En direct par VOLTAIRE - Partie 4

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à M. de la Michodière

 

 

 

Intendant de Rouen

A Ferney, le 13 Février

 

         […] L’affaire que M. de Crosne rapporte est un peu éloignée des agréments dont il jouit ; elle est bien funeste, et je n’en connais guère de plus honteuse pour l’esprit humain. J’ai pris la liberté d’écrire (1) à M. de Crosne sur cette affaire. Je dois me regarder en quelque façon comme un témoin. Il y a plusieurs mois que Pierre Calas, accusé d’avoir aidé son père et sa mère dans un parricide, est dans mon voisinage avec un autre de ses frères. J’ai balancé longtemps sur l’innocence de cette famille ; je ne pouvais croire que des juges eussent fait périr, par un supplice affreux, un père de famille innocent. Il n’y a rien que je n’aie fait pour m’éclaircir de la vérité ; j’ai employé plusieurs personnes auprès des Calas, pour m’instruire de leurs mœurs et de leur conduite ; je les ai interrogés eux-mêmes très souvent. J’ose être sûr de l’innocence de cette famille comme de mon existence : ainsi j’espère que M. de Crosne aura reçu avec bonté la lettre que j’ai eu l’honneur de lui écrire. Ce n’est point une sollicitation que j’ai prétendu faire, ce n’est qu’un hommage que j’ai cru devoir à la vérité. Il me semble que les sollicitations ne doivent avoir lieu dans aucun procès, encore moins dans une affaire qui intéresse le genre humain ; c’est pourquoi, monsieur, je n’ose même vous supplier d’accorder vos bons offices ; on ne doit implorer que l’équité et les lumières de M. de Crosne. Vous avez lu les factums, et je regarde l’affaire comme déjà décidée dans votre cœur et dans celui de M. votre gendre.

 

         J’ai l’honneur d’être avec bien du respect, etc.

 

1 – Le 30 janvier. (G.A)

 

 

 

 

à M  le marquis de Chauvelin

A Ferney, 13 Février

 

         […] Je jouis d’un autre plaisir, c’est celui du succès de l’affaire des Calas : elle a déjà été rapportée au conseil de la manière la plus favorable, c’est-à-dire la plus juste. Ceci est bien une autre preuve de la destinée. La veuve Calas était mourante auprès de Toulouse ; elle était bien loin de venir demander justice à Paris. Elle disait : « Si le fanatisme a roué mon mari dans la province, on me brûlera dans la capitale. » Son fils vient me trouver au milieu de mes neiges. Quel rapport, je vous prie, d’une roue de Toulouse à ma retraite ! Enfin nous venons à bout de forcer cette femme infortunée à faire le voyage, et, malgré tous les obstacles imaginables, nous sommes sur le point de réussir : et contre qui ? Contre un parlement entier ; et dans quel temps ! Repassez, je vous prie, dans votre esprit, tout ce que vous avez fait et tout ce que vous avez vu ; examinez si ce qui n’était pas vraisemblable n’est pas toujours précisément ce qui est arrivé, et jugez s’il ne faut pas croire au destin, comme les Turcs.

 

         […] et notre petit château espère toujours avoir l’honneur de vous héberger quand vous prendrez le chemin de la France. Voltaire l’aveugle.

 

 

 

 

M. le comte d’Argental

15 Février

 

         […] On m’a mandé que l’affaire des Calas avait été rapportée par M. de Crosne, et qu’il a très bien parlé. Je vous assure que toute l’Europe a les yeux sur cet évènement. […]

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

19 Février

 

         […] Le sang me bout sur les Calas ; quand la révision sera-t-elle donc ordonnée ?

 

 

 

 

à M. le cardinal de Bernis

Au château de Ferney, le 25 Février

 

         Une des raisons, monseigneur, qui font que je n’ai eu depuis longtemps l’honneur d’écrire à votre éminence, n’est pas que je sois fier ou négligent avec les cardinaux et les plus beaux esprits de l’Europe ; mais le fait est que je deviens aveugle, au milieu de quarante lieues de neige, pays admirable pendant l’été, et séjour des trembleurs d’Isis pendant l’hiver. On dit que la même chose arrive aux lièvres des montagnes.

 

         […] Je suppose que vous vous faites apporter les nouveaux ouvrages qui en valent la peine, et que vous avez vu les factums pour les Calas. L’affaire a été rapportée au conseil avec beaucoup d’équité, c’est-à-dire de la manière la plus favorable : nous espérons justice ; une grande partie de l’Europe la demande avec nous. Cette affaire pourra faire rentrer bien des gens en eux-mêmes, inspirer quelque indulgence, et apprendre à ne pas rouer son prochain, uniquement parce qu’il est d’une autre religion que nous.

 

         […] Agréez, monseigneur, les tendres respects du vieil aveugle de soixante-dix ans, car il est né en 1693 (1) : il est bien faible, mais il est fort gai ; il prend toutes les choses de ce monde pour des bouteilles de savon, et franchement elles ne sont que cela.

 

1 – Voltaire est né en 1694. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Ferney, 25 Février

 

         Eh bien ! A-t-on enfin rapporté l’affaire des Calas ? Je vois qu’il est beaucoup plus aisé de rouer un homme que d’admettre une requête. Il me semble que M. de Crosne ne demande pas mieux que de parler, et assurément, il parlera bien. J’aurai fait trois ou quatre actes depuis le temps qu’on fait languir cette pauvre veuve. J’avoue que son aventure ne contribue pas à me faire aimer les parlements. Malheur à qui a affaire à eux ! Fût-on jésuite, on s’en trouve toujours fort mal.

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argence de Dirac

A Ferney, le 2 Mars

 

         J’ai trouvé un Testament de Jean Meslier que je vous envoie. La simplicité de cet homme, la pureté de ses mœurs, le pardon qu’il demande à Dieu, et l’authenticité de son livre, doivent faire un grand effet.

 

         Je vous enverrai tant d’exemplaires que vous voudrez du Testament de ce bon curé. L’affaire des Calas a été rapportée ; elle est en très bon train ; je réponds du succès. C’est un grand coup porté à la superstition ; j’espère qu’il aura d’heureuses suites. […]

 

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

Aux Délices, près Genève, 7 mars 1763

 

         Madame, je suis bientôt près de quitter ce monde dont vous faites l’ornement. Je ne m’intéresse guère à lui qu’en cas qu’il y ait encore quelques âmes comme la vôtre.

 

         […] Les Calas, dont votre altesse sérénissime a vu les mémoires, obtiennent enfin justice ; et le conseil du Roi ordonne qu’on revoie leur procès. C’est une chose très rare en France que des particuliers puissent parvenir à faire casser l’arrêt d’un parlement, et il est presque incroyable qu’une famille de protestants, sans crédit, sans argent, dont le père a été roué à un bout du royaume, ait pu parvenir à obtenir justice. Nous sommes obligés de faire une collecte en faveur de ces infortunés : les frais de justice sont immenses. Si votre altesse sérénissime veut se mettre au rang des bienfaiteurs des Calas, elle sera au premier rang, et nous serons plus flattés du bienfait que de la somme, qui ne doit pas être considérable.

 

         […] Je me mets aux pieds de toute votre auguste famille, et je suis avec le plus profond respect, madame, etc.

 

 

 

 

à M. Damilaville

Le 11 Mars

 

         C’est donc lundi passé, 7 du mois, que tout le conseil d’Etat assemblé a écouté M. de Crosne. Je ne sais pas encore ce qui aura été résolu, mais j’ai encore assez bonne opinion des hommes pour croire que les premières têtes de l’Etat n’auront pas été de l’avis des huit juges de Toulouse. Ces huit indignes juges ont servi la philosophie plus qu’ils ne pensent. Dieu et les philosophes savent tirer le bien des plus grands maux.

 

         […] J’embrasse tendrement mon frère et mes frères. Ecr. L’inf…..

 

 

 

 

 

à M. Thiroux de Crosne

Aux Délices, Mars

 

         Monsieur, vous vous êtes couvert de gloire, et vous avez donné de vous la plus haute idée par la manière dont vous avez parlé dans ce nombreux conseil, dont vous avez enlevé les suffrages. Permettez-moi de vous en faire mon compliment, ainsi que mes remerciements. Si vous faites ce petit voyage que vous avez projeté dans nos cantons moitié catholiques, moitié hérétiques, vous verrez tous les cœurs voler au-devant de vous, et je vous assure que votre arrivée sera un triomphe. Je ne serai pas, monsieur, le moins empressé à vous rendre mes hommages. Les philosophes doivent vous chérir, et les intolérants mêmes doivent vous estimer. Je vous respecte, et je prends la liberté de vous aimer. Je souhaite, pour le bien des hommes, que votre réputation vous mène incessamment aux grandes places que vous méritez. En faisant des vœux pour vous, j’en fais pour ma patrie, que j’aimerais davantage si elle avait plus de citoyens tels que vous.

 

         Je n’ose me flatter du bonheur de vous voir, mais je le désire avec une passion égale au respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

Aux Délices, 14 Mars

 

         Je n’ai été que votre Jean-Baptiste, monsieur, et vous êtes le sauveur des Calas. Dès que je vis votre mémoire signé de quinze avocats, je crus l’affaire sûre. Le jour de ce fameux conseil d’Etat fut un beau jour pour les âmes sensibles. Vous ne sauriez croire combien on vous donne de bénédictions chez nos huguenots. Il me semble que le reste de ce procès ne consistera qu’en formalités. La falsification des pièces n’est point à craindre parce qu’elles sont signées de Pierre Calas, qui ira à Paris quand il le faudra, et qui reconnaîtrait bien vite la fraude.

 

         Ma joie s’unit à la vôtre et en redouble ; mais je ne puis rien ajouter à l’estime respectueuse avec laquelle j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

 

à M. Damilaville

Le 15 Mars

 

         Mon cher frère, il y a donc de la justice sur la terre ; il y a donc de l’humanité. Les hommes ne sont donc pas tous de méchants coquins, comme on le dit.

 

         Il me semble que le jour du conseil d’Etat est un grand  jour pour la philosophie. C’est le jour de votre triomphe, mon cher frère ; vous avez bien aidé à la victoire ; vous avez servi les Calas mieux que personne.

 

         Tout le monde dit que M. de Crosne a rapporté l’affaire avec une éloquence digne de l’auguste assemblée devant laquelle il parlait. Il est devenu célèbre tout d’un coup. C’est un jeune homme d’un rare mérite, et qui est un peu de nos adeptes, avec la prudence convenable : le temps n’est pas encore venu de s’expliquer tout haut. Je parie que le marquis Simon Le Franc est fâché de ce succès, et que son frère a dit la messe pour obtenir de Dieu que la requête fût rejetée.

 

         J’embrasse plus que jamais mon cher frère. Ecr. L’inf….

 

 

 

 

à M. Bertrand

Aux Délices, 15 Mars

 

         Le parlement de Toulouse ayant condamné, sur des indices, Jean Calas, négociant de Toulouse, protestant, à être rompu vif et à expirer sur la roue, convaincu d’avoir étranglé son fils aîné en haine de la religion catholique ; la veuve Calas et ses deux filles étant venues se jeter aux pieds du roi, un conseil extraordinaire s’est tenu le lundi 4 mars 1763, composé de tous les ministres d’Etat, de tous les conseillers d’Etat, et de tous les maîtres des requêtes. Ce conseil, en admettant la requête en cassation, a ordonné d’une voix unanime que le parlement de Toulouse enverrait incessamment les procédures et les motifs de son arrêt.

 

         J’envoie ces nouvelles à M. B. ; il me semble qu’on devrait les insérer dans la Gazette de Berne. Ma fluxion sur les yeux, qui continue toujours, et qui me menace de la perte de la vue, m’empêche d’avoir l’honneur de lui écrire. Je présente mille sincères respects à tous nos amis.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Aux Délices, 21 Mars

 

         Mes anges croient recevoir un gros paquet de vers, mais ce n’est que de la prose. Cette prose vaut mieux que des vers ; c’est un projet d’éducation que M. de La Chalotais doit présenter au parlement de Bretagne, et sur lequel il m’a fait l’honneur de me consulter. Si mes anges veulent le parcourir, je crois qu’ils en seront contents. Je vous supplie de vouloir bien le lui renvoyer contre-signé, soit duc de Paslin, soit Courteilles.

 

          Si le procureur-général de Toulouse avait fait de tels ouvrages, au lieu de poursuivre la mort de Jean-Calas, je le bénirais au lieu de le maudire.

 

          […] Madame Denis est toujours malade, et je suis plus misérable que jamais. Ma consolation est la journée du 7 mars, ce conseil d’Etat de cent personnes, ce qui ne s’était jamais vu, cet arrêt qui est déjà la justification des Calas, cette joie du public, et ce cri unanime contre le capitoul David. Tous ces David me déplaisent, à commencer par le roi David, et à finir par David le libraire (1)

 

1 - les ayant-droit de celui-ci s’opposaient à l’annonce du Théâtre de Corneille, commenté par Voltaire, en s’autorisant d’un privilège.(G.A)

 

 

 

 

à M. de La Chalotais

Aux Délices, 21 Mars

 

          […] Je me chargerai bien pourtant, et très volontiers, d’être le greffier de la raison dans un tribunal dont vous êtes le premier président ; mais je suis depuis longtemps occupé d’une affaire qui n’est ni moins raisonnable ni moins pressante ; c’est malheureusement contre le parlement de Toulouse. La destinée a voulu qu’on me vînt chercher dans les antres des Alpes pour secourir une famille infortunée, sacrifiée au fanatisme le plus absurde, et dont le père a été condamné à la roue sur les indices les plus trompeurs. Vous aurez sans doute entendu parler de cette aventure : elle intéresse toute l’Europe ; car c’est le zèle de la religion qui a produit ce désastre. Il me paraît que, grâce à vous, monsieur, on est plus raisonnable dans l’Armorique que dans la Septimanie. Les têtes bretonnes tiennent de Locke et de Newton, et les têtes toulousaines tiennent un peu de Dominique et de Torquemada.

 

          Je vous avoue que j’ai eu une grande satisfaction quand j’ai su que tout le conseil, au nombre de cent juges, avait condamné, d’une voix unanime, le zèle avec lequel huit catholiques toulousains ont condamné à la roue un père de famille, parce qu’il était huguenot ; car voilà à quoi se réduit tout le procès.

 

 

 

 

à M. Damilaville

Aux Délices, 23 Mars

 

          […] Je vous renouvelle mes félicitations sur le succès des Calas. J’ai appris une des raisons du jugement de Toulouse qui va bien étonner votre raison.

 

          Ces visigoths ont pour maxime que quatre quarts de preuve et huit huitièmes font deux preuves complètes ; et ils donnent à des ouï-dire le nom de quarts de preuve et de huitièmes.

 

          Que dites-vous de cette manière de raisonner et de juger ? Est-il possible que la vie des hommes dépende de gens aussi absurdes ? Les têtes des Hurons et des Topinambous sont mieux faites.

 

          Pour notre ami Pompignan, les preuves de son ridicule sont complètes. Je vous répète que cet homme serait bien dangereux s’il avait autant de pouvoir que dans le dessein de se faire valoir auprès de la cour, en persécutant les philosophes. Les quarts de plaisanterie qui sont dans la Relation du voyage de Fontainebleau, et les huitièmes de ridicule dont l’Hymne est parsemé, seront pour lui un affublement complet. Cet homme voulait nuire, et il ne fera que nous réjouir.

 

          Vous m’avez promis quelques articles de l’Encyclopédie, je les attends comme les articles de mon symbole.

 

          Buvez, mes très chers frères, à la santé de votre vieux frère V.

 

 

 

 

à M. Damilaville

28 Mars

 

          […] Le livre sur la tolérance, dont il a paru quelques exemplaires en Suisse et à Genève, est intitulé les Lettres toulousaines. Ce livre est d’un bon parpaillot, nommé Decourt (1), fils d’un prédicant. Il y a des anecdotes assez curieuses ; mais nous avons craint que ce livre ne fît un peu de tort à la cause des Calas, et l’auteur le supprime de bonne grâce, jusqu’à ce que le parlement toulousain ait envoyé ses procédures et ses motifs.

 

          Quant au Traité véritable de la Tolérance, ce sera un secret entre les adeptes. Il y a des viandes que l’estomac du peuple ne peut pas différer, et qu’il ne faut servir qu’aux honnêtes gens ; c’est une bonne méthode dont tous nos frères devraient user.

 

          […] J’embrasse mes frères.

 

1 –  Ou plutôt Court (G.A)

 

 

 

 

à M. le maréchal duc de Richelieu

Aux Délices, 30 Mars

 

          […] Vraiment notre victoire des Calas est bien plus grande qu’on ne vous l’a dit : non seulement on a ordonné l’apport des pièces, mais on a demandé au parlement compte de ses motifs.

 

          Cette demande est déjà une espèce de réprimande : quand on est content de la conduite des gens, on n’exige point qu’ils disent leurs raisons. Aussi M. Gilbert (1), grand parlementaire, n’était point de cet avis.

 

          Le quinze-vingts V. se met à vos pieds.

 

1 –  Gilbert de Voisins, fils de l’avocat-général de ce nom. (G.A)

 

 

 

 

à M. Vernes

2 …..(1)

 

          Je suis ravi, mon cher rabi, de l’intérêt que vous prenez à la chose. Je sens bien que je marche sur des charbons ardents (2) : il faut toucher le cœur, il faut rendre l’intolérance absurde, ridicule, et horrible ; mais il faut respecter les préjugés.

 

          Il est bien difficile, en montrant les fruits amers qu’un arbre a portés, de ne pas donner lieu de penser que l’arbre ne vaut rien ; on a beau dire que c’est la faute des jardiniers, bien des gens sentent que c’est à l’arbre qu’il faut s’en prendre.

 

          Au reste, il y a dans le Contrains-les d’entrer, de Bayle (3), des choses beaucoup plus hardies. A peine s’en est-on aperçu, parce que l’ouvrage est long et abstrus. Ceci est court, et à la portée de tout le monde ; ainsi je dois être très circonspect.

 

          J’ai beaucoup ajouté, beaucoup retranché, corrigé, refondu. La crainte de déplaire est l’éteignoir de l’imagination. Il faudrait que vous vinssiez rallumer la mienne avec votre ami ; nous tiendrions ensemble un petit conciliabule de tolérance. Je voudrais qu’en inspirant la modération, l’ouvrage fût modéré.

 

          Gardez-moi un profond secret, mes frères. Il ne faut pas que mon nom paraisse ; je n’ai pas bon bruit.

 

          […] Bonsoir, mon cher philosophe ; mes respects à Arius.

 

 

1 – C’est à tort qu’on a toujours daté cette lettre du 2 janvier ; elle ne peut être que du 2 avril. (G.A)

2 – En écrivant son Traité de la tolérance. (G.A)

3 – Commentaire philosophique sur ces parols de Jésus-Christ : Contrains-les d’entrer, (G.A)

 

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

Aux Délices, près Genève, 16 Avril 1763

 

          Madame, les Calas diront qu’ils prieront Dieu pour votre altesse sérénissime ; mais je crois qu’elle leur fait plus de bien qu’ils ne lui en feront jamais. J’admire toujours que de pauvres diables disent qu’ils protégeront les grands auprès de Dieu. Ne voilà-t-il pas une belle protection ? Il me semble que si quelqu’un devait avoir du crédit auprès du Créateur, ce serait, madame, une âme comme la vôtre. C’est à ceux qui font du bien dans ce monde à être les favoris du maître qui dispose du monde présent et du monde à venir.

 

          […] Je viens d’envoyer à Genève pour savoir si vos ordres touchant le Corneille ont été exécutés. Ils le sont, madame. Votre altesse sérénissime signale partout ses bontés. Qu’elle daigne agréer mon profond respect.

 

 

 

 

à M. Damilaville

9 Mai

 

          Plus je vieillis, et plus je deviens implacable envers l’infâme ! Quel monstre abominable ! J’embrasse tendrement tous les frères. […]

 

 

 

 

à M. Vernes

Aux Délices, 24 Mai

 

          […] Enfin l’infâme procédure des infâmes juges de Toulouse est partie ou part cette semaine. Nous espérons que l’affaire sera jugée au grand-conseil, où nous aurons bonne justice, après quoi, je mourrai content.

 

          N.B. - Le parlement de Toulouse ayant roué le père a écorché la mère. Il a fallu payer cher l’extradition des pièces ; mais tout cela est fait par la justice. Ah, Manigoldi !

 

 

 

 

à M. Audibert

A Ferney, 12 Juin

 

          On ne peut obliger, monsieur, ni avec plus de bonté ni avec plus d’esprit. Vous m’avez écrit une lettre charmante, que je préfère encore à votre lettre de change. J’ai été en effet si malade, que M. le marquis de Saint-Tropez a quelque raison de douter que je sois en vie. Descartes disait : Je pense, donc je suis ; et moi je dis : Je vous aime, donc je suis.

 

          L’abbé dont vous me parlez vous en dirait autant, s’il n’était pas mort. C’était un homme qui aimait passionnément la vérité, et qui détestait souverainement la tyrannie ecclésiastique. On dit qu’on a trouvé dans ses manuscrits quelques morceaux qui répondent assez aux idées que vous proposez. Cet homme pensait que, de tous les fléaux qui affligent le genre humain, l’intolérance n’est pas le moins abominable.

 

          Nous allons entreprendre un nouveau procès assez semblable à celui des Calas. Vous avez peut-être entendu parler de la famille Sirven, accusée d’avoir noyé sa fille, que l’évêque de Castres avait enlevée pour la faire catholique. Le même préjugé dont la fureur avait fait rouer Calas, fit condamner Sirven à être rompu vif, la mère à être pendue, et deux de leurs filles à assister à la potence, et à être bannies. Heureusement ce jugement, plus cruel encore que celui de Calas, et non moins insensé, n’a été exécuté qu’en effigie ; mais la famille, dépouillée de tous ses biens, est dans le dernier malheur.

 

          M. de Beaumont, à qui j’ai envoyé toutes les pièces que j’ai pu recouvrer, prétend qu’il y a des moyens de cassation encore plus forts que ceux qu’on a employés en faveur des Calas. Il nous manque encore des pièces importantes ; nous essuyons bien des longueurs ; mais ne nous décourageons point. Il faut enfin déraciner le préjugé monstrueux qui a fait deux fois des assassins de ceux dont le premier devoir est de protéger l’innocence.

 

         Adieu, monsieur ; madame Denis et toute ma famille vous font les plus sincères compliments.

 

 

 

 

à M. Helvétius. (1)

2 Juillet

 

          La seule vengeance qu’on puisse prendre de l’absurde insolence avec laquelle on a condamné tant de vérités en divers temps est de publier souvent ces mêmes vérités, pour rendre service à ceux mêmes qui les combattent. Il est à désirer que ceux qui sont riches veuillent bien consacrer quelque argent à faire imprimer des choses utiles ; des libraires ne doivent point les débiter ; la vérité ne doit point être vendue.

 

          Deux ou trois cents exemplaires, distribués à propos entre les mains des sages, peuvent faire beaucoup de bien sans bruit et sans danger. Il paraît convenable de n’écrire que des choses simples, courtes, intelligibles aux esprits les plus grossiers ; que le vrai seul, et non l’envie de briller, caractérise ces ouvrages ; qu’ils confondent le mensonge et la superstition, et qu’ils apprennent aux hommes à être justes et tolérants. Il est à souhaiter qu’on ne se jette point dans la métaphysique, que peu de personnes entendent, et qui fournit toujours des armes aux ennemis. Il est à la fois plus sûr et plus agréable de jeter du ridicule et de l’horreur sur les disputes théologiques, de faire sentir aux hommes combien la morale est belle et les dogmes impertinents, et de pouvoir éclairer à la fois le chancelier et le cordonnier. On n’est parvenu, en Angleterre, à déraciner la superstition que par cette voie.

 

          Ceux qui ont été quelquefois les victimes de la vérité, en laissant débiter par des libraires des ouvrages condamnés par l’ignorance et par la mauvaise foi, ont un intérêt sensible à prendre le parti qu’on propose. Ils doivent sentir qu’on les a rendus odieux aux superstitieux, et que les méchants se sont joints à ces superstitieux pour décréditer ceux qui rendaient service au genre humain.

 

          Il paraît donc absolument nécessaire que les sages se défendent, et ils ne peuvent se justifier qu’en éclairant les hommes. Ils peuvent former un corps respectable, au lieu d’être des membres désunis que les fanatiques et les sots hachent en pièces. Il est honteux que la philosophie ne puisse faire chez nous ce qu’elle faisait chez les anciens ; elle rassemblait les hommes, et la superstition a seule chez nous ce privilège.

 

1 – Grimm, dans sa Correspondance, intitule cette lettre : Epître aux fidèles, par le grand apôtre des Délices. On ne sait trop si c’est à Helvétius ou  a Diderot qu’elle fut adressée. (G.A)

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

 

A Ferney, 30 Juin 1763

 

          Madame, une bonne âme a mis entre mes mains les libéralités d’une grande âme. Je ferai tenir incessamment à la famille infortunée des Calas les marques de votre générosité. Ce secours est un augure bien favorable pour le gain absolu de leur procès. On est sûr de la justice, quand on est protégé par la vertu. Votre altesse sérénissime n’a jamais fait que de belles actions. Tous les princes, vos confrères, ne vous imitent pas, madame ; ils donnent des batailles, ils les gagnent ou ils les perdent ; ils font des traités ou dangereux ou utiles ; mais secourir la vertu malheureuse, allez chercher dans le sein de l’opprobre et de la misère des inconnus persécutés, les honorer d’un bienfait considérable, c’est ce qui n’appartient qu’à madame la duchesse de Gotha.

 

          […] Que votre auguste famille me conserve ses bontés. Agréez, madame, mon profond respect.

 

 

 

 

à M. le marquis de Chauvelin

 

A Ferney, 18 Octobre 1763

 

          […] Lorsque la veuve Calas présenta sa requête au conseil, l’honneur que tout le monde témoigna contre le parlement de Toulouse fit croire à plusieurs personnes que c’était le temps d’écrire quelque chose d’approfondi et de raisonné sur la tolérance. Une bonne âme se chargea de cette entreprise délicate, mais elle ne voulut point publier son écrit, de peur qu’on n’imaginât que l’esprit de parti avait tenu la plume, et que cette idée ne fît tort à la cause des Calas. Peut-être l’ouvrage n’est-il pas indigne d’être lu par un homme d’Etat. J’aurai l’honneur de vous le faire tenir dans quelques jours.

 

          […] Je présente mes respects à madame l’ambassadrice, à M. votre fils aîné, et à M. son cadet.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental (1)

 

          Je présente encore à mes anges un exemplaire de la Tolérance, et je les supplie de le prêter à mon frère Damilaville. J’en ai fort peu d’exemplaires, et Paris n’en aura de longtemps. Je me flatte que M. le duc de Praslin et mes anges protégeront cet ouvrage. M. le Duc de Choiseul me mande qu’il en est enchanté, ainsi que madame de Grammont et madame de Pompadour. Peut-être qu’un jour ce livre produira le bien dont il n’aura d’abord fait voir que le germe. L’approbation de mes anges et de leurs amis sera d’un grand poids. Je ne sais si je leur ai mandé que je connais des millionnaires (2) qui sont prêts à revenir avec leur argent, leur industrie, et leur famille, pour peu que le gouvernement voulût avoir pour eux la même indulgence seulement que les catholiques obtiennent en Angleterre. Mais en France on entend toujours raison bien tard.

 

1 – Cette lettre doit être du 12 ou 13 novembre (G.A)

2 – Protestants (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

De Sibérie, le 17 Novembre

 

          Mes divins anges, vous devez avoir reçu un petit livre intitulé la Tolérance, lequel j’ai grande envie que vous tolériez. Je viens d’en envoyer un autre à M. le duc de Praslin, non pas à lui directement, mais à vous sous son enveloppe, et à vous sans cachet ; et je vous dis, dans un petit billet : Engagez M. le duc de Praslin à lire cet ouvrage, s’il en a le temps. Il est, à la vérité, prodigieusement théologique ; mais il est honnête, et il y a des choses qu’un ministre doit lire.

 

          […] Respect et tendresse.

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

Au château de Ferney, 20 Novembre

 

          Madame, un vieux solitaire, presque réduit au sort de Tirésie et d’Homère, et presque entièrement aveugle comme eux, sans avoir vu ni chanté comme eux les secrets  des dieux, met aux pieds de votre altesse sérénissime ce petit ouvrage, qui n’est point encore public. On doit des prémices à un esprit aussi juste, aussi éclairé et aussi naturel que le vôtre. On les doit, surtout, à la protectrice des infortunés Calas et à celle qui aime la tolérance et la vérité. Votre suffrage, madame, sera la plus belle récompense de ce travail.

 

          Que votre altesse sérénissime daigne agréer, mes souhaits pour votre prospérité et pour celle de toute votre auguste famille. Que la grande maîtresse des cœurs veuille bien ne pas m’oublier. J’ose me flatter que cet Essai sur la Tolérance ne déplaira pas à sa belle âme. Il faut bien, sans doute, que la tolérance soit bonne à quelque chose, puisque la persécution n’a rempli la terre que d’hypocrisie, d’horreur et de carnage.

 

 

 

 

à M. Damilaville

Novembre

 

          Frère très cher, le voyageur qui vous rendra cette lettre est M. Turrettin, petit-fils, à la vérité, d’un prêtre, mais d’un prêtre tolérant. Le petit-fils vaut encore mieux que le grand-père : il est philosophe et aimable. Agréez ce Traité de la Tolérance : ayez-en pour le style, je ne vous en demande pas pour le fond. Ecr. L’inf…

 

 

 

 

à M. Damilaville

1er Décembre

 

          […] Avez-vous reçu une Tolérance ? C’est un ouvrage pour les frères et on croit que cette petite semence de moutarde produira beaucoup de fruit un jour ; car vous savez que la moutarde et le royaume des cieux, c’est tout un. (1)

 

          Eh bien ! Que font les parlements ? Veulent-ils faire renaître le temps de la fronde ? Ont-ils le diable au corps ? Mais ce ne sont pas là nos affaires ; notre grande affaire est d’écr. l’inf…

 

1 – Matthieu, XIII, 31. (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

6 Décembre

 

          Mes divins anges sauront qu’un jeune  M. Turrettin devait leur apporter des Tolérances, il y a environ quinze jours, que ce jeune Turrettin, d’ailleurs fort aimable, s’est arrêté à Lyon, et qu’il n’arrivera avec son paquet que dans quelques jours.

 

          Je crois avoir dit à mes anges que cette petite requête de l’humanité et de la raison avait fort bien réussi auprès de madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul : c’est pourtant un ouvrage bien théologique, bien rabbinique. Mais comme il ne faut pas être toujours enfoncé dans la Sainte Ecriture, vous aurez des contes tant que vous en voudrez ; vous n’avez qu’à dire.

 

 

 

 

à M. Damilaville

11 Décembre

 

          Vous devez à présent, mon cher frère, avoir reçu quelques Tolérances. Il est vrai qu’elles ont été bien reçues des personnes principales (1) à qui les premiers exemplaires ont été adressés, dans le temps que M. Turrettin était chargé de votre paquet. Je crois même vous l’avoir déjà dit ; mais il faudra bien du temps pour que ce grain lève et ne soit pas étouffé par l’ivraie.

 

          […] Mon cher frère, recevez mes tendres embrassements, et embrassez pour moi les frères. Ecr. L’inf….

 

1 – Praslin, Choiseul, la Pompadour, etc.. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

13 Décembre

 

          Il doit vous arriver, mon cher frère, une Tolérance par Besançon, que vous ne recevrez que quelques jours après ce billet, et dont je vous prie de m’accuser la réception.

 

          Il est arrivé un grand malheur : les Cramer avaient envoyé leur ballot à Lyon ; vous pouvez juger s’il y avait des exemplaires pour vous et pour vos amis. Un M. Bourgelat, chargé de l’entrée des livres, n’a pas voulu laisser passer cette cargaison. On dit pourtant que ce Bourgelat est philosophe et ami de M. d’Alembert. Serait-il possible qu’il y eût de faux frères parmi les frères : Excitez bien vivement le zèle de Protagoras. Mandez-moi si la Tolérance n’excite point quelques murmures.

 

          Les Cramer ont été obligés de faire prendre à leur ballot un détour (1) de cent lieues, qui est aussi périlleux que long.

 

          Je vous embrasse dans la communion des fidèles.

 

          Ecr. L’inf….

 

1 –  Par mer. (G.A)

 

 

 

à M. Damilaville

16 Décembre

 

          […] Si je puis trouver des Tolérances, je vous en ferai parvenir. Il faut espérer que le débit n’en sera pas défendu, puisque les ministres approuvent l’ouvrage et que madame de Pompadour en a été très contente. Un ministre même a dit que tôt ou tard cette semence porterait son fruit. Je ne sais pas quel est le saint homme auteur de ce petit traité ; mais il me semble qu’il ne peut que rendre les hommes plus doux et plus sociables. Je défie même Omer de Fleury de faire un réquisitoire contre cette homélie.

 

         Il est vrai que Ce qui plaît aux Dames fait un assez plaisant contraste avec le livre de la Tolérance : aussi je vous ai adressé ce livre théologique comme à un de nos saints apôtres, et Ce qui plaît aux Dames, à frère Thieriot, qui n’est pas si zélé, et qu’il a fallu réveiller par un conte.

 

         J’ai communiqué à frère Gabriel Cramer le contenu de votre dernière lettre ; il vous rendra compte probablement, par cet ordinaire, du paquet dont vous lui  parlez.

 

          Il faut que vous sachiez d’ailleurs que je suis à deux lieues de Genève, que nous sommes quelquefois assiégés de neige, et que nous n’avons pas toujours nos lettres de bonne heure.

 

          Conservez-moi votre amitié ; embrassez tous les frères. Ecr. L’inf….