En direct par VOLTAIRE - Partie 5

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à M. Damilaville

 

 

 

Ferney, 21 Décembre 1763

 

          […] Cependant on me mande aussi de Paris que l’édition publique de la Lettre du Quaker pourrait faire grand tort à la bonne cause ; que les doutes proposés à Jean-George sur une douzaine de questions absurdes rejaillissent également contre la doctrine et contre l’endoctrineur ; que le ridicule tombe autant sur les mystères que sur e prélat ; qu’il suffit du moindre Gauchat, du moindre Chaumeix, du moindre polisson orthodoxe, pour faire naître un réquisitoire de maître Omer ; que cet esclandre ferait grand tort à la Tolérance ; qu’il ne faut pas sacrifier un bel habit pour un ruban ; que ces ouvrages sont faits pour les adeptes, et non pour la multitude.

 

          C’est à mon très cher frère à peser mûrement ces raisons. Je me souviens d’un petit bossu qui vendait autrefois des Mesliers sous le manteau ; mais il connaissait son monde, et n’en vendait qu’aux amateurs.

 

          Enfin je me repose toujours sur le zèle éclairé de mon frère ; nous parviendrons infailliblement au point où nous voulions arriver, qui est d’ôter aux fanatiques dans l’esprit des honnêtes gens ; c’est bien assez, et c’est tout ce qu’on peut raisonnablement espérer. On réduira la superstition à faire le moins de mal qu’il soit possible. Nous imiterons enfin les Anglais, qui sont depuis près de cent ans le peuple le plus sage de la terre comme le plus libre.

 

 

 

 

à M. Bertrand

Ferney, 30 Décembre 1763

 

          Mon cher philosophe, tandis que le traité de la Tolérance trouve grâce devant les catholiques, je serais très affligé qu’il pût déplaire à ceux mêmes en faveur desquels il a été composé. Il y aurait, ce me semble, peu de raison et beaucoup d’ingratitude à eux de s’élever contre un factum fait uniquement en leur faveur. Je ne connais point l’auteur de ce livre ; mais j’apprends de tous côtés qu’il réussit beaucoup, et qu’on a même remis entre les mains des ministres d’Etat un mémoire qu’ils ont demandé pour examiner ce qu’on pourrait faire pour donner un peu plus de liberté aux protestants de France.

 

          J’ai cherché dans ce livre s’il y a quelques passages contre les révélations : non seulement je n’en ai trouvé aucun, mais j’y ai vu le plus profond respect pour les choses mêmes dont le texte pourrait révolter ceux qui ne se servent que de leur raison. Si ce texte, mal entendu peut-être par ceux qui n’en croient que leurs lumières, et à qui la foi manque, inspire malheureusement quelque indifférence, cette indifférence peut produire du moins un très grand bien, car on se lasse de persécuter pour des choses dont on ne se soucie point, et l’indifférence amène la paix.

 

          Je crois qu’on a envoyé un exemplaire de cet ouvrage à M. de Correvon, qui l’avait demandé plusieurs fois. Il y a longtemps que je n’ai eu de ses nouvelles. Vous me ferez le plaisir de lui dire que cet ouvrage a fait la plus grande impression dans l’esprit de nos ministres d’Etat qui l’ont lu.

 

          J’espère d’ailleurs que nous viendrons à bout de notre jésuite intolérant, qui ne veut pas qu’un huguenot réussisse dans une demande très naturelle et raisonnable à un prince catholique.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

30 Décembre

 

          […] La Tolérance me tient aussi un peu en échec. Il y a un homme qui travaille à la cour en faveur des huguenots, et qui probablement ne réussira guère. On me fait craindre que la race des dévots ne se déchaîne contre ma Tolérance ; heureusement mon nom n’y est pas, et vous savez que j’ai toujours trouvé ridicule qu’on mît son nom à la tête d’un ouvrage ; cela n’est bon que pour un mandement d’évêque : Par monseigneur, Cortiat (1), secrétaire.

 

          Respect et tendresse.

 

1 –  Ou mieux Cortial, nom du secrétaire de l’évêque du Puy. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

31 Décembre

 

          J’ignore, mon cher frère, si vous avez reçu en dernier lieu une Tolérance par Besançon, et une autre par l’adresse que vous m’avez donnée : l’un de ces deux paquets était pour frère Protagoras, à qui je vous supplie de faire rendre ce petit billet.

 

          Je suis un peu effarouché de ce qu’on a retenu à la poste de Paris deux paquets que frère Cramer envoyait à M. de Trudaine et à M. de Montigny. Il est très vraisemblable qu’on écrira beaucoup contre l’ouvrage le plus honnête qu’on ait fait depuis longtemps, et peut-être la précaution que j’ai prise de le communiquer à la cour avant de le livrer au public lui nuira plus qu’elle ne lui servira. […]

 

          Tous vos gros paquets, mon cher frère, m’arrivent, et les miens ne vous arrivent pas toujours. Il est plus aisé aux livres de sortir de France que d’y venir.

 

          Vous ne m’avez pas dit un mot de frère Thieriot. L’amitié permet un peu de paresse ; mais il abuse de cette permission : il n’est pas tolérant, il est indifférent, et l’oubli total n’est pas d’un cœur bien fait.

 

          A demain le premier jour de l’année 1764, qui probablement produira autant de sottises que les précédentes, sans recourir à l’Almanach de Lièges.

 

          Ecr. L’inf….

 

 

 

 

à M. Marmontel

4 Janvier 1764

 

          Mon cher confrère, il y a un endroit de votre beau discours qui m’a bien fait rougir. Tout le reste m’a paru très digne de vous, et la fin m’a attendri. Vous donnez un bel exemple aux gens de lettres en rendant les lettres respectables. Je ne désespère point de voir tous les vrais philosophes unis pour se défendre mutuellement, pour combattre le fanatisme, et pour rendre les persécuteurs exécrables au genre humain. Apprenez-leur, mon cher ami, à bien sentir leurs forces. Ils peuvent aisément diriger à la longue tous ceux qui sont nés avec un esprit juste. Ils répandent insensiblement la lumière, et le siècle sera bientôt étonné de se voir éclairé.

 

          Quoi ! Des fanatiques auraient été unis, et des philosophes ne le seraient pas ! Votre discours (1), aussi sage que noble, et qui en fait entendre plus que vous n’en dites, me persuade que les principaux gens de lettres de Paris se regardent comme des frères. La raison est leur héritage : ils combattront sagement pour leur bien de famille. J’en connais qui ont un très grand zèle, et qui ont fait beaucoup de bien sans éclat. […]

 

1 –  Marmontel fut reçu à l’Académie le 22 décembre. (G.A)

 

 

 

 

à M. Duclos

6 Janvier

 

          Quelque répugnance que j’aie toujours eue, monsieur, à mettre mon nom à la tête de mes ouvrages, et quoique aucune de mes dédicaces n’ait été accompagnée de la formule ordinaire d’une lettre, quoique cette formule m’ait paru toujours très peu convenable, et que j’en sois l’ennemi déclaré, cependant, puisque l’Académie veut cette pauvre formule, inconnue à tous les anciens, puisqu’elle veut mon nom, elle sera obéie.

 

          Je suppose que M. Cramer vous a envoyé sous enveloppe, à l’adresse de M. Janel, le livre (1) que vous demandez. Je sais que plusieurs personnes considérables, dont quelques-unes sont connues de vous, en ont été assez contentes. Mais je doute que cette requête, présentée par l’humanité à la puissance, obtienne l’effet qu’on s’est proposé ; car je ne doute pas que les ennemis de la raison ne crient très haut contre cet ouvrage. L’auteur, quel qu’il soit, fera plus de cas de votre suffrage qu’il ne craindra leurs clameurs. Quel homme est plus en droit que vous, monsieur, d’opposer sa voix aux cris des fléaux du genre humain ?

 

1 –  Le Traité sur la Tolérance (G.A)

 

 

 

 

à M. Bertrand

8 Janvier

 

          Je ne cesserai, mon cher monsieur, de prêcher la tolérance sur les toits, malgré les plaintes de vos prêtres et les clameurs des nôtres, tant qu’on ne cessera de persécuter. Les progrès de la raison sont lents, les racines des préjugés sont profondes. Je ne verrai pas sans doute les fruits de mes efforts, mais ce seront des semences qui peut-être germeront un jour.

 

          Vous ne trouverez pas, mon cher ami, que la plaisanterie convienne dans les matières graves. Nous autres Français nous sommes gais ; les Suisses sont plus sérieux. Dans le charmant pays de Vaud, qui inspire la joie, la gravité serait-elle l’effet du gouvernement ? Comptez que rien n’est plus efficace pour écraser la superstition que le ridicule dont on la couvre. Je ne la confonds point avec la religion, mon cher philosophe. Celle-là est l’objet de la sottise et de l’orgueil, celle-ci est dictée par la sagesse et la raison. La première a toujours produit le trouble et la guerre ; la dernière maintient l’union et la paix.

 

          Malgré votre sérieux, je vous aime bien tendrement.

 

 

 

 

à M. le Comte d’Argental

8 Janvier 1764

 

          Il faut que j’importune encore mes anges. Je viens de lire le livre de l’Anti-financier, et il me fait trembler pour celui de la Tolérance, car si l’un dévoile les iniquités des financiers, l’autre indique des iniquités non moins sacrées. Il n’est plus permis d’envoyer une Tolérance par la poste ; mais je demande comment un livre qui a eu le suffrage de mes anges, de M. le duc de Praslin, de M. le duc de Choiseul, de madame la duchesse de Grammont et de madame de Pompadour, peut être regardé comme un livre dangereux. […]

 

          N’avez-vous pas été frappés de l’énergie avec laquelle l’Anti-financier peint la misère du peuple et les vexations des publicains ? Mais il est, ce me semble, comme tous les philosophes qui réussissent très bien à ruiner les systèmes de leurs adversaires, et qui n’en établissent pas de meilleurs.

 

          Je finis ma lettre et ma journée par la douce espérance que je serai consolé par un mot de mes anges.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

13 Janvier

 

          C’est donc aujourd’hui le 13 de janvier ; c’est donc en vain que j’ai envoyé des mémoires, des contes, des livres, des vers, des actes. Je languis sans réponse depuis le 22 de décembre ; je meurs ; les anges m’ont tué par leur silence : le silence est le juste châtiment des bavards. Je meurs, je suis mort. Un De Profundis, s’il vous plaît, à V.

 

 

 

 

 

 

à Madame la margrave de Bade Dourlach

 

Au château de Ferney, par Genève, 17 janvier

 

          Madame, votre altesse sérénissime a été touchée de l’horrible aventure des Calas. Ce procès d’une famille protestante qui redemande le sang innocent, va bientôt être jugé en dernier ressort ; je mets à vos pieds cet ouvrage (1) consacré aux vertus que vous pratiquez. Si votre altesse sérénissime, daigne envoyer quelque secours pour subvenir aux frais qu’une famille indigente est obligés de faire, cette générosité sera bien digne de votre altesse sérénissime, et tous ceux qui ont pris en main la cause de ces infortunés vous regarderont dans l’Europe comme leur principale bienfaitrice. Souffrez que je sois ici leur organe, en vous renouvelant le profond respect avec lequel je suis madame, de votre altesse sérénissime, etc.

 

1 –  Le Traité sur la Tolérance (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Aux Délices, 18 Janvier

 

          J’étais mort, comme vous savez ; la lettre de mes anges, du 12 janvier, ne m’a pas tout à fait ressuscité, mais elle m’a dégourdi. Il y a eu certainement trois paquets détenus à la poste. On ne veut absolument point de livres étrangers par les courriers ; il faut subir sa destinée ; mais avec ces livres on a retenu le conte des Trois manières, qui était adressé à M. de Courteilles ; et ce qu’il y a de plus criant, de plus contraire au droit des gens, c’est que ce conte manuscrit était tout seul de sa bande, et ne faisait pas un gros volume. Le roi ne peut pas avoir donné ordre qu’on saisît mon conte ; et s’il l’a lu, il en aura été amusé, pour peu qu’il aime les contes.

 

          Je soupçonne donc que ce conte est actuellement entre les mains de quelque commis de la poste qui n’y entend rien. Comment fléchir M. Janel ? Est-il possible que la plus grande consolation de ma vie, celle d’envoyer des contes par la poste, soit interdite aux pauvres humains ? Cela fait saigner le cœur.

 

          Ce qui m’émerveille encore, c’est que M. le Duc de Praslin n’ait point reçu de réponse de M. le premier président de Dijon. Cette réponse serait-elle avec mon conte ? J’ai supplié M. le duc de Praslin de vouloir bien faire signifier ses volontés à mon avocat Mariette. Il fera ce qu’il jugera à propos.

 

          Mais quoi ! La conspiration des roués s’en est donc allée en fumée ? J’ai envoyé en dernier lieu un cinquième acte des roués ; il est sans doute englouti avec mon conte. La pièce des roués me paraissait assez bien ; la conspiration allait son train. Ce cinquième acte me paraissait très fortifié ; mais s’il est entre les mains de M. Jane, que dire ? Que faire ? M. le duc de Praslin ne pourrait-il pas me recommander  à M. Janel comme un bon vieillard qu’il honore de sa pitié ? Je sur sûr que cela ferait un très bon effet.

 

          Par où, comment enverrai-je une Olympie rapetassée qu’on me demande ? M. Janel me saisira de tous mes vers.

 

          M. Le Franc de Pompignan envoie par la poste autant de vers hébraïques qu’il veut, et moi je ne pourrai pas envoyer un quatrain ! Et mes paquets seront traités comme des étoffes des Indes !

 

          Vous me parlez, mes divins anges, de distribution de rôles ; mais auparavant il faut que la pièce soit en état, et j’enverrai le tout ensemble.

 

          Mes anges peuvent être persuadés que je leur ai écrit toutes les postes depuis un mois, sans en manquer une, et toujours sous l’enveloppe de M. de Courteilles ; qu’ils jugent de ma douleur et de mon embarras !

 

          On m’a mandé d’Angleterre qu’il m’était venu un gros paquet de livres pour la Gazette littéraire. Je n’entends pas plus parler de ce paquet que de mon conte ; je n’entends parler de rien, et je reste dans la banlieue de Genève, tapi comme un blaireau.

 

          Je me mets sous les ailes de mes anges, dans l’effusion et dans l’amertume de mon cœur.

 

          N.B Remarquez bien que depuis un mois je n’ai reçu d’eux qu’une lettre.

 

 

 

 

à M. le Cardinal de Bernis

A Ferney, 18 Janvier

 

          […] Puis-je avoir l’honneur de vous envoyer un Traité sur la Tolérance, fait à l’occasion de l’affaire des Calas, qui va se juger définitivement au mois de février ? Ce n’est pas là un conte de ma mère l’Oie, c’est un livre très sérieux ; votre approbation serait d’un grand poids. Puis-je l’adresser en droiture à votre éminence, ou voulez-vous que ce soit sous l’enveloppe de M. Janel, ou voulez-vous que je ne vous l’envoie point du tout ?

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Aux Délices, 20 Janvier

 

          Ce n’est pas un petit renversement du droit divin et humain que la perte d’un conte à dormir debout, et d’un cinquième acte qui pourrait faire le même effet sur le parterre, qui a le malheur d’être debout à Paris. J’ai écrit à mes anges gardiens une lettre ouverte que j’ai adressée à M. le duc de Praslin ; j’adresse aussi mes complaintes douloureuses et respectueuses à M. Janel, qui, étant homme de lettres, doit favoriser mon commerce. Je conçois après tout que, dans le temps que l’anti-financier causait tant d’alarmes, on ait eu aussi quelques inquiétudes sur l’Anti-intolérant (1) ; ce dernier ouvrage est pourtant bien honnête, vous l’avez approuvé. MM. Les ducs de Praslin et de Choiseul lui donnaient leur suffrage ; madame de Pompadour en était satisfaite. Il n’y a donc que le sieur évêque du Puy et ses consorts qui puissent crier. Cependant, si les clameurs du fanatisme l’emportent sur la voix de la raison, il n’y a qu’à suspendre pour quelque temps le débit de ce livre, qui aurait le crime d’être utile ; et, en ce cas, je supplierais mes anges d’engager frère Damilaville à supprimer l’ouvrage pour quelques mois, et à ne le faire débiter qu’avec la plus grande discrétion. […]

 

          Mais pourquoi avoir abandonné la conspiration ? Pourquoi s’en être fait un plaisir si longtemps pour y renoncer ? Si vous trouvez les roués passables, que ne leur donnez-vous la préférence que vous leur aviez destinée ? Si vous trouvez les roués insipides, il ne faut jamais les donner. Répondez à ce dilemme : je vous en défie ; au reste, votre volonté soit faite en la terre comme au ciel ! Je me prosterne au bout de vos ailes.

 

          Respect et tendresse.

 

1 –  Le Traité sur la Tolérance (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Aux Délices, 27 Janvier

 

          Dites-moi donc, mes anges, si vous avez enfin reçu un cinquième acte et un conte. Une certaine inquisition se serait-elle étendue jusque sur ces bagatelles ? Et quand le lion ne veut pas souffrir de cornes dans ses Etats, faut-il encore que les lièvres craignent pour leurs oreilles ? L’aventure de la Tolérance me fait beaucoup de peine. Je ne peux concevoir qu’un ouvrage que vous avez tant approuvé puisse être regardé comme dangereux. Je n’ai d’ailleurs et je ne veux avoir d’autre part à cet ouvrage que celle d’avoir pensé comme vous. Il y a trop de théologie, trop de sainte Ecriture, trop de citations, pour qu’on puisse raisonnablement supposer qu’un pauvre faiseur de contes y ait mis la main. Je me borne à conseiller à l’auteur de supprimer cet ouvrage en France, si la Tolérance n’est pas tolérée par ceux qui sont à la tête du gouvernement. Mais enfin, quand madame de Pompadour en est satisfaite, quand MM. Les ducs de Choiseul et de Praslin témoignent leur approbation, quand M. le marquis de Chauvelin joint son enthousiasme au vôtre, qui donc peut proscrire un livre qui ne peut enseigner que la vertu ?

 

         Si le roi avait eu le temps de le lire chez madame de Pompadour, l’auteur oserait se flatter que sa majesté n’en aurait pas été mécontente, et c’est sur la bonté du cœur du roi qu’il fonde cette espérance.

 

          M. le chancelier, dans les premiers jours d’un ministère difficile, aurait-il abandonné l’examen de ce livre à quelqu’un de ces esprits épineux qui veulent trouver du mal partout où le bien se trouve avec candeur et sans politique ?

 

          Enfin, pourquoi a-t-on retenu à la poste de Paris tous les exemplaires que plusieurs particuliers de Genève et de Suisse avaient envoyés à leurs amis, sous les enveloppes qui paraissent devoir être les plus respectées ?  Cette rigueur n’a commencé qu’après que les éditeurs ont eu la circonspection dangereuse d’en envoyer eux-mêmes un exemplaire à M. le chancelier, de le soumettre à ses lumières, et de le recommander à sa protection. Il se peut que les précautions qu’on a prises pour faire agréer le livre soient précisément ce qui a causé sa disgrâce. Mes chers anges sont très à portée de s’en instruire. On peut parler ou faire parler à M. le chancelier. Je les conjure de vouloir bien s’éclaircir et m’éclairer. Tout Suisse que je suis, je voudrais bien ne pas déplaire en France. Je cherche à me rassurer en me figurant que, dans la fermentation où sont les esprits, on ne veut pas s’exposer aux plaintes de la partie du clergé qui persécute les protestants, tant qu’on a tant de peine à calmer les parlements du royaume. Si ce qu’on propose dans la Tolérance est sage, on n’est pas dans un temps assez sage pour l’adopter. Pourvu qu’on ne sache pas mauvais gré à l’auteur, je suis très content, et j’attends ma consolation de mes anges.

 

          […] Je vous salue de loin, mes divins anges, et je crois que ces mots de loin sont bien convenables dans le temps présent ; mais je vous salue avec la plus vive tendresse.

 

 

 

 

à M. Damilaville

27 Janvier

 

          […] Il est certain que les inondations ont arrêté quelquefois les courriers ; mais il n’est pas moins vrai que les premières personnes de l’Etat n’ont pu recevoir de Tolérance par la poste. Vous savez qu’on me fait trop d’honneur en me soupçonnant d’être l’auteur de cet ouvrage ; il est au-dessus de mes forces. Un pauvre faiseur de contes n’en sait pas assez pour citer tant de Pères de l’Eglise avec du grec et de l’hébreu.

 

          Quel que soit l’auteur, il paraît qu’il n’a que de bonnes intentions. J’ai vu des lettres des hommes les plus considérables de l’Europe qui sont entièrement de l’avis de l’auteur depuis le commencement jusqu’à la fin ; mais il y a des temps où il ne faut pas irriter les esprits, qui ne sont que trop en fermentation. J’oserais conseiller à ceux qui s’intéressent à cet ouvrage, et qui veulent le faire débiter, d’attendre quelques semaines, et d’empêcher que la vente ne soit trop publique.

 

          […] Cultivez la vigne, mon cher frère, et écr. L’inf

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Aux Délices, 29 Janvier

 

          Mes anges trouveront ici un mémoire (1) qu’ils sont suppliés de vouloir bien donner à M. le duc de Praslin. On dit qu’ils sont extrêmement contents du nouveau mémoire de Mariette en faveur des Calas. Je crois que leur affaire sera finie avant celle des dîmes de Ferney. […]

 

 

1 –  On n’a pas ce mémoire. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

30 Janvier

 

          Je demeure toujours persuadé avec vous, mon cher frère que ce temps-ci n’est pas propre à faire paraître le Traité sur la Tolérance. Je n’en suis point l’auteur, comme vous savez, et je ne m’intéressais à cet ouvrage uniquement que par principe d’humanité. Ce même principe me fait désirer que l’ouvrage ne paraisse point. C’est un mets qu’il ne faut présenter que quand on aura faim. Les Français ont actuellement l’estomac surchargé de mandements, de remontrances, d’opéras-comiques, etc. Il faut laisser passer leur indigestion.

 

          […] Ecr. l’inf…, écr. l’inf….

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

1er Février

 

          […] Il paraît (et je suis très bien informé) qu’on a de grandes alarmes à Versailles sur la Tolérance, quoique tous ceux qui ont lu l’ouvrage en aient été contents. On peut bien croire que ces alarmes m’en donnent. Je m’intéresse vivement à l’auteur, qui est un bon théologien et un digne prêtre ; je ne m’intéresse pas moins à l’objet de son livre, qui est la cause de l’humanité. Il n’y a certainement d’autre chose à faire, dans de telles circonstances, qu’à prier frère Damilaville de vouloir bien employer son crédit et ses connaissances dans la typographie, pour empêcher le débit de cet ouvrage diabolique, où l’on prouve que tous les hommes sont frères.

 

          Je supplie très instamment mes anges consolateurs de savoir, par le protecteur de la conspiration des roués, si l’on me sait mauvais gré à Versailles de cette Tolérance si honnête. Il peut en être aisément informé, et en dire trois mots à mes anges, qui m’en feront entendre deux ; car, quoique je ne sois pas un moine de couvent, je ne veux pourtant pas déplaire à M. le prieur. La liberté a quelque chose de céleste, mais le repos vaut encore mieux.

 

 

 

 

à M. Damilaville

4 Février

 

          […] Laissons toujours dormir la Tolérance. Le bon prêtre qui est l’auteur de cet ouvrage me mande qu’il serait au désespoir de scandaliser les faibles. Mais si vous pouviez en prendre pour vous une douzaine d’exemplaires, et les faire circuler, avec votre prudence ordinaire, entre des mains sûres et fidèles, vous rendriez par là un grand service aux honnêtes gens, sans alarmer la délicatesse de ceux qui craignent que cet ouvrage ne soit trop répandu. […]

 

          L’âge, la maladie, les fluxions sur les yeux, n’attiédissent point mon saint zèle.

 

          Vivez heureux, et écr. l’inf….

 

 

 

 

à M. Damilaville

8 Février

 

          Bon ! Tant mieux ! Ils sont piqués : c’est ce que nous voulions. Quand les mulets de ce pays-là ruent, c’est une preuve qu’ils ont senti les coups de fouet.

 

          […]

 

          Mon cher frère, j’ai des nouvelles assez satisfaisantes sur la Tolérance. On souhaite d’abord que vous en donniez quelques exemplaires à des personnes qui les trompetteront dans le monde comme un ouvrage honnête, religieux, humain, utile, capable de faire du bien, et qui ne peut faire de mal, etc. Alors il aura son passe-port, et marchera la tête levée. Rendez donc, mon cher frère, ce service aux honnêtes gens. Que frère Thieriot, dont on n’a jamais de nouvelles, en fasse passer quelques-uns à M. de Crosne, à M. de Montigny-Trudaine, à M. le marquis de Ximenès. C’est une œuvre charitable que je recommande à votre piété. […]

 

          Il y a des gens qui font du bien dans les provinces ; faites-en à Paris, mon cher frère. Ecr. l’inf….

 

 

 

 

à M. Cideville

22 Février

 

          […] Il est fort difficile à présent d’envoyer à Paris des Tolérances par la poste ; mais frère Thiériot, tout paresseux qu’il est, tout dormeur, tout lambin, pourra vous en faire avoir une, pour peu que vous vouliez le réveiller.

 

          J’ai été pendant trois mois sur le point de perdre les yeux, et c’est ce qui fait que je ne peux encore vous écrire de ma main. […]

 

          Adieu, mon cher et ancien ami.

 

 

 

 

à Frédéric

Landgrave de Hesse-Cassel

24 Février

 

          Monseigneur, l’aveugle remercie votre altesse sérénissime pour les roués et autres martyrs ; votre bonne œuvre pourra être récompensée dans le ciel, mais elle n’y sera pas plus louée qu’elle l’est sur la terre. On va juger incessamment le procès que la pauvre famille Calas intente à leurs juges. Il est vrai que cette abominable aventure semble être du temps de la Saint-Barthélémi ou de celui des Albigeois. La raison a beau élever son trône parmi nous, le fanatisme dresse encore ses échafauds, et il faut bien du temps pour que la philosophie triomphe entièrement de ce monstre. […]

 

          Agréez le profond respect, etc.

 

 

 

 

à M. Damilaville

26 Février

 

          […] Que dites-vous du parlement de Toulouse, qui ne veut pas enregistrer l’ordre du roi de garder le silence ? Il faut que ces gens-là soient de grands bavards. A-t-on répondu à ce faquin de Crevier ? Nous le tenons d’un autre côté sur la sellette ; il sera condamné au moins à l’amende honorable. Quid novi ? Ecr. L’inf….

 

          Encore un mot à mon cher frère. Il a dû recevoir, par M. de Laleu, un certificat de vie, par lequel il apparaît que je suis possesseur de soixante-dix ans. Je souhaite vivre encore quelques années pour embrasser mon frère et pour aider à écr. L’inf….

 

 

 

 

à M. Damilaville

Aux Délices, 4 mars

 

          Mon cher frère, j’ai reçu votre lettre du 26 de février. Vous êtes un homme inimitable, et plût à Dieu que vous fussiez imité ! Vous favorisez les fidèles avec un zèle qui doit avoir sa récompense dans ce monde-ci et dans l’autre.

 

          M. Herman (1) qui est l’auteur de la Tolérance, vous doit mille tendres remerciements en qualité de votre frère, et Cramer, en qualité de libraire, vous en doit autant. Vous savez combien je m’intéresse à cet ouvrage, quoique j’aie été très fâché qu’on m’en crût l’auteur. Il n’y a pas de raison à m’imputer un livre farci de grec et d’hébreu et de citations de rabbins.

 

          M. Herman trouve que l’idée d’en distribuer une vingtaine à des mains sûres, à des lecteurs sages et zélés, est la meilleure voie qu’on puisse prendre. Il faut toujours faire éclairer le grand nombre par le petit.

 

          Mon avis est que si la cour s’effarouchait de ce livre, il faudrait alors le supprimer, et en réserver le débit pour un temps plus favorable. Je ne suis point en France (et je suis même aise qu’on sache que je n’y suis pas) ; mais j’aurai toujours un grand respect pour les grandes puissances, et je ne donnerai aucun conseil qui puisse leur déplaire.

 

          J’aime M. Herman, mais je ne veux point faire pour lui des démarches qu’on puisse me reprocher. Il pense lui-même comme moi, quoiqu’il ne soit pas Français, et il s’en rapporte entièrement à vos bontés et à votre prudence. […]

 

          On dit qu’il y a dans Paris cinq députés du parlement de Toulouse ; j’espère qu’ils ne nuiront point aux pauvres Calas. […]

 

1 –  Encore un pseudonyme. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

5 Mars

 

          […] On dit qu’on tolèrera un peu la Tolérance ; Dieu soit béni ! D’ailleurs je ne conçois rien à tout ce qu’on me mande de chez vous ; il semble que ce soit un rêve ; je souhaite qu’il soit heureux. Mes anges le seront toujours, quelque train que prennent les affaires ; ainsi je trouve tout bon.

 

 

 

 

à M. Damilaville

16 Mars 1764

 

          […] Je crois, mon cher frère, qu’il n’est pas encore temps de songer à la publication de la Tolérance ; mais il est toujours temps d’en demander une vingtaine d’exemplaires à M. de Sartine. Vous les donneriez à vos amis, qui les prêteraient à leurs amis ; cela composerait une centaine de suffrages qui feraient grand bien à la bonne cause ; car, entre nous, les notes qui sont au bas des pages sont aussi favorables à cette bonne cause que le texte l’est à la tolérance.

 

          Je vous admire toujours de donner tant de soins aux belles lettres, à la philosophie, au bien public, au milieu de vos occupations arithmétiques et des détails prodigieux dont vous devez être accablé. […]

 

          Je vous embrasse bien tendrement, mon cher frère. Ecr. l’inf….

 

 

 

 

à Madame la margrave de Bade-Dourlach

A Ferney, 20 Mars 1764

 

          Madame, la bonté que votre altesse sérénissime a bien voulu témoigner dans l’aventure affreuse des Calas est une grande consolation pour cette famille désolée, et le secours que vous daignez lui donner pour soutenir un procès qui est la cause du genre humain est l’augure d’un heureux succès. Quand on saura que les personnes les plus respectables de l’Europe s’intéressent à ces innocents persécutés, les juges en seront certainement plus attentifs. Il s’agit de réhabiliter la mémoire d’un homme vertueux, de dédommager sa veuve et ses enfants et de venger la religion et l’humanité en cassant un arrêt inique. Il est difficile d’y parvenir ; ceux qui, dans notre France, ont acheté à prix d’argent le droit de juger les hommes composent un corps si considérable, qu’à peine le conseil du roi ose casser leurs arrêts injustes. Il a fallu peu de temps pour faire mourir Calas sur la roue, et il faut plusieurs années et des dépenses incroyables pour faire obtenir à la famille un faible dédommagement, que peut-être encore on ne lui donnera pas. Heureux, madame, ceux qui vivent sous votre domination ! Il est bien triste pour moi que mon âge et mes maux me privent de l’honneur de venir vous renouveler le profond respect avec lequel je serai toute ma vie, madame, de votre altesse sérénissime, etc.