
à M. de Formont
Juin 1733
[…] Me conseilleriez-vous d’y ajouter quelques petites réflexions détachées sur les Pensées de Pascal ? Il y a déjà longtemps que j’ai envie de combattre ce géant.
Il n’y a guerrier si bien armé qu’on ne puisse percer au défaut de la cuirasse ; et je vous avoue que si, malgré ma faiblesse, je pouvais porter quelques coups à ce vainqueur de tant d’esprits, et secouer le joug dont il les a affublés j’oserais presque dire avec Lucrèce :
Quare superstitio pedibus subjecta vicissim
Obteritur, nos exaequat victoria coelo. (Liv. I.)
[…] Au reste, je m’y prendrai avec précaution, et je ne critiquerai que les endroits qui ne seront point tellement liés avec notre sainte religion, qu’on ne puisse déchirer la peau de Pascal sans faire saigner le christianisme. Adieu. Mandez-moi ce que vous pensez des Lettres imprimées et du projet sur Pascal. […]
à M. de Cideville
Ce mercredi, 1er Juillet 1733
Je viens, mon cher ami, d’envoyer au très diligent mais très fautif Jore, une vingt-cinquième Lettre (Remarques sur Pascal), qui contient une petite dispute que je prends la liberté d’avoir contre Pascal. Le projet est hardi ; mais ce misanthrope chrétien, tout sublime qu’il est, n’est pour moi qu’un homme comme un autre quand il a tort ; et je crois qu’il a tort très souvent.
Ce n’est pas contre l’auteur des Provinciales que j’écris ; c’est contre l’auteur des Pensées, où il me paraît qu’il attaque l’humanité beaucoup plus cruellement qu’il n’a attaqué les jésuites. Si tous les hommes vous ressemblaient, mon cher Cideville, M. Pascal n’eût point dit tant de mal de la nature humaine.
Vous me la rendez respectable et aimable, autant qu’il veut me la rendre odieuse. Je suis bien fâché contre ce dévot satirique de ce qu’il m’a empêché de retoucher mademoiselle Du Guesclin, et d’achever mon opéra. Je ne sais s’il ne vaut pas mieux faire un bon opéra, bien mis en musique, que d’avoir raison contre Pascal. […]
à M. de Cideville
Ce vendredi 3 Juillet 1733
Je vous donne, mon cher ami, plus de soins que les plaisirs dont vous rapportez les affaires et je me flatte que vous ayez égard à mon bon droit contre M. Pascal. J’examine scrupuleusement mes petites Remarques lorsque je relis les épreuves, et je me confirme de plus en plus dans l’opinion que les plus grands hommes sont aussi sujets à se tromper que les plus bornés.
Je pense qu’il en est de la force de l’esprit comme de celle du corps ; les plus robustes la perdent quelquefois, et les hommes les plus faibles donnent la main aux plus forts quand ceux-ci sont malades. Voilà pourquoi j’ose attaquer Pascal.
Je renvoie à Jore la dernière épreuve, avec une petite addition. Je vous supplie de lui dire d’envoyer sur-le-champ au messager, à l’adresse de Demoulin, deux exemplaires complets, afin que je puisse faire l’errata, et marquer les endroits qui exigeront des cartons. Je prévois qu’il y en aura beaucoup. Je me souviens, entre autres, de cet endroit, à l’article BACON : Ses ennemis étaient à Londres ses admirateurs. Il y a, ou il devait y avoir, dans le manuscrit : Ses ennemis étaient à la cour de Londres ; ses admirateurs étaient dans toute l’Europe. De pareilles fautes, quand elles vont à deux lignes, demandent absolument des cartons. […]
à M. de Cideville
14 juillet 1733
[…] Je viens de recevoir une lettre du philosophe Formont ; il n’est pas d’avis que j’argumente, cette fois-ci, contre Pascal. Mais le livre était trop court, et, d’ailleurs, si je déplais aux fous de janséniste, j’aurai pour moi ces bougres de révérends pères. […]
à M. Thiériot
A Londres
Paris, 14 juillet 1733
Je reçois, mon cher ami, votre lettre et votre Préface. Je vous parlerai d’abord du petit livre dont vous êtes l’éditeur. Il m’avait paru plus convenable d’y ajouter des réflexions sur les Pensées de Monsieur Pascal, que d’y confondre une préface de tragédie. Je suis persuadé que ces critiques de M. Pascal, qui contiennent environ six feuilles d’impression, seront mieux reçues qu’une nouvelle édition du Temple du Goût. De plus, les libraires peuvent imprimer le Temple du Goût sans vous, au lieu qu’ils ne peuvent tenir que de vous la critique des Pensées de Monsieur Pascal, petit ouvrage assez intéressant, et qui doit vous procurer encore du bénéfice, à proportion de la curiosité qu’une nation pensante doit avoir pour une entreprise aussi hardie que celle d’écrire contre un homme comme Pascal, que les petits esprits osent à peine examiner ; c’est donc uniquement dans cette idée que j’ai revu cette petite critique, que je l’ai corrigée, et que je la fais imprimer. J’en attends actuellement les deux dernières feuilles, et je vous enverrai le tout à l’instant que je l’aurai reçu. Je vous supplie donc de tout suspendre jusqu’à la réception de ce paquet […]
[…] Je ne peux réserver l’impression de mon petit anti-Pascal pour une seconde édition, parce que si l’on doit crier, j’aime bien mieux qu’on crie contre moi une fois que deux […]
[…] Tenez-vous en donc, je vous en supplie, aux Lettres et à l’anti-Pascal. Cela fera un livre d’une grosseur raisonnable, sans qu’il y ait rien de hors d’œuvre. Je vous prierai aussi, lorsque votre édition anti pascalienne sera faite, ce qui est l’affaire de huit jours, d’en dire un petit mot dans votre Préface. […]
à M. de Formont
A Paris, vis-à-vis Saint-Gervais , 26 juillet 1733
[…] Je ne crois pas que le petit nombre de vrais philosophes qui, après tout, font seuls, à la longue, la réputation des ouvrages, me reprochent beaucoup d’avoir contredit Pascal. Ils verront, au contraire, combien je l’ai ménagé ; et que les gens circonspects me sauront gré d’avoir passé sous silence le chapitre des Miracles, et celui des Prophéties, deux chapitres qui démontrent bien à quel point de faiblesse les plus grands génies peuvent arriver, quand la superstition a corrompu leur jugement. Quelle belle lumière que Pascal, éclipsé par l’obscurité des choses qu’il avait embrassées ! En vérité les prophéties qu’il cite ressemblent à Jésus-Christ comme au grand Thomas ; et cependant, à la faveur de la vaine apparence d’un sens forcé, un génie tel que lui prend toutes ces vessies pour des lanternes. […]
à M. le Marquis de Caumont
A Avignon
à Paris, près Saint-Gervais, 15 Septembre 1733
[…] Il faut plaire aux esprits bien faits, dit Pascal ; et s’il n’avait jamais écrit que des pensées aussi vraies, je n’aurais jamais pris la petite liberté de combattre beaucoup de ses idées, comme j’ai fait dans ces Lettres anglaises dont vous m’avez fait l’honneur de me parler.
Mais vous m’avouerez qu’il serait plaisant que l’auteur de la Henriade et des Lettres anglaises vînt chercher un asile dans les terres du saint-père. Je crois qu’au moins il me faudrait un passeport. […]
à M. de Maupertuis
A Monjeu, par Autun, ce 29 avril 1734
Savez-vous bien que j’ai fait prodigieusement grâce à ce Pascal ? De toutes les prophéties qu’il rapporte, il n’y en a pas une qui puisse s’expliquer honnêtement de Jésus-Christ. Son chapitre sur les Miracles est un persiflage. Cependant je n’en ai rien dit, et l’on crie. Mais laissez-moi faire ; quand je serai une fois à Bâle, je ne serai pas si prudent. En attendant, je vous prie de faire connaître la vérité à vos amis. Il me sera plus glorieux d’être défendu par vous, qu’il n’est triste d’être persécuté par les sots.
à M. le comte d’Argental
Mai 1734
[…] Encore une importunité, encore une lettre. Avouez que je suis un persécuteur encore plus qu’un persécuté. La lettre de cachet m’en fait écrire mille.
Je vous supplie de faire rendre cette lettre à madame la duchesse d’Aiguillon. Je vous l’envoie ouverte ; ayez la bonté d’y voir ma justification, et de la cacheter. Mille pardons. Vraiment, puisqu’on crie tant sur ces fichues Lettres, je me repens bien de n’en avoir pas dit davantage. « Va, va, Pascal, laisse-moi faire ! Tu as un chapitre sur les prophéties, où il n’y a pas l’ombre du bon sens ; attends, attends ! »
Où en sommes-nous, je vous prie ? De grâce, un petit mot touchant cet excommunié. Mon livre sera-t-il brûlé, ou moi ? Veut-on que je me rétracte, comme saint Augustin ? Veut-on que j’aille au diable ? […]
à Mme la duchesse d’Aiguillon
Mai 1734
[…] On dit qu’il faut que je me rétracte ; très volontiers : je déclarerai que Pascal a toujours raison ; que fatal laurier, bel astre, sont de la belle poésie ; que si saint Luc et saint Marc se contredisent, c’est une preuve de la vérité de la religion à ceux qui savent bien prendre les choses, qu’une des belles preuves encore de la religion, c’est qu’elle est inintelligible.
J’avouerai que tous les prêtres sont doux et désintéressés ; que les jésuites sont d’honnêtes gens ; que les moines ne sont ni orgueilleux, ni intrigants, ni puants ; que la sainte inquisition est le triomphe de l’humanité et de la tolérance ; enfin, je dirai tout ce qu’on voudra pourvu qu’on me laisse en repos et qu’on ne s’acharne point à persécuter un homme qui n’a jamais fait de mal à personne, qui vit dans la retraite, et qui ne connaissait d’autre ambition que celle de vous faire sa cour. […]
à Mme la marquise du Deffand
A Bâle, le 23 Mai 1734
[…] Mais, si vous voulez vous réjouir, parlez un peu de mon brûlable livre à quelques jansénistes. Si j’avais écrit qu’il n’y a point de Dieu, ces messieurs auraient beaucoup espéré de ma conversion ; mais, depuis que j’ai dit que Pascal s’était trompé quelquefois ; que fatal laurier, bel astre, merveille de nos jours, ne sont pas des beautés poétiques, comme Pascal l’a cru ; qu’il n’est pas absolument démontré qu’il faut croire la religion, parce qu’elle est obscure ; qu’il ne faut point jouer l’existence de Dieu à croix ou pile ; enfin, depuis que j’ai dit ces absurdités impies, il n’y a point d’honnêtes jansénistes qui ne voulût me brûler dans ce monde-ci et dans l’autre. […]
à M. de Formont
Ce 5 juin 1734
[…] J’ai reçu votre lettre, mon cher ami. Je ne vous parlerai pas, cette fois-ci, de philosophie, je ne vous dirai pas combien je me repens de n’avoir pas montré plus au long tous les faux raisonnements et les suppositions plus fausses encore dont les Pensées de Pascal sont remplies. […]
à M. de La Condamine
Le 22 juin 1734
[…] On a cru qu’un Français qui plaisantait les quakers, qui prenait le parti de Locke, et qui trouvait de mauvais raisonnements dans Pascal, était un athée. Remarquez, je vous prie, si l’existence d’un Dieu, dont je suis réellement très convaincu, n’est pas clairement admise dans tout mon livre. Cependant les hommes, qui abusent toujours des mots, appelleront également athée celui qui niera un Dieu, et celui qui disputera sur la nécessité du péché originel.
Les esprits ainsi prévenus ont crié contre les Lettres sur M. Locke et sur les Pensées de M. Pascal. […]
[…] A l’égard de Pascal, le grand point de la question roule visiblement sur ceci, savoir, si la raison humaine suffit pour prouver deux natures dans l’homme. Je sais que Platon a eu cette idée, et qu’elle est très ingénieuse ; mais il s’en faut bien qu’elle soit philosophique. Je crois le péché originel, quand la religion me l’a révélé ; mais je ne crois point les androgynes, quand Platon a parlé.
Les misères de la vie, philosophiquement parlant, ne prouvent pas plus la chute de l’homme, que les misères d’un cheval de fiacre ne prouvent que les chevaux étaient tous autrefois gros et gras, et ne recevaient jamais de coups de fouet, et que, depuis que l’un d’eux s’avisa de manger trop d’avoine, tous les descendants furent condamner à traîner des fiacres. Si la sainte Ecriture me disait ce dernier fait, je le croirais ; mais il faudrait du moins m’avouer que j’aurais eu besoin de la sainte Ecriture pour le croire, et que ma raison ne suffisait pas.
Qu’ai-je donc fait autre chose, que de mettre la sainte Ecriture au-dessus de la raison ? Je défie, encore une fois, qu’on me montre une proposition répréhensible dans mes réponses à Pascal. Je vous prie de conférer sur cela avec vos amis, et de vouloir bien me mander si je m’aveugle. […]
Au P. Tournemine, Jésuite
1735.
Je viens aux Pensées de M. Pascal. Je remarquerai d’abord que je n’ai jamais trouvé personne en ma vie qui n’a admiré ce livre, et que depuis trois mois plusieurs personnes prétendent qu’elles ont toujours pensé que ce livre était plein de faussetés.
Mais venons-en au fait. Ma grande dispute avec Pascal roule précisément sur le fondement de son livre.
Il prétend que pour qu’une religion soit vraie, il faut qu’elle connaisse à fond la nature humaine, et qu’elle rende raison de tout ce qui se passe dans notre cœur.
Je prétends que ce n’est point ainsi qu’on doit examiner une religion, et que c’est la traiter comme un système de philosophie ; je prétends qu’il faut uniquement voir si cette religion est révélée ou non, et qu’ainsi il ne faut pas dire :
Les hommes sont légers, inconstants, pleins de désirs d’impuissance ; les femmes accouchent avec douleur, et le blé ne vient que quand on a labouré la terre ; donc la religion chrétienne doit être vraie. Car toute religion a tenu et peut tenir le même langage.
Mais il faut au contraire dire si la religion chrétienne a été révélée ; alors nous verrons la vraie raison pourquoi les hommes sont faibles, méchants ; pourquoi il faut semer, etc.
Mon idée est donc que le péché original ne peut être prouvé par la raison, et que c’est un point de foi. Voilà pourtant ce qui a soulevé contre moi tous les jansénistes.
A suivre …