s’y trouverait pas ; mais, encore une fois, je ne veux point chicaner.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Eh bien ! Monsieur, combien les quatre-vingt-millions d’arpents donneront-ils de revenu, estimé en argent ?

 

LE GÉOMETRE. − Le compte est tout fait : cela produit par an deux milliards quatre cents millions de livres numéraires, au cours de ce jour.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − J’ai lu que Salomon possédait lui seul vingt cinq milliards d’argent comptant ; et certainement il n’y a pas deux milliards quatre cents millions d’espèces circulantes dans la France, qu’on m’a dit être beaucoup plus grande et plus riche que le pays de Salomon.

 

LE GÉOMETRE. − C’est là le mystère : il y a peut-être à présent environ neuf cents millions d’argent circulant dans le royaume, et cet argent passant de main en main suffit pour payer toutes les denrées et tous les travaux : le même écu peut passer mille fois de la poche du cultivateur dans celle du cabaretier et du commis des aides.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − J’entends. Mais vous m’avez dit que nous sommes vingt millions d’habitants, hommes et femmes, vieillards et enfants : combien pour chacun, s’il vous plaît ?

 

LE GÉOMETRE. −  Cent vingt livres, ou quarante écus.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Vous avez deviné tout juste mon revenu : j’ai quatre arpents qui, en comptant les années de repos mêlées avec les années de produit, me valent cent vingt livres ; c’est peu de chose.

 

         Quoi ! Si chacun avait une portion égale, comme dans l’âge d’or, chacun n’aurait que cinq louis d’or par an ?

 

LE GÉOMETRE. − Pas davantage suivant notre calcul, que j’ai un peu enflé. Tel est l’état de la nature humaine. La vie et la fortune sont bien bornées ; on ne vit à Paris, l’un portant l’autre, que vingt-deux à vingt trois ans ; et l’un portant l’autre, on n’a tout au plus que cent vingt livres par an à dépenser ; c’est-à-dire que votre nourriture, votre vêtement, votre logement, vos meubles, sont représentés par la somme de cent vingt livres.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Hélas ! Que vous ai-je fait pour m’ôter ainsi la fortune et la vie ? Est-il vrai que je n’aie que vingt-trois ans à vivre, à moins que je ne vole la part de mes camarades ?

 

LE GÉOMETRE. − Cela est incontestable dans la bonne ville de Paris ; mais de ces vingt-trois ans il en faut retrancher au moins dix de votre enfance ; car l’enfance n’est pas une jouissance de la vie, c’est une préparation, c’est le vestibule de l’édifice, c’est l’arbre qui n’a pas encore donné de fruits, c’est le crépuscule d’un jour. Retranchez des treize années qui vous restent le temps du sommeil et celui de l’ennui, c’est au moins la moitié ; reste six ans et demi que vous passez dans le chagrin, les douleurs, quelques plaisirs, et l’espérance (9).

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − .Miséricorde ! Votre compte ne va pas à trois ans d’une existence supportable.

 

LE GÉOMETRE. − Ce n’est pas ma faute. La nature se soucie fort peu des individus. Il y a d’autres insectes qui ne vivent qu’un jour, mais dont l’espèce dure à jamais. La nature est comme ces grands princes qui comptent pour rien la perte de quatre cent mille hommes, pourvu qu’ils viennent à bout de leurs augustes desseins.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Quarante écus et trois ans à vivre ! Quelle ressource imagineriez-vous contre ces deux malédictions ?

 

LE GÉOMETRE. − Pour la vie, il faudrait rendre dans Paris l’air plus pur, que les hommes mangeassent moins, qu’ils fissent plus d’exercice, que les mères allaitassent leurs enfants, qu’on ne fût plus assez malavisé pour craindre l’inoculation (10) ; c’est ce que j’ai dit : et pour la fortune, il n’y a qu’à se marier, faire des garçons et des filles.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Quoi ! Le moyen de vivre commodément est d’associer ma misère à celle d’un autre ?

 

LE GÉOMETRE. − Cinq ou six misères ensemble font un établissement très tolérable. Ayez une brave femme, deux garçons et deux filles seulement, cela fait sept cent vingt livres pour votre petit ménage, supposé que justice soit faite, et que chaque individu ait cent vingt livres de rente.

 

         Vos enfant en bas âge ne vous coûtent presque rien ; devenus grands, ils vous soulagent ; leurs secours mutuels vous sauvent presque toutes les dépenses, et vous vivez très heureusement en philosophe, pourvu que ces messieurs qui gouvernent l’Etat n’aient pas la barbarie de vous extorquer à chacun vingt écus par an (11) ; mais le malheur est que nous ne sommes plus dans l’âge d’or, où les hommes nés tous égaux avaient également part aux productions succulentes d’une terre non cultivée. Il s’en faut beaucoup aujourd’hui que chaque être à deux mains et à deux pieds possède un fonds de cent vingt livres de revenu.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Ah ! Vous nous ruinez. Vous nous disiez tout à l’heure que dans un pays où il y a quatre-vingt millions d’arpents de terre assez bonne, et vingt millions d’habitants, chacun doit jouir de cent vingt livres de rente, et vous nous les ôtez.

 

LE GÉOMETRE. − Je comptais suivant les registres du siècle d’or, et il faut compter suivant le siècle de fer. Il y a beaucoup d’habitant qui n’ont que la valeur de dix écus de rente, d’autres qui n’en ont que quatre ou cinq, et plus de six millions d’hommes qui n’ont absolument rien.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Mais ils mourraient de faim au bout de trois jours.

 

LE GÉOMETRE. − Point du tout : les autres qui possèdent leurs portions les font travailler, et partagent avec eux ; c’est ce qui paie le théologien, le confiturier, l’apothicaire, le prédicateur, le comédien, le procureur, et le fiacre. Vous vous êtes cru à plaindre de n’avoir que cent vingt livres à dépenser par an, réduites à cent huit livres à cause de votre taxe de douze francs ; mais regardez les soldats qui donnent leur sang pour la patrie ; ils ne disposent, à quatre sous par jour, que de soixante et treize livres, et ils vivent gaiement en s’associant par chambrées.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Ainsi donc un ex-jésuite a plus de cinq fois la paie d’un soldat (12). Cependant les soldats ont rendu plus de services à l’Etat sous les yeux du roi à Fontenoy, à Laufelt, au siège de Fribourg, que n’en a jamais rendu le révérend père. La Valette (13).

 

LE GÉOMETRE. − Rien n’est plus vrai ; et même chaque jésuite devenu libre a plus à dépenser qu’il ne coûtait à son couvent : il y en a même qui ont gagné beaucoup d’argent à faire des brochures contre les parlements, comme le révérend père Patouillet et le révérend père Nonotte (14). Chacun s’ingénie dans ce monde : l’un est à la tête d’une manufacture d’étoffes ; l’autre, de porcelaine ; un autre entreprend l’opéra ; celui-ci fait la gazette ecclésiastique ; cet autre une tragédie bourgeoise, ou un roman dans le goût anglais ; il entretient le papetier, le marchand d’encre, le libraire, le colporteur, qui sans lui demanderaient l’aumône. Ce n’est enfin que la restitution de cent vingt livres à ceux qui n’ont rien qui fait fleurir l’Etat.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Plaisante manière de fleurir !

 

LE GÉOMETRE. − Il n’y en a point d’autre : par tout pays le riche fait vivre le pauvre. Voilà l’unique source de l’industrie du commerce. Plus la nation est industrieuse, plus elle gagne sur l’étranger. Si nous attrapions de l’étranger dix millions par an pour la balance du commerce, il y aurait dans vingt ans deux cents millions de plus dans l’Etat ; ce serait dix francs de plus à répartir loyalement sur chaque tête, c’est-à-dire que les négociants feraient gagner à chaque pauvre dix francs de plus, dans l’espérance de faire des gains encore plus considérables ; mais le commerce a ses bornes, comme la fertilité de la terre ; autrement la progression irait à l’infini ; et puis il n’est pas sûr que la balance de notre commerce nous soit toujours favorable ; il y a des temps où nous perdons.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − J’ai entendu parler beaucoup de population. Si nous nous avisions de faire le double d’enfants de ce que nous en faisons ; si notre patrie était peuplée du double ; si nous avions quarante millions d’habitants au lieu de vingt, qu’arriverait-il ?

 

LE GÉOMETRE. − Il arriverait que chacun n’aurait à dépenser que vingt écus, l’un portant l’autre, ou qu’il faudrait que la terre rendît le double de ce qu’elle rend, ou qu’il y aurait le double de pauvres, ou qu’il faudrait avoir le double d’industrie, et gagner le double sur l’étranger, ou envoyer la moitié de la nation en Amérique, ou que la moitié de la nature mangeât l’autre.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Contentons-nous donc de nos vingt millions d’hommes, et de nos cent vingt livres par tête, répartie comme il plaît à Dieu ; mais cette situation est triste, et votre siècle de fer est bien dur.

 

LE GÉOMETRE. − Il n’y a aucune nation qui soit mieux, et il en est beaucoup qui sont plus mal. Croyez-vous qu’il y ait dans le Nord de quoi donner la valeur de cent vingt livres à chaque habitant ? S’ils avaient eu l’équivalent, les Huns, les Goths, les Vandales et les Francs, n’auraient pas déserté leur patrie, pour aller s’établir ailleurs, le fer et la flamme à la main.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Si je vous laissais dire, vous me persuaderiez bientôt que je suis heureux avec mes cent vingt francs.

 

LE GÉOMETRE. − Si vous pensiez être heureux, en ce cas vous le seriez.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − On ne peut s’imaginer être ce qu’on n’est pas, à moins qu’on ne soit fou.

 

LE GÉOMETRE. − Je vous ai déjà dit que, pour être plus à votre aise et plus heureux que vous n’êtes, il faut que vous preniez une femme ; mais j’ajouterai qu’elle doit avoir comme vous cent vingt livres de rente, c’est-à-dire quatre arpents à dix écus l’arpent. Les anciens Romains n’en avaient chacun que trois. Si vos enfants sont industrieux, ils pourront en gagner chacun autant en travaillant pour les autres.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Ainsi ils ne pourront avoir de l’argent sans que d’autres en perdent ?

 

LE GÉOMETRE. − C’est la loi de toutes les nations ; on ne respire qu’à ce prix.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Et il faudra que ma femme et moi nous donnions chacun la moitié de notre récolte à la puissance législatrice et exécutrice, et que les nouveaux ministres d’Etat nous enlèvent la moitié du prix de nos sueurs et de la substance de nos pauvres enfants avant qu’ils puissent gagner leur vie ! Dites-moi je vous prie, combien nos nouveaux ministres font entrer d’argent de droit divin dans les coffres du roi.

 

LE GÉOMETRE. − Vous payez vingt écus pour quatre arpents qui vous en rapportent quarante. L’homme riche qui possède quatre cents arpents paiera deux mille écus par ce nouveau tarif, et les quatre-vingts millions d’arpents rendront au roi douze cents millions de livres par année, ou quatre cents millions d’écus.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Cela me paraît impraticable et impossible.

 

LE GÉOMETRE. − Vous avez très grande raison, et cette impossibilité est une démonstration géométrique qu’il y a un vice fondamental de raisonnement dans nos nouveaux ministres.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − N’y a-t-il pas aussi une prodigieuse injustice démontrée à me prendre la moitié de mon blé, de mon chanvre, de la laine de mes moutons, etc., et de n’exiger aucun secours de ceux qui auront gagné dix, ou vingt, ou trente mille livres de rente avec mon chanvre, dont ils ont tissé de la toile ; avec ma laine dont ils ont fabriqué des draps ; avec mon blé, qu’ils auront vendu plus cher qu’ils ne l’ont acheté ?

 

LE GÉOMETRE. − L’injustice de cette administration est aussi évidente que son calcul est erroné. Il faut que l’industrie soit favorisée ; mais il faut que l’industrie opulente secoure l’Etat. Cette industrie vous a certainement ôté une partie de vos cent vingt livres, et se les est appropriées en vous vendant vos chemises et votre habit vingt fois plus cher qu’ils ne vous auraient coûté, si vous les aviez faits vous-même. Le manufacturier, qui s’est enrichi à vos dépens, a, je l’avoue, donné un salaire à ses ouvriers, qui n’avaient rien par eux-mêmes ; mais il a retenu pour lui, chaque année, une somme qui lui a valu enfin trente mille livres de rente : il a donc acquis cette fortune à vos dépens ; vous ne pourrez jamais lui vendre vos denrées assez cher pour vous rembourser de ce qu’il a gagné sur vous ; car, si vous tentiez ce surhaussement, il en ferait venir de l’étranger, à meilleur prix. Une preuve que cela est ainsi, c’est qu’il reste toujours possesseur de ses trente mille livres de rentes, et vous restez avec vos cent vingt livres, qui diminuent souvent bien loin d’augmenter.

 

         Il est donc nécessaire et équitable que l’industrie raffinée du négociant paie plus que l’industrie grossière du laboureur. Il en est de même des receveurs des deniers publics. Votre taxe avait été jusqu’ici de douze francs avant que nos grands ministres vous eussent pris vingt écus. Sur ces douze francs, le publicain retenait dix sous pour lui. Si dans votre province il y a cinq cent mille âmes, il aura gagné deux cent cinquante mille francs par an. Qu’il en dépense cinquante, il est clair qu’au bout de dix ans il aura deux millions de bien. Il est très juste qu’il contribue à proportion, sans quoi tout serait perverti et bouleversé. (15).

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Je vous remercie d’avoir taxé ce financier, cela soulage mon imagination ; mais puisqu’il a si bien augmenté son superflu, comment puis-je faire pour accroître ma petite fortune ?

 

LE GÉOMETRE. − Je vous l’ai déjà dit, en vous mariant, en travaillant, en tâchant de tirer de votre terre quelques gerbes de plus que ce qu’elle vous produisait.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Je suppose que j’aie bien travaillé ; que toute la nation en ait fait autant ; que la puissance législatrice et exécutrice en ait reçu un plus gros tribut ; combien la nation a-t-elle gagné au bout de l’année ?

 

LE GÉOMETRE. − Rien du tout ; à moins qu’elle n’ait fait un commerce étranger utile ; mais elle aura vécu plus commodément. Chacun aura eu à proportion plus d’habits, de chemises, de meubles, qu’il n’en avait auparavant. Il y aura eu dans l’Etat une circulation plus abondante ; les salaires auront augmentés avec le temps à peu près en proportion du nombre des gerbes de blé, des toisons de moutons, des cuirs de bœufs, de cerfs et de chèvres, qui auront été employés, des grappes de raisin qu’on aura foulées dans le pressoir. On aura payé au roi plus de valeurs de denrées en argent ; et le roi aura rendu plus de valeurs à tous ceux qu’il aura fait travailler sous ses ordres ; mais il n’y aura pas un écu de plus dans le royaume.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Que restera-t-il donc à la puissance au bout de l’année ?

 

LE GÉOMETRE. − Rien, encore une fois ; c’est ce qui arrive à toute puissance : elle ne thésaurise pas ; elle a été nourrie, vêtue, logée, meublée ; tout le monde l’a été aussi, chacun suivant son état ; et, si elle thésaurise, elle a arraché à la circulation autant d’argent qu’elle en a entassé ; elle a fait autant de malheureux qu’elle a mis de fois quarante écus dans ses coffres.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Mais ce grand Henri IV n’était donc qu’un vilain, un ladre, un pillard ; car on m’a conté qu’il avait encaqué dans la Bastille plus de cinquante millions de notre monnaie d’aujourd’hui ?

 

LE GÉOMETRE. − C’était un homme aussi bon, aussi prudent que valeureux. Il allait faire une juste guerre, et en amassant dans ses coffres vingt-deux millions de son temps, en ayant encore à recevoir plus de vingt autres qu’il laissait circuler, il épargnait à son peuple plus de cent millions qu’il en aurait coûté, s’il n’avait pas pris ces utiles mesures. Il se rendait moralement sûr du succès contre un ennemi qui n’avait pas les mêmes précautions. Le calcul des probabilités (16) était prodigieusement en sa faveur. Ces vingt-deux millions encaissés prouvaient qu’il y avait alors dans le royaume la valeur de vingt-deux millions d’excédent dans les biens de la terre : ainsi personne ne souffrait.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Mon vieillard me l’avait bien dit, qu’on était à proportion plus riche sous l’administration du duc de Sully que sous celle des nouveaux ministres, qui ont mis l’impôt unique, et qui m’ont pris vingt écus sur quarante. Dites-moi, je vous prie, y a-t-il une nation au monde qui jouisse de ce beau bénéfice de l’impôt unique ?

 

LE GÉOMETRE. − Pas une nation opulente. Les Anglais, qui ne rient guère, se sont mis à rire quand ils ont appris que des gens d’esprit avaient proposé parmi nous cette administration (17). Les Chinois exigent une taxe de tous les vaisseaux marchands qui abordent à Canton ;  les Hollandais paient à Nanguasaqui, quand ils sont reçus au Japon, sous prétexte qu’ils ne sont pas chrétiens ; les Lapons et les Samoïèdes, à la vérité, sont soumis à un impôt unique en peaux de martres ; la république de Saint-Marin ne paie que des dîmes pour entretenir l’Etat dans sa splendeur.

 

         Il y a dans notre Europe une nation célèbre par son équité et par sa valeur qui ne paie aucune taxe ; c’est le peuple helvétien ; mais voici ce qui est arrivé ; ce peuple s’est mis à la place des ducs d’Autriche et de Zeringen : les petits cantons sont démocratiques et très pauvres ; chaque habitant y paie une somme très modique pour les besoins de la petite république. Dans les cantons riches, on est chargé envers l’Etat des redevances que les archiducs d’Autriche et les seigneurs fonciers exigeaient : les cantons protestants sont à proportion du double plus riches que les catholiques, parce que l’Etat y possède les biens des moines. Ceux qui étaient sujets des archiducs d’Autriche, des ducs de Zeringen, et des moines, le sont aujourd’hui de la patrie ; ils paient à cette patrie les mêmes dîmes, les mêmes droits, les mêmes lods et ventes qu’ils payaient à leurs anciens maîtres ; et, comme les sujets en général ont très peu de commerce, le négoce n’est assujetti à aucune charge, excepté de petits droits d’entrepôt : les hommes trafiquent de leur valeur avec les puissances étrangères, et se vendent pour quelques années, ce qui fait entrer quelque argent dans leur pays à nos dépens ; et c’est un exemple aussi unique dans le monde policé, que l’est l’impôt établi par vos nouveaux législateurs.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Ainsi, monsieur, les Suisses ne sont pas de droit divin dépouillés de la moitié de leurs biens ; et celui qui possède quatre vaches n’en donne pas deux à l’Etat ?

 

LE GÉOMETRE. − Non, sans doute. Dans un canton, sur treize tonneaux de vin on en donne un et on en boit douze. Dans un autre canton, on paie la douzième partie et on en boit onze.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Ah ! Qu’on me fasse Suisse ! Le maudit impôt que l’impôt unique et inique qui m’a réduit à demander l’aumône ! Mais trois ou quatre cents impôts, dont les noms même me sont impossibles à retenir et à prononcer, sont-ils plus justes et plus honnêtes ? Y a-t-il jamais eu un législateur qui, en fondant un Etat, ait imaginé de créer des conseillers du roi mesureurs de charbon, jaugeurs de vin, mouleurs de bois, langueyeurs de porcs, contrôleurs de beurre salé ? D’entretenir une armée de faquins deux fois plus nombreuse que celle d’Alexandre, commandée par soixante généraux (20) qui mettent le pays à contribution, qui remportent des victoires signalées tous les jours, qui font des prisonniers, et qui quelquefois les sacrifient en l’air ou sur un petit théâtre de planches (21), comme faisaient les anciens Scythes, à ce que m’a dit mon curé ?

 

         Une telle législation, contre laquelle tant de cris s’élevaient, et qui faisait verser tant de larmes, valait-elle mieux que celle qui m’ôte tout d’un coup nettement et paisiblement la moitié de mon existence ? J’ai peur qu’à bien compter on ne m’en prît en détail les trois quarts sous l’ancienne finance.

 

LE GÉOMETRE. −     Iliacos intra muros peccatur et extra.

                                  Est modus in rebus……   …..

                            Caveas ne quid nimis.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − J’ai appris un peu d’histoire et de géométrie, mais je ne sais pas le latin.

 

LE GÉOMETRE. − Cela signifie à peu près : « On a tort des deux côtés. Gardez le milieu en tout. Rien de trop. »

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Oui, rien de trop, c’est ma situation ; mais je n’ai pas assez.

 

LE GÉOMETRE. − Je conviens que vous périrez de faim, et moi aussi, et l’Etat aussi, supposé que la nouvelle administration dure seulement deux ans ; mais il faut espérer que Dieu aura pitié de nous.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − On passe sa vie à espérer, et on meurt en espérant. Adieu, monsieur ; vous m’avez instruit ; mais j’ai le cœur navré.

 

LE GÉOMETRE. − C’est souvent le fruit de la science.

 

 

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1 – Philippe II. Voyez l’Essai sur les mœurs, chapitre CLXVI. (G.A.)

 

2 – Madame de Maintenon, qui en tout genre était une femme fort entendue, excepté dans celui sur lequel elle consultait le trigaud et processif abbé Gobelin, son confesseur ; madame de Maintenon, dis-je, dans une de ses lettres, fait le compte du ménage de son frère et de sa femme, en 1680. Le mari et la femme avaient à payer le loyer d’une maison agréable ; leurs domestiques étaient au nombre de dix : ils avaient quatre chevaux et deux cochers, un bon dîner tous les jours. Madame de Maintenon évalue le tout à neuf mille francs par an, et met trois mille livres pour le jeu, les spectacles, les fantaisies et les magnificences de monsieur et de madame.

 

Il faudrait à présent environ quarante mille livres pour mener une telle vie dans Paris : il n’en eût fallu que six mille du temps de Henri IV. Cet exemple prouve assez que le vieux bonhomme ne radote pas absolument.

 

− La question doit se réduire à savoir si le produit réel des terres (les frais de culture prélevés) a augmenté ou diminué depuis le temps de Henri IV, ou depuis celui de Louis XIV ; et il paraît que l’augmentation est incontestable. La nation est donc réellement plus riche qu’elle ne l’était alors.

 

3 – L’Homme aux quarante écus s’imagine que ces édits ont paru, et que les économistes sont au gouvernement. (G.A.)

 

4 – Système des physiocrates. (G.A.)

 

5 – Ce chapitre renferme deux objections contre l’établissement d’un impôt unique : l’une, que si l’impôt était établi sur les terres seules, le citoyen dont le revenu est en contrats en serait exempt ; la seconde, que celui qui s’enrichit par le commerce étranger en serait également exempt. Mais :

 

1° - Supposons que le propriétaire d’un capital en argent en retire un intérêt de cinq pour cent, et qu’il soit assujetti à un impôt d’un cinquième : il est clair que c’est seulement quatre pour cent qu’il retire ; si l’impôt est ôté pour être levé d’une autre manière, il aura cinq pour cent ; mais la concurrence entre les prêteurs faisait trouver de l’argent réellement à quatre pour cent, quoiqu’on l’appelât à cinq pour cent : la même concurrence fera donc baisser le taux nominal de l’intérêt à quatre pou cent. Supposons encore que l’on ajoute un nouvel impôt sur les terres, tout en restant d’ailleurs le même, l’intérêt de l’argent ne changera point : mais si vous mettez une partie de l’impôt sur les capitalistes, il augmentera. Les capitalistes paieront donc l’impôt de même, soit qu’il tombe en partie immédiatement sur eux, soit qu’on les en exempte. A la vérité, dans le cas où l’on changerait en impôt territorial un impôt sur les capitalistes, ceux à qui l’on n’offrirait pas le remboursement de leur capital aliéné à perpétuité, ceux dont le capital n’est aliéné que pour un temps y gagneraient pendant quelques années ; mais les propriétaires y gagneraient encore plus par la destruction qu’entraîne toute autre méthode d’imposition.

 

2° - Supposons qu’un négociant paie un droit de sortie pour une marchandise exportée, et que ce droit soit changé en impôt territorial, alors son profit paraîtra augmenter : mais, comme il se contentait d’un moindre profit, la concurrence entre les négociants le fera tomber au même taux, en augmentant à proportion le prix d’achat des denrées exportées. Si, au contraire, payant un droit pour les marchandises importées, ce droit est supprimé, la concurrence fera tomber ces marchandises à proportion ; ainsi, dans tous les cas, le profit de ce marchand sera le même, et dans aucun il ne paiera réellement l’impôt. (K.)

 

6 – Il y a ici une équivoque : quand on lit qu’une ligne courbe passe entre le cercle et sa tangente, on entend que cette ligne courbe se trouve entre le cercle et sa tangente au-delà du point de contact et en deçà : car, à ce point, elle se confond avec ces deux lignes. Les lignes sont la limite des surfaces, comme les surfaces sont la limite des corps, et ces limites doivent être supposée sans largeur : il n’y a point de charlatanerie là-dedans. La mesure de l’étendue abstraite est l’objet de la géométrie ; celle des choses existantes en est l’application. (K.)

 

7 – Ce géomètre est feu M. de Parcieux, de l’Académie des sciences. Il a donné l’Essai sur la probabilité de la vie humaine, et un projet pour amener à Paris l’eau de la rivière d’Yvette. C’était un excellent citoyen qui avait du talent pour la mécanique pratique ; mais il n’était pas géomètre. Le célèbre Halley s’était occupé avant lui des probabilités de la vie humaine. (K.)

 

8 – Cela est prouvé par les mémoires des intendants, faits à la fin du dix-septième siècle, combinés avec le dénombrement par feux, composé en 1753 par ordre de M. le comte d’Argenson, et surtout avec l’ouvrage très exact de M. de Messance, fait sous les yeux de M. l’intendant de la Michaudière, l’un des hommes les plus éclairés.

 

 

9 – S’il est question de la vie physique et individuelle de l’homme considéré comme un être doué de raison, ayant des idées, de la mémoire, des affections morales, elle doit commencer avant dix ans. S’il est question de la vie considérée par rapport à la société, on doit la commencer plus tard. D’ailleurs, pour évaluer la durée de la vie prise dans un de ces deux sens, il faudrait prendre une autre méthode : évaluer la durée de la vie réelle par toutes les durées de la vie physique, et en former ensuite une vie mitoyenne, on aurait un résultat différent, mais qui conduirait aux mêmes réflexions. Le temps où la jouissance entière de nos facultés nous permet de prétendre au bonheur se réduirait toujours à un bien petit nombre d’année. (K.)

 

10 – Voyez, aux FACETIES, l’écrit commençant par : Omer de Fleury étant entré, etc. (G.A.)

 

11 – C’est une plaisanterie. Ceux qui ont dit que la puissance législatrice et exécutrice était copropriétaire de tous les biens n’ont pas prétendu qu’elle eût le droit d’en prendre la moitié, mais seulement la portion nécessaire pour défendre l’Etat et le bien gouverner. Il n’y a que l’expression qui soit ridicule. (K.)

 

12 – Un ex-jésuite avait quatre cents francs de pension. (G.A.)

 

13 – Son procès pour banqueroute frauduleuse avait amené l’expulsion des jésuites. (G.A.)

 

14 – Voyez la Critique historique. (G.A.)

 

15 – Voici deux nouvelles objections contre l’idée de réduire tous les impôts à un seul. Celle des financiers n’est qu’une plaisanterie, puisqu’il n’y aurait plus alors de financiers, mais seulement des hommes chargés, moyennant des appointements modiques, de recevoir les deniers publics. Restent les commerçants, les manufacturiers ; mais il est clair que si les objets de leur commerce et de leur industrie n’étaient plus assujettis à aucun droit, leur profit resterait le même, parce qu’ils vendraient meilleur marché ou achèteraient plus cher les matières premières. Ce ne sont point eux qui paient ces impôts, ce sont ceux qui achètent d’eux ou qui leur vendent : et ils continueraient de les payer sous une autre forme. Si c’est au contraire un impôt personnel, une capitation dont on les délivre, il fallait déduire cet impôt, cette capitation de l’intérêt qu’ils tiraient de leurs fonds : ainsi supposons cet intérêt de dix pour cent, et cet impôt d’un dixième, ils ne retiraient donc réellement que neuf pour cent ; et cet impôt supprimé, la  concurrence les obligera bientôt à borner le même intérêt à ces neuf pour cent, auxquels elle les avait déjà bornés. Il en est de même de ceux qui vivent de leurs salaires ; si vous leur ôtez les impôts personnels, si vous ôtez des droits qui augmentaient pour eux le prix de certaines denrées, leurs salaires baisseront à proportion. (K.)

 

16 – La question se réduit à savoir s’il vaut mieux thésauriser pendant la paix que d’emprunter pendant la guerre. Le premier parti serait beaucoup plus avantageux dans un pays ou la constitution et l’état des lumières permettraient de compter sur un système d’administration des finances indépendant des révolutions du ministère. (K.)

 

17 – Cela est vrai : mais l’Angleterre est un des pays de l’Europe où l’on trouve le plus de préjugés sur tous les objets de l’administration et du gouvernement. Tout écrivain politique en Angleterre peut prétendre aux places, et rien ne nuit plus dans la recherche de la vérité que d’avoir un intérêt, bien ou mal entendu de la trouver conforme plutôt à une opinion qu’à une autre. Il est très possible par cette raison, que les lumières aient moins de peine à se répandre dans une monarchie que dans une république ; et s’il existe dans les républiques plus d’enthousiasme patriotique, on trouve dans quelques monarchies un patriotisme plus éclairé.

 

            D’ailleurs l’établissement d’un impôt unique est une opération qui doit se faire avec lenteur, et qui exige, pour ne causer aucun désordre passager, beaucoup de sagesse dans les mesures. Il faut en effet s’assurer d’abord par quelles espèces de propriétés, par quels cantons chaque espèce d’impôt est réellement payée ; et dans quelle proportion chaque espèce de propriétés, chaque canton, ou la totalité de l’Etat y contribuent ; il faut répartir ensuite dans la même proportion l’impôt qui doit les remplacer.

 

            Il faut par conséquent avoir un cadastre général de toutes les terres : mais, quelque exactitude qu’on suppose dans ce cadastre, quelque sagacité que l’on  ait mise dans la distribution de la taxe qui remplace les impôts indirects, il est impossible de ne pas commettre des erreurs très sensibles : il est donc nécessaire de ne faire cette opération que successivement, et il faut de plus être en état de faire un sacrifice momentané d’une partie du revenu public, quoique le résultat de ce changement de forme des impôts puisse être à la fois d’en diminuer le fardeau pour le peuple, et d’augmenter leur produit pour le souverain. Enfin, comme la plupart  des terres sont affermées, comme lorsqu’on en soumet le produit à un nouvel impôt destiné à remplacer un impôt d’un autre genre, une partie seulement de la compensation qui se fait alors  serait au profit du propriétaire, et le reste au profit du fermier ; c’est une nouvelle raison de mettre dans cette opération beaucoup de ménagement, quand même on serait parvenu à connaître à peu près dans chaque genre de culture la partie de l’impôt que l’on doit faire porter au propriétaire, et celle dont, jusqu’à l’expiration du bail, le fermier doit être chargé : mais si cet ouvrage est difficile, il ne l’est pas moins d’assigner à quel point la nation qui l’exécuterait verrait augmenter en peu d’années son bien-être, ses richesses et sa puissance. (K.)

 

18 – Les fermiers-généraux. (G.A.)

 

19 – Prisons, galères, potences et tribunaux féroces étaient accordés aux fermiers-généraux pour menacer la fraude, pour la punir - Louis Blanc. (G.A.)

 

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