En direct par VOLTAIRE - Partie 2

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         Voltaire envoie Mme Calas à Paris où elle rend visite aux plus grands ministres ; elle est même présentée à la Cour.

 

 

 

         Sa dignité douloureuse ne manque pas de provoquer beaucoup d’émotions dont il s’empresse de profiter.



___________

 

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

 

 

 

Aux Délices, 8 Juillet.

 

         Nous ne pouvons, dans notre éloignement de Paris, que procurer des protections à cette famille infortunée ; c’est à MM. Les avocats, soit du conseil, soit du parlement, à régler la forme. Les Pièces originales imprimées intéressent quiconque les a lues ; tout le monde plaint la veuve Calas ; le cri public s’élève, ce cri peut frapper les oreilles du roi. J’ignore si cette affaire sera portée au conseil privé ou au conseil des parties : tout ce que je sais, c’est qu’elle est juste.

 

         On m’assure que le parlement de Toulouse ne veut pas seulement communiquer l’énoncé de l’arrêt.

 

         Il me paraît qu’on peut commencer par présenter requête pour obtenir la communication de cet arrêt et des motifs : il y a cent exemples que le roi s’est fait rendre compte d’affaires bien moins intéressantes. N’avons-nous pas des raisons assez fortes pour demander et pour obtenir que les pièces soient communiquées par ordre de la cour ?

 

         La contradiction évidente des deux jugements, dont l’un condamne à la roue un accusé et dont l’autre met hors de coup des complices qui n’ont point quitté cet accusé ; le bannissement du fils, et sa détention dans un couvent de Toulouse après ce bannissement ; l’impossibilité physique qu’un vieillard de soixante-huit ans ; enfin l’esprit de parti qui domine dans Toulouse ; tout cela ne forme t-il pas des présomptions assez fortes pour forcer le conseil du roi à se faire représenter l’arrêt ?

 

         Je demande encore si un  fils de l’infortuné Jean Calas, qui est en France, retiré dans un village de Bourgogne, ne peut pas se joindre à sa mère, et envoyer une procuration quand il s’agira de présenter requête ? Ce jeune homme, il est vrai, n’était point à Toulouse dans le temps de cette horrible catastrophe ; mais il a le même intérêt que sa mère et leurs noms réunis ne peuvent-il pas faire un grand effet ?

 

         Plus je réfléchis sur le jugement de Toulouse, moins je le comprends : je ne vois aucun temps dans lequel le crime prétendu puisse avoir été commis ; je ne vois pas qu’il y ait jamais eu de condamnation plus horrible et plus absurde, et je pense qu’il suffit d’être homme pour prendre le parti de l’innocence cruellement opprimée. J’attends tout de la bonté et des lumières de ceux qui protègent la veuve Calas.

 

         Il est certain qu’elle ne quitta pas son mari d’un moment dans le temps qu’on suppose que son mari commettait un parricide. Si son mari eût été coupable, elle aurait donc été complice : or, comment ayant été complice ferait-elle deux cents lieues pour venir demander qu’on revît le procès, et qu’on la condamnât à la mort ? Tout cela fait saigner le cœur et lever les épaules. Toute cette aventure est une complication d’évènements incroyables, de démence, et de cruauté. Je suis témoin qu’elle nous rend odieux dans les pays étrangers, et je suis sûr qu’on bénira la justice du roi, s’il daigne ordonner que la vérité paraisse.

 

         On a écrit à M. le premier président Nicolaï, à M. le premier président d’Auriac (1), qui ont tous deux un grand crédit sur l’esprit de M. le chancelier, Madame la duchesse d’Enville, M. le maréchal de Richelieu, M. le duc de Villars, doivent avoir écrit à M. de Saint-Florentin. On a écrit à M. de Chaban, en qui M. de Saint-Florentin a beaucoup de confiance ; et M. Tronchin, le fermier-général, peut tout auprès de M. de Chaban.

 

         Donat Calas, retiré en Bourgogne a, de son côté, pris la liberté d’écrire à M. le chancelier, et a envoyé une requête au conseil ; le tout a été adressé à M. Héron, premier commis du conseil, qui fera rendre les pièces selon qu’il trouvera la chose convenable. Je vous en envoie une copie, parce qu’il me paraît nécessaire que vous soyez informés de tout.

 

         J’ai écrit aussi à M. Ménard, premier commis de M. de Saint –florentin ; je pense qu’il faut frapper à toutes les portes, et tenter tous les moyens qui pourraient s’entr’aider, sans pouvoir s’entre-nuire.

 

         Depuis ce mémoire écrit, j’ai reçu une lettre de M. Mariette, avocat au conseil, qui a vu la pauvre Calas, et qui dit ne pouvoir rien sans un extrait des pièces. Mais quoi donc ! Ne pourrait-on demander justice sans avoir les armes que nos ennemis nous refusent ? On pourra donc verser le sang innocent impunément, et en être quitte pour dire : « je ne veux pas dire pourquoi on l’a versé ? » Ah ! Quelle horreur ! Quelle abominable justice ! Y a-t-il dans un monde une tyrannie pareille ? Et les organes des lois sont-ils faits pour être des Busiris ?

 

         Voici une lettre que j’écris à M. Mariette ; j’y joins un exemplaire des Pièces originales, ne sachant point s’il les a vues. Je supplie M. et madame d4argental, nos protecteurs, de vouloir bien ajouter à toutes leurs bontés celle de vouloir bien faire rendre cette lettre et des pièces à M. Mariette. Ils peuvent, je crois, se servir de l’enveloppe de M. de Courteilles.

 

         Je leur présente mes respects.

 

1 - On n’a pas ces lettres. (G.A)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville

 8 Juillet.

 

         […] Vous devez avoir reçu un paquet contenant les Pièces originales imprimées ; je vous prie d’en envoyer un exemplaire à M. Mignot, conseiller au grand-conseil, et un chez MM. Dufour et Mallet, banquiers : c’est chez eux que demeure cette veuve si à plaindre. Il est bien à souhaiter qu’on puisse imprimer à son profit ces Pièces qui me paraissent convaincantes, et qu’elles puissent être portées au pied du trône par le public soulevé en faveur de l’innocence. Faites-les imprimer ; criez, je vous en prie et faites crier. Il n’y a que le cri public qui puisse nous obtenir justice. Les formes ont été inventées pour perdre les innocents.

        

         Mon frère Thieriot vous embrasse ; mon frère d’Alembert me néglige positivement.

 

 

 

 

 

 

à M. Audibert

 9 Juillet.

 

         Vous avez pu voir, Monsieur, les lettres de la veuve Calas et de son fils. J’ai examiné cette affaire pendant trois mois ; je peux me tromper, mais il me paraît clair comme le jour que la fureur de la faction et la singularité de la destinée ont concouru à faire assassiner juridiquement sur la roue le plus innocent et le plus malheureux des hommes, à disperser sa famille, et à la réduire à la mendicité. J’ai bien peur qu’à Paris on songe peu à cette affaire. On aurait beau rouer cent innocents, on ne parlera à Paris que d’une pièce nouvelle, et on ne songera qu’à un bon souper.

 

         Cependant, à force d’élever la voix, on se fait entendre des oreilles les plus dures ; et quelquefois même les cris des infortunés parviennent jusqu’à la cour. La veuve Calas est à Paris chez MM. Dufour et Mallet, rue Montmartre ; le jeune Lavaysse y est aussi. Je crois qu’il a changé de nom ; mais la pauvre veuve pourra vous faire parler à lui. Je vous demande en grâce d’avoir la curiosité de les voir l’un et l’autre ; c’est une tragédie dont le dénouement est horrible et absurde, mais dont le nœud n’est pas encore bien débrouillé.

 

         Je vous demande en grâce de faire parler ces deux acteurs, de tirer d’eux tous les éclaircissements possibles, et de vouloir bien m’instruire des particularités principales que vous aurez apprises.

 

         Mandez-moi aussi, monsieur, je vous en conjure, si la veuve Calas est dans le besoin ; je ne doute pas qu’en ce cas MM. Tourton et Baur ne se joignent à vous pour la soulager. Je me suis chargé de payer les frais du procès qu’elle doit intenter au conseil du roi. Je l’ai adressée à M. Mariette, avocat au conseil, qui demande pour agir l’extrait de la procédure de Toulouse. Le parlement, qui paraît honteux de son jugement, a défendu qu’on donnât communication des pièces, et même de l’arrêt. Il n’y a qu’une extrême protection auprès du roi qui puisse forcer ce parlement à mettre au jour la vérité. Nous faisons l’impossible pour avoir cette protection, et nous croyons que le cri public est le meilleur moyen pour y parvenir.

 

         Il me paraît qu’il est de l’intérêt de tous les hommes d’approfondir cette affaire, qui, d’une part ou d’une autre, est le comble du plus horrible fanatisme. C’est renoncer à l’humanité que de traiter une telle aventure avec indifférence. Je suis sûr de votre zèle : il échauffera celui des autres, sans vous compromettre.

 

         Je vous embrasse tendrement, mon cher camarade, et suis avec tous les sentiments que vous méritez, etc.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

14 Juillet.

 

         Mes chers anges, votre vertu courageuse n’abandonnera pas l’innocence opprimée qui attend tout de votre protection ; vous achèverez ce que vous avez si noblement commencé. Mais, avant de mettre la chose en règle, il est d’une nécessité absolue d’avoir des réponses positives à la colonne des questions que je prends la liberté de vous envoyer. Je vous conjure de vouloir bien envoyer chercher la veuve Calas ; elle demeure chez MM. Dufour et Mallet, rue Montmartre.

 

         Le fils de l’avocat Lavaysse est caché à Paris. Son malheureux père, qui craint de se compromettre avec le parlement de Toulouse, tremble que son fils n’éclate contre ce même parlement. Joignez à toutes vos bontés celle d’encourager ce jeune homme contre une crainte si infâme. Donnez-vous du moins la satisfaction de le faire venir chez vous. Daignez l’interroger ; ce sera une conviction de plus que vous aurez de l’abomination toulousaine. Daignez faire écrire tout ce que la veuve Calas et Lavaysse vous auront répondu ; faites-nous en part, je vous en supplie.

 

         Tous ceux qui prennent part à cette affaire espèrent qu’enfin on rendra justice. Vous savez sans doute que M. de Saint-Florentin a écrit à Toulouse, et est très bien disposé. M. le chancelier est déjà instruit par M. de Nicolaï et par M. d’Auriac. S’il y a autant de fermeté que de bienveillance, tout ira bien. Madame de Pompadour parlera. Nous comptons, grâce à vos bontés, sur la vertu éclairée de M. le comte de Choiseul.

 

         Je sens bien, après tout, que nous n’obtiendrons qu’une pitié impuissante, si nous n’avons pas la plus grande faveur ; mais du moins la mémoire de Calas sera rétablie dans l’esprit du public, et c’est la vraie réhabilitation ; le public condamnera les juges, et un arrêt du public vaut un arrêt du conseil.

 

         Mes anges, je n’abandonnerai cette affaire qu’en mourant. J’ai vu et j’ai essuyé des injustices pendant soixante années ; je veux me donner le plaisir de confondre celle-ci. J’abandonnerai jusqu’à Cassandre, pourvu que je vienne à bout de mes pauvres roués. Je ne connais point de pièce plus intéressante. Au nom de Dieu, faites réussir la tragédie de Calas, malgré la cabale des dévots et des Gascons. Je baise plus que jamais le bout des ailes de mes anges.

 

         N.B. Madame Calas sait où demeure Lavaysse ; vous pourrez le faire triompher de sa timidité.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

 17 Juillet.

 

         Mes divins anges, vous voyez que la tragédie de Calas m’occupe toujours. Daignez faire réussir cette pièce, et je vous promets des tragédies pour le tripot. Permettez-vous que je vous adresse ce petit paquet pour l’abbé (1) du grand Conseil ?

 

         Avez-vous daigné lire la préface et les notes de ce M. Palissot ? Mais comment le duc de Choiseul a-t-il pu protéger cela, et faire le pacte de famille ? Hélas ! Le cardinal de Richelieu protégeait Scudéry ; mais Scudéry valait mieux.

 

         Je n’ai point assez remercié madame d’Argental, qui a eu la bonté d’ordonner un petit bateau pour Tronchin.

 

         Je baise plus que jamais le bout des ailes de mes anges.

 

         Elie de Beaumont ne pourrait-il pas soulever le corps ou l’ordre des avocats en faveur de mon roué ? Je crois que ce Beaumont-là vaut mieux que le Beaumont votre archevêque. Cet archevêque et ses billets de confession m’occupent à présent ; je rapporte son procès (2). Ces temps-là sont aussi absurdes que ceux de la Fronde, et bien plus plats. Mes contemporains n’ont qu’à se bien tenir.

 

1 - Mignot. (G.A)

2 - Voyez le chapitre xxxxi du Précis du siècle de Louis XV. Ce Précis devait clore l’Histoire générale. (G.A)

 

 

 

 

 

à M. Damilaville

 18 Juillet.

 

         […] Mon cher frère, vous nous faites espérer qu’on pourra enfin demander justice pour les Calas. Il est plaisant qu’il faille s’adresser à l’abbé de Chauvelin pour imprimer en sûreté une lettre de Donat Calas. Votre zèle et votre prudence n’ont rien négligé. Nous vous avons, mon cher frère, plus d’obligation qu’à personne.

 

         Est-il possible qu’il soit si aisé d’être roué, et si difficile d’obtenir la permission de s’en plaindre ?

 

 

 

 

à M. de Cideville.

 Aux Délice, le 21 Juillet.

 

         Mon cher et ancien ami, nous oublions donc tous deux ce monde frivole et méchant, à cent cinquante lieues l’un de l’autre. Il vaudrait mieux l’oublier ensemble ; mais la destinée a arrangé les choses autrement. Cette destinée, qui m’a fait tantôt goguenard, tantôt sérieux, qui m’a rendu maçon et laboureur, me force à présent de soutenir un roué contre un parlement. Le fils du roué m’avait fait verser des larmes ; je me suis trouvé enchaîné insensiblement à cette épouvantable affaire, qui commence à émouvoir tout Paris. Nous ne réussirons peut-être qu’à faire redire :

 

         Tantum relligio potuit suadere malorum ! (Lucr., liv. I.)

 

mais  il est important qu’on le redise souvent, et que les hommes puissent apprendre enfin que la religion ne doit pas faire des tigres.

 

         Jean-Jacques (1), qui à écrit à la fois contre les prêtres et contre les philosophes, a été brûlé à Genève dans la personne de son plat Emile, et banni du canton de Berne, où il  s’était réfugié. Il est à présent entre deux rochers, dans le pays de Neuchâtel, croyant toujours avoir raison, et regardant les humains en pitié. Je crois que la chienne d’Erostrate, ayant rencontré le chien de Diogène, fit des petits, dont Jean-Jacques est descendu en droite ligne.

 

         […] Jouissez, en attendant, des agréments de la campagne ; cultivez votre aimable esprit, et souvenez-vous que vous avez au pied des Alpes des amis qui vous chérissent tendrement.

 

1 - Rousseau

 

 

 

 

à M. le Cardinal de Bernis

 Aux Délices, le 21 Juillet.

 

         Lisez cela (1), monseigneur, je vous en conjure, et voyez s’il est possible que les Calas soient coupables. L’affaire commence à étonner et à attendrir Paris, et peut-être s’en tiendra-t-on là. Il y a d’horribles malheurs qu’on plaint un moment et qu’on oublie ensuite. Cette aventure s’est passée dans votre province ; votre éminence s’y intéressera plus qu’un autre. Je peux vous répondre que tous les faits sont vrais ; leur singularité mérite d’être mise sous vos yeux.

 

         Cette tragédie ne m’empêche pas de faire à Cassandre toutes les corrections que vous m’avez bien voulu indiquer : malheur à qui ne se corrige pas soi et ses œuvres !

 

         En relisant une tragédie de Mariamne, que j’avais faite il y a quelque quarante ans, je l’ai trouvée plate et le sujet beau ; je l’ai entièrement changée ; il faut se corriger, eût-on quatre-vingts ans. Je n’aime point les vieillards qui disent : « J’ai pris mon pli. − Eh ! Vieux fou, prends-en un autre ; rabote tes vers, si tu en as fait, et ton humeur, si tu en as. » Combattons contre nous-mêmes jusqu’au dernier moment ; chaque victoire est douce. Que vous êtes heureux, monseigneur ! Vous êtes encore jeune, et vous n’avez point à combattre.

 

1 - Les Pièces originales concernant les Calas. (G.A)

 

 

 

 

à M. le Docteur Tronchin

 1762 (1).

 

         Voici, mon cher grand homme, le mémoire tel qu’il est fait pour les catholiques (2). Nous nous faisons tout à tous avec l’apôtre. Il m’a paru qu’un protestant ne devait pas désavouer sa religion, mais qu’il devait en parler avec modestie et commencer par désarmer, s’il est possible, les préjugés qu’on a en France contre le calvinisme, et qui pourraient faire un très grand tort à l’affaire des Calas.

 

         Comptez qu’il y a des gens capable de dire : Qu’importe qu’on ait roué ou non un calviniste ? C’est toujours un ennemi de moins dans l’Etat.

 

         Soyez très sûr que c’est ainsi que pensent plusieurs honnêtes ecclésiastiques. Il faut donc prévenir leurs cris par une exposition modeste de ce que la religion protestante peut avoir de plus raisonnable. Il faut que cette petite profession honnête et serrée laisse aux convertisseurs une espérance de succès. La chose était délicate ; mais je crois avoir observé les nuances. Nous avons une viande plus crue pour les étrangers. Ce mémoire est pour la France, et il est au bain-marie. Je crois que je serai obligé de mettre en marge, à la main, la déposition qui fait parler Calas après être étranglé, comme dans le Maure de Venise.

 

         Je vous prie de considérer que Pierre Calas, à la fin de sa déclaration, insiste sur la raison qui doit déterminer le conseil à se faire représenter les pièces. Cette raison n’est pas l’intérêt de Pierre Calas, ni la mémoire de Jean Calas dont le conseil se soucie fort peu ; c’est le bien public, c’est le genre humain que le conseil doit avoir en vue, et c’est surtout la dernière idée qui doit rester dans l’âme du lecteur.

 

         Je doute fort que je puisse venir chez vous de bonne heure ; faites-moi savoir, je vous prie, par le porteur, jusqu’à quelle heure vous garderez la maison.

 

1 - Editeurs de Cayrol et A. François. (G.A)

2 - Le Mémoire de Donat Calas. (G.A)

 

 

 

 

à M. Damilaville

 26 Juillet.

 

         Je suis actuellement si occupé de l’affaire épouvantable des Calas, que je suis bien loin de penser à Mathurin et à Colette (1) ; je m’intéresse plus à cette tragédie qu’à toutes les comédies du monde.

 

         […] Mais l’horreur de Toulouse m’occupe plus que l’impertinence sulpicienne. Je vous demande en grâce de faire imprimer les Pièces originales. M. Diderot peut aisément engager quelque libraire à faire cette bonne œuvre. Il nous paraît que ces pièces nous ont déjà attiré quelques partisans. Que votre bon cœur, mon cher frère, rende ce service à la famille la plus infortunée ! Voilà la véritable philosophie, et non pas celle de Jean-Jacques. Ce pauvre chien de Diogène n’a pu trouver de loge dans le pays de Berne ; il s’est retiré dans celui de Neuchâtel : c’était bien la peine d’aboyer contre les philosophes et contre les spectacles.

 

         […] Frère Thieriot vous embrasse. Je finis toutes mes lettres par dire : Ecr. L’inf…(2), comme Caton disait toujours : Tel est mon avis, et qu’on ruine Carthage.

 

1 - Personnages du Droit du Seigneur. (G.A)

2 - « Ecrasons l’infâme. »

 

 

 

 

à M. Audibert

Aux Délices, 26 Juillet.

 

         Je n’ai que le temps de vous remercier, monsieur, de toutes vos bontés. Je ne sais comment les reconnaître. Je vois que vous n’avez pas voulu faire à M. de Saint-Tropez la remise dont je vous avais fait l’arbitre. Vous voulez apparemment que cet argent serve pour les pauvres Calas, et vous avez raison. Je ne conçois pas comment on n’a point encore imprimé à Paris, les lettres de la mère et du fils, qui montrent la vérité dans tout son jour. Je me flatte qu’à la fin on permettra qu’elles soient publiées. Je passe les jours et les nuits à écrire à tous ceux qui peuvent se servir de leur crédit pour obtenir une justice qui intéresse le genre humain, et qui me paraît nécessaire à l’honneur de la France.

 

         Nous avons ici Pierre Calas ; je l’ai interrogé pendant quatre heures ; je frémis et je pleure ; mais il faut agir.

 

         Je vous embrasse tendrement. V.t.h.ob.s.

 

 

 

 

à M. Damilaville

31 Juillet.

 

         Est-il vrai que nous pourrons posséder notre frère, au mois de septembre, dans le pays des parpaillots ? Il est juste que les initiés communient ensemble. Frère Diderot ne peut quitter l’Encyclopédie ; mais frère d’Alembert ne pourrait-il pas venir se moquer des sociniens honteux de Genève ?

 

         On ne trouve plus ici aucun Contrat insocial de Jean-Jacques, et sa personne est cachée entre deux rochers de Neuchâtel. Oh ! Comme nous aurions chéri ce fou, s’il n’avait pas été faux frère ! Et qui a été un grand sot d’injurier les seuls hommes qui pouvaient lui pardonner !

 

         Est-il possible qu’on n’imprime pas à Paris les Mémoires de Calas ? Eh bien ! En voilà d’autres ; lisez et frémissez, mon frère. On a imprimé ces lettres à La Haye et à Lyon. Tous les étrangers parlent de cette aventure avec un attendrissement mêlé d’horreur. Il faut espérer que la cour sauvera l’honneur de la France, en cassant l’indigne arrêt qui révolte l’Europe. Mon Dieu, mes frères, que la vérité est forte ! Un parlement a beau employer les bras de ses bourreaux, a beau fermer son greffe, a beau ordonner le silence, la vérité s’élève de toutes parts contre lui, et le force à rougir de lui-même.

 

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

2 auguste 1762, aux Délices, par Genève (1)

 

         […] J’ai l’honneur, madame, de vous envoyer un des mémoires qui commencent à courir sur une affaire qui intéresse tous les honnêtes gens. Je ne crois pas que depuis la St-Barthélémi, il y ait eu une aventure plus abominable. Le cœur de votre altesse sérénissime saignera en lisant cette histoire des fureurs catholiques de Toulouse. Les mémoires ci-joints supposent des pièces antérieures ; je  ne les ai pas sous la main, et votre discernement verra aisément ce qui peut avoir précédé. Il se pourrait bien faire qu’une si horrible aventure causât une seconde émigration, et vous procurât quelques nouveaux sujets qui seraient plus sobres que la région royale.

 

         Agréez, madame, mon profond respect et mon attachement inviolable.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

4 auguste.

 

         Mes divins anges, voici ce que je dis à votre lettre du 7 juillet : C’est une lettre descendue du ciel ; mes anges sont les protecteurs de l’innocence, et les ennemis du fanatisme. Ils font le bien, et ils le font sagement. J’envoie au hasard des mémoires, des projets, des idées. Mes anges rectifient tout ; il faudra bien qu’ils viennent à bout de réprimer des juges de sang, et de venger l’honneur de la France. J’ai toujours mandé qu’on ne trouverait jamais d’huissier qui osât faire une sommation au greffier du parlement toulousain, après que ce parlement a défendu si sévèrement la communication des pièces, c’est-à-dire de sa honte. Comment trouverait-on un huissier à Toulouse qui signifiât au parlement son opprobre, puisque je n’en ai point trouvé en Bourgogne qui laissât présenter un arrêt du conseil au sieur de Brosses, président à mortier ? J’en aurais trouvé dans le Siècle de Louis XIV.

 

         Mes anges sont adroits ;  ils ont gagné le coadjuteur (1). Hélas ! Il est bien triste qu’on soit obligé de prendre des précautions pour faire paraître deux lettres (2) où l’on parle respectueusement des moins respectables des hommes et où la vertu la plus opprimée s’exprime en termes si modestes !

 

         Enfin nous sommes environ cent mille hommes qui nous remettons de tout aux deux anges.

        

         Les Anglais commencent une magnifique souscription dont les Calas ont déjà ressenti les effets.

 

         On a écrit (3) à Lavaysse père une lettre qui doit le faire rentrer en lui-même, ou plutôt l’élever au-dessus de lui-même.

 

         Il faut qu’il abandonne une ville superstitieuse, et barbare, aussi ridicule par ses recueils des Jeux floraux que par ses pénitents des quatre couleurs. Il trouvera des secours honorables qui l’empêcheront de regretter son barreau. Je supplie mes anges de vouloir bien envoyer le paquet ci-joint à M. le maréchal de Richelieu.

 

1 - L’abbé Chauvelin. (G.A)

2 - Les Pièces originales. (G.A)

3 - Le 4 juillet (G.A)

 

 

 

 

Au même

7 auguste.

 

         […] Ma troisième douleur est l’affaire des Calas. Je crains toujours que M. le chancelier ne prenne le prétexte d’un défaut de formalités, pour ne pas choquer le parlement de Toulouse. Je voudrais que quelque bonne âme pût dire au roi : « Sire, voyez à quel point vous devez aimer ce parlement : ce fut lui qui, le premier, remercia Dieu de l’assassinat de Henri III, et ordonna une procession annuelle pour célébrer la mémoire de Saint-Jacques Clément, en ajoutant la clause qu’on pendrait, sans forme de procès, quiconque parlerait jamais de reconnaître pour roi votre aïeul Henri IV. »

 

         Henri IV gagna enfin son procès ; mais je ne sais si les Calas seront aussi heureux. Je n’ai d’espoir que dans mes chers anges, et dans le cri public. Je crois qu’il faut que MM. de Beaumont et Mallard fassent brailler en notre faveur tout l’ordre des avocats, et que, de bouche en bouche, on fasse tinter les oreilles du chancelier, qu’on ne lui donne ni repos ni trêve, qu’on lui crie toujours, Calas ! Calas !

 

 

 

 

à M. le Docteur Tronchin

 

          […] Je suppose qu’il a lu le savant exposé de révérend Donat Calas, théologien très profond, tel qu’il était d’abord. Je l’ai extrêmement adouci ; je fais parler Donat en homme qui répète avec timidité ce que ses maîtres ont appris, et qui ne demande qu’à être mieux instruit. Ce tour me paraît très naturel ; il faut qu’un protestant parle en protestant, mais qu’il ne révolte pas les catholiques.

 

          Il me paraît que, loin d’animer les dévots contre lui, il les invite à le convertir ; d’ailleurs ce n’est point le principal acteur de la pièce qui parle. Donat Calas, qui n’était pas de cette horrible tragédie, remplit seulement le devoir d’un fils. Ensuite vient Pierre, principal personnage qui rapporte en effet le procès ; il met sous les yeux tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a vu, et tout ce qui est consigné au greffe ; il montre la vérité dans tout son jour.

 

          Tout cela ayant été fait très à la hâte parce que le temps pressait, le 13 mars a été pris pour le 13 octobre, et a été corrigé à la marge.

 

          J’avoue, mon cher maître, qu’un homme qui se plaint d’avoir été étranglé est une ironie ; mais le fait est tel. Un témoin a déposé cette absurdité, et je ne sais s’il est mal de mêler cette seule ironie aux vérités touchantes et terribles qui sont dans le mémoire. Cependant, s’il est encore temps et si vous le jugez à propos, nous corrigerons cet endroit et tous ceux que vous indiquerez. Je verrai si tout est imprimé, et ce qu’on peut faire. Je tâcherai d’aller chez vous avant ou après dîner.

 

          J’ai encore un mot à dire touchant l’archevêque de Paris. Je crois que madame la marquise de Pompadour se mêlera plus que lui de cette affaire ; et, entre nous, je ne sais s’il est mal d’exposer, en une seule page tout ce qui peut rendre la religion des Calas excusable aux yeux des jansénistes qui, dans le fond, pensent assez comme Claude, évêque de Turin. Il me paraît que tous les parlements de France, excepté celui de Toulouse, marchent à grands pas vers un protestantisme mitigé. Je soumets le tout à vos lumières et à votre humanité, et vous embrasse tendrement.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

13 auguste.

 

         Les mémoires, mes divins anges, que j’ai envoyé à des personnes choisies ont fait un très bon effet ; je crois qu’ils persuaderont le public et qu’ils n’effaroucheront point les prêtres, quand on aura retranché le catéchisme des Calas. Cette dernière leçon me paraît la meilleure ; je la soumets à mes anges, qui doivent décider. J’y joins un nouveau mémoire pour les amuser ; leur prudence en pourra retrancher ce qu’ils voudront.

 

Bientôt je leur soumettrai Cassandre ; mais on ne peut faire qu’en faisant ; je n’ai pas beaucoup de temps à moi. Mes anges savent que je ne suis pas oisif ; qu’ils me jugent souverainement en prose et en vers, et qu’ils retranchent ou adoucissent ce qu’ils voudront.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

18  auguste.

 

          […] J’espère que je vous aurai bientôt une obligation encore plus grande, et que votre protection fera réformer l’abominable arrêt de Toulouse.

 

          En vérité, si le roi connaissait les conséquences funestes de cette horrible extravagance, il prendrait l’affaire des Calas plus à cœur que moi.

 

 

 

 

 

à M. P. Rousseau

Aux Délices, 21  auguste.

 

          Pour répondre, monsieur, à votre lettre du 14 auguste, dont je vous suis très obligé, je vous dirai que M. le duc de Grafton, qui était dans mon voisinage il y a quelque temps, me montra dans le Saint-James Chronicle du 17 juillet, n° 211, une prétendue lettre (1) de moi, tirée apparemment des archives de Grub-Street ou des charniers Saints-Innocents ;

 

          Il fallut tout mon respect et toute ma reconnaissance pour m’engager à désavouer dans les papiers anglais cette rapsodie impertinente. Les honnêtes gens éclairés savent bien à quoi s’en tenir sur ces sottises dont on est inondé et dont on est las. […]

 

          J’ai l’honneur d’être, etc.

 

1 - Voyez la lettre à d’Alembert du 29 mars 1762. (G.A)

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argence de Dirac

Aux Délices, 21  auguste.

 

          […] Si vous aviez quelque envie de voir les mémoires de Calas, il faudrait donner une adresse par laquelle on pût vous épargner un port considérable ; ce qui n’est pas à présent trop aisé. Ces Calas sont, comme peut-être vous l’avez déjà ouï dire, des protestants imbéciles que des catholiques un peu fanatiques ont fait rouer à Toulouse. Si notre siècle a des moments de raison, il en a de folies bien atroces.

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

29 auguste.

 

          […] J’ai vu la requête de Mariette pour les Calas ; j’ai vu l’arrêt. La jurisprudence de Toulouse est bien étrange ; cet arrêt ne dit pas seulement de quoi Jean Calas était accusé. Je ne regarde ce jugement que comme un assassinat fait en robe et en bonnet carré. Je me flatte qu’enfin votre protection fera rendre justice à l’innocence. Je sais bien que les lois ne permettent pas les dédommagements que l’équité exigerait ; les juges devraient au moins demander pardon à la famille, et la nourrir. Que pourra faire le conseil ? Il dira que Calas n’a point pendu son fils ; nous le savions bien ; et quand le conseil se laisserait  séduire par le parlement de Toulouse, l’Europe ne croira pas moins Calas innocent. Le cri public l’emporte sur tous les arrêts ; mais enfin c’est toujours beaucoup que le conseil réprime un peu le fanatisme.

 

 

 

 

à M. Damilaville

Aux Délices, 29  auguste.

 

          Mon cher frère, il y a deux pièces dont je suis fort content : l’une est l’arrêt du parlement (1) qui nous débarrasse des jésuites, l’autre est la requête de M. Mariette contre le parlement de Toulouse. Je me flatte qu’à la fin nous viendrons à bout de faire rendre justice à l’innocence. Mais quelle justice ! Elle se bornera à déclarer que Jean Calas a été roué mal à propos. Le sang innocent, dans d’autres pays, obtiendrait une autre vengeance. Je regarde le supplice de Calas comme un assassinat revêtu des formes de la justice. Les assassins devraient bien être condamnés au moins à demander pardon à la famille, et à la nourrir.

 

          Vous ne vous souvenez peut-être pas d’une lettre qui est, je crois, la première que je vous écrivis sur cette affaire, et qui était adressée à M. d’Alembert (2). Je vous l’envoyai, afin que tous les frères fussent instruits de cet horrible exemple de fanatisme. Je ne sais quel exécrable polisson a pris cette lettre pour son texte, et y a ajouté tout ce qu’on peut dire de plus extravagant, de plus offensant, et de plus punissable contre le gouvernement. L’auteur a poussé la sottise jusqu’à dire du mal du roi, et du bien du poème du Balai (3) ; le tout, écrit dans les charniers Saints-Innocents, a été mis dans les papiers publics d’Angleterre.

 

          Il se trouve encore que le Journal encyclopédique, qui est le seul journal que j’aime, est attaqué violemment dans ce bel écrit qu’on m’attribue. Les auteurs de ce journal s’en sont plaints à moi ; enfin j’ai été obligé d’avoir la condescendance de désavouer publiquement cette impertinence (4), par la raison qu’il y a bien plus de gens qui se connaissent en méchancetés, qu’il n’y en a qui se connaissent en style. Il faut avouer que la lettre est si insolente, que M. d’Alembert serait presque aussi coupable de l’avoir reçue, que moi de l’avoir écrite.

 

          Quand vous verrez M. d’Alembert, je vous prie de l’instruire de tout cela.

          […]

 

          J’embrasse tendrement mon cher frère.

 

1 - L’arrêt du 6 auguste 1762. (G.A)

2 - Celle du 29 mars. (G.A)

3 - Poème de Du Laurens. (G.A)

4 - Voyez la lettre à P. Rousseau du 20 auguste. (G.A)

 

 

 

à M. le cardinal de Bernis

Aux Délices, 3 septembre.

 

          Je suis affligé en mon étui, monseigneur ; mes sens me quittent l’un après l’autre, en dépit de Tronchin. La nature est plus forte que lui dans une machine frêle qu’elle mine de tous les côtés. Une fluxion diabolique m’a privé de l’ouïe, et presque de la vue. La famille d’Alexandre s’en est mal trouvée ; je l’ai abandonnée jusqu’à ce que je souffre moins ; mais je n’ai pas abandonné la famille des Calas, qui est aussi malheureuse que celle d’Alexandre. Je prends la liberté d’envoyer à votre éminence un petit mémoire assez curieux sur cette cruelle affaire ; la première partie pourra vous amuser, la seconde pourra vous attendrir et vous indigner. Le conseil enfin est saisi des pièces, et l’on va revoir le jugement de Toulouse. Vous me demanderez pourquoi je me suis chargé de ce procès ; c’est parce que personne ne s’en chargeait, et qu’il m’a paru que les hommes étaient trop indifférents sur les malheurs d’autrui. […]

 

          Je vous réitère mes très tendres respects.

 

 

 

 


à madame Calas (1)

 

          Madame, tous ceux qui ont le bonheur de vous servir dans une affaire si juste doivent se féliciter également. Vous savez que je n’ai jamais douté de l’événement de votre procès. Il me paraît que le conseil du roi s’est engagé à vous donner une satisfaction entière, en obligeant les juges de Toulouse d’envoyer la procédure et les motifs de l’arrêt. Jouissez maintenant du repos ; je vous fais les plus tendres et les plus sincères compliments, ainsi qu’à mesdemoiselles vos filles. Vous vous êtes conduite en digne mère, en digne épouse ; on doit vous louer autant qu’on doit abhorrer le jugement de Toulouse. Soyez pourtant consolée que l’Europe entière réhabilite la mémoire de votre mari ; vous êtes un grand exemple au monde. Je serai toujours, avec les sentiments qui vous sont dus, madame, votre, etc.

 

 

1 - C’est à tort qu’on a toujours classé ce billet à l’année 1765, époque de la réhabilitation de la mémoire de Calas. Il s’agit ici de l’arrêt qui ordonnait aux juges de Toulouse d’envoyer les pièces de la procédure. (G.A)

 

 

 

 

à la duchesse de Saxe-Gotha

5 septembre (1)

 

          Madame, voilà donc la paix presque faite. Votre altesse sérénissime s’en réjouit, et il y a grande apparence que votre altesse ne fera plus les honneurs de chez elle qu’à ceux qui viendront uniquement pour lui faire leur cour. On y venait en trop grande compagnie, et sans y être prié, ce qui est assurément contre les règles de la civilité. Le grand fléau qui désolait l’Europe va donc cesser, jusqu’à la première fantaisie d’un roi et d’un ministre qui voudront faire parler d’eux. Il ne nous reste plus que les petits fléaux ordinaires. L’aventure de Calas est de ce nombre, et j’espère qu’on réformera ce détestable arrêt d’assassins en robe. J’y travaille du fond de ma retraite, et malgré mes infirmités. Je ne veux point mourir que je n’aie vu la fin de cette affaire. […]

 

          Mille profonds respects.

 

1 - Cette lettre est de 1762 et non de 1763. (G .A)

 

 

à M. le comte d’Argental

Au château de Ferney, par Genève, 14 septembre

 

         Je reçois la lettre de mes divins anges du 7 de septembre, avec les plus tendres remerciements. Madame Scaliger a donc aussi une fluxion : je la plains bien, non pas à cause de ma triste expérience, mais par extrême sensibilité. Cependant il y a fluxion et fluxion ; j’en connais qui rendent sourd et borgne vers les soixante-neuf ans, et qui glacent ce génie que vous prétendez qui me reste. […]

 

         Je relis la lettre de mes anges. Je soupçonne qu’il y a quelque malentendu dans la copie de Marianne que j’ai envoyée ; et, dès que j’aurai la tête moins emmitouflée, je reverrai ce procès avec attention.

 

         Celui des Calas me paraît en bon train, grâce à votre protection.

 

         Je ne connais ni le nom du rapporteur ni celui des juges, tant la veuve a pris soin de me bien informer. J’attendrai patiemment le mémoire de Mariette ; mais je vous avoue que j’attends avec impatience celui d’Elie.

 

         Ne faudrait-il pas, quand les juges seront nommés, les faire solliciter fort et longtemps, soir et matin, par leurs amis, leurs parents, leurs confesseurs, leurs maîtresses ? Ceci est la cause du bon sens contre l’absurdité, et de l’humanité contre la barbarie fanatique. Il sera bien doux de gagner ce procès contre les pénitents blancs. Est-il possible qu’il y ait encore de pareils masques en France ?

 

          […]

 

         Voilà les juges nommés pour la révision du procès des Calas. On est instruit du nom des juges ; on espère que nos anges protecteurs les feront bien solliciter, et on se flatte que la cause elle-même les sollicite.

 

         Mille tendres respects.