En direct par VOLTAIRE - Partie 8

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à M. le cardinal de Bernis

 

 

 

A Ferney, 15 Mai

 

          J’avais résolu, dans ma timide profanerie, de ne point écrire à monseigneur l’archevêque ; mais j’apprends que votre éminence fait autant de bien que je lui ai connu d’esprit et de grâces.

 

Omnis Aristippum decuit color et status et res.

 

Hor., lib. I, ep ; xvii ;

 

          Il y a une famille bien plus infortunée que celle des Calas, et qui doit, comme les Calas, ses malheurs à l’horrible fanatisme du peuple, qui séduit quelquefois jusqu’aux magistrats. Mais, pour ne pas fatiguer votre éminence par de longs détails, je prends le parti de lui envoyer une lettre que j’écrivis il y a quelques mois à un de mes amis (1), et qu’on rendit publique. On est près de demander au conseil, dont vous êtes, une évocation ; mais nos avocats ont besoin de la copie de l’arrêt de Toulouse, qui confirme la sentence du premier juge. Cet arrêt est du 5 mai 1764. Vous pourriez aisément charger, sans vous compromettre, quelque homme de confiance de vous procurer cette copie. Je vous conjure de m’accorder cette grâce, si elle est en votre pouvoir. Vous tirerez une famille de très honnêtes gens de l’état le plus cruel où l’on puisse être réduit. Il y a bien des malheureux dans ce meilleur des mondes possibles ; mais il y en a point qui méritent plus votre compassion. Vous rendrez service au genre humain, en servant à déraciner le fanatisme fatal qui change les hommes en tigres. Ces deux exemples des Calas et des Sirven feront une grande époque. Accordez-nous, je vous en supplie, toute votre protection dans cette affaire qui intéresse l’humanité. Je ne sais si vous êtes lié avec M. l’archevêque de Toulouse (2), que je n’ai pas l’honneur de connaître ; mais il me semble que votre éminence est à portée de l’engager à nous obtenir cette copie que nous demandons. Il est bien étrange que l’on puisse refuser la communication d’un arrêt : une telle jurisprudence est monstrueuse, et, j’ose le dire, punissable. De bonne foi, souffririez-vous de pareils abus, si vous étiez dans le ministère ? Enfin je m’en remets à votre sagesse et à votre bonté. Vous devez avoir quelque avocat à Toulouse chargé des affaires de votre archevêché. Il me paraît bien aisé de faire retirer cette pièce par cet avocat. Au nom de Dieu, prenez cette bonne œuvre à cœur. Je vous aimerai autant qu’on vous aime dans votre diocèse.

 

          Je me flatte que vous jouissiez d’une bonne santé ; ainsi je n’ai rien à vous souhaiter. […]

 

1 – A Damilaville. (G.A)

2 – Etienne-Charles de Loménie de Brienne. (G.A)

 

 

 

 

à M. de La Bastide

Au château de Ferney, 17 Mai

 

          Je vois, monsieur, par les vers attendrissants que vous avez bien voulu m’envoyer, combien votre cœur sensible a été touché de la funeste aventure des Calas. Vous avez dû applaudir plus que personne à la justice que messieurs les maîtres des requêtes viennent de rendre à cette famille, et aux bienfaits dont le roi l’a honorée. Cette affaire m’a coûté trois ans de peine, que je ne regrette pas. Il y en a une autre à peu près semblable concernant une famille de Castres. Je ne conçois pas par quelle fureur on s’imagine, en Languedoc, que les pères et les mères égorgent leurs enfants, dès qu’ils les soupçonnent devoir être catholiques.

 

Tantùm relligio kpotuit suadere malorum !

 

(Lucr., lib. I.)

 

          Il est temps que la philosophie apprenne aux hommes à être sages et justes. J’ai l’honneur d’être, avec des sentiments respectueux, monsieur. Votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

 

à M. Damilaville

20 Mai

 

          Voici, mon cher frère, deux petits croquis de Donat Calas. J’aurais désiré qu’on l’eût fait un peu plus ressemblant, et qu’on n’eût pas sacrifié une chose si importante à l’idée de le représenter dans une attitude douloureuse qui défigure son joli visage. Si vous voulez vous servir de ce dessin, recommandez au peintre de faire Donat le plus joli qu’il pourra.

 

          Vous savez d’ailleurs, mon cher frère, que vous avez carte blanche pour mettre votre frère au rang de ceux qui contribuent à la façon de cette estampe. Ce monument éternisera la plus horrible des injustices, la plus belle réparation, et la générosité de votre zèle vertueux.

 

          […] Si vous voyez le véritable prophète Elie, dites-lui, je vous en prie, que nous sommes réduits à faire signer dans Gex une procuration aux filles de Sirven, pour sommer le greffier du parlement toulousain de délivrer copie de l’arrêt qui confirme l’injuste sentence ; et si le greffier refuse, nous enverrons acte de son refus.

 

          Je trouve que cette cause peut faire au moins autant d’honneur à l’éloquence de M. de Beaumont que la cause des Calas. Cette fureur épidermique, qui a persuadé tous les tribunaux d’une province que la loi des protestants est parricide, est un sujet digne d’un citoyen tel que lui. Quiconque arrache une branche du fanatisme fait une plaie à l’arbre dont il se sent jusque dans ses racines. Rendons encore ce service à l’humanité dans l’affaire des Sirven, et demeurons inébranlables dans celle d’écr. l’inf….

 

 

 

 

à M. Damilaville

A Genève, 22 Mai

 

          Mon cher et vertueux ami, je vous ai envoyé le portrait du petit Calas peint à l’huile ; sa mère aidera à rectifier les traits ; ils sont mieux peints dans le cœur de cette digne mère que par le pinceau de M. Huber. On fait actuellement un recueil de toutes les pièces de cette triste aventure, dont la fin fera tant d’honneur aux maîtres des requêtes, à la nation, et surtout au roi, qui a si bien réparé la malheureuse injustice de Toulouse. S’il était mieux instruit, je suis bien sûr que la bonté de son cœur réparerait sur la fin de ma vie toutes les injustices que j’ai essuyées. Vous savez qu’on m’impute tous les jours des ouvrages auxquels je n’ai pas eu la moindre part. Ce ne devait pas être la récompense d’avoir fait la Henriade, le Siècle de Louis XIV, et quelques autres ouvrages qui n’ont déplu ni au roi ni à la nation ; mais c’est le sort attaché à la profession d’homme de lettres. Peut-être est-il dur, à l’âge de soixante-douze ans, d’être continuellement en butte à la calomnie ; mais j’ai appris, dans la saine philosophie que nous cultivons tous deux, qu’il faut savoir se résigner. Tout ce que je souhaite, c’est que le roi et le ministère puissent un jour savoir que les gens de lettres sont les meilleurs citoyens et les meilleurs sujets. Tout est cabale à la cour, tout est quelquefois passion dans de grandes compagnies qui ne devraient point avoir de passions ; il n’y a que les vrais gens de lettres qui n’aient point d’intrigues, et qui aiment sincèrement l’ordre et la paix.

 

         Adieu, mon digne ami ; je suis bien malade, et, en vérité, on ne devrait pas troubler mes derniers jours. Votre amitié vertueuse fait toute ma consolation.

 

 

 

 

à M. Damilaville

A Genève, 27 Mai

 

          J’affligerai votre belle âme en vous disant, mon cher ami, que nous ne pourrons pas avoir sitôt l’arrêt de Toulouse. Je supplie, en attendant, le défenseur de l’innocence de tenir toujours son mémoire tout prêt. Il y a trois ans que cette famille est dans les larmes. On a essuyé celles des Calas, c’est à présent le tour des Sirven. Ces horreurs sont d’autant plus effrayantes qu’elles se passent dans un siècle plus éclairé. C’est un affreux contraste avec la douceur de nos mœurs. Voilà le funeste effet du système de l’intolérance. Il y a encore de la barbarie dans les provinces. Je ne plains plus les Calas, après le jugement des maîtres des requêtes, et après les bienfaits du roi ; mais les Sirven sont bien à plaindre. Je les recommande plus que jamais aux bontés de M. de Beaumont.

 

         Après vous avoir parlé des malheurs d’autrui, il faut que votre amitié me permette encore de parler de mes peines. […]

 

 

 

 

à M. Damilaville

A Genève, 27 Mai

 

          J’ai écrit à mon cher frère aujourd’hui (1) ; la lettre est à son adresse, et je suis bien sûr qu’elle n’arrivera pas sans avoir été ouverte. Il y a dans le paquet une lettre à M. d’Alembert pour les curieux ; mais je suis très en peine de savoir si un petit paquet de Hollande (2), adressé il y a quinze jours à M. Gaudet (3), est arrivé à bon port, et si une lettre sous l’enveloppe dudit M. Gaudet, dans laquelle on s’expliquait avec confiance, a été reçue. J’attends, non sans inquiétude, que mon frère m’éclaircisse de tout cela, et qu’il m’écrive par la voie de Lyon. Je l’embrasse avec la plus grande tendresse. Ecr. l’inf….

 

1 - Nous ne citerons que cet exemple, et les lettres des 22 et 28 mai pour montrer les précautions que M. de Voltaire était obligé de prendre en éclairant les hommes par des ouvrages philosophiques, et en servant l’humanité dans la défense des Calas et des Sirven. Ses lettres étant souvent interceptées, il en écrivait d’ostensibles sous son nom, et d’autres sous des noms supposés. C’était un M. Boursier, un M. Lautin, un M. Ecr. l’inf…., ou Ecrlinf. De là les contradictions apparentes touchant certains ouvrages qui servaient de prétexte pour le persécuter.  (K.)

 2 -   L’abbé Bazin, pseudonyme de Voltaire pour la Philosophie de l’histoire. (G.A)

 3 -   Directeur des vingtièmes, et auteur de Lettres sur les finances. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

A Rolle, pays de Vaud, près de Genève, 28 Mai

 

          […] Sirven prend le parti d’aller lui-même à Toulouse chercher l’arrêt et les pièces dont M. de Beaumont a besoin pour consommer son entreprise généreuse. Il dit qu’il fera agir ses amis, et saura se mettre à l’abri de tout. Ce pauvre homme et sa famille me fendent le cœur ; ils sont beaucoup plus malheureux que ne le sont aujourd’hui les Calas. Qu’il est beau, mon ami, de faire du bien, et que M. Beaumont va augmenter sa gloire ! Pour moi, je n’ai à augmenter que ma patience. Je paie un peu cher l’intérêt de ma petite réputation ; car, Dieu merci, il n’y a presque point de mois qu’on ne fasse courir quelque ouvrage sous mon nom : vers et prose, on m’attribue tout. Quelque libraire de Hollande a-t-il l’impertinence de m’attribuer un mauvais livre, aussitôt je reçois vingt lettres de Paris et de Versailles, et on veut que j’envoie sur-le-champ ce bel ouvrage que je ne connais pas. Enfin on va jusqu’à m’imputer je ne sais quelle Philosophie de l’Histoire, ouvrage de quelque rabbin, ou tout au moins d’un savant en us ou en ès. On parle au roi, et on lui dit que je suis très savant dans les langues orientales. J’ai beau protester que je ne sais pas un mot de l’ancien chaldéen, on ne m’en croit pas sur ma parole ; et si je suis aveugle, on dit que j’ai perdu les yeux à déchiffrer les livres des anciens brachmanes, et même que je suis prêt à faire une secte de Guèbres. Il me faut résoudre à être vexé jusqu’au dernier moment. […]

 

          Adieu, mon cher ami ; je suis trop bavard pour un malade.

 

 

 

 

à M. Damilaville

5 Juin

 

          Mon cher et vertueux ami, j’ai reçu votre lettre du 29 de mai. Si vous êtes quatre à la tête de la bonne œuvre de faire graver une estampe au profit de la famille Calas, je suis le cinquième ; si vous êtes trois, je suis d’un quatre ; si vous êtes deux, je me mets en tiers. Vous pouvez prendre chez M. Delaleu l’argent qu’il faudra : il vous le fera compter à l’inspection de ma lettre.

 

          Ma santé est toujours très faible, mais il faut mourir en faisant du bien.

 

          […] J’ai envoyé à M. de Beaumont un mémoire pour les Sirven. Cette malheureuse famille me fait une pitié que je ne peux exprimer. La mère vient d’expirer de douleur ; elle nous était bien nécessaire pour constater des faits importants. Vous voyez les malheurs horribles que le fanatisme cause !

 

          Adieu ; je vous embrasse tristement. Vous devez avoir reçu deux lettres auxquelles j’attends réponse.

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argence de Dirac

5 Juin (1)

 

          […] Vous avez fait une bien bonne œuvre en faisant imprimer la lettre concernant les Calas et les Sirven. Nous venons de perdre la femme de Sirven, qui enfin est morte de chagrin, en protestant de son innocence. Nous n’entreprendrons pas moins le procès. Le factum de M. de Beaumont est déjà tout dressé ; mais nous sommes enchaînés à des formalités qui sont bien longues ; nous ne nous décourageons point, et Beaumont espère la même justice pour les Sirven que pour les Calas.

 

          Voici un petit paquet qu’on m’a prié de vous envoyer. Quand vous m’écrirez, adressez votre lettre sous l’enveloppe de M. Camp, banquier à Lyon. Il y a quelquefois des curieux qu’il faut dérouter.

 

          Mille tendres respects à M. votre frère comme à vous ; le tout pour ma vie.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

A Genève, 7 Juin

 

          Je ne sais, mon digne et vertueux ami, si je vous ai mandé que la femme de Sirven est morte, en prenant, comme Calas, Dieu à témoin de son innocence. La douleur a abrégé ses jours. Le père est au désespoir ; cela ne nous empêchera pas de faire toutes nos diligences pour fournir au généreux Beaumont toutes les pièces nécessaires.

 

          […] Avez-vous fait commencer l’estampe des Calas ? Il ne faut pas laisser refroidir la chaleur du public ; il oublie vite, et il passe aisément du procès des Calas à l’Opéra-Comique.

 

 

 

 

à M. Damilaville

A Genève, 22 Juin

 

          […] Je n’ai rien de nouveau touchant l’ordonnance du parlement de Toulouse. Il est à croire que les Sirven seront réduits à envoyer à M. de Beaumont une protestation contre le refus de délivrer cette ordonnance et les autres pièces nécessaires. J’ai toujours même pensé que ce refus serait favorable à la cause des Sirven, et servirait à leur faire obtenir plus aisément une attribution de juges, puisqu’ils constateraient la mauvaise volonté et l’injustice des tribunaux, dont cette famille a tant de raison de se plaindre.

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argence de Dirac

16 Juillet

 

          Je me hâte, monsieur, de répondre à votre lettre du 5 de juillet. Non sans doute, le parlement de Toulouse ne peut rien contre l’arrêt d’un tribunal suprême nommé par le roi pour juger en dernier ressort, et jugeant au nom du roi même. Je crois l’arrêt des maîtres des requêtes affiché actuellement dans Toulouse par un huissier de la chaîne. Toute la famille Calas doit rentrer dans son bien, dans son état, dans sa renommée ; la mémoire de Jean de Calas est réhabilitée, et il ne manque à cette famille que le pardon que les huit juges fanatiques doivent lui demander à genoux l’argent à la main. Je ne sais pas ce que fera ce parlement, mais je sais que les lois, le conseil d’Etat, la France et l’Europe entière le condamnent. On est occupé à présent à tirer du greffe la sentence qui a condamné les Sirven ; si on y parvient, nous aurons bientôt deux grands monuments du fanatisme de province et de l’équité de Versailles.

 

          […]

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

23 …(1)

 

          Je me jette plus que jamais aux pieds et aux ailes de mes anges. Voici des papiers dont dépend le sort de la famille Sirven. Je connais leur bonté ; ainsi, je ne leur fais point d’excuses. Je leur ai envoyé, sous l’enveloppe de M. le duc de Praslin, les nouveaux roués ; il y a encore quelques changements depuis ce temps-là.

 

          […] Respect et tendresse.

 

          P.S. J’ai encore pris la liberté de leur adresser un paquet pour M. de Calonne, qui renferme la pièce la plus décisive.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. C’est à tort que les éditeurs avaient daté cette lettre de janvier ; elle est du 23 juillet (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

28 Juillet (1)

 

          Si cette lettre vous trouve encore à Paris, mon cher ami, je vous apprends qu’un gros paquet, contenant des pièces essentielles pour les Sirven, que j’envoyais à M. Elie de Beaumont sous l’enveloppe de M. d’Argental revêtue encore de celle de M. le duc de Praslin, a été décacheté à la poste, et je ne sais si on l’a rendu à M. de Beaumont avec la taxe énorme de Genève, ou si on l’a retenu, ou si M. d’Argental et M. de Beaumont  a été vexé des frais du port. J’ai toujours recours à vous dans mes détresses. Vous verrez sans doute M. d’Argental et M. de Beaumont avant de faire ce voyage qui fait mon espérance la plus flatteuse. J’ose vous supplier de rendre à l’un ou à l’autre les frais que cette vexation aura pu lui coûter.

 

          Je suis bien plus en peine de l’affaire cruelle que plusieurs avocats ont suscitée à M. de Beaumont. Je ne connais guère d’injustice plus punissable. Ah ! Mon cher ami, de combien d’injustices nous parlerons quand j’aurai l’honneur de vous voir ! […]

 

 

 

 

à M. Colini

Ferney, 4 Auguste

 

          Je vous présente, mon cher ami, un des enfants (1) de madame Calas, une victime innocente échappée au fanatisme, et vengée par l’Europe entière : il va en Allemagne pour son commerce (2). LL.AA.EE voudront peut-être le voir. Je vous supplie de lui rendre tous les services qui dépendront de vous. Il vous dira le triste état où il m’a vu.

 

 

1 – Pierre Calas, qui fut présenté à l’électeur par Colini. (G.A)

2 – Il tenait les articles de bijouterie. (G.A)

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

13 Auguste

 

          J’apprends la justice qu’on a rendue à celui qui éclaire la justice et qui la fait rendre. Je partage ce triomphe avec tous les honnêtes gens de Paris. Je m’intéresse autant qu’eux au rétablissement de madame de Beaumont.

 

         Sirven se met aux pieds du protecteur de l’innocence opprimée, avec la pancarte ci-jointe, et attendra sa commodité.

 

 

 

 

à M. Dupont

16 Auguste

 

          […] L’impératrice de Russie a écrit une lettre charmante au neveu de l’abbé Bazin (1), et m’a chargé de la lui rendre. Elle a fait présent de quinze mille livres à M. Diderot, et de cinq mille livres à madame Calas ; le tout avec une politesse qui est au-dessus de ses dons. Vous voyez bien qu’elle n’a pas fait tuer son mari, et que jamais, nous autres philosophes, nous ne souffrirons qu’on la calomnie. Bonsoir, mon cher. Madame Denis vous fait mille compliments ; frère Adam aussi.

 

1 – Voltaire (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

22 Auguste

 

          […]  Vous ne voulez pas qu’on grave madame Calas et ses enfants ; vous craignez que cela ne déplaise à M. David et à huit conseillers de Toulouse. Graver madame Calas ! La grande police ne peut souffrir un pareil attentat.

 

          Ma foi, messieurs les Welches, on vous siffle d’un bout de l’Europe à l’autre, et il y a longtemps que cela dure ; cependant je vous pardonne en faveur des âmes bien nées et véritablement françaises qui sont encore parmi vous, et surtout en faveur de mes anges. J’espère que l’attention plie qu’on a eue pour messieurs de Toulouse n’empêchera pas que l’estampe ne soit très bien débitée. […]

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

23 Auguste 1765 à Ferney (1)

 

         Madame, je me suis privé, pendant une année entière, de l’honneur et de la consolation d’écrire à votre altesse sérénissime. Des fluxions horribles sur les yeux qui me privaient entière de la vue, mon inutilité, mon ensevelissement dans la retraite retenaient dans le silence les sentiments qui m’attacheront à votre personne jusqu’au dernier moment de ma vie. Mais ayant appris ce que vous daignez faire pour les Calas, je me sens ranimé par votre belle âme. La reconnaissance et l’admiration sont mes devoirs auprès de vous. Je bénis la fin de ma carrière, quand je vois un cœur comme le vôtre réparer si noblement le mal que l’injustice et le fanatisme ont fait aux hommes. La superstition n’a jamais fait que du mal, et la philosophie ne peut faire que du bien. Vous joignez à cette véritable philosophie un cœur compatissant et généreux, qui est encore au-dessus de la connaissance de la vérité. […]

 

1 – Editeurs, E. Bavoux et A. François. (G.A)

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argence de Dirac

24 Auguste

 

         La lettre que vous avez daigné écrire, monsieur le marquis, est digne de votre cœur et de votre raison supérieure. J’ai appris par cette lettre l’insolente bassesse de Fréron, que j’ignorais. Je n’ai jamais lu ses feuilles ; le hasard, qui vous en a fait tomber une entre les mains, ne m’a jamais si mal servi ; mais vous avez tiré de l’or de son fumier en confondant ses calomnies.

 

         Si cet homme avait lu la lettre que madame Calas écrivit de la retraite où elle était mourante, et dont on la tira avec tant de peine ; s’il avait vu la candeur, la douleur, la résignation qu’elle mettait dans le récit du meurtre de son fils et de son mari, et cette vérité irrésistible avec laquelle elle prenait Dieu à témoin de son innocence, je sais bien que cet homme n’en aurait pas été touché, mais il aurait entrevu que les cœurs honnêtes devaient en être attendris et persuadés.

 

                  Ce n’est pas aux tyrans à sentir la nature,

                  Ce n’est pas aux fripons à sentir la vertu.

 

                                                                                Mérope, act. IV, sc. II.

 

         Quant à M. le maréchal de Richelieu et à M. le duc de Villars, dont il tâche, dites-vous, d’avilir la protection et de récuser le témoignage, il ignore que c’est chez moi qu’ils virent le fils de madame Calas, que j’eus l’honneur de leur présenter, et qu’assurément ils ne l’ont protégé qu’en connaissance de cause, après avoir longtemps suspendu leur jugement, comme le doit tout homme sage avant de décider.

 

         Pour MM. les maîtres des requêtes, c’est à eux de voir si après leur jugement souverain, qui a constaté l’innocence de la famille Calas, il doit être permis à un Fréron de la révoquer en doute.

 

         Je vous embrasse avec tendresse, et je vous aime autant que je vous respecte.

 

1 – Cette lettre, faite pour être publiée, est antidatée. Elle a dû être écrite le 12 octobre. Voyez à cette date une autre lettre de d’Argence. Un soi-disant philosophe protestant avait critiqué, dans l’Année litteraire, la lettre de Voltaire  à Damilaville du 1er Mars (1).

 

          D’Argence, après avoir vainement prié Voltaire de répliquer, écrivit lui-même contre le philosophe protestant, et sa lettre parut imprimée avec la présente missive.

 

          Voici, du reste, la lettre de d’Argence :

 

Au château de Dirac, ce 20 Juillet

 

 

          «     J’ai lu dans une feuille, mon vertueux ami, intitulée l’Année littéraire, une satire à l’occasion de la justice rendue à la famille des Calas par le tribunal suprême de MM. les maîtres des requêtes ; elle a indigné tous les honnêtes gens, on m’a dit que c’est le sort de ces feuilles.

 

          «     L’auteur, par une ruse à laquelle personne n’est jamais pris, feint qu’il a reçu de Languedoc une Lettre d’un philosophe protestant. Il fait dire à ce prétendu philosophe que si on avait jugé les Calas sur une lettre de M. de Voltaire, qui a couru dans l’Europe, on aurait eu une fort mauvaise idée de leur cause. L’auteur des feuilles n’ose pas attaquer MM. les maîtres des requêtes directement ; mais il semble espérer que les traits qu’il porte à M. de Voltaire retomberont sur eux, puisque M. de Voltaire avait agi sur les mêmes preuves.

 

          «     Il commence par vouloir détruire la présomption favorable que tous les avocats ont si bien fait valoir, qu’il n’est pas naturel qu’un père assassine son fils sur le soupçon que ce fils veut changer de religion. Il oppose à cette probabilité reconnue de tout le monde, l’exemple de Junius Brutus, qu’on prétend avoir condamné son fils à la mort. Il s’aveugle au point de ne pas voir que Junius Brutus était un juge qui sacrifie, en gémissant, la nature à son devoir. Quelle comparaison entre une sentence sévère et un assassinat exécrable ! Entre le devoir et un parricide ! Et quel parricide encore ! Il fallait, s’il eût été exécuté, que le père et la mère, un frère et un ami, en eussent été également coupables.

 

          «     Il pousse la démence jusqu’à oser dire que si les fils de Jean Calas ont assuré « qu’il n’y eut jamais de père plus tendre et plus indulgent, et qu’il n’avait jamais battu un seul de ses enfants, » c’est plutôt une preuve de simplicité de croire cette déposition, qu’une preuve de l’innocence des accusés.

 

          «     Non, ce n’est pas une preuve juridique complète, mais c’est la plus grande des probabilités ; c’est un motif puissant d’examiner, et il ne s’agissait alors, pour M. de Voltaire, que de chercher des motifs qui le déterminassent à entreprendre une affaire si intéressante, dans laquelle il fournit depuis des preuves complètes, qu’il fit recueillir à Toulouse.

 

          «     Voici quelque chose de plus révoltant encore. M. de Voltaire, chez qui je passai trois mois, auprès de Genève, lorsqu’il entreprit cette affaire, exigea, avant de s’y exposer, que madame Calas, qu’il savait être une dame très religieuse, jurât, au nom du Dieu qu’elle adore, que ni son mari ni elle n’étaient coupables. Ce serment était du plus grand poids, car il n’était pas possible que madame Calas fit un faux serment pour venir à Paris s’exposer au supplice ; elle était hors de cause, rien ne la forçait à faire la démarche hasardeuse de recommencer un procès criminel, dans lequel elle aurait pu succomber. L’auteur des feuilles ne sait pas ce qu’il en coûterait à un cœur qui craint Dieu de se parjurer ; il dit que c’est là un mauvais raisonnement, « que c’est comme si quelqu’un aurait interrogé un des juges qui condamnèrent Calas, etc. ».

 

          «     Peut-on faire une comparaison aussi absurde ? Sans doute le juge fera serment qu’il a jugé suivant sa conscience ; mais cette conscience peut avoir été trompée par de faux indices, au lieu que madame Calas ne saurait se tromper sur le crime qu’on imputait alors à son mari, et même à elle. Un accusé sait très bien dans son cœur s’il est coupable ou non ; mais le juge ne peut le savoir que par des indices souvent équivoques. Le faiseur de feuilles a donc raisonné avec autant de sottise que de malignité, car je dois appeler les choses par leur nom.

 

          «     Il ose nier qu’on ait cru dans le Languedoc que les protestants ont un point de leur secte qui leur permet de donner la mort à leurs enfants qu’ils soupçonnent de vouloir changer de religion, etc.» ce sont les paroles de ce folliculaire.

 

          «     Il ne sait donc pas que cette accusation fut si publique et si grave, que M. Sudre, fameux avocat de Toulouse, dont nous avons un excellent mémoire en faveur de la famille Calas, réfute cette erreur populaire, pages 59, 60 et 61 de son factum. Il ne sait donc pas que l’Eglise de Genève fut obligé d’envoyer à Toulouse une protestation solennelle contre une si horrible accusation.

 

          «     Il ose plaisanter, dans une affaire aussi importante, sur ce qu’on écrivait à l’ancien gouverneur du Languedoc, et à celui de Provence, pour obtenir, par leur crédit, des informations sur lesquelles on pût compter : que pouvait-on faire de plus sage ?

 

          «     Je ne dirai rien des petites sottises littéraires que cet homme ajoute dans sa misérable feuille. L’innocence des Calas, l’arrêt solennel de MM. les maîtres des requêtes, sont trop respectables pour que j’y mêle des objets si vains. Je suis seulement étonné qu’on souffre dans Paris une telle insolence, et qu’un malheureux, qui manque à la fois d’humanité et au respect qu’il doit au conseil, abuse impunément, jusqu’à ce point, du mépris qu’on a pour lui.

 

          «     Je demande pardon à M. de Voltaire d’avoir mêlé ici son nom avec celui d’un homme tel que Fréron ; mais puisqu’on souffre à Paris que les écrivains les plus déshonorés outragent le mérité le plus reconnu, j’ai cru qu’il était permis à un militaire, que l’honneur anime, de dire ce qu’il pense ; et j’en suis si persuadé, que vous pouvez, mon cher philosophe, faire part de mes réflexions à tous ceux qui aiment la vérité.

 

          «     Vous savez à quel point je vous suis attaché.        D’Argence. »

 

1 – Lettre de Voltaire.