En direct par VOLTAIRE - Partie 6

2464497422_5430bdebca.jpg

 

 

 

 

 

 

à M. Le cardinal de Bernis

 

 

 

Aux Délices, 23 Avril

 

          […] Je voudrais que le petit livre de la Tolérance pût parvenir jusqu’à vous ; il est très rare, mais on peut le trouver. Je crois d’ailleurs qu’il est bon qu’il soit rare. Il y a des vérités qui ne sont pas pour tous les hommes et pour tous les temps.

 

          Que votre éminence conserve ses bontés à son Vieux de la montagne, qui lui est attaché avec le plus tendre et le plus profond respect.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Aux Délices, 11 juin 1764

 

         […]  Voilà donc l’arrêt des juges de Toulouse cassé ; mais les os du pauvre Calas ne seront pas raccommodés. Qu’obtiendra-t-on en suivant ce procès ? Les juges de Toulouse seront-ils condamnés à payer les frais de leur injustice ?

         […]

 

 

 

 

à M. Damilaville

Aux Délices, 13juin

 

         […] Vous sentez, mon cher frère, combien la cassation de l’arrêt toulousain me ranime. Voilà des juges fanatiques confondus, et l’innocence publiquement reconnue. Mais que peut-on faire davantage ? Pourra-t-on obtenir des dépens, dommages et intérêts ? Pourra-t-on prendre le sieur David  à partie ? Je vois qu’il est beaucoup plus aisé de rouer un innocent que de lui faire réparation.

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

Aux Délices, près de Genève, 16 juin 1764 (1)

 

         Madame, mon ombre ne prend plus guère la liberté d’écrire à votre altesse sérénissime ; les années et les maladies s’opposent aux devoirs comme aux plaisirs. Je suis réduit à m’entretenir en silence du souvenir de vos bontés. Souffrez cependant, madame, que j’aie l’honneur de renouveler mes remerciements à votre altesse sérénissime au sujet de cette famille infortunée des Calas, si cruellement traitée à Toulouse et si généreusement recourue par votre bienfaisante. Vos bienfaits lui ont porté bonheur. L’arrêt inique et barbare des juges de Toulouse vient d’être cassé d’une voix unanime par tout le conseil d’Etat du roi. Jamais on n’a vu une plus éclatante justice après une si horrible iniquité.

 

         […] Daignez, madame, me conserver des bontés qui font la consolation de ma vieillesse, et agréez mon profond respect pour votre altesse sérénissime et pour votre auguste famille.

 

1 – Editeurs, E. Bayoux et A. François. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

17 juin

 

         […] Une chose bien plus intéressante, c’est ce procès de Calas, renvoyé aux requêtes de l’hôtel, c’est-à-dire devant les mêmes juges qui ont cassé l’arrêt toulousain. Cette horrible aventure des Calas a fait ouvrir les yeux à beaucoup de monde. Les exemplaires de la Tolérance se sont répandus dans les provinces, où l’on était bien sot : les écailles tombent des yeux, le règne de la vérité est proche. Mes anges, bénissons Dieu.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Aux Délices, 23 juin 1764

 

         […] Quoi ! Vous n’auriez pas reçu les lettres où je vous parlais des Calas ! J’apprends, mes divins anges, qu’il s’est tenu un conseil où vous avez admis la pauvre veuve. Vos bontés ne se refroidissent point ; vous avez un grand avantage sur les autres hommes, c’est que vos vertus sont persévérantes. […]

 

 

 

 

à M. le cardinal de Bernis

Aux Délices, 27 juin 1764

 

         […] Je voudrais bien que vous puissiez lire la Tolérance : je crois que vous y trouveriez quelques-uns de vos principes. L’ouvrage est un peu rabbinique, mais il vous amuserait. […]

 

 

 

 

à M. Damilaville

Aux Délices, 29 juin 1764

 

         […] J’ai déjà écrit à M. le duc de La Vallière pour le prier, en qualité de grand-veneur, de faire tirer sur le procureur-général de la commission, s’il ne prend pas l’affaire des Calas aussi vivement que nous-mêmes.

 

         Serez-vous étonné si je vous dis que j’ai reçu une lettre anonyme de Toulouse, dans laquelle on ose me faire entendre que tous les Calas étaient coupables, et que les juges ne le sont que d’avoir épargné la famille ? Je présume que, si j’étais à Toulouse, on me ferait un assez mauvais parti.

 

          […] Aimons la vertu, mon cher frère, et rions des fous. Ecr. l’inf….

 

 

2464497422_5430bdebca.jpg

 

 

Année 1765

 

 

 

à M. Damilaville

20 Février

 

          […] J’attends avec impatience le mémoire de M. Elie de Beaumont pour les Calas (1). Voilà un véritable philosophe ; il venge l’innocence opprimée, il n’écrit point contre la comédie, il n’a point un orgueil révoltant, il n’est point le délateur de ceux dont il a dû être l’ami et le défenseur. Le cœur me saigne de deux grandes plaies, la première que Rousseau soit fou, la seconde que nos philosophes de Paris soient tièdes. Dieu merci, vous ne l’êtes pas. Vous m’avez glissé deux lignes, dans votre lettre du 12 février, qui font la consolation de ma vie.

 

          Je soupçonne que le paquet de Franche-Comté est tombé entre les mains des barbares ; il faut mettre cette petite tribulation aux pieds du crucifix. Je me recommande à vos saintes prières. J’entre aujourd’hui dans ma soixante-douzième année, car je suis né en 1694, le 20 de février, et non le 20 de novembre, comme le disent les commentateurs mal instruits (2). Me persécuterait-on encore dans ce monde, à mon âge ? Cela serait bien welche. Je me flatte au moins qu’on ne me fera pas grand mal dans l’autre.

 

          Adieu, mon cher frère : je vous embrasse bien tendrement.

 

1 - Mémoire pour dame Anne-Rose Cabibel, veuve Calas, et pour ses enfants. (G.A)

2 - Il  ne faut attacher aucune importance à cette déclaration. Voltaire, une autre fois, dira le contraire (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

6 Mars

 

          […] Vous ai-je dit combien j’ai été content du mémoire d’Elie de Beaumont ? Que je vous suis obligé, mon cher ange, de l’avoir encouragé ! Vous n’aurez pas peu contribué à la justification des Calas. C’est une action bien méritoire et bien digne de vous.

 

          Respect et tendresse aux anges.

 

 

 

 

à M. Damilaville

6 Mars (1)

 

          Mon cher frère, vous m’apprenez deux nouvelles bien intéressantes : on juge les Calas, et le généreux Elie veut encore défendre l’innocence des Sirven. Cette seconde affaire me paraît plus difficile à traiter que la première, parce que les Sirven se sont enfuis, et hors du royaume ; parce qu’ils sont condamnés par contumace ; parce qu’ils doivent se représenter en justice ; parce que, enfin, ayant été condamnés par un juge subalterne, la loi veut qu’ils en appellent au parlement de Toulouse.

 

          C’est au divin Elie à savoir si l’on peut intervertir l’ordre judiciaire, et si le conseil a les bras assez longs pour donner cet énorme soufflet à un parlement. Je crois qu’en attendant il ne serait pas mal de lâcher quelques exemplaires d’une certaine lettre sur cette affaire. […]

 

1 – Editeurs de Cayrol et A. François. (G.A)

 

 

 

à M. Damilaville

15 Mars

 

          Que vous avez une belle âme, mon cher frère ! Au milieu des soins que vous vous donnez pour les Calas, vous portez votre sensibilité sur les Sirven. Que n’avons-nous à la tête du gouvernement des cœurs comme le vôtre ! Par quel aveuglement funeste peut-on souffrir encore un monstre qui depuis quinze cents ans déchire le genre humain, et qui abrutit les hommes quand il ne les dévore pas !

 

          M. d’Argental doit recevoir, dans quelques jours, deux paquets de morts aux rats qui pourront au moins donner la colique à l’inf…. Il doit partager la drogue avec vous… (2).

 

          Je crois qu’en effet il ne sera pas mal de publier la lettre qu’un certain V… vous a écrite sur les Calas et les Sirven ; cela pourra préparer les esprits, et on verra ce qu’on pourra faire avec M. d’Argental. M. le premier président (3) de Toulouse est très bien disposé : il s’agira de voir si M. le vice-chancelier (4) voudra qu’on ôte à ce parlement une affaire qui lui ressortit de plein droit. Les Sirven ont été condamnés à Castres : s’ils vont à Toulouse, n’est-il pas à craindre que des juges irrités ne fassent rouer, pendre, brûler ces pauvres Sirven, pour se venger de l’affront que la famille Calas leur a fait essuyer ?

 

          Je ferai un mémoire que je vous enverrai ; mais ces Sirven sont bien moins instruits des procédures faites contre eux que ne l’étaient les Calas. Ils ne savent rien, sinon qu’ils ont été condamnés, et qu’ils ont perdu tout leur bien. D’ailleurs, n’étant jugés que par contumace, je ne vois pas comment on pourrait faire pour les soustraire à leurs juges naturels.

 

          Le procédé de M. de Beaumont m’inspire de la vénération : son nom d’Elie me fait soupçonner qu’il n’est point d’une famille papiste, et la générosité de son âme me persuade qu’il est un de nos frères. Laissons juger les Calas, ne troublons pas actuellement leur triomphe par une nouvelle guerre. Je me flatte bien que vous prendrez le plein succès auquel je m’attends ; on verra, immédiatement après ce qu’on pourra faire pour les Sirven. Ce sera une belle époque pour la philosophie qu’elle seule ait secouru ceux qui expiraient sous le glaive du fanatisme. Remarquez, mon cher frère, qu’il n’y a pas eu un seul prêtre qui ait aidé les Calas ; car, Dieu merci, l’abbé Mignot n’est par prêtre.

 

          Voulez-vous bien faire parvenir le petit billet ci-joint à la veuve Calas ?

 

          Adieu, mon cher frère ; vous êtes un homme selon mon cœur ; votre zèle est égal à votre raison ; je hais les tièdes. Ecr. l’inf…, écr. l’inf… vous-dis-je. Je vous embrasse de toutes mes pauvres forces.

 

1 -  Nous retrancherons ici deux phrases qui se retrouvent dans une lettre postérieure. Tout cela n’est qu’un assemblage de billets défigurés et qui ne sont pas à leur date. Ce qui suit, par exemple, doit être du commencement de mars. (G.A)

2  -  De Bastard. (G.A)

3 -  Maupeou. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

15 Mars

 

          Oui, sans doute, mon ange adorable, j’ai été infiniment touché du mémoire du jeune Lavaysse, de sa simplicité attendrissante, et de cette vérité sans ostentation qui n’appartient qu’à la vertu. Je vous demande en grâce de m’envoyer l’arrêt dès qu’il sera prononcé. Vous savez que ce David, auteur de tout cet affreux désastre, était un très malhonnête homme ; le fripon a fait rouer l’innocent ; le voilà bien reconnu ; il a été destitué de sa place. J’espère qu’il paiera chèrement le sang de Calas.

 

          C’est une étrange fatalité qu’il se trouve en même temps deux affaires pareilles. Je sais que la plupart des calvinistes de Languedoc sont de grands fous ; mais ils sont fous persécutés, et les catholiques de ce pays-là sont fous persécuteurs.

 

          J’ai envoyé à M. Damilaville le détail de cette seconde aventure, qu’il doit vous communiquer. Il y a des malheurs bien épouvantables dans ce meilleur des mondes possibles. […]

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

17 Mars (1)

 

          Vous commencez, monsieur, votre carrière comme Cicéron (2) ; mais malheureusement parmi nous l’éloquence, la connaissance des lois, la protection donnée à l’innocence, ne font pas des sénateurs et des consuls. Vous n’aurez peut-être que de la gloire ; mais vous l’aurez bien pure et bien éclatante.

 

          J’aurai donc l’honneur, puisque vous le permettez de vous envoyer dans quelques jours le mémoire de Sirven. Vous verrez s’il est possible qu’on puisse rendre justice à cette famille infortunée, sans qu’elle purge sa contumace, et si on peut lui donner d’autres juges que ses bourreaux.

 

          Je n’ai jamais eu le bonheur de vous voir ; mais je vous aime, comme si je vous avais vu bien souvent. Je vous révère comme vous le méritez. Mes sentiments sont au-dessus du très humble et très obéissant serviteur.

 

1 -  Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

2  -  Le jugement en faveur des Calas avait été rendu le 9 mars. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

17 Mars (1).

 

          Mon cher frère, vous devez avoir reçu la consultation de Tronchin ; mais je tremble que vous ne soyez malade en dépit de la consultation. Je fais des vœux à l’Etre des êtres pour votre santé. Félicitons-nous tous deux de la justice rendue aux Calas, et du triomphe de la raison sur le fanatisme.

 

          J’ai cent lettres à répondre ; en voici une pour M. de Beaumont, et une pour madame Calas ; une que je vous supplie aussi de vouloir bien faire tenir par la petite poste, pour M. de Chimène.

 

          On est enivré à Genève, comme à Paris, du gain de notre procès. Voilà un beau moment dans les fastes de la raison, qui ne sont pas le plus gros livre que nous ayons. Ma santé s’affaiblit beaucoup ; mais mon tendre attachement pour vous se fortifie tous les jours. Ma lettre est écourtée, mes sentiments ne le sont pas.

 

          Ecr. l’inf., mon cher frère, écr. l’inf., et dites à frère Protagoras : Ecr. l’inf. le matin et écr. l’inf. le soir.

 

1 -  Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

 

 

 

 

à M. Marmontel

à Ferney, 17 Mars

 

          Mon cher ami, je reconnais votre cœur à la sensibilité que les Calas vous inspirent.

          […] Adieu, mon cher ami ; je vieillis terriblement, je m’affaiblis ; mais l’âge et les maladies n’ont aucun pouvoir sur les sentiments du cœur. Vivez aussi heureux que vous méritez de l’être. Je vous embrasse tendrement.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

17 Mars     

 

          Divins anges, la protection que vous avez donnée aux Calas n’a pas été inutile. Vous avez goûté une joie bien pure en voyant le succès de vos bontés. Un petit Calas était avec moi quand je reçus votre lettre, et celle de madame Calas, et celle d’Elie, et tant d’autres : nous versions des larmes d’attendrissement le petit Calas et moi. Mes vieux yeux en fournissaient autant que les siens ; nous étouffions, mes chers anges. C’est pourtant la philosophie toute seule qui a remporté cette victoire. Quand pourra-t-elle écraser toutes les têtes de l’hydre du fanatisme !  […]  

 

 

 

 

 

à M. le Bertrand

19 Mars     

 

          Mon cher philosophe, vous n’êtes point de ces philosophes insensibles qui cherchent froidement des vérités ; votre philosophie est tendre et compatissante. On a été très bien informé à Berne du jugement souverain en faveur des Calas ; mais j’ai reconnu à certains traits votre amitié pour moi. Vous avez trouvé le secret d’augmenter la joie pure que cet heureux évènement m’a fait ressentir. Je ne sais point encore si le roi a accordé une pension à la veuve et aux enfants et s’ils exigeront des dépens, dommages et intérêts de ce scélérat de David qui se meurt. Le public sera bientôt instruit sur ces articles comme sur le reste. Voilà un évènement qui semblerait devoir faire espérer une tolérance universelle ; cependant on ne l’obtiendra pas sitôt ; les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu’il faut séparer toute espèce de religion de toutes espèce de gouvernement ; que la religion ne doit pas plus être une affaire d’Etat que la manière de faire la cuisine ; qu’il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu’on soit soumis aux lois, l’estomac et la conscience doivent avoir une liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n’avoir pas vu cet heureux temps.

 

          Je vous embrasse avec la plus vive tendresse.

 

 

 

 

 

à M. Damilaville

Mars (1).

 

          Mon cher frère, votre belle âme et celle de votre digne ami M. de Beaumont veulent donc tirer de l’abîme les Sirven, comme elles en ont tiré les Calas. Voici le mémoire des Sirven, avec la copie des pièces. Il faudra dresser une statue à M. de Beaumont, avec le fanatisme et la calomnie sous les pieds. Il faut que j’aie votre portrait pour le mettre dans ce groupe.

 

          J’ai reçu la lettre imprimée ; les gens de bien doivent en être contents, et par conséquent les dents des fripons doivent grincer. Mes bras s’étendent à cent lieues pour vous embrasser, et mon cœur se joint au vôtre.

 

1 -  Editeurs, de Cayrol et A. François.-  Cette lettre , qu’on avait datée du 12 mars, ne peut être antérieure à celle du 15, où Voltaire annonce qu’il va écrire le Mémoire de Sirven, et où il conseille d’imprimer la lettre à Damilaville dont il est parlé ici.. Il y a dans cette partie de la Correspondance un grand désordre ; la plupart des lettres sont faites de fragments plus ou moins bien ajustés. Nous avouons qu’il nous a été impossible de replacer les pièces dans leur état primitif. (G.A)

 

 

 

 

 

à M. Tronchin, de Lyon

Ferney, 20 Mars 1765 (1).

 

          Il viendra dans quelque temps un jeune homme nommé M. de La Harpe, à qui je vous supplierai de vouloir bien donner pour moi quatre louis d’or pour l’aider à faire son voyage de Lyon à Genève. Je vous serai très obligé.

 

          Je vous avoue que je n’ai de ma vie goûté une joie plus pure qu’en embrassant le petit Calas (2), qui est à Genève, lorsque nous reçûmes en même temps la nouvelle de la plus ample justice qu’on ait encore faite en France à l’innocence opprimée. Ce grand exemple rognera pour longtemps les griffes affreuses du fanatisme et fera taire sa voix infernale.

 

          Je viens de consommer la rétrocession des Délices, et je mets l’argent qui en revient à bâtir deux ailes au château de Ferney et à faire quelques embellissements. Vous m’avouerez qu’à mon âge il est plus convenable d’augmenter et d’orner Ferney, que j’ai donné à ma nièce, que de dépenser cet argent aux Délices, qui ne lui appartiendront pas.

 

 

1 -  Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A)

2 -  Donat Calas. (G.A)

 

 

 

 

à M. de Cideville

à Ferney, 20 Mars

 

          Vous étiez donc à Paris, mon cher ami, quand le dernier acte de la tragédie des Calas a fini si heureusement. La pièce est dans les règles ; c’est, à mon gré, le plus beau cinquième acte qui soit au théâtre. Toutes les pièces sont actuellement à l’honneur de la France (1) : les maires heureusement réussissent mieux que les capitouls. Le rôle d’Elie de Beaumont est bien beau. […]

 

1 -  Allusion au Siège de Calais, dont le maire, Eustache de Saint-Pierre, est le principal personnage. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

à Ferney, 21 Mars

 

          […] Je suis affligé de n’avoir point encore appris que le roi ait honoré d’une pension l’innocence des Calas.

 

          Vous devez avoir reçu le Mémoire des Sirven. Rien n’est plus clair ; leur innocence est plus palpable que celle des Calas. Il y avait du moins contre les Calas des sujets de soupçon, puisque le cadavre du fils avait été trouvé dans la maison paternelle, et que le père et la mère avaient nié d’abord que ce malheureux se fût pendu : mais ici on ne trouve pas le plus léger indice. Que d’horreurs, juste ciel ! On enlève une fille à son père et à sa mère, on la fouette, on la met en sang pour la faire catholique ; elle se jette dans un puits, et son père, sa mère et ses sœurs sont condamnés au dernier supplice !

 

          On est honteux, on gémit d’être homme, quand on voit que d’un côté on joue l’opéra-comique, et que de l’autre le fanatisme arme les bourreaux. Je suis à l’extrémité de la France, mais je suis encore trop près de tant d’abominations. […]

 

 

 

 

à M. Bordes

à Ferney, 23 Mars

 

          Il est vrai, mon cher monsieur, que la justification des Calas m’a causé une joie pure ; elle augmente encore par la vôtre : cette aventure peut désarmer le bras du fanatisme ou du moins émousser ses armes. Je vous assure que ce n’est pas sans peine que nous avons réussi. Il a fallu trois ans de peine et de travaux pour gagner enfin cette victoire. Jean-Jacques (1) aurait bien mieux fait, ce me semble, d’employer son temps et ses talents pour venger l’innocence qu’à faire de malheureux sophismes et à tenter des moyens infâmes pour subvertir sa patrie.

 

          […] Adieu, monsieur ; vous m’êtes d’autant plus cher que le goût est bien rare. Je vous ai voué pour la vie autant d’attachement que d’estime.

 

1 -  Rousseau

 

 

 

 

à M. Bertrand

à Ferney, 26 Mars

 

          Mon cœur est pénétré, mon cher philosophe, de vos démarches pleines d’amitié, et je ne les oublierai de ma vie. Les Calas ne sont pas les seuls immolés au fanatisme : il y a une famille entière du Languedoc condamnée pour la même horreur dont les Calas avaient été accusés. Elle est fugitive dans ce pays-ci ; le conseil de Berne lui fait même une petite pension. Il sera difficile d’obtenir pour ces nouveaux infortunés la justice que nous avons enfin arrachée pour les Calas après trois ans de soins et de peine assidues. Je ne sais pas quand l’esprit persécuteur sera renvoyé dans le fond des enfers, dont il est sorti ; mais je sais que ce n’est qu’en méprisant la mère qu’on peut venir à bout du fils ; et cette mère, comme vous l’entendez bien, est la superstition. Il se fera sans doute un jour une grande révolution dans les esprits. Un homme de mon âge ne la verra pas, mais il mourra dans l’espérance que les hommes seront plus éclairés et plus doux.

 

          Personne n’y pourrait mieux contribuer que vous ; mais en tout pays les bons cœurs et les bons esprits sont enchaînés par ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre. […]

 

 

 

 

à M. Damilaville

à Ferney, 27 Mars

 

          […] Le mémoire de Sirven, que vous devez avoir reçu, n’est point à la vérité signé de lui, mais il est écrit de sa main. Il n’y a qu’à lui envoyer la dernière page, qui est numérotée ; je la lui ferai signer à Gex par devant notaire ; Nous verrons s’il y a lieu de demander l’attribution d’un nouveau tribunal. La sentence par contumace qui consume toute la famille a été confirmée par le parlement de Toulouse. Il est à présumer que si cette pauvre famille va purger la contumace à Toulouse, elle sera rouée, ou brûlée, ou pendue par provision, sauf à tâcher de les faire réhabiliter au bout de trois années.

 

          Je crois qu’il serait bon que vous eussiez la bonté de faire parvenir ma Lettre (1) sur les Calas et les Sirven, à M. Rousseau, Directeur du Journal Encyclopédique, à Bouillon. Ce Rousseau-là n’est pas comme celui de la montagne. Faites-m’en parvenir aussi, je vous supplie, quelques exemplaires.

 

          Hélas, mon cher frère, ces petites grenades qu’on jette à la tête du monstre le font reculer pour un moment ; mais sa rage en augmente, et il revient sur nous avec plus de furie. Les honnêtes gens nous plaignent quand l’hydre nous attaque, mais ils ne nous défendent pas comme Hercule. Ils disent : Pourquoi osent-ils attaquer l’hydre ?

 

          Je viens de lire le Siège de Calais. L’auteur est mon ami. Je suis bien aise du succès inouï de son ouvrage ; c’est au temps à le confirmer.

 

          Voici encore une petite lettre pour madame Calas. Est-ce que je n’aurai pas le plaisir de la féliciter de la pension du roi ? Est-ce que la lettre des maîtres des requêtes aurait été inutile ? La reine a bu, dit-on, à sa santé, mais ne lui a point donné de quoi boire.

 

          Gémissons, mon cher ami, et, en gémissant, écr. l’inf

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

A Ferney, 1er Avril

 

          [...] La pauvre veuve Calas n’a point encore reçu du roi de dédommagement pour la roue de son mari. Je ne sais pas au juste la valeur d’une roue, mais je crois que cela doit être cher. Les uns lui conseillent de prendre les juges à partie, les autres non, et moi je ne lui conseille ni l’un ni l’autre ; mon avis est qu’elle fasse pressentir M. le vice-chancelier et M. le contrôleur-général, de peur de faire une démarche qui pourrait déplaire à la cour, et affaiblir la bonne volonté du roi.

 

 

 

 

à M. Damilaville

1er Avril

 

          Mon très cher frère, j’ai reçu votre lettre du 24 de mars. Je vous dirai d’abord que, voyant combien les avis sont partagés sur la partie. Il m’est venu dans la tête que madame Calas devait faire pressentir M. le vice-chancelier et M. le contrôleur-général, afin de ne pas faire une démarche qui pourrait alarmer la cour, et diminuer peut-être les bontés qu’elle espère du roi.

 

          Voilà deux horribles aventures qui exercent à la fois votre bienfaisant philosophique. J’enverrai incessamment la signature de Sirven, si le généreux Beaumont n’aime mieux vous confier la dernière feuille du mémoire.

 

          […] Continuez, mon cher et digne frère, à faire aimer la vérité : c’est à elle que je dois votre amitié ; elle m’en est plus chère, et je mourrai attaché à vous et à elle.