En direct par VOLTAIRE - Partie 3

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à M. le marquis de Chauvelin

 

 

A Ferney, 21 septembre

 

         Dieu m’a rendu une oreille et un œil ; votre excellence m’avouera que je ne peux pas chanter la chanson de l’aveugle :

 

Dieu, qui fait tout pour le mieux,

M’a fait une grande grâce ;

Il m’a crevé les deux yeux,

Et réduit à la besace (1).

 

         J’ai lu très aisément la lettre dont vous m’avez honoré ; mais c’est que le plaisir rend la visière plus nette.  […]

 

         Je l’aurais bien chargé d’un paquet de Calas ; mais j’étais à Ferney ; je n’avais plus d’exemplaires de ces mémoires ; Cramer n’était point à Genève. J’ai manqué l’occasion ; je vous en demande pardon. J’envoie chez M. de Montpéroux un petit ballot de ces écritures ou écrits : il pourra aisément vous le faire tenir ; il y a toujours quelqu’un qui va à Turin : mais je vous avertis que ces mémoires ne sont que de faibles escarmouches, la vraie bataille se donne actuellement par seize avocats de Paris, qui ont signé une consultation. Cet ouvrage me paraît un chef-d’œuvre de raison, de jurisprudence, et d’éloquence. Cette affaire devient bien importante ; elle intéresse les nations et les religions. Quelle satisfaction le parlement de Toulouse pourra-t-il jamais faire à une veuve dont il a roué le mari, et qu’il a réduite à la mendicité, avec deux filles et trois garçons qui ne peuvent plus avoir d’état ? Pour moi, je ne connais point d’assassinat plus horrible et plus punissable que celui qui est commis avec le glaive de la loi. […]

 

         Mille profonds respects à vos excellences.

 

1 - Vieille chanson. (G .A)

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

A Ferney, ce 22 septembre

 

         Jusqu’à présent il ne s’était trouvé qu’une voix dans le désert qui avait crié : Pare vias Domini. Votre mémoire (1) est assurément l’ouvrage du maître : je ne sais rien de si convaincant et de si touchant. Mon indignation contre l’arrêt de Toulouse en a redoublé, et mes larmes ont recommencé à couler.

 

         Je suis convaincu que vous parviendrez à faire réformer l’arrêt de Toulouse. Votre conduite généreuse est digne de votre éloquence. Cette cruelle affaire, qui doit vous faire un honneur infini, achève de me prouver ce que j’ai toujours pensé, que nos lois sont bien imparfaites. Presque tout me paraît abandonné au sentiment arbitraire des juges. Il est bien étrange que l’ordonnance criminelle de Louis XIV ait si peu pourvu à la sûreté des hommes, et qu’on soit obligé de recourir aux Capitulaires de Charlemagne.

 

         Votre Mémoire doit désormais servir de règle dans des cas pareils. Le fanatisme en fournit quelquefois. J’ai lu trois fois votre ouvrage ; j’ai été aussi touché à la troisième lecture qu’à la première.

 

         J’ajoute aux trois impossibilités que vous mettez dans un si beau jour, une quatrième : c’est celle de résister à vos raisons. Je joins ma reconnaissance à celle que les Calas vous doivent. J’ose dire que les juges de Toulouse vous en doivent aussi, vous les avez éclairés sur leurs fautes. Si j’avais le malheur d’être de leur corps, je leur proposerais, sur la seule lecture de votre factum, de demander pardon à la famille qu’ils ont perdue, et de lui faire une pension. Je les tiens indignes de leur place s’ils ne prennent pas ce parti.

 

         L’estime que vous m’inspirez, monsieur, me met presque en droit de vous demander instamment votre amitié. Vous avez une femme digne de vous ; agréez mes respects l’un et l’autre, et tous les sentiments avec lesquels je serai toute ma vie, monsieur, votre, etc.

 

1 - Pour les Calas. (G .A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Au château de  Ferney, 23 septembre

 

         Mes divins anges, je dois d’abord vous dire combien j’ai été frappé du Mémoire de M. de Beaumont. Il me semble que chaque ligne porte la conviction avec elle. Je lui en ai fait mon compliment. Je crois qu’il est impossible que les juges résistent à la vérité et à l’éloquence. […]

 

         Mille tendres respects.

 

 

 

 

à M. le cardinal de Bernis

A Ferney, le 7 octobre

 

         Vous n’avez peut-être pas été content, monseigneur, des derniers mémoires que j’ai envoyés à votre éminence sur les Calas. Vous avez pu croire que toutes ces brochures étaient des pièces inutiles. Cependant j’ai tant fait, que l’affaire est au conseil d’Etat ; nous avons une consultation de quinze avocats. C’est un grand préjugé en faveur de la cause. La voix impartiale de quinze avocats doit diriger celle des juges. […]

 

         Agréer toujours le tendre respect du vieillard des Alpes, qui n’est pas le vieux de la montagne.

 

 

 

 

à M. Duclos

A Ferney, 7 octobre

 

         […] Vous avez dû recevoir des mémoires pour les Calas. Je demande votre suffrage pour cette famille si infortunée et si innocente. La voix des gens d’esprit dirige quelquefois celle des juges.

 

 

 

 

à la Duchesse de Saxe-Gotha

A Ferney, 8 octobre 1762

 

         Madame, ce n’est pas ma faute si le curé Jean Meslier et le prédicateur des Cinquante ont été de même avis à deux cents lieues l’un de l’autre. Il faut que la vérité soit bien forte pour se faire sentir avec tant d’uniformité à deux personnes si différentes. Plût à Dieu que le genre humain eût toujours pensé de même ! Le sang humain n’aurait pas coulé depuis le concile de Nicée jusqu’à nos jours, pour des absurdités qui font frémir le sens commun. C’est cet abominable fanatisme qui a fait rouer en dernier lieu, à Toulouse, un père de famille innocent, qui a mis toute sa famille à la mendicité, et qui a été tout prêt à faire périr cette famille vertueuse dans des supplices. S’il n’y avait point eu de confrérie de pénitents blancs à Toulouse, cette catastrophe affreuse ne serait pas arrivée. La guerre est bien funeste, mais le fanatisme l’est encore davantage.

 

         Le conseil d’Etat du roi est à présent saisi de l’affaire. Ce n’a pas été sans peine que je suis parvenu à faire porter des plaintes contre un parlement ; mais il faut secourir hardiment l’innocence et ne rien craindre. Il va paraître un mémoire pour les Calas, signé de quinze avocats de Paris. Il va paraître aussi un plaidoyer d’un avocat (1) au conseil ; ce sont des ouvrages assez longs : comment pourrai-je les envoyer à votre altesse ? J’attendrai ses ordres.

 

         Je m’attendais que d’aussi belles âmes que la sienne, et celle de la grande maîtresse des cœurs seraient touchées de cette horrible aventure. Je me mets aux pieds de votre altesse sérénissime et de toute votre auguste famille, avec le plus profond respect.

 

         Grande maîtresse des cœurs, conservez-moi vos bontés.

 

1 - Mariette. (G .A)

 

 

 

 

à M. P. Rousseau

Au château de Ferney, 10 octobre

 

         Vous m’écriviez il y a quelque temps, monsieur, au sujet d’une lettre aussi absurde que criminelle qu’on imprima sous mon nom, au mois de juin, dans le Monthley, journal de Londres.

 

         Je vous marquai (1) mon indignation et mon mépris pour cette plate imposture. Mais comme les noms les plus respectables sont indignement compromis dans cette lettre, il est important d’en connaître l’autre. Je m’engage de donner cinquante louis à quiconque fournira des preuves convaincantes. J’ai l’honneur d’être, etc.

 

1 - Le 20 auguste. (G .A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

A Ferney, 10 octobre

 

         Mes divins anges, j’ai bien des tribulations : la première, c’est de ne point recevoir de vos nouvelles ;

 

         La seconde, c’est d’avoir vu jouer Cassandre, d’avoir été glacé de l’évanouissement de Statira, et d’avoir été obligé de refaire la valeur de deux actes ;

 

         La troisième, c’est d’être malade ;

 

         La quatrième, c’est la belle lettre qu’on m’impute, et que je vous envoie. Je voudrais qu’on en connût l’auteur, et qu’il fût pendu. Il y a, dit-on, des personnes à Versailles qui croient ce bel ouvrage de moi, et c’est de Versailles qu’on me l’envoie. Il y a apparemment peu de goût dans ce pays-là ; mais je n’imagine pas qu’on puisse m’attribuer longtemps de si énormes bêtises et de si grandes absurdités. Pour peu qu’on réfléchisse, l’impossibilité saute aux yeux. D’ailleurs je suis accoutumé à la calomnie.

 

         Je vous renouvelle mes tendres respects.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

11 octobre

 

         J’ai  fait part à mes anges de l’infâme tracasserie qu’on me fait : je leur ai envoyé la lettre qu’on m’impute. Je serais bien fâché, pour M. le duc de Choiseul, qu’il m’eût soupçonné un moment. Comment, avec le goût et l’esprit qu’il a, pourrait-il avoir eu un si abominable moment de distraction ? J’avoue que je voudrais qu’on pût trouver et punir l’auteur de cette coupable impertinence. […]

 

 

 

 

à M. Damilaville

15 octobre

 

         Je  vous ai déjà, mon cher frère, envoyé une lettre importante pour M. d’Alembert (1) ; en voici une seconde : la chose presse ; c’est une blessure qui demande un prompt appareil. Mais comment se peut-il faire qu’un billet innocent, à vous envoyé il y a près de cinq mois, ait pu produire une pareille horreur ? Tâchez mes frères, de remonter à la source. Vous voyez quels coups on veut porter aux bons citoyens, qu’on appelle par dérision philosophes, et qu’on ne doit nommer ainsi que par respect. La calomnie sera confondue. 

 

         M. le duc de Choiseul m’a écrit quatre pages sur cette horreur dont il m’a cru coupable. Mais comment m’a-t-il pu soupçonner d’une telle bêtise, d’une telle folie, de telles expressions, d’un tel style, lui qui a de l’esprit et du goût ? Le poids des affaires publiques empêche qu’on ne voie avec attention les affaires des particuliers ; on juge rapidement, on juge au hasard, on n’examine rien ; on avale la calomnie comme du vin de Champagne, et on rend son vin sur le visage du calomnié. Je suis pénétré de colère et de douleur. J’envoie à M. le duc de Choiseul le duplicata de ma lettre à M. d’Alembert ; je crierai jusqu’à ce que je sois mort.

 

         Je crois que j’envoyai à mon frère le billet qui a causé tant de fracas et produit tant de calomnies ; c’était au mois de mai (2), ou je suis fort trompé. A qui l’a-t-on montré ? Ce billet, autant qu’il m’en souvient, était très vif et très innocent ; on l’a brodé d’infamies et d’horreurs.

 

         Recherche et vengeance.

 

1 - Celle du 15 septembre. (G.A)

2 - C’était en mars. (G.A)

 

 

 

à M. Damilaville

Octobre

 

         Il est heureux que M. Mariette n’ait pas encore imprimé sa requête au conseil. C’est sur cette requête qu’on jugera. Les erreurs où M. de Beaumont peut être tombé seront rectifiées dans le mémoire juridique de M. Mariette.

 

         La plus importante de ces erreurs, et peut-être la seule importante, est celle où M. de Beaumont, page 11, dit qu’à l’Hôtel-de-Ville il n’y eût point de serment prêté. Il ne faut pas, sans doute, donner lieu aux juges de Toulouse de demander raison d’une fausse imputation, et de faire voir que les accusés, ayant prêtés serment, se sont parjurés, et surtout de dire que ce parjure est une des choses qui peuvent justifier leur arrêt rigoureux.

 

         Il faut avouer que ce concert, cette unanimité des Calas à dire sous serment que Marc-Antoine a été trouvé étendu sur le plancher, tandis qu’en effet Marc-Antoine a été étranglé, est l’unique prétexte qu’on puisse en quelque sorte excuser l’arrêt du parlement de Toulouse. C’est ce mensonge qui a fait croire que Marc-Antoine avait été étranglé par sa famille ; c’est ce mensonge qui a fait passer le mort pour un martyr, et qui lui a fait décerner trois pompes funèbres. Voilà ce qui a mené Jean Calas au supplice. Il ne faut donc pas à ce mensonge funeste en ajouter un nouveau, qui pourrait faire succomber l’innocence dans la révision du procès.

 

         M. Mariette est prié de consulter le mémoire de Donat Calas, et la Déclaration de Pierre Calas, page 23 : « Mon père, dans l’excès de sa douleur, me dit : Ne va pas répandre le bruit que ton frère s’est défait lui-même ; sauve au moins l’honneur de ta misérable famille. »

 

         Il est essentiel de rapporter ces paroles ; il l’est de faire voir que le mensonge, en ce cas, est une piété paternelle, que nul homme n’est obligé de s’accuser soi-même, ni d’accuser son fils ; que l’on n’est point censé faire un faux serment, quand, après avoir prêté serment en justice, on n’avoue pas d’abord ce qu’on avoue ensuite ; que jamais on n’a fait un crime à un accusé de ne pas faire au premier moment les aveux nécessaires ; qu’enfin les Calas n’ont fait que ce qu’ils ont dû faire. Ils ont commencé par vouloir défendre la mémoire du mort, et ils ont fini par se défendre eux-mêmes. Il n’y a dans ce procédé rien que de naturel et d’équitable. Les autres erreurs sont peu de chose, mais il est toujours bon que M. Mariette en soit instruit, afin qu’il n’y ait rien dans sa requête juridique qui ne soit dans l’exacte vérité.

 

         Au reste, il est fort étrange que madame Calas et M. Lavaysse aient laissé subsister, dans le factum de M. de Beaumont, une méprise si préjudiciable.

 

 

 

à M. Damilaville

Le 3 Novembre

 

         […] Sera-t-il dit que je mourrai sans vous avoir vu dans ma retraite avec le cher frère Thieriot et l’illustre frère Diderot ?

 

         Voici une lettre pour un digne frère (1) ; ce n’est pas un Omer : je vous supplie de la faire tenir. Que Dieu nous donne des procureurs-généraux qui ressemblent à celui-là !

 

         Notre cher frère saura qu’on est honteux sur cette méprise de cette belle lettre anglaise (2). J’ai bien crié, et je le devais. Il n’est pas mal de mettre une bonne fois le ministère en garde contre les calomnies dont on affuble les gens de lettres.

 

         Je ne sais point encore les conditions de la paix ; mais qu’importent les conditions ? On ne peut trop l’acheter.

 

         L’affaire des Calas n’avance point ; elle est comme la paix. Puissions-nous avoir pour nos étrennes de 1763 un bon arrêt et un bon traité ! Mais tout cela est fort rare. Poursuivez l’inf…, je ne fais point de traité avec elle. – Et frère Thieriot, où dort-il ? Valete, fratres.

 

 

1 - La Chalotais. (G.A)

2 - La lettre à d’Alembert insérée dans un journal anglais. (G.A)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

A Ferney, 10 novembre

 

          Vivent le roi et monsieur le duc de Praslin (1) !

 

         […] Il y a un conseiller au parlement de Toulouse (2) qui vient, je crois, à Paris, pour rendre justice à l’innocence des Calas ? Et gloire à la vérité. Il y a de belles âmes ; celle-là sera bien digne de connaître la vôtre.

 

 

1 - Nouveau nom du comte de Choiseul. (G.A)

2 - De Lasalle. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

28 Novembre

 

         Salut à mes frères en Dieu et en la nature. Je prie mon frère Thieriot de m’aider dans mes besoins, et de m’envoyer la meilleure Histoire du Languedoc ; cela ne sera peut-être pas inutile aux Calas, et pourra produire un écrit intéressant (1).

 

         On a fini par se moquer de moi de ce que j’avais pris tant à cœur la tracasserie de la lettre (2) ; mais si je n’avais pas tant crié, on aurait peut-être crié contre moi. Il n’est pas mal de couper une tête de l’hydre de la calomnie dès qu’on en trouve une qui remue.

 

         Je vous remercie, mon cher frère, de l’ouvrage odieux que je vous avais demandé, et dont j’ai reçu le premier volume. Je ne l’avais parcouru autrefois qu’avec mépris, je ne le lis aujourd’hui qu’avec horreur. Ce scélérat hypocrite (3) appelle, dans sa préface, la tolérance Système monstrueux. Je ne connais de monstrueux que le livre de ce misérable, et sa conduite digne de son livre. Notre frère Thieriot l’a vu autrefois m…..chez Laugeois ; je l’ai vu depuis secrétaire d’un athée, et il a fini par être l’avocat bavard de la superstition. On m’a dit que son détestable livre avait du crédit en Sorbonne ; c’est de quoi je ne suis pas surpris. Je me flatte au moins que ceux de mes frères qui travaillent à éclairer le genre humain, dans l’Encyclopédie, nous donneront des antidotes contre tous les poisons assoupissants que tant de charlatans ne cessent de nous présenter. J’achèverai ma vie dans la douce espérance qu’un jour un de nos dignes frères écrasera l’hydre. C’est le plus grand service qu’il puisse rendre au genre humain ; tous les êtres pensants le béniront. […]

 

 

1 - Le Traité sur la Tolérance. (G.A)

2 - Toujours la lettre à d’Alembert. (G.A)

3 - L’abbé Houtteville, auteur de la Vérité de la religion chrétienne prouvée par les faits (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

6 Décembre

 

         […] On dit qu’il paraîtra quelque chose (1) à l’occasion des Calas et des pénitents blancs, mais qu’on attendra que la révision ait été jugée. […]

 

         Est-il vrai qu’Elie de Beaumont est très courroucé de voir la famille Loyseau dans sa moisson (2) ? Mon cher frère, s’il est vrai, calmez ses douleurs ; représentez-lui que dans une affaire telle que celle des Calas, il est bon que plusieurs voix s’élèvent ; c’est un concert d’âmes vertueuses. Il s’agit de venger l’humanité, et non de disputer un peu de renommée. Il y aura place pour Beaumont et pour Loyseau dans le temple de la gloire et de la vertu, et aucun d’eux n’entrera dans la caverne de l’envie.

 

         J’embrasse mon frère et mes frères.

 

1 - Le Traité sur la Tolérance. (G.A)

2 - L’avocat Loyseau avait publié un mémoire en faveur des Calas. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

13 Décembre

 

         […] Le mémoire de Loyseau vient fort bien après les autres : ce sont trois batteries de canon qui battent la persécution en brèche. Je crois vous avoir déjà mandé qu’il paraîtrait en son temps, à l’occasion des Calas, un écrit sur la tolérance prouvée par les faits. O mes frères ! Combattons l’inf… jusqu’au dernier soupir. Frère Thieriot est du nombre des tièdes ; il faut secouer son âme. Je n’ai reçu que douze lignes de lui depuis qu’il dort à Paris.

 

         Ecr. L’inf

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

A Ferney, 19 Décembre

 

         C’est une belle époque, monsieur, dans les courtes archives de la raison humaine, que votre empressement généreux et celui de vos confrères à protéger l’innocence opprimée par le fanatisme. Personne ne s’est plus signalé que vous. Non seulement vous êtes le premier qui ayez écrit en faveur des Calas, mais votre mémoire étant signé de quatorze avocats, devient une espèce de jugement authentique dont l’arrêt du conseil ne pourra guère s’écarter. M. Mariette a travaillé judiciairement pour le conseil, et M. Loyseau , en s’exerçant sur la même matière, rend un nouveau témoignage à la bonté de la cause et à votre générosité. Tout ce que j’ai lu de vous me rend déjà précieux tout ce que vous voudrez bien m’envoyer. Vous joignez la philosophie à la jurisprudence, et vous ne plaiderez jamais que pour la raison.

 

         Je suis enchanté que vous soyez lié avec M. de Cideville ; son ancienne amitié pour moi me donnera de nouveaux droits sur la vôtre. Je présente mes respects à madame de Beaumont, et je vous jure que je vous donne toujours la préférence sur les autres de Beaumont (1), fussent-ils papes.

 

 

1 - Tels que Christophe de Beaumont, Archevêque de Paris. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

26 Décembre

 

         […] Il me paraît que l’affaire des Calas prend un bon tour dans les esprits. L’élargissement des demoiselles Calas prouve bien que le ministère ne croit point Calas coupable ; c’est beaucoup ; Il me paraît impossible à présent que le conseil n’ordonne pas la révision : ce sera un grand coup porté au fanatisme. Ne pourra-t-on pas en profiter ? Ne coupera-t-on pas à la fin les têtes de cette hydre ?

 

         Je certifie toujours que je n’ai reçu de Frère Thieriot qu’un petit billet du 1er de novembre. Je lui avais demandé la meilleure histoire du Languedoc ; car ce Languedoc est un peu le pays du fanatisme, et on pourrait y trouver de bons mémoires. Dieu merci, ce monstre fournit toujours des armes contre lui-même. […]

 

         Aimez-moi, mes chers frères ; écr. L’inf

 

 

 

 

à Mme de Florian

26 Décembre

 

         […] Je m’occupe à présent de la tragédie des Calas, et je crois que le dénouement en sera heureux. Le ministère a déjà élargi ses filles. Ce mot  d’élargir ne convient guère, mais cela veut dire qu’on les a tirées de la prison appelée couvent où on les avait renfermées. C’est un gage infaillible du gain du procès ; car si le ministère ne croyait pas Calas innocent, il n’aurait pas rendu les filles à la mère. Il est honteux que cette affaire traîne au conseil si longtemps : des juges ne doivent pas aller à la campagne quand il s’agit d’une cause qui intéresse le genre humain. […]

 

 

à M. Damilaville

2 Janvier

 

         J’ai reçu, mon très cher frère, le petit chapitre concernant l’Encyclopédie et j’ai retranché sur-le-champ le petit article où je combattais des droits du parlement, quoique je sois bien persuadé que le parlement n’a aucun droit sur les privilèges du sceau ; mais je ne veux point compromettre mes frères. Je sais fort bien que quand on s’avise de prendre le parti de l’autorité royale contre messieurs, messieurs vous brûlent, et le roi en rit. D’ailleurs, dans le petit chapitre des billets de confession, et des querelles parlementaires et épiscopales, j’ai dit assez rondement la vérité. J’ai peint les uns et les autres tout aussi ridicules qu’ils étaient, sans pourtant y mettre de caricature.

 

         J’ai une envie extrême de lire un mémoire que M. Loyseau fit, il y a quelques années, pour mademoiselle Allyot de Lorraine. J’ai connu cette demoiselle à Lunéville ; et le style de M. Loyseau augmente ma curiosité. Je demande en grâce à mon frère de m’obtenir cette grâce de M. Loyseau.

 

         J’attends la Population (1) de M. de Beaumont. Ce livre sera sans doute ma condamnation. Je n’ai point peuplé, et j’en demande pardon à Dieu. Mais aussi la vie est-elle toujours quelque chose de si plaisant qu’il faille se repentir de ne l’avoir pas donnée à d’autres.

 

         Nous touchons, je crois, à la décision du conseil sur l’affaire des Calas. Est-il vrai qu’il faudra préalablement faire venir les pièces de Toulouse ? Ne sera-ce pas plutôt après la révision ordonnée que le parlement de Toulouse sera obligé d’envoyer la procédure ?

        

         Au reste, mes frères, gardez-vous bien de m’imputer le petit livre sur la Tolérance, quand il paraîtra. Il ne sera point de moi, il ne doit point en être. Il est de quelque bonne âme qui aime la persécution comme la colique.

 

         Si l’Histoire du Languedoc (2) arrive à temps, elle pourra servir aux Calas, en fournissant un petit résumé des horreurs visigothes languedociennes.

 

         Frère Thieriot se tue à écrire ; dites-lui qu’il se ménage. Cependant, raillerie à part, je lui pardonne s’il mange bien, s’il dort bien, et surtout si son frère m’écrit.

 

         J’embrasse tous les frères. Ma santé est pitoyable. Ecr. L’inf….

 

P.S : Il y a un petit mémoire incendié d’un président au mortier ou à mortier (3), frère peu sensé de l’insensé d’Argens. Je ne hais pas à voir les classes du parlement se brûler les unes les autres en cérémonie ; cela me paraît fort plaisant, et digne de notre profonde nation : mais vous me feriez surtout un plaisir extrême de m’envoyer par la première poste le mémoire du président au mortier.

 

1 – Mémoire par Elie de Beaumont. (G.A)

2 – Qu’il avait demandée. (G.A)

3 –  Le marquis d’Aiguilles, frère du marquis d’Argens. Il était président au parlement d’Aix, et ses Mémoires en faveur des jésuites avaient été condamnés au feu par des confrères.

 

 

 

 

à M. de Cideville

Au château de Ferney, par Genève, 9 Janvier

 

         […] Vous m’aviez bien dit que la plupart de nos grands seigneurs ne donneraient que leur nom pour la souscription de Corneille. Les Anglais n’en ont pas usé ainsi, et vous saurez encore que ce sont les Anglais qui ont le plus puissamment secouru la veuve Calas ; Le roi a rendu à cette infortunée ses deux filles, qu’on avait enfermées dans un couvent ; elles iront bientôt toutes trois montrer leur habit de deuil et leurs larmes à messieurs du conseil d’Etat, que M. de Beaumont a si bien prévenus en faveur de l’innocence. Je soupire après le jugement, comme si j’étais parent du mort.

 

         […] Adieu, mon cher ami ; je suis réduit à dicter, comme vous voyez ; car, quoique je sois aussi jeune que vous, je n’ai pas votre vigueur.

 

         Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argence de Dirac

A Ferney, 14 Janvier

 

         […] On va juger à Paris le procès de Calas : cela intéresse l’humanité toute entière. On a pendu un ex-jésuite (1) pour avoir dit des sottises ; cela n’intéresse que la pauvre société de Jésus.

 

         Bonsoir, monsieur ; sans les neiges et votre absence, mon château, l’œuvre de mes mains, serait un charmant séjour. Je suis à vous bien tendrement pour jamais.

 

1 – Ringuet (G.A)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

A Ferney, 20 Janvier

 

         J’envoie à mes anges la copie d’une lettre d’une brave et honnête religieuse de Toulouse. Cette lettre me paraît bien favorable pour nos pauvres Calas ; et quoique la religieuse avoue que mademoiselle Calas sera damnée dans l’autre monde, elle avoue qu’elle et toute sa famille méritent beaucoup de protection dans celui-ci.

 

         Il y a longtemps que mes anges ne m’ont parlé de cette importante affaire ; j’ose espérer que la révision sera incessamment accordée. […]

 

 

 

 

à M. Damilaville

21 Janvier

 

         J’envoie à mes frères la copie de la lettre d’une bonne religieuse ; je crois cette lettre bien essentielle à notre affaire. Il me semble que la simplicité, la vertueuse indulgence de cette nonne de la Visitation condamnent terriblement le fanatisme sanguinaire des assassins en robe de Toulouse.

 

 

 

 

 

à M. Elie de Beaumont

A Ferney,21 Janvier

 

         Notre ami commun, M. Damilaville, m’avait envoyé, monsieur, votre très beau et très solide discours, et je ne croyais pas l’avoir. Le titre m’avait trompé ; je viens enfin de m’apercevoir de mon erreur. J’ai vu votre nom à la trente-cinquième page, et je vous ai lu avec un plaisir extrême. Tout célibataire que je suis, j’avoue que vous faites très bien de prêcher le mariage ; je suis aussi fort de votre avis sur les défrichements. Je me suis avisé de défricher, ne m’étant pas aviser de peupler : mais voici comme je m’y suis pris. J’ai assemblé les propriétaires des terres abandonnées, et je leur ai dit : « Mes amis, je vais défricher à mes frais, et quand la terre sera en valeur, nous partagerons. »

 

         Je n’ai point fait de citoyens, mais j’ai fait de la terre.

 

         Je me flatte, monsieur, que vous serez célèbre pour avoir fait une bien meilleure action, pour avoir fait rendre justice à l’innocence opprimée et rouée. Vous avez vu, sans doute, la lettre de la religieuse de Toulouse ; elle me paraît importante ; et je vois avec plaisir que les sœurs de la Visitation n’ont pas le cœur si dur que messieurs. J’espère que le conseil pensera comme la dame de la Visitation.

 

         Si vous voyez M. de Cideville, je vous prie de lui dire combien je l’aime. C’est un sentiment que vos ouvrages m’inspirent pour vous, qui se joint bien naturellement à l’estime infinie avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

23 Janvier

 

         Voilà un bien digne homme que M. le duc de Praslin ! (ex. Comte de Choiseul). Je suis à ses pieds : je vois que son bon esprit a été convaincu par les raisons des avocats, et que son cœur a été touché. Mais quoi ! Cette affaire sera donc portée à tout le conseil, après avoir été jugée au bureau de M. Daguesseau ? Je n’entends rien aux rubriques du conseil. A propos de conseil, savez-vous que je crois le mémoire de Mariette le meilleur de tous pour instruire les juges ? Les autres ont plus d’ithos et de pathos, mais celui-là va au fait plus judiciairement : en un mot, tous les trois sont fort bons. Il y en a encore un quatrième que je n’ai pas vu. (1)

 

1 – Le Mémoire de Sudre. (G.A)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville

24 Janvier

 

         Mon cher frère, on ne peut empêcher, à la vérité, que Jean Calas ne soit roué ; mais on peut rendre les juges exécrables, et c’est ce que je leur souhaite. Je me suis avisé de mettre par écrit toutes les raisons qui pourraient justifier ces juges ; je me suis distillé la tête pour trouver de quoi les excuser, et je n’ai trouvé que de quoi les décimer.

 

         Gardez-vous bien d’imputer aux laïques un petit ouvrage sur la tolérance qui va bientôt paraître. Il est, dit-on, d’un bon prêtre ; il y a des endroits qui font frémir, et d’autres qui font pouffer de rire ; car, Dieu merci, l’intolérance est aussi absurde qu’horrible. […]

 

         Je vous embrasse tendrement, mon cher frère. Ecr. l’inf., vous dis-je.

 

 

 

 

à M Damilaville

30 Janvier

 

         M. de Beaumont, mon cher frère, est donc aussi un de nos frères. Il n’y a qu’un philosophe qui puisse faire tant de bien. Il se trouvera que madame Calas aura beaucoup plus d’argent qu’elle n’en aurait eu en reprenant tranquillement sa dot et son douaire. Tout cela est d’un bien bon augure, pour la révision. Nous sommes dans un étrange temps, où il faut craindre qu’un parlement ne falsifie les pièces !

 

 

 

 

à M Thiroux de Crosne

A Ferney, le 30 Janvier

 

         Monsieur, je me crois autorisé à prendre la liberté de vous écrire ; l’amour de la vérité me l’ordonne.

 

         Pierre Calas accusé d’un fratricide, et qui en serait indubitablement coupable si son père l’eût été, demeure auprès de mes terres : je l’ai vu souvent. Je fus d’abord en défiance ; j’ai fait épier, pendant quatre mois, sa conduite et ses paroles ; elles sont de l’innocence la plus pure et de la douleur la plus vraie. Il est près d’aller à Paris, ainsi que sa mère, qui n’a pu ignorer le crime, supposé qu’il ait été commis, qui, dans ce cas, en serait complice, et dont vous connaissez la candeur et la vertu.

 

         Je dois, monsieur, avoir l’honneur de vous parler d’un fait dont les avocats n’étaient point instruits ; vous jugerez de son importance.

 

         La servante catholique (1), et qui a élevé tous les enfants de Calas, est encore en Languedoc ; elle se confesse et communie tous les huit jours ; elle a été témoin que le père, la mère, les enfants, et Lavaysse, ne se quittèrent point dans le temps qu’on suppose le parricide commis. Si elle a fait un faux serment en justice pour sauver ses maîtres, elle s’en est accusée dans la confession ; on lui aurait refusé l’absolution ; elle ne communierait pas. Ce n’est pas une preuve juridique ; mais elle peut servir à fortifier toutes les autres ; et j’ai cru qu’il était de mon devoir de vous en parler.

 

         L’affaire commence à intéresser toute l’Europe. Ou le fanatisme a rendu une famille entière coupable d’un parricide, ou il a fasciné les yeux des juges jusqu’à faire rouer un père de famille innocent ; il n’y a pas de milieu. Tout le monde s’en rapportera à vos lumières et à votre équité.

 

         J’ai l’honneur d’être avec respect, etc.

 

1 – Voyez sa déclaration, tome V, page 781. (G.A)

 

 

 

 

à M  Damilaville

1er Février

 

         J’ai pris la liberté, mon cher frère, d’écrire à M. Daguesseau et à M. de Crosne, la lettre dont je vous envoie copie. Je ne sais si MM. de Beaumont, Mariette et Loyseau, ne feraient pas bien de présenter requête contre l’insolence du présidial de Montpellier, qui a fait saisir leurs factums. Il me semble que c’est outrager à la fois le conseil à qui on les a présentés, et les avocats qui les ont faits. Si les avocats n’ont pas le droit de plaider, il n’y aura donc plus ni droit, ni loi en France. Je m’imagine que ces trois messieurs ne souffriront pas un tel outrage. Il n’appartient qu’aux juges devant qui l’on plaide de supprimer un factum, en le déclarant injurieux et abusif ; mais ce n’est pas assurément aux parties à se faire justice elles-mêmes. J’espère surtout que cette démarche du présidial de Montpellier, commandée par le parlement de Toulouse, sera une excellente pièce en faveur des Calas. On ne doit plus regarder les juges du Languedoc que comme des criminels qui cherchent à écarter les preuves de leur crime des yeux de leur province.

 

         Je vous embrasse bien cordialement, mon cher frère. Ecr. L’inf…