VIII. L’Homme aux quarante écus, devenu père, raisonne sur les moines. (1)
Quand l’Homme aux quarante écus se vit père d’un garçon, il commença à se croire un homme de quelque poids dans l’Etat ; il espéra donner au moins dix sujets au roi, qui seraient tous utiles. C’était l’homme du monde qui faisait le mieux des paniers ; et sa femme était une excellente couturière. Elle était née dans le voisinage d’une grosse abbaye de cent mille livres de rente. Son mari me demanda un jour pourquoi ces messieurs, qui étaient en petit nombre, avaient englouti tant de parts de quarante écus. Sont-ils plus utiles que moi à la patrie ? − Non, mon cher voisin. − Servent-ils comme moi à la population du pays ? − Non, au moins en apparence. − Cultivent-ils la terre ? Défendent-ils l’Etat quand il est attaqué ? − Non, ils prient Dieu pour vous. − Eh bien ! Je prierai Dieu pour eux ; partageons.
Combien croyez-vous que les couvents renferment de ces gens utiles, soit en hommes, soit en filles, dans le royaume ?
Par les mémoires des intendants, faits sur la fin du dernier siècle, il y en avait environ quatre-vingt-dix mille.
Par notre ancien compte, ils ne devraient, à quarante écus par tête, posséder que dix millions huit cent mille livres ; combien en ont-ils ?
Cela va à cinquante millions, en comptant les messes et les quêtes des moines mendiants, qui mettent réellement un impôt considérable sur le peuple. Un frère quêteur d’un couvent de Paris s’est vanté publiquement que sa besace valait quatre-vingt-mille livres de rente.
Voyons combien cinquante millions répartis entre quatre-vingt-dix mille tête tondues donnent à chacune. − Cinq cent cinquante-cinq livres.
C’est une somme considérable dans une société nombreuse, où les dépenses diminuent par la quantité même des consommateurs ; car il en coût bien moins à dix personnes pour vivre ensemble, que si chacun avait séparément son logis et sa table.
Les ex-jésuites, à qui on donne aujourd’hui quatre cents livres de pension, ont donc réellement perdu à ce marché ?
Je ne le crois pas ; car ils sont presque tous retirés chez des parents qui les aident ; plusieurs disent la messe pour de l’argent, ce qu’ils ne faisaient pas auparavant ; d’autres se sont faits précepteurs ; d’autres ont été soutenus par des dévotes ; chacun s’est tiré d’affaire (2) ; et peut-être y en a-t-il peu aujourd’hui qui, ayant goût du monde et de la liberté, voulussent reprendre leurs anciennes chaînes (3). La vie monacale, quoi qu’on dise, n’est point du tout à envier. C’est une maxime assez connue, que les moines sont des gens qui s’assemblent sans se connaître, vivent sans s’aimer, et meurent sans se regretter.
Vous pensez donc qu’on leur rendrait un très grand service de les défroquer tous ?
Ils y gagneraient beaucoup sans doute, et l’Etat encore davantage ; on rendrait à la patrie des citoyens et des citoyennes qui ont sacrifié témérairement leur liberté dans un âge où les lois ne permettent pas qu’on dispose d’un fonds de dix sous de rente ; on tirerait ces cadavres de leurs tombeaux : ce serait une vraie résurrection. Leurs maisons deviendraient des hôtels-de-ville, des hôpitaux, des écoles publiques, ou seraient affectées à des manufactures ; la population deviendrait plus grande, tous les arts seraient mieux cultivés. On pourrait du moins diminuer le nombre de ces victimes volontaires, en fixant le nombre des novices : la patrie aurait plus d’hommes utiles et moins de malheureux. C’est le sentiment de tous les magistrats, c’est le vœu unanime du public, depuis que les esprits sont éclairés. L’exemple de l’Angleterre et de tant d’autres Etats est une preuve évidente de la nécessité de cette réforme. Que ferait aujourd’hui l’Angleterre, si, au lieu de quarante mille hommes de mer, elle avait quarante mille moines ? Plus les arts se sont multipliés, plus le nombre des sujets laborieux est devenu nécessaire. Il y a certainement dans les cloîtres beaucoup de talent ensevelis qui sont perdus pour l’Etat. Il faut, pour faire fleurir un royaume, le moins de prêtres possible, et le plus d’artisans. L’ignorance et la barbarie de nos pères, loin d’être une règle pour nous, n’est qu’un avertissement de faire ce qu’ils feraient s’ils étaient en notre place avec nos lumières.
Ce n’est donc point par haine contre les moines que vous voulez les abolir ? C’est par pitié pour eux ; c’est par amour pour la patrie. Je pense comme vous. Je ne voudrais point que mon fils fût moine ; et si je croyais que je dusse avoir des enfants pour le cloître, je ne coucherais plus avec ma femme.
Quel est en effet le bon père de famille qui ne gémisse de voir son fils et sa fille perdus pour la société ? Cela s’appelle se sauver ; mais un soldat qui se sauve quand il faut combattre est puni. Nous sommes tous les soldats de l’Etat ; nous sommes à la solde de la société, nous devenons des déserteurs quand nous la quittons. Que dis-je ? Les moines sont des parricides qui étouffent une postérité tout entière. Quatre-vingt-dix mille cloîtres, qui braillent ou qui nasillent du latin, pourraient donner à l’Etat chacun deux sujets : cela fait cent quatre-vingt mille hommes qu’ils font périr dans leur germe. Au bout de cent ans la perte est immense ; cela est démontré (4).
Pourquoi donc le monachisme a-t-il prévalu ? Parce que le gouvernement fut presque partout détestable et absurde depuis Constantin ; parce que l’empire romain eut plus de moines que de soldats ; parce qu’il y en avait cent mille dans la seule Egypte ; parce qu’ils étaient exempts de travail et de taxe ; parce que les chefs des nations barbares qui détruisirent l’empire, s’étant faits chrétiens pour gouverner des chrétiens, exercèrent la plus horrible tyrannie ; parce qu’on se jetait en foule dans les cloîtres, pour échapper aux fureurs de ces tyrans, et qu’on se plongeait dans un esclavage pour en éviter un autre ; parce que les papes, en instituant tant d’ordres différents de fainéants sacrés, se firent autant de sujets dans les autres Etats ; parce qu’un paysan aime mieux être appelé mon révérend père, et donner des bénédictions, que de conduire la charrue ; parce qu’il ne sait pas que la charrue est plus noble que le froc, parce qu’il aime mieux vivre aux dépens des sots que par un travail honnête ; enfin, parce qu’il ne sait pas qu’en se faisant moine, il se prépare des jours malheureux, tissus d’ennui et de repentir.
Allons, monsieur, plus de moines, pour leur bonheur et pour le nôtre. Mais je suis fâché d’entendre dire au seigneur de mon village, père de quatre garçons et de trois filles, qu’il ne saura où les placer, s’il ne fait pas ses filles religieuses.
Cette allégation, trop souvent répétée, est inhumaine, anti-patriotique, destructive de la société.
Toutes les fois qu’on peut dire d’un état de vie, quel qu’il puisse être, si tout le monde embrassait cet état, le genre humain serait perdu, il est démontré que cet état ne vaut rien, et que celui qui le prend nuit au genre humain autant qu’il est en lui.
Or, il est clair que, si tous les garçons et toutes les filles s’encloîtraient, le monde périrait ; donc la moinerie est par cela seul l’ennemie de la nature humaine, indépendamment des maux affreux qu’elle a causé quelquefois.
Ne pourrait-on pas en dire autant des soldats ?
Non assurément : car si chaque citoyen porte les armes à son tour, comme autrefois dans toutes les républiques, et surtout dans celle de Rome, le soldat n’en est que meilleur cultivateur ; le soldat citoyen se marie, il combat pour sa femme et pour ses enfants. Plût à Dieu que tous les laboureurs fussent soldats et mariés ! Ils seraient d’excellents citoyens. Mais un moine, en tant que moine, n’est bon qu’à dévorer la substance de ses compatriotes. Il n’y a point de vérité plus reconnue.
Mais les filles, monsieur, les filles des pauvres gentilshommes, qu’on ne peut marier, que feront-elles ?
Elles feront, on l’a dit mille fois, comme les filles d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande, de Suisse, de Hollande, de la moitié de l’Allemagne, de Suède, de Norvège, du Danemark, de Tartarie, de Turquie, d’Afrique, et de presque tout le reste de la terre ; elles seront bien meilleures épouses, bien meilleures mères, quand on se sera accoutumé, ainsi qu’en Allemagne, à prendre des femmes sans dot. Une femme ménagère et laborieuse fera plus de bien dans une maison, que la fille d’un financier, qui dépense plus en superfluités qu’elle n’a porté de revenu chez son mari.
Il faut qu’il y ait des maisons de retraite pour la vieillesse, pour l’infirmité, pour la difformité. Mais, par le plus détestable des abus, les fondations ne sont que pour la jeunesse et pour les personnes bien conformées. On commence, dans le cloître, par faire étaler aux novices des deux sexes leur nudité, malgré toutes les lois de la pudeur ; on les examine attentivement devant et derrière. Qu’une vieille bossue aille se présenter pour entrer dans un cloître, on la chassera avec mépris, à moins qu’elle ne donne une dot immense. Que dis-je ? Toute religieuse doit être dotée, sans quoi elle est le rebut du couvent. Il n’y eut jamais d’abus plus intolérable (5).
Allez, allez, monsieur, je vous jure que mes filles ne seront jamais religieuses. Elles apprendront à filer, à coudre, à faire de la dentelle, à broder, à se rendre utiles. Je regarde les vœux comme un attentat contre la patrie et contre soi-même. Expliquez-moi, je vous prie, comment il se peut faire qu’un de mes amis, pour contredire le genre humain, prétende que les moines sont très utiles à la population d’un Etat, parce que leurs bâtiments sont mieux entretenus que ceux des seigneurs et leurs terres mieux cultivées ?
Eh ! Quel est donc votre ami qui avance une proposition si étrange ?
C’est l’Ami des hommes, ou plutôt celui des moines (6).
Il a voulu rire ; il sait trop bien que dix familles qui ont chacune cinq mille livres de rente en terre, sont cent fois, mille fois plus utiles qu’un couvent qui jouit d’un revenu de cinquante mille livres, et qui a toujours un trésor secret. Il vante les belles maisons bâties par les moines, et c’est précisément ce qui irrite les citoyens ; c’est le sujet des plaintes de l’Europe. Le vœu de pauvreté condamne les palais, comme le vœu d’humilité contredit l’orgueil, et comme le vœu d’anéantir sa race contredit la nature.
Je commence à croire qu’il faut beaucoup se défier des livres.
IX. DES IMPOTS PAYES A L’ETRANGER.
Il y a un mois que l’Homme aux quarante écus vint me trouver en se tenant les côtes de rire, et il riait de si grand cœur, que je me mis à rire aussi sans savoir de quoi il était question : tant l’homme est né imitateur ! Tant l’instinct nous maîtrise ! Tant les grands mouvements de l’âme sont contagieux !
Ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent (7)
Humani vultus.
Quand il eut bien ri, il me dit qu’il venait de rencontrer un homme qui se disait protonotaire du saint-siège, et que cet homme envoyait une grosse somme d’argent à trois cents lieues d’ici à un Italien, au nom d’un Français à qui le roi avait donné un petit fief, et que ce Français ne pourrait jamais jouir des bienfaits du roi, s’il ne donnait à cet Italien la première année de son revenu (8).
La chose est très vraie, lui dis-je ; mais elle n’est pas si plaisante. Il en coûte à la France environ quatre cent mille livres par an en menus droits de cette espèce ; et, depuis environ deux siècles et demi que cet usage dure, nous avons déjà porté en Italie quatre-vingt millions.
Dieu paternel ! s’écria-t-il, que de fois quarante écus ! Cet Italien-là nous subjugua donc, il y a deux siècles et demi ? Il nous imposa ce tribut ? Vraiment, répondis-je, il nous en imposait autrefois d’une façon bien plus onéreuse. Ce n’est là qu’une bagatelle en comparaison de ce qu’il leva longtemps sur notre pauvre nation et sur les autres pauvres nations de l’Europe. Alors je lui racontai comment ces saintes usurpations s’étaient établies ; il sait un peu d’histoire ; il a du bon sens ; il comprit aisément que nous avions été des esclaves auxquels il restait encore un petit bout de chaîne. Il parla longtemps avec énergie contre cet abus ; mais avec quel respect pour la religion en général ! Comme il révérait les évêques ! Comme il leur souhaitait beaucoup de quarante écus, afin qu’ils les dépensassent dans leurs diocèses en bonnes œuvres !
Il voulait aussi que tous les curés de campagne eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence. Il est triste, disait-il, qu’un curé soit obligé de disputer trois gerbes de blé à son ouaille, et qu’il ne soit pas largement payé par la province. Il est honteux que ces messieurs soient toujours en procès avec leurs seigneurs. Ces contestations éternelles pour des droits imaginaires, pour des dîmes, détruisent la considération qu’on leur doit. Le malheureux cultivateur, qui a déjà payé aux préposés son dixième, et les deux sous pour livre, et la taille, et la capitation, et le rachat du logement des gens de guerre, après qu’il a logé des gens de guerre, etc., etc., cet infortuné, dis-je, qui se voit encore enlever le dixième de sa récolte par son curé, ne le regarde plus comme son pasteur, mais comme son écorcheur, qui lui arrache le peu de peau qui lui reste. Il sent bien qu’en lui enlevant la dixième gerbe de droit divin, on a la cruauté diabolique de ne pas lui tenir compte de ce qu’il lui en a coûté pour faire croître cette gerbe. Que lui reste-t-il pour lui et pour sa famille ? Les pleurs, la disette, le découragement, le désespoir, et il meurt de fatigue et de misère. Si le curé était payé par la province, il serait la consolation de ses paroissiens, au lieu d’être regardé par eux comme leur ennemi.
Ce digne homme s’attendrissait en prononçant ces paroles ; il aimait sa patrie, et était idolâtre du bien public. Il s’écriait quelquefois : Quelle nation que la Française, si on voulait !
Nous allâmes voir son fils, à qui sa mère, bien propre et bien lavée, présentait un gros téton blanc. L’enfant était fort joli. Hélas, dit le père, te voilà donc, et tu n’as que vingt-trois ans de vie, et quarante écus à prétendre !
X. DES PROPORTIONS.
Le produit des extrêmes est égal au produit des moyens ; mais deux sacs de blé volés ne sont pas à ceux qui les ont pris, comme la perte de leur vie l’est à l’intérêt de la personne volée.
Le prieur de D***, à qui deux de ses domestiques de campagne avaient dérobé deux setiers de blé, vient de faire pendre les deux délinquants. Cette exécution lui a plus coûté que toute sa récolte ne lui a valu, et, depuis ce temps, il ne trouve plus de valets.
Si les lois avaient ordonné que ceux qui voleraient le blé de leur maître laboureraient son champ toute leur vie, les fers aux pieds et une sonnette au cou, attachées à un carcan, ce prieur aurait beaucoup gagné.
Il faut effrayer le crime ; oui, sans doute : mais le travail forcé et la honte durable l’intimident plus que la potence.
Il y a quelques mois qu’à Londres un malfaiteur fut condamné à être transporté en Amérique pour y travailler aux sucreries avec les nègres. Tous les criminels en Angleterre, comme en bien d’autres pays, sont reçus à présenter requête au roi, soit pour obtenir grâce entière, soit pour diminution de peine. Celui-ci présenta requête pour être pendu : il alléguait qu’il haïssait mortellement le travail, et qu’il aimait mieux être étranglé une minute, que de faire du sucre toute sa vie.
D’autres peuvent penser autrement, chacun a son goût ; mais on a déjà dit (9), et il faut le répéter, qu’un pendu n’est bon à rien, et que les supplices doivent être utiles (10).
Il y a quelques années que l’on condamna dans la Tartarie (11) deux jeunes gens à être empalés, pour avoir regardé, leur bonnet sur la tête, passer une procession de lamas. L’empereur de la Chine (12), qui est un homme de beaucoup d’esprit, dit qu’il les aurait condamnés à marcher nu-tête à la procession pendant trois mois.
Proportionnez les peines aux délits, a dit le marquis Beccaria ; ceux qui ont fait les lois n’étaient pas géomètres.
Si l’abbé Guyon, ou Cogé, ou l’ex-jésuite Nonotte, ou l’ex-jésuite Patouillet, ou le prédicant La Beaumelle (13), font de misérables libelles où il n’y a ni vérité, ni raison, ni esprit, pendre ses deux domestiques, et cela sous prétexte que les calomniateurs sont plus coupables que les voleurs ?
Condamnerez-vous Fréron même aux galères, pour avoir insulté le bon goût, et pour avoir menti toute sa vie, dans l’espérance de payer son cabaretier (14) ?
Ferez-vous mettre au pilori le sieur Larcher (15), parce qu’il a été très pesant, parce qu’il a entassé erreur sur erreur, parce qu’il n’a jamais su distinguer aucun degré de probabilité, parce qu’il veut que, dans une antique et immense cité, renommée par sa police et par la jalousie des maris dans Babylone enfin, où les femmes étaient gardées par des eunuques, toutes les princesses allassent par dévotion donner publiquement leurs faveurs dans la cathédrale aux étrangers pour de l’argent ? Contentons-nous de l’envoyer sur les lieux courir les bonnes fortunes ; soyons modérés en tout ; mettons de la proportion entre les délits et les peines.
Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques, lorsqu’il n’écrit que pour se contredire, lorsque, après avoir donné une comédie sifflée (16) sur le théâtre de Paris, il injurie ceux (17) qui en font jouer à cent lieues de là ; lorsqu’il cherche des protecteurs (18), et qu’il les outrage ; lorsqu’il déclame contre les romans, et qu’il fait des romans dont le héros est un sot précepteur qui reçoit l’aumône d’une Suissesse, à laquelle il a fait un enfant, et qui va dépenser son argent dans un bordel de Paris (19) : laissons-le croire qu’il a surpassé Fénelon et Xénophon, en élevant un jeune homme de qualité dans le métier de menuisier : ces extravagantes platitudes ne méritent pas un décret de prise de corps (20) ; les petites-maisons suffisent avec de bons bouillons, de la saignée, et du régime.
Je hais les lois de Dracon, qui punissaient également les crimes et les fautes, la méchanceté et la folie. Ne traitons point le jésuite Nonotte (21), qui n’est coupable que d’avoir écrit des bêtises et des injures, comme on a traité les jésuites Malagrida (22), Oldcorn, Garnet, Guignard, Gueret, et comme on devait traiter le jésuite Letellier, qui trompa son roi et qui troubla la France (23). Distinguons principalement dans tout procès, dans toute contention, dans toute querelle, l’agresseur de l’outragé, l’oppresseur de l’opprimé. La guerre offensive est d’un tyran ; celui qui se défend est un homme juste.
Comme j’étais plongé dans ces réflexions, l’Homme aux quarante écus me vint voir tout en larmes. Je lui demandai avec émotion si son fils, qui devait vivre vingt-trois ans, était mort. Non, dit-il, le petit se porte bien, et ma femme aussi ; mais j’ai été appelé en témoignage contre un meunier à qui on a fait subir la question ordinaire et extraordinaire, et qui s’est trouvé innocent ; je l’ai vu s’évanouir dans les tortures redoublées ; j’ai entendu craquer ses os ; j’entends encore ses cris et ses hurlements, ils me poursuivent ; je pleure de pitié, et je tremble d’horreur. Je me mis à pleurer et à frémir aussi, car je suis extrêmement sensible.
Ma mémoire alors me représenta l’aventure épouvantable des Calas; une mère vertueuse dans les fers, ses filles éplorées et fugitives, sa maison au pillage ; un père de famille respectable brisé par la torture, agonisant sur la route et expirant dans les flammes ; un fils chargé de chaînes, traîné devant les juges, dont un lui dit : «Nous venons de rouer votre père, nous allons vous rouer aussi. »
Je me souvins de la famille de Sirven, qu’un de mes amis rencontra dans des montagnes couvertes de glaces, lorsqu’elle fuyait la persécution d’un juge aussi inique qu’ignorant. Ce juge, me dit-il, a condamné toute cette famille innocente au supplice, en supposant, sans la moindre apparence de preuve, que le père et la mère, aidés de deux de leurs filles, avaient égorgé et noyé la troisième, de peur qu’elle n’allât à la messe. Je voyais à la fois, dans les jugements de cette espèce, l’excès de la bêtise, de l’injustice, et de la barbarie.
Nous plaignions la nature humaine, l’Homme aux quarante écus et moi. J’avais dans ma poche le discours d’un avocat-général de Dauphiné (24), qui roulait en partie sur ces matières intéressantes ; je lui en lus les endroits suivants :
« Certes, ce furent des hommes véritablement grands qui osèrent les premiers se charger de gouverner leurs semblables, et s’imposer le fardeau de la félicité publique ; qui, pour le bien qu’ils voulaient faire aux hommes, s’exposèrent à leur ingratitude, et, pour le repos d’un peuple, renoncèrent au leur ; qui se mirent, pour ainsi dire, entre les hommes et la Providence, pour leur composer, par artifice, un bonheur qu’elle semblait leur avoir refusé.
. . . . . . . . . . . . . . .
Quel magistrat, un peu sensible à ses devoirs, à la seule humanité, pourrait soutenir ces idées ? Dans la solitude d’un cabinet pourra-t-il, sans frémir d’horreur et de pitié, jeter les yeux sur ces papiers, monuments infortunés du crime ou de l’innocence ? Ne lui semble-t-il pas entendre des voix gémissantes sortir de ces fatales écritures, et le presser de décider du sort d’un citoyen, d’un époux, d’un père, d’une famille ? Quel juge impitoyable (s’il est chargé d’un seul procès criminel) pourra passer de sang-froid devant une prison ? C’est donc moi, dira-t-il, qui retiens dans ce détestable séjour mon semblable, peut-être mon égal, mon concitoyen, un homme enfin ! C’est moi qui le lie tous les jours, qui ferme sur lui ces odieuses portes ! Peut-être le désespoir s’est emparé de son âme ; il pousse vers le ciel mon nom avec des malédictions, et sans doute il atteste contre moi le grand Juge qui nous observe et doit nous juger tous les deux.
. . . . . . . . . . . . . . .
Ici un spectacle effrayant se présente tout à coup à mes yeux ; le juge se lasse d’interroger par la parole ; il veut interroger par les supplices : impatient dans ses recherches, et peut-être irrité de leur inutilité, on apporte des torches, des chaînes, des leviers, et tous ces instruments inventés pour la douleur. Un bourreau vient se mêler aux fonctions de la magistrature, et termine par la violence un interrogatoire commencé par la liberté.
Douce philosophie ! Toi qui ne cherche la vérité qu’avec l’attention et la patience, t’attendais-tu que, dans ton siècle, on employât de tels instruments pour la découvrir ?
Est-il bien vrai que nos lois approuvent cette méthode inconcevable, et que l’usage la consacre ?
. . . . . . . . . . . . . . .
Leurs lois imitent leurs préjugés ; les punitions publiques sont aussi cruelles que les vengeances particulières, et les actes de leur raison ne sont guère moins impitoyables que ceux de leurs passions. Quelle est donc la cause de cette bizarre opposition ? C’est que nos préjugés sont anciens et que notre morale est nouvelle ; c’est que nous sommes aussi pénétrés de nos sentiments qu’inattentifs à nos idées ; c’est que l’avidité des plaisirs nous empêche de réfléchir sur nos besoins, et que nous sommes plus empressés de vivre que de nous diriger ; c’est, en un mot, que nos mœurs sont douces, et qu’elles ne sont pas bonnes ; c’est que nous sommes polis, et que nous ne sommes seulement pas humains. »
Ces fragments, que l’éloquence avait dictés à l’humanité, remplirent le cœur de mon ami d’une douce consolation. Il admirait avec tendresse. Quoi ! disait-il dans son transport, on fait des chefs-d’œuvre en province ! On m’avait dit qu’il n’y a que Paris dans le monde.
Il n’y a que Paris, lui dis-je, où l’on fasse des opéras-comiques ; mais il y a aujourd’hui dans les provinces beaucoup de magistrats qui pensent avec la même vertu, et qui s’expriment avec la même force. Autrefois les oracles de la justice, ainsi que ceux de la morale, n’étaient que ridicules. Le docteur Balouard déclamait au barreau, et Arlequin dans la chaire. La philosophie est enfin venue, elle a dit : Ne parlez en public que pour dire des vérités neuves et utiles, avec l’éloquence du sentiment et de la raison (25).
Mais si nous n’avons rien de neuf à dire ? se sont écriés les parleurs. Taisez-vous alors, a répondu la philosophie ; tous ces vains discours d’appareil, qui ne contiennent que des phrases, sont comme le feu de la Saint-Jean, allumé le jour de l’année où l’on a le moins besoin de se chauffer ; il ne cause aucun plaisir, et il n’en reste pas même la cendre.
Que toute la France lise les bons livres. Mais, malgré les progrès de l’esprit humain, on lit très peu ; et, parmi ceux qui veulent quelquefois s’instruire, la plupart lisent très mal. Mes voisins et mes voisines jouent, après dîner, un jeu anglais que j’ai beaucoup de peine à prononcer, car on l’appelle whisk. Plusieurs bon bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d’importance que les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs les Welches, savez-vous que vous n’êtes gouvernés que par des livres ? Savez-vous que l’ordonnance civile, le code militaire, et l’Evangile, sont des livres dont vous dépendez continuellement ? Lisez ; éclairez-vous ; ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son âme ; la conversation la dissipe, le jeu la resserre.
J’ai bien peu d’argent, me répondit l’Homme aux quarante écus ; mais, si jamais je fais une petite fortune, j’achèterai des livres chez Marc-Michel Rey (26)
XI. DE LA VEROLE.
L’Homme aux quarante écus demeurait dans un petit canton où l’on n’avait jamais mis de soldats en garnison depuis cent cinquante années (27). Les mœurs, dans ce coin de terre inconnu, étaient pures comme l’air qui l’environne. On ne savait pas qu’ailleurs l’amour pût être infecté d’un poison destructeur, que les générations fussent attaquées dans leur germe, et que la nature, se contredisant elle-même, pût rendre la tendresse horrible et le plaisir affreux ; on se livrait à l’amour avec la sécurité de l’innocence. Des troupes vinrent, et tout changea.
Deux lieutenants, l’aumônier du régiment, un caporal, et un soldat de recrue, qui sortait du séminaire, suffirent pour empoisonner douze villages en moins de trois mois. Deux cousines de l’Homme aux quarante écus se virent couvertes de pustules calleuses ; leurs beaux cheveux tombèrent ; leur voix devint rauque ; les paupières de leurs yeux, fixes et éteints, se chargèrent d’une couleur livide, et ne se fermèrent plus pour laisser entrer le repos dans des membres disloqués, qu’une carie secrète commençait à ronger comme ceux de l’Arabe Job, quoique Job n’eût jamais eu cette maladie.
Le chirurgien-major d’un régiment, homme d’une grande expérience, fut obligé de demander des aides à la cour pour guérir toutes les filles du pays. Le ministre de la guerre, toujours porté d’inclination à soulager le beau sexe, envoya une recrue de fraters, qui gâtèrent d’une main ce qu’ils rétablirent de l’autre.
L’Homme aux quarante écus lisait alors l’histoire philosophique de Candide, traduite de l’allemande du docteur Ralph, qui prouve évidemment que tout est bien, et qu’il était absolument impossible, dans le meilleur des mondes possibles, que la vérole, la peste, la pierre, la gravelle, les écrouelles, la chambre de Valence (28), et l’inquisition, n’entrassent dans la composition de l’univers, de cet univers uniquement fait pour l’homme, roi des animaux et image de Dieu auquel on voit bien qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau.
Il lisait, dans l’histoire véritable de Candide, que le fameux docteur Pangloss avait perdu dans le traitement un œil et une oreille. Hélas ! dit-il, mes deux cousines, mes deux pauvres cousines, seront-elles borgnes ou borgnesses et essorillées ? Non, lui dit le major consolateur : les Allemands ont la main lourde ; mais nous autres, nous guérissons les filles promptement, sûrement et agréablement.
En effet, les deux jolies cousines en furent quittes pour avoir la tête enflée comme un ballon pendant six semaines, pour perdre la moitié de leurs dents, en tirant la langue d’un demi-pied, et pour mourir de la poitrine au bout de six mois.
Pendant l’opération, le cousin et le chirurgien-major raisonnèrent ainsi.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Est-il possible, monsieur, que la nature ait attaché de si épouvantables tourments à un plaisir si nécessaire, tant de honte à tant de gloire, et qu’il y ait plus de risque à faire un enfant qu’à tuer un homme ? Serait-il vrai au moins, pour notre consolation, que ce fléau diminue un peu sur la terre, et qu’il devienne moins dangereux de jour en jour ?
LE CHIRURGIEN-MAJOR. − Au contraire, il se répand de plus en plus dans toute l’Europe chrétienne ; il s’est étendu jusqu’en Sibérie ; j’en ai vu mourir plus de cinquante personnes, et surtout un grand général d’armée et un ministre d’Etat fort sage (29) . Peu de poitrines faibles résistent à la maladie et au remède. Les deux sœurs, la petite et la grosse, se sont liguées encore plus que les moines pour détruire le genre humain.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Nouvelle raison pour abolir les moines, afin que, remis au rang des hommes, ils réparent un peu le mal que font les deux sœurs. Dites-moi, je vous prie, si les bêtes ont la vérole.
LE CHIRURGIEN-MAJOR. − Ni la petite, ni la grosse, ni les moines ne sont connus chez elles.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Il faut donc avouer qu’elles sont plus heureuses et plus prudentes que nous dans ce meilleur des mondes.
LE CHIRURGIEN-MAJOR. − Je n’en ai jamais douté ; elles éprouvent bien moins de maladies que nous : leur instinct est bien plus sûr que notre raison ; jamais ni le passé ni l’avenir ne les tourmentent.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Vous avez été chirurgien d’un ambassadeur de France en Turquie : y a-t-il beaucoup de vérole à Constantinople ?
LE CHIRURGIEN-MAJOR. − Les Francs l’ont apportée dans le faubourg de Péra où ils demeurent. J’y ai connu un capucin qui en était mangé comme Pangloss ; mais elle n’est point parvenue dans la ville : les Francs n’y couchent presque jamais. Il n’y a presque point de filles publiques dans cette ville immense. Chaque homme riche a des femmes ou des esclaves de Circassie, toujours gardées, toujours surveillées, dont la beauté ne peut être dangereuse. Les Turcs appellent la vérole le mal chrétien ; et cela redouble le profond mépris qu’ils ont pour notre théologie ; mais en récompense, ils ont la peste, maladie d’Egypte, dont ils font peu de cas, et qu’ils ne se donnent jamais la peine de prévenir.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − En quel temps croyez-vous que ce fléau commença dans l’Europe ?
LE CHIRURGIEN-MAJOR. − Au retour du premier voyage de Christophe Colomb chez des peuples innocents qui ne connaissaient ni l’avarice ni la guerre, vers l’an 1494. Ces nations, simples et justes, étaient attaquées de ce mal de temps immémorial, comme la lèpre régnait chez les Arabes et chez les Juifs, et la peste chez les Egyptiens. Le premier fruit que les Espagnols recueillirent de cette conquête du Nouveau-Monde fut la vérole : elle se répandit plus promptement que l’argent du Mexique, qui ne circula que longtemps après en Europe. La raison en est que, dans toutes les villes, il y avait alors de belles maisons publiques, appelées b…… établies par l’autorité des souverains pour conserver l’honneur des dames. Les Espagnols portèrent le venin dans ces maisons privilégiées dont les princes et les évêques tiraient les filles qui leur étaient nécessaires. On a remarqué qu’à Constance il y avait eu sept cent dix huit filles pour le service du concile (30) qui fit brûler si dévotement Jean Huss, et Jérôme de Prague.
On peut juger par ce seul trait avec quelle rapidité le mal parcourut tous les pays. Le premier seigneur qui en mourut fut l’illustrissime et révérendissime évêque et vice-roi de Hongrie, en 1499, que Bartholomeo Montanagua, grand médecin de Padoue, ne put guérir. Gualtieri assure que l’archevêque de Mayence, Berthold de Henneberg, « attaqué de la grosse vérole, rendit son âme à Dieu en 1504. » On sait que notre roi François 1er en mourut. Henri III la prit à Venise ; mais le jacobin Jacques Clément prévint l’effet de la maladie. (31)
Le parlement de Paris, toujours zélé pour le bien public, fut le premier qui donna un arrêt contre la vérole, en 1497, Il défendit à tous les vérolés de rester dans Paris sous peine de la hart ; mais comme il n’était pas facile de prouver juridiquement aux bourgeois et bourgeoises qu’ils étaient en délit, cet arrêt n’eut pas plus d’effet que ceux qui furent rendus depuis contre l’émétique ; et, malgré le parlement, le nombre des coupables augmenta toujours. Il est certain que, si on les avait exorcisés, au lieu de les faire pendre, il n’y en aurait plus aujourd’hui sur la terre ; mais c’est à quoi malheureusement on ne pensa jamais.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Est-il bien vrai ce que j’ai lu dans Candide (32), que, parmi nous, quand deux armées de trente mille hommes chacune marchent ensemble en front de bandière, on peut parier qu’il y a vingt mille vérolés de chaque côté ?
LE CHIRURGIEN-MAJOR. − Il n’est que trop vrai. Il en est de même dans les licences de Sorbonne (33). Que voulez-vous que fassent de jeunes bacheliers à qui la nature parle plus haut et plus ferme que la théologie ? Je puis vous jurer que, proportion gardée, mes confrères et moi nous avons traité plus de jeunes prêtres que de jeunes officiers.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − N’y aurait-il point quelque manière d’extirper cette contagion qui désole l’Europe ? On a déjà tâché d’affaiblir le poison d’une vérole, ne pourra-t-on rien tenter sur l’autre ?
LE CHIRURGIEN-MAJOR. − Il n’y aurait qu’un seul moyen, c’est que tous les princes de l’Europe se liguassent ensemble, comme dans les temps de Godefroi de Bouillon. Certainement une croisade contre la vérole serait beaucoup plus raisonnable que ne l’ont été celles qu’on entreprit autrefois si malheureusement contre Saladin, Melecsala, et les Albigeois. Il vaudrait bien mieux s’entendre pour repousser l’ennemi commun du genre humain, que d’être continuellement occupé à guetter le moment favorable de dévaster la terre et de couvrir les champs de morts, pour arracher à son voisin deux ou trois villes et quelques villages. Je parle contre mes intérêts ; car la guerre et la vérole font ma fortune ; mais il faut être homme avant d’être chirurgien-major.
C’est ainsi que l’Homme aux quarante écus se formait, comme on dit, l’esprit et le cœur. Non-seulement il hérita de ses deux cousines, qui moururent en six mois, mais il eut encore la succession d’un parent fort éloigné, qui avait été sous-fermier des hôpitaux des armées, et qui s’était fort engraissé en mettant les soldats blessés à la diète. Cet homme n’avait jamais voulu se marier ; il avait un assez joli sérail. Il ne reconnut aucun de ses parents, vécut dans la crapule, et mourut à Paris d’indigestion. C’était un homme, comme on voit, fort utile à l’Etat.
Notre nouveau philosophe fut obligé d’aller à Paris pour recueillir l’héritage de son parent. D’abord les fermiers du domaine le lui disputèrent. Il eut le bonheur de gagner son procès, et la générosité de donner aux pauvres de son canton, qui n’avaient pas leur contingent de quarante écus de rente, une partie des dépouilles du richard : après quoi il se mit à satisfaire sa grande passion d’avoir une bibliothèque.
Il lisait tous les matins, faisait des extraits, et le soir, il consultait les savants pour savoir en quelle langue le serpent avait parlé à notre bonne mère ; si l’âme est dans le corps calleux ou dans la glande pinéale ; si saint Pierre avait demeuré vingt-cinq ans à Rome (34), quelle différence spécifique est entre un trône et une domination, et pourquoi les nègres ont le nez épaté. D’ailleurs il se proposa de ne jamais gouverner l’Etat, et de ne faire aucune brochure contre les pièces nouvelles. On l’appelait M. André ; c’était son nom de baptême ; ceux qui l’ont connu rendent justice à la modestie et à ses qualités, tant acquises que naturelles. Il a bâti une maison commode dans son ancien domaine de quatre arpents. Son fils sera bientôt en âge d’aller au collège ; mais il veut qu’il aille au collège d’Harcourt (35) et non à celui de Mazarin, à cause du professeur Cogé (36), qui fait des libelles, et parce qu’il ne faut pas qu’un professeur de collège fasse des libelles.
Madame André lui a donné une fille fort jolie, qu’il espère marier à un conseiller de la cour des aides, pourvu que ce magistrat n’ait pas la maladie que le chirurgien-major veut extirper dans l’Europe chrétienne.
1 – En cette année 1768, la question de la réforme monacale était à l’ordre du jour. Une commission composée d’évêques faisait l’inventaire des richesses des couvents. (G.A.)
2 – Voltaire lui-même en avait recueilli un dans son château. (G.A.)
3 - Les jésuites n’auraient point été à plaindre si on eût doublé cette pension de quatre cents livres en faveur de ceux qui auraient eu des infirmités, ou plus de soixante ans : si les autres eussent pu posséder des bénéfices, ou remplir des emplois, sans faire un serment qu’ils ne pouvaient prêter avec honneur ; si l’on avait permis à ceux qui auraient voulu vivre en commun de se réunir sous l’inspection du magistrat ; mais la haine des jansénistes pour les jésuites, le préjugé qu’ils pouvaient être à craindre, et leur insolent fanatisme dans le temps de leur destruction, et même après qu’elle eut été consommée, ont empêché de remplir, à leur égard, ce qu’eussent exigé la justice et l’humanité. (K.)
4 – C’est une erreur. Le nombre des hommes dépend essentiellement de la quantité des subsistances : dans un grand Etat comme la France, quatre-vingt-dix mille personnes enlevées à la culture et aux arts utiles causent sans doute une perte ; mais l’industrie du reste de la nation la répare sans peine. Les moines sont surtout nuisibles, parce qu’ils servent à nourrir le fanatisme et la superstition, et parce qu’ils absorbent des richesses immenses qui pourraient être employées au soulagement du peuple, ou pour l’éducation publique. Au reste, il ne serait pas impossible de calculer l’effet que peut avoir sur la population l’existence d’une classe de célibataires ; mais ce calcul serait très compliqué, et dépend d’un beaucoup plus grand nombre d’éléments que ne l’ont cru les savants d’après le calcul desquels Voltaire parle ici. (K.)
5 – Le grand-duc Léopold vient de défendre aux couvents de ses Etats d’exiger ni même de recevoir aucune dot ; mais, de peur que des parents avares ne trouvent dans cette loi un encouragement pour forcer leurs filles à prendre le parti du cloître, ils seront obligés de donner aux hôpitaux une dot égale à celle que le couvent aurait exigée. (K.)
6 – Mirabeau le père. (G.A.)
7 – Le jésuite Sanadon a mis adsunt pour adflent. Un amateur d’Horace prétend que c’est pour cela qu’on a chassé les jésuites. − Sanadon avait publié un Horace avec traduction en 1728. (G.A.)
8 – Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article ANNATES. (G.A.)
9 – Voyez, le Commentaire sur le livre des délits et des peines. (G.A.)
10 – Au moment où Voltaire écrivait ce chapitre, les supplices étaient si fréquents en place de Grève, que toute la population parisienne en murmurait. (G.A.)
11 – A Abbeville. (K.) Voyez, l’Affaire La Barre. (G.A.)
12 – Le roi de Prusse. (K.)
13 – Voyez, divers opuscules dans les Satires et Lettres critiques, et la Critique historique. (G.A.)
14 – Voyez, les Anecdotes sur Fréron. (G.A.)
15 – Voyez, la Critique historique. (G.A.)
16 – Narcisse ou l’Amant de lui-même. (G.A.)
17 – Voltaire. (G.A.)
18 – Hume. (G.A.)
19 – Voyez, les Lettres sur la Nouvelle Héloïse. (G.A.)
20 – J.-J. Rousseau venait de rentrer en France, mais sous un faux nom, à cause de ce décret. (G.A.)
21 – Voyez, la Critique historique. (G.A.)
22 – Voyez sur Malagrida le Précis du Siècle de Louis XV, chapitre XXXVIII ; sur les deux jésuites suivants, le chapitre CLXXIX de l’Essai sur les mœurs ; et sur les deux derniers, le chapitre CLXXIV du même ouvrage. (G.A.)
23 – Par la révocation de l’édit de Nantes. (G.A.)
24 – Servan, Discours sur l’administration de la justice criminelle. (G.A.)
25 – Voyez notre Avertissement sur les Affaires Calas et Sirven. (G.A.)
26 – A Amsterdam. Cette librairie était l’officine de tous les ouvrages anticatholiques. (G.A.)
27 – Voltaire semble faire allusion ici à la garnison que l’on mit dans Ferney pendant les troubles de Genève. (G.A.)
28 – Les cours des aides, juges, ordinaires et souverains des délits en matière d’impôts, n’étant ni assez expéditives ni assez sévères, au jugement des fermiers-généraux, ils obtinrent d’un contrôleur des finances, nommé Orri, vers 1730, l’érection de trois ou quatre commissions souveraines, dont les juges, payés par eux, s’empressèrent de gagner leur argent. Un de ces juges, nommé Collot, a été presque aussi fameux que Bâville, Laubardement, Pierre d’Ancre, le duc d’Albe, et le prévôt de Louis XI, ont pu l’être dans leur temps. On établit une de ces chambres à Valence, et elle subsiste encore. (K.)
29 – L’année même où Voltaire écrivait ces lignes, un de ses amis les plus intrépides, Damilaville, mourut de la même maladie. (G.A.)
30 – Voyez le chapitre I.XXII de l’Essai sur les mœurs. (G.A.)
31 – Les halles de Queretaro rendirent le même service à Maximilien, qui s’intitulait empereur du Mexique. (G.A.)
32 – Voyez le IIe chapitre de Candide. (G.A.)
33 – C’était un temps de deux années que les bacheliers passaient à assister aux actes et à disputer pour se mettre en état d’être reçus docteurs. (G.A.)
34 – Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article VOYAGE DE SAINT PIERRE A ROME. (G.A.)
35 – Où Voltaire avait été élevé. (G.A.)
36 – Voyez, le Discours de Me Belleguier. (G.A.)