En direct par VOLTAIRE - Partie 9


 

 



à M. le marquis d’Argence de Dirac

30 auguste 1765

 

J’ai trop tardé, mon cher monsieur, à vous remercier de la justice que vous avez bien voulu rendre aux Calas, et de la générosité avec laquelle vous avez daigné confondre les calomnies de ce malheureux Fréron. On m’a dit qu’on avait été indigné de sa feuille ; mais, quelque horreur qu’il inspire, on le tolère, et il se fait un revenu du mépris qu’il inspire. J’aurais voulu vous envoyer une lettre de remerciement qu’on doit imprimer à la suite de la vôtre (1) ; mais je n’ai pu en avoir encore un exemplaire.

 

1 -   Voyez la lettre à d’Argence du 24 Auguste. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

9 Septembre

 

[…] Je suis toujours très émerveillé de la défense qu’on a faite au roi de donner le privilège à madame Calas de vendre une estampe. J’ai déjà fait quelques souscriptions dans ma retraite, et M. Tronchin en a fait bien davantage, comme de raison. Je plains bien mes pauvres Sirven. Malheur à tous ceux qui viennent les derniers, dans quelque genre que ce puisse être ! L’attention du public n’est plus pour eux. Il faudrait à présent avoir eu deux hommes roués dans sa famille pour faire quelque éclat dans le monde. […]

 

 

 

 

 

 

à M. Biquet de Bonrepos (1)

24 Septembre (2)

 

[…] Ayant écrit au juge des Sirven, nommé par vous, une lettre dans laquelle il a fallu que votre nom de trouvât, j’ai cru qu’il était de mon devoir de vous en envoyer copie, ainsi que du billet que j’écris à Sirven ; et, si le juge subalterne n’ose pas faire rendre ce billet à un accusé qui est en prison, c’est à vous, monsieur, que je dois avoir recours, et je vous conjure de vouloir bien ordonner que ce billet lui soit rendu pour consoler et encourager un innocent très malheureux, que l’horreur de la prison et la longueur des formes peuvent jeter dans le désespoir.

 

Je n’ai aucune recommandation auprès de vous ; mais votre équité me suffit.

 

Je ne prendrai point la liberté de vous parler du fond de l’affaire ; vous la connaissez mieux que moi, et je ne pourrais que répéter ce que j’ai dit dans ma lettre à M. Astruc (3). Permettez-moi seulement de vous assurer que si mon âge et ma santé me permettaient d’aller à Toulouse, je viendrais implorer vos bontés pour Sirven ; et je présume que je les obtiendrais d’un cœur aussi juste et aussi généreux que le vôtre.

 

J’ai l’honneur d’être avec bien du respect, etc.

 

1 - Procureur-général du parlement de Toulouse. (G.A)

2 - Editeurs, de Cayrol et A . François. (G.A)

3 - Médecin. (G.A)

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

à Ferney, 26 Septembre

 

Vous entreprenez, monsieur, un ouvrage digne de vous, en essayant de réformer la jurisprudence criminelle. Il est certain qu’on fait trop peu de cas en France de la vie des hommes. On y suppose apparemment que les condamnés, étant dûment confessés, s’en vont droit en paradis. Je ne connais guère que l’Angleterre où les lois semblent plus faites pour épargner les coupables que pour sacrifier l’innocence. Croyez que partout ailleurs la procédure criminelle est fort arbitraire.

 

Le roi de Prusse a fait un petit code intitulé le Code selon la raison, comme si le Digeste était selon la folie ; mais, dans ce code, le criminel est oublié. Le meilleur usage établi en Prusse, comme dans toute l’Allemagne et en Angleterre, est qu’on n’exécute personne sans la permission expresse du souverain. Cette coutume était établie en France autrefois. On est un peu trop expéditif chez vous : on y roue les gens de broc en bouche, avant que le voisinage même en soit informé ; et les cas les plus graciables échappent à l’humanité du souverain.

 

J’ai écrit en Suisse, selon vos ordres. Je ne peux mieux faire que de vous envoyer la réponse de M. de Correvon, magistrat de Lausanne ; mais vous trouverez sûrement plus de lumières en vous que dans les jurisconsultes étrangers.

 

A l’égard des Sirven, M. de Lavaysse me mande que l’ordonnance du parlement de Toulouse, portant permission à un juge subalterne d’effigier son prochain, n’est point regardée comme une confirmation de sentence. Voilà, je vous l’avoue, une singulière logomachie. Quoi ! La permission de déshonorer un homme, et de confisquer son bien, n’est pas un jugement : Le parlement donne donc cette licence au hasard ? Ou la sentence lui paraît juste ou inique. Il en ordonne l’exécution, il confirme donc la justice ou l’iniquité. Il ne peut ordonner cette exécution qu’en connaissance de cause. De bonne foi, est-ce une simple affaire de style d’ordonner la ruine et la honte d’une famille ? Voilà un beau champ pour votre éloquence.

 

La rage d’accuser en Languedoc les pères de tuer les enfants subsiste toujours. Un enfant meurt d’une fièvre maligne à Montpellier ; le médecin va voyager ; pendant son voyage, on accuse le père d’avoir assassiné son fils. On allait le condamner, lorsque le médecin arrive, parle aux juges, les fait rougir, et le père prend actuellement les juges à partie. Cette aventure pourrait bien mériter un épisode dans votre mémoire. Je vais écrire au médecin pour savoir le nom de ce brave père.

 

          Adieu, monsieur ; j’ai le malheur de n’avoir vu ni madame de Beaumont ni vous, mais j’ai le bonheur de vous aimer tous deux de tout mon cœur.

 

 

 


 



à M. Colini

4 Octobre

 

[…] Je ne sais si S.A.E a été informé qu’on fait à Paris une très belle estampe de la famille des Calas.

 

On a fait une espèce de souscription pour cette estampe : elle est prête. Je ne doute pas que monseigneur l’électeur n’ait à Paris un ministre qui pourra souscrire en son nom, et lui faire parvenir le nombre d’estampes qu’il commandera ; elle vaut un écu de six livres. Je n’ose prendre la liberté d’écrire à monseigneur. Je ne me sens pas, dans l’état où je suis, assez d’esprit pour l’amuser, et je suis trop respectueusement attaché à sa personne pour l’ennuyer.

          

Je vous prie instamment de me dire s’il prendra de ces estampes, et surtout de lui présenter les hommages du plus dévoué et du plus fidèle serviteur qu’il n’aura jamais. […]

 

 

 

à M. le comte d’Argental

8 Octobre

 

[…] J’ai envoyé à M. Elie de Beaumont toutes les pièces nécessaires pour entreprendre le procès des Sirven. Je ne crois pas qu’il trouve dans cette affaire la même faveur et le même enthousiasme que dans celle des Calas. Je connais notre public ; il se refroidit bien vite ; il n’aime pas les répétitions ; il lui faut du nouveau, et c’est ce qui fait la fortune de l’Opéra-Comique. Cependant je me flatte que mes anges voudront bien encourager Elie. Il est nécessaire que le mémoire soit très bien fait, et qu’il soit dépouillé de toute cette déclamation du barreau, qui est le contraire de la véritable éloquence. […]

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argence de Dirac

12 Octobre

 

Vraiment, monsieur, je croyais vous avoir envoyé la lettre que vous me demandez : la voici (1), quoiqu’elle n’en vaille pas trop la peine. Je suis toujours très étonné que le parlement de Toulouse soit demeuré, dans cette affaire, dans une inaction qui ne peut être que honteuse. S’il croit avoir bien jugé les Calas, il doit publier la procédure, pour tâcher de se justifier ; s’il sent qu’il se soit trompé, il doit réparer son injustice, ou du moins son erreur ; il n’a fait ni l’un ni l’autre, et voilà le cas où c’est le plus infâme des partis de n’en prendre aucun.

 

On me mande de Languedoc que cette fatale aventure a fait beaucoup de bien à ces pauvres huguenots, et que, depuis ce temps-là, on n’a envoyé personne aux galères pour avoir prié Dieu en pleine campagne, en vers français aussi mauvais que nos psaumes latins. […]

 

 

1 -  Lettre datée du 24 Auguste.(G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

4 Novembre

 

[…] Je crois que vous allez donner une nouvelle chaleur à la souscription en faveur des Calas. Les belles actions sont votre véritable emploi. Celui que la fortune vous a donné n’était pas fait pour votre belle âme.

 

J’ai pris la liberté de supplier l’électeur palatin d’ordonner à son ministre à Paris de souscrire pour plusieurs exemplaires ; je vous supplie de vous informer si ses ordres sont exécutés. Il doit y avoir pour environ mille écus de souscriptions à Genève. J’en ai pour ma part quarante-neuf qui ont payé, et cinq qui n’ont pas payé Vous pourrez faire prendre l’argent chez M. Delaleu quand il vous plaira.

 

 

 

 

 

à Madame la marquise de Florian

7 Novembre

 

[…] Vous ferez une bonne action, dont je vous saurai beaucoup de gré, si vous donnez à dîner à M. de Beaumont, non pas à Beaumont l’archevêque, mais à Beaumont le philosophe, le protecteur de l’innocence, et la défense des Calas et des Sirven. L’affaire des Sirven me tient au cœur ; elle n’aura pas l’éclat de celle des Calas : il n’y a eu malheureusement personne de roué ; ainsi nous avons besoin que Beaumont répare par son éloquence ce qui manque à la catastrophe. Il faut qu’il fasse un mémoire excellent. Je voudrais bien le voir avant qu’il fût imprimé, et je voudrais surtout que les avocats se défissent un peu du style des avocats. […]

 

 

 

 

 

à M. Damilaville   

27 Novembre

 

          […] P.S. Je recommande toujours à vos bontés l’affaire de Sirven. Un homme de loi de son pays m’a mandé qu’il lui avait conseillé lui-même de fuir, et que, dans le fanatisme qui aliénait alors tous les esprits, il aurait été infailliblement sacrifié comme Calas. Cette seconde affaire fera autant d’honneur à M. de Beaumont que la première, sans avoir le même éclat. On verra que l’amour de l’humanité l’anime plutôt que celui de la célébrité. […]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’affaire CALAS se termine pendant que l’affaire SIRVEN se poursuit.