En direct par VOLTAIRE - Partie 7

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à M. de la Harpe

 

 

 

2 Avril

 

          Je me doutais bien, monsieur, que les vers charmants sur les Calas étaient de vous. (1) ; car de qui pourraient-ils être ? J’avais reçu tant de lettres au sujet de cette famille infortunée, qu’après les avoir mises dans mon portefeuille, j’y trouvai votre belle épître sans adresse, et écrite, à ce qu’il me parut, d’une autre main que la vôtre.

 

          J’apprends aujourd’hui par M. le marquis de Ximenès que je vous ai très bien deviné ; mais je ne sais pas si bien répondre. Mon état est très languissant et très triste, et j’ai encore le malheur d’être surchargé d’affaires ; je vous assure que mes sentiments pour vous n’en sont pas moins vifs. J’ai été charmé de la candeur et de la réserve avec lesquelles vous m’avez écrit sur la pièce nouvelle. Cela est digne de vos talents, et met vos ennemis dans leur tort, supposé que vous en ayez. Il n’appartient qu’aux excellents artistes comme vous d’approuver ce que leurs confrères ont de bon, et de garder le silence sur ce qu’ils ont de moins brillant et de moins heureux. Vous avez tous les jours de nouveaux droits à mon estime et à ma reconnaissance, et vous pouvez toujours me parler avec confiance, bien sûr d’une discrétion égale à l’attachement que je vous ai voué.

 

1 - A Voltaire sur la réhabilitation des Calas. (G.A)

 

 

 

 

à M. de Brus, à Genève

2 Avril (1)

 

          M. de Brus est probablement informé que le 21 mars toutes les chambres du parlement de Toulouse s’assemblèrent, et qu’on nomma des commissaires pour faire des remontrances au roi ; ils doivent demander :

 

          1° - que sa majesté n’accorde plus si facilement des évocations ;

 

          2° - si elle en accorde, que ce ne soit que d’un parlement à une autre ;

 

         3° - que le roi n’ait point d’égard au jugement des requêtes de l’hôtel en faveur des Calas ;

 

          4° - que le roi approuve et conserve à jamais la procession du 17 mai, par laquelle on remercie Dieu solennellement d’avoir répandu le sang de ses frères.

 

          Enfin le parlement a défendu, sous des peines corporelles, d’afficher l’arrêt qui justifie les Calas.

 

          Ce nouvel excès va indigner l’Europe ; mais je ne sais encore si Versailles ne ménagera pas le parlement de Toulouse. Ces nouvelles me fortifient dans l’idée où j’ai toujours été que madame Calas ne devait faire aucune démarche touchant la prise à partie, sans avoir auparavant fait consulter M. le vice-chancelier et M. le contrôleur général.

 

          Je prie M. de Brus d’envoyer ce billet à madame Calas, après l’avoir communiqué à M. de Vigobre et à ses amis. Je mourrai content si je peux contribuer à bannir de la terre le fanatisme et l’intolérance.

 

          Je souhaite à M. de Brus une santé meilleure que la mienne.

 

1 - Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

3 Avril

 

          […] Messieurs du parlement de Toulouse ne paraissent pas être du nombre de ces derniers. Mes anges sont instruits sans doute que ces messieurs s’assemblèrent, le 20 de mars, pour rédiger des remontrances tendantes à demander ou ordonner que tous ceux qu’ils auront fait rouer soient désormais déclarés bien roués, et que surtout on maintienne la belle procession annuelle dans laquelle on remercie Dieu, en masque, du sang répandu de trois à quatre mille citoyens, il y a quelque deux cents ans. De plus, messieurs ont défendu, sous des peines corporelles, d’afficher l’arrêt qui justifie les Calas ; messieurs paraissent opiniâtres.

 

Peut-être je devrais, plus humble en ma misère,

Me souvenir du moins que je parle à leur frère.

 

Mithr., act. I, sc. II.

 

          Mais ce frère appartient à l’humanité avant d’appartenir à messieurs (1).

 

          Si la réponse du roi au parlement de Bretagne est telle qu’on la trouve dans les papiers publics, il paraît que la cour sait quelquefois réprimer messieurs ; il paraît aussi que le public commence à se lasser de cette démocratie. Ce public brise souvent ses idoles, et, au bout de quelques mois, il arrive que les applaudissements se tournent en sifflets. (Ceci soit dit en passant).

 

          Je remercie bien humblement mes anges de leur passe-port, et je les supplie de vouloir bien dire à M. le duc de Praslin combien je suis touché de ses bontés.

 

          Je trouve que la gratification ou pension que l’on demandait au roi pour ces pauvres Calas tarde beaucoup à venir ; c’est ce qui m’a déterminé à leur conseiller de faire pressentir M. le vice-chancelier et M. le contrôleur-général sur la prise à partie, afin de ne point indisposer ceux de qui cette pension dépend : mais je peux me tromper, et je m’en rapporte à mes anges, qui voient les choses de plus près et beaucoup mieux que moi.

 

          Je ne peux dicter davantage, car je n’en peux plus. Je me meurs avec la folie de planter et de bâtir, et avec le chagrin de n’avoir pas vu mes anges depuis douze ans.

 

1 – D’Argental était conseiller honoraire. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

5 Avril

 

          […] Je vous crois instruit des démarches du parlement de Toulouse, qui a défendu qu’on affichât l’arrêt des maîtres des requêtes, et qui s’est assemblé pour faire au roi de belles remontrances tendantes à faire déclarer bien roués tous ceux qui auront été roués par ledit parlement. Je ne sais pas si ces remontrances auront lieu ; j’ignore jusqu’à quel point la cour ménagera le parlement des Visigoths. C’est dans cette incertitude que j’ai conseillé à la veuve Calas de ne point hasarder la prise à partie, sans faire pressentir les deux ministres (1) dont dépend sa pension ; mais je me rendrai à l’avis que vous aurez embrassé.

 

1 – Le contrôleur-général et le vice-chancelier.

 

 

 

 

à M. d’Argence de Dirac

6 Avril (1)

 

          […] Je me doutais bien que la justification des Calas, prononcée d’une voix unanime par quarante juges du conseil, charmerait votre âme noble et sensible. On dit que les juges de Toulouse ne sont pas si charmés que vous. Ils se sont assemblés : ils ont voulu faire des remontrances. J’ignore s’ils oseront insulter ainsi à toute l’Europe, qui a leur arrêt en horreur. On attend cependant que le roi, plus équitable que ce parlement, honorera les Calas d’une pension. Les maîtres des requêtes, protecteurs de l’innocence, ont écrit, comme vous savez, à sa majesté pour recommander la famille à ses bontés. Le roi se fera adorer en accordant cette grâce. […]

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

10 Avril

 

          […] Les horreurs des Sirven vont succéder aux abominations des Calas. Le véritable Elie prend une seconde fois la défense de l’innocence opprimée. Voilà trop de procès de parricides, dira-t-on ; mais, mes divins anges, à qui en est la faute ?  […]

 

          Respect et tendresse.

 

 

 

 

à M. Damilaville

10 Avril

 

          […] Il est venu chez moi un jeune petit avocat-général de Grenoble (1) qui ne ressemble point du tout aux Omer ; il a pris quelques leçons des d’Alembert et des Diderot ; c’est un bon enfant et une bonne recrue.

 

          Frère d’Argental doit actuellement avoir reçu tous ses paquets. Je crois par conséquent qu’il peut vous lâcher encore quelques pistolets à tirer contre l’inf…. M. de  La Haye vous a sans doute remis son petit paquet. On tâchera de vous fournir de petites provisions, toutes les fois qu’on pourra se servir d’un honnête voyageur.

 

          Voici les deux feuillets signés Sirven. J’ignore toujours si le parlement de Toulouse osera faire des remontrances. Je ne suis pas plus content que vous des ménagements qu’on a gardés en réhabilitant les Calas, et je suis affligé de voir tant de délais aux grâces que le roi doit leur accorder. Ce n’est pas assez d’être justifié, il faut être dédommagé ; et si le roi ne paie pas, il faut bien que ce soit David (2) qui paie.

 

          Je suppose qu’à présent vous avez la sentence et l’arrêt contre Sirven, et qu’il ne manque plus rien à Elie pour être deux fois en un an le protecteur de l’innocence opprimée.

 

          […] Embrassez pour moi les frères. Je vous salue tous dans le saint amour de la vérité. Ecr. l’inf….

 

1 – Servan, avocat-général au parlement de Grenoble.. (G.A)

2 – Le capitoul. (G.A)

 

 

 

 

à Madame la baronne de Verna

Ferney, 12 Avril

 

          Je suis un bien mauvais correspondant, madame ; mais je n’en suis pas moins sensible aux bontés dont vous m’honorez. Il est digne d’une âme comme la vôtre d’être touchée du sort des Calas. On a déclaré leur innocence ; mais, en cela, on n’a rien appris à l’Europe. Il est question de les dédommager. Ce procès a coûté des sommes immenses. On se flatte que le roi daignera consoler cette malheureuse famille par quelques libéralités. Si on est réduit………………………………………………………………………………

          J’ai eu l’honneur de voir quelquefois chez moi M. de Servan, l’un de vos avocats généraux.

 

 

 

 

à M. Damilaville

16 Avril

 

          Il est donc décidé, mon cher frère, que le roi daignera donner un dédommagement à notre veuve (1). Je vous assure qu’il aura l’intérêt de son argent en bénédictions. Un roi fait ce qu’il veut des cœurs : tous les protestants sont prêts à mourir pour son service. Il faut bien peu de chose aux grands de ce monde pour inspirer l’amour ou la haine.

 

          Je ne suis pas assez au fait des affaires pour décider sur la prise à partie ; mais si cette prise réussissait, ce serait un terrible coup. Je ne crois pas qu’il y en ait d’exemple depuis le massacre de Cabrières et de Mérindol : mais cette cruelle affaire était bien d’un autre genre ; il s’agissait de l’abus sanguinaire des ordres du roi, de dix-huit villages mis en cendres, et de huit à neuf mille sujets égorgés.

 

             Tantùm relligio potuit suadere malorum ! (Luce., liv. I.)

 

          Vous saurez que le bruit avait couru à Toulouse que l’arrêt des maîtres des requêtes ne regardait que la forme, et que moi, votre frère, je serais admonété (2)  pour m’être mêlé de cette affaire. Il se trouve au contraire que c’est moi qui ai l’honneur d’admonéter tout doucement messieurs ; mais les meilleurs admonéteurs ont été M. d’Argental et vous.

 

          Si nous pouvons parvenir à faire une seconde correction à ceux qui ont pendu l’ami Sirven et sa femme, nous deviendrons très redoutables. Ne trouvez-vous pas singulier que ce soit du fond des Alpes et du quai Saint-Bernard que partent les flèches qui percent les Toulousains, tuteurs des rois (3) ?

 

          Je vous salue, je vous embrasse en esprit et en vérité ; je m’unis à vous plus que jamais dans la sainte tolérance. Ecr. l’inf….

 

1 – 36,000 livres à toute la famille. (G.A)

2 – Admonester

3 – C’est-à-dire les membres du parlement de Toulouse.(G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

17 Avril

 

          Je réponds à votre lettre du 10 ; si elle avait été du 11, vous auriez été dans un bel enthousiasme des trente-six mille livres accordées par le roi à notre famille Calas. Si le roi savait combien on le bénit dans les pays étrangers, il trouverait que jamais personne n’a mis son argent à un pareil intérêt. Jamais l’innocence n’a été mieux vengée ni plus honorée. Vous êtes assurément bien payé, mon cher frère, de toutes vos peines. Le généreux Elie doit être bien content : on regarde ici son mémoire comme un chef-d’œuvre ; il était impossible que les juges résistassent à la force de son éloquence. J’ai oublié tous mes maux, quand j’ai appris la libéralité du roi ; je me suis cru jeune et vigoureux ; et j’imagine qu’à présent vous ne portez plus d’emplâtre au cou.

 

          Ou je suis bien trompé, ou M. de Beaumont a dû voir l’arrêt du parlement de Toulouse à la suite de la sentence de Castre. Elie va donc, une seconde fois, tirer la vertu du sein de l’opprobre et de l’infortune. Je vous prie de l’embrasser bien tendrement pour moi, et de lui dire qu’il a un autel dans mon cœur ;

 

          […] Combattez, anges de l’humanité ; écr. l’inf….

 

 

 

 

à M. d’Argence de Dirac

Ferney, 19 Avril (1)

 

          Que diront donc, mon cher marquis, les ennemis de la raison et de l’humanité, quand ils apprendront que le roi a daigné donner trente six mille livres à la famille Calas, avec la permission de prendre à partie les homicides qui ont fait rouer un innocent ? Il faut à présent que le fanatisme rougisse, se repente et se taise. Au reste, l’arbre qui a porté dans tous les temps de si détestables fruits doit être jeté au feu par tous les honnêtes gens.

 

          Ce qui vous surprendra, c’est qu’il y a une affaire à peu près semblable à celle des Calas sur le tapis. Tâchez, si vous avez quelque correspondant à Paris, d’avoir une lettre de M. de Voltaire à M. Damilaville ; elle pourra vous étonner et vous attendrir. Bénissons le ciel, qui permet que la raison s’étende de tout côté chez les Welches : ce siècle sera le tombeau du fanatisme.

 

          Pardonnez si je vous écris des lettres si courtes ; mais j’en suis si accablé que cela prend tout mon temps.

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

Ferney, 19 Avril

 

          Protecteur de l’innocence, vainqueur de l’innocence, homme né pour le bonheur des hommes, je crois que vous avez toutes les pièces nécessaires pour agir en faveur de la pauvre famille Sirven, que vous voulez bien prendre sous votre protection. Vous avez, je crois, au bas de la sentence du juge du village, l’extrait de l’arrêt du parlement de Toulouse, authentiquement certifié sur papier timbré. Vous savez que ces arrêts par contumace s’appellent délibération dans la langue de oc, et ce mot de délibération doit se trouver au bout de votre pancarte. Sirven a perdu, par cette aventure, tout son bien qui consistait dans un fonds de dix-neuf mille francs, outre quinze cents livres de rente nette que lui valait sa place. Voilà toute une famille expatriée, couverte d’opprobre, et réduite à la plus cruelle misère. Le procès qu’on lui a fait me paraît absurde, l’enlèvement de sa fille affreux, la sentence un attentat contre la justice et contre la raison. S’il s’agissait de comparaître devant tout autre tribunal que celui de Toulouse, j’enverrais cette malheureuse famille se remettre à la discrétion de ses juges naturels ; mais je crains que les juges de Toulouse ne soient plus ulcérés que corrigés. Qui peut répondre que sept ou huit têtes échauffées ne se vengeront pas sur les Sirven du triomphe que vous avez procuré aux Calas ? J’attends votre décision. Je voudrais que vous pussiez sentir à quel point je vous révère, je vous admire, et je vous aime.

 

          Mille respects à votre digne compagne.

 

 

          P.S : Je reçois dans ce moment, monsieur, votre lettre pour moi, et le paquet pour les Sirven. Je vais envoyer chercher cet infortuné père. Son malheur ne lui a peut-être pas laissé assez de netteté dans l’esprit pour répondre catégoriquement à toutes les questions que vous pourrez lui faire. Nous tâcherons cependant de vous fournir des éclaircissements. Quelque tournure que prenne cette affaire, elle ajoutera bien des fleurons à votre couronne.

 

          Vous êtes trop bon d’avoir bien voulu répondre au petit mémoire à consulter sur une maison. Je vous en remercie tendrement. L’affaire fut accommodée dès que j’eus envoyé mon mémoire. Les juifs qui faisaient ces étranges difficultés n’osèrent pas les soutenir, et les principaux intéressés n’ont pas balancé un moment à faire tout ce qui était convenable.

 

          Votre nom est tellement en vénération dans ce pays-ci, qu’on n’oserait pas faire une chose désapprouvée par vous.

 

 

 

 

à M. ***

 Conseiller au parlement de Toulouse

A Ferney, 19 Avril

 

          Monsieur, je ne vous fais point d’excuse de prendre la liberté de vous écrire sans avoir l’honneur d’être connu de vous. Un hasard singulier avait conduit dans mes retraites, sur les frontières de la Suisse, les enfants du malheureux Calas ; un autre hasard y amène la famille Sirven, condamnée à Castre, sur l’accusation ou plutôt sur le soupçon du même crime qu’on imputait aux Calas.

 

          Le père et la mère sont accusés d’avoir noyé leur fille dans un puits, par principe de religion. Tant de parricides ne sont pas heureusement dans la nature humaine ; il peut y avoir eu des dépositions formelles contre les Calas ; il n’y en a aucune contre les Sirven. J’ai vu le procès-verbal, j’ai longtemps interrogé cette famille déplorable ; je peux vous assurer, monsieur, que je n’ai jamais vu tant d’innocence accompagnée de tant de malheurs : c’est l’emportement du peuple du Languedoc contre les Calas qui détermina la famille Sirven à fuir dès qu’elle se vit décrétée. Elle est actuellement errante, sans pain, ne vivant que de la compassion des étrangers. Je ne suis pas étonné qu’elle ait pris le parti de se soustraire à la fureur du peuple, mais je crois qu’elle doit avoir confiance dans l’équité de votre parlement.

 

          Si le cri public, le nombre des témoins abusés par le fanatisme, la terreur, et le renversement d’esprit qui put empêcher les Calas de se bien défendre, firent succomber Calas le père, il n’en sera pas de même des Sirven. La raison de leur condamnation est dans leur fuite. Ils sont jugés par contumace, et c’est à votre rapport, monsieur, que la sentence a été confirmée par le parlement.

 

          Je ne vous cèlerai point que l’exemple des Calas effraie les Sirven, et les empêche de se représenter. Il faut pourtant ou qu’ils perdent leur bien pour jamais, ou qu’ils purgent la contumace, ou qu’ils se pourvoient au conseil du roi.

 

          Vous sentez mieux que moi combien il serait désagréable que deux procès d’une telle nature fussent portés dans une année devant sa majesté ; et je sens, comme vous, qu’il est plus convenable et bien plus digne de votre auguste corps que les Sirven implorent votre justice. Le public verra que si un amas de circonstances fatales a pu arracher des juges l’arrêt qui fit périr Calas, leur équité éclairée, n’étant pas entourée des mêmes pièges, n’en sera que plus déterminé à secourir l’innocence des Sirven.

 

          Vous avez sous vos yeux toutes les pièces du procès : oserai-je vous supplier, monsieur, de les revoir ? Je suis persuadé que vous ne trouverez pas la plus légère preuve contre le père et la mère ; en ce cas, monsieur, j’ose vous conjurer d’être leur protecteur.

 

          Me serait-il permis de vous demander encore une autre grâce ? C’est de faire lire ces mêmes pièces à quelques-uns des magistrats vos confrères. Si je pouvais être sûr que ni vous ni eux n’avez trouvé d’autre motif de la condamnation des Sirven que leur fuite ; si je pouvais dissiper leurs craintes, uniquement fondées sur les préjugés du peuple, j’enverrais à vos pieds cette famille infortunée, digne de toute votre compassion ; car, monsieur, si la populace des catholiques superstitieux croit les protestants capables d’être parricides par piété, les protestants croient qu’on veut les rouer tous par dévotion, et je ne pourrais ramener les Sirven que par la certitude entière que leurs juges connaissant leur procès et leur innocence. J’aurais le bonheur de prévenir l’éclat d’un nouveau procès au conseil du roi, et de vous donner en même temps une preuve de ma confiance en vos lumières et en vos bontés. Pardonnez cette démarche que ma compassion pour les malheureux et ma vénération pour le parlement et pour votre personne me font faire du fond de mes déserts.

 

          J’ai l’honneur d’être avec respect, monsieur, votre, etc.

 

 

 

 

 

à M. Dupont

A Ferney, 20 Avril

 

          […] Vous savez que le roi a donné trente-six mille livres à la famille Calas, et que cette famille infortunée, qui a fait tant de bruit dans le monde, a la permission de prendre ses juges à partie, ce qui n’était point arrivé, ce me semble, depuis le massacre juridique de Mérindol et de Cabrières, sous François 1er. Un tel exemple doit rendre tous les juges bien circonspects quand il s’agit de la vie des citoyens.

 

 

 

 

 

à M. Nougaret

Au château de Ferney, 20 Avril

 

          Ma déplorable santé, monsieur, ne m’a pas permis de vous remercier plus tôt ; mais elle ne me rend pas moins sensible à l’honneur que vous m’avez fait. Vos vers et votre prose prouvent également vos talents et la bonté de votre cœur. On voit pour la première fois, dans l’affaire de Calas, le Parnasse réformer les arrêts des parlements, sans qu’ils puissent s’en plaindre. C’est une époque singulière dans l’histoire de l’esprit humain.

 

          Agréer, monsieur, mes très sincères remerciements, et les sentiments d’estime avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

Ferney, 19 Avril

 

          J’envoie au protecteur de l’innocence la réponse des Sirven en marge. Nous écrivons à Castres pour avoir des éclaircissements ultérieurs. Il est certain que l’évêque de Castres fit enfermer la fille Sirven de son autorité privée. Je joins aux réponses du père les monitoires que vous verrez, monsieur, entièrement semblables à ceux qui furent publiés contre les Calas. Voilà un beau champ pour votre éloquence sage et attendrissante. Quels monstres vous avez à combattre, et quels services vous rendez à l’humanité ! Deux parricides en deux mois imputés par le fanatisme !

 

             Tantùm relligio potuit suadere malorum ! (Lucr., liv. L.)

 

          Vous allez tirer un grand bien du plus horrible des maux.

 

          Permettez que je vous embrasse avec la plus tendre amitié. Ma foi, j’en fais autant à votre digne épouse, malgré mes soixante et onze ans passés.

 

 

 

 

 

à Mme la marquise du Deffant

22 Avril

 

          […] Vous ne me parlez point des Calas. N’avez-vous pas été un peu surprise qu’une famille obscure et huguenote ait prévalu contre un parlement, que le roi lui ait donné trente six mille livres, et qu’elle ait la permission de prendre un parlement à partie ? On a imprimé à Paris une lettre que j’avais écrite à un de mes amis, nommé Damilaville : on y trouve un fait singulier qui vous attendrirait si vous pouviez avoir cette lettre.

 

          En voilà, madame, une un peu longue, écrite toute de ma main : il y a longtemps que je n’en ai tant fait ; je crois que vous me rajeunissez.

 

          […] Adieu, madame ; je suis honteux d’avoir recouvré un peu la vue pour quelques mois, pendant que vous en êtes privée pour toujours. Vous avez besoin d’un grand courage dans le meilleur des mondes possibles. Que ne puis-je servir à vous consoler !

 

 

 

 

à M. Damilaville

29 Avril

 

          L’idée de l’estampe (1) des Calas est merveilleuse. Je vous prie, mon cher frère, de me mettre au nombre des souscripteurs pour douze estampes. Il faut réussir à l’affaire des Sirven comme à celle des Calas ; ce serait un crime de perdre l’occasion de rendre le fanatisme exécrable.

 

          Je crois que le généreux Elie peut toujours faire son mémoire. La confirmation de l’arrêt de Toulouse est assez constatée par le procès-verbal d’exécution. Le mémoire de Sirven est de la plus grande fidélité ; il a répondu avec exactitude à toutes les interrogations de son patron Elie ; ainsi nous espérons dans peu voir la seconde philippique.

 

1 - Dessin de Carmontelle. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

4 Mai

 

          […] La résolution de Pierre Calas de partir pour Genève m’effraie. Le gouvernement n’en serait-il pas indigné ? Calas a-t-il d’autre patrie que celle où Cicéron-Beaumont l’a si bien défendu, où le public l’a bien soutenu, où les maîtres des requêtes l’ont si bien jugé, où le roi a comblé sa famille de bienfaits ? Car vous savez qu’outre les trente-six mille livres, il y a encore six mille livres pour les procédures. Je me flatte qu’au moins vous l’empêcherez de partir sans une permission expresse ; et je crains bien encore que la demande de cette permission ne déplaise à la cour et ne fasse perdre les mille écus que le roi lui a donnés. Je soumets mon avis au vôtre.

 

          […] Adieu mon cher philosophe, je m’unis toujours à vous dans la communion des fidèles, et vous embrasse avec la plus grande effusion de cœur. Ecr. l’inf….

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

4 Mai

 

          Je me flatte que mon Cicéron a commencé sa seconde Philippique. Il n’est pas nécessaire, ce me semble, d’avoir la feuille du parlement toulousain, qui confirme la sentence de Mazamet (1), pour que le protecteur de l’innocence et de la raison se livre au mouvement de son éloquence. Vous aurez la gloire d’avoir détruit de bien cruels préjugés. M. de Lavaysse le père me mande que, depuis trente ans, la canaille catholique du Languedoc est persuadée que la canaille calviniste égorge ses enfants pour les empêcher de communier avec du pain azyme. Une vieille huguenote du pays, qui s’amusait à consoler les mourants, passait pour les égorger tous, de peur qu’on ne leur donnât l’extrême-onction.

 

          Vous avez dû recevoir les réponses du pauvre Sirven  à vos questions : vous êtes son sauveur ; il faudra vous peindre avec les Calas à vos pieds . Pierre Calas veut retourner à Genève, où il fait un petit commerce. Il me semble qu’il serait plus convenable de faire ce commerce à Paris. Ne risquerait-il pas de choquer le gouvernement et de perdre ses bienfaits, s’il sortait de France, après avoir obtenu une justice si éclatante et un présent de mille écus ? S’il veut retourner à Genève, il faut du moins qu’il en ait une permission authentique, et le ministère, en la lui donnant, aurait encore une très mauvaise opinion de lui. Je soumets mon avis au vôtre.

 

          Mille respects à madame de Beaumont.

 

1 – Contre les Sirven. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

6 Mai (1)

 

          Mon cher frère, je croyais que le tableau et la gravure (2) dont vous m’aviez parlé étaient faits, et qu’il ne s’agissait plus que d’acheter des estampes. Mettez-moi au rang des souscripteurs, de quelque manière que ce puisse être et de quelque manière que vous l’entendiez. Les noms de Calas et de Sirven remplissent mon cœur autant que les persécuteurs l’indignent.

                                              

          Remarquons pourtant, à la gloire de notre siècle, que le public se soulève contre les fanatiques du Languedoc, et qu’Omer est l’objet du mépris général. Le nombre des honnêtes gens qui embrassent la vérité augmente tous les jours ; ils émoussent le glaive du fanatisme. Oh ! Si les fidèles avaient la chaleur de votre belle âme, que de bien ils feraient ! Oh ! Le beau chœur de musique qui finirait par écrasez l’infâme !

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

2 -  – De la famille Calas. (G.A)

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

8 Mai (1)

 

          Le sieur Potin, l’un des clients du véritable Elie, du protecteur des opprimés, présentera à son défenseur le procès ci-joint, dont M. de Beaumont est bien plus juge compétent que la grand’chambre. Le neveu de l’abbé Bazin (2) salue très humblement M. et madame de Beaumont. Il prend la liberté de leur recommander et à leurs amis le sieur Potin, à qui il s’intéresse.

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. Ces éditeurs avaient classé mal à propos ce billet à l’année 1764 . (G.A)

2  – Voltaire lui-même. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

10 Mai (1)

 

          On va dessiner, mon cher frère, le joli minois du petit Calas (2) que nous avons à Genève. A l’égard du sot portrait de votre frère (3), parti mardi par le coche à votre adresse, n’en faites aucun usage. Il y a, dit-on, une estampe, d’après le buste fait par Le Moyne, qui ressemblerait assez il y a quelques années. On le trouve chez un nommé Joulin, quai de la Mégisserie. Il est vrai que l’estampe ment un peu ; elle me fait naître le 20 novembre 1694, et je suis né le 20 février. Ce qui est bien sûr, c’est que, tant que je vivrai, écr. l’inf…. sera ma devise, et je vous aime tendrement sera ma devise encore plus chère.

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

2  – Donat Calas ne figure pas dans le dessin de Carmontelle. (G.A)

3  – Voltaire lui-même. (G.A)