En direct par VOLTAIRE - Partie 1

Publié par Love Voltaire

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        Sur la place St-Georges à Toulouse, le 10 Mars 1762, monte à l’échafaud un homme de 64 ans. Le supplice de la roue l’y attend. Il le subit sans jamais répondre autre chose à ceux qui l’adjurent d’avouer : « Je meurs innocent ».

  

           Dans sa demeure, Voltaire écoute le récit de cette exécution ; il est troublé. Pour y voir plus clair, il veut reprendre les faits, tous les faits…

En moins de deux semaines, malgré les moyens de communication de l’époque, il réalise qu’il s’agit d’une décision de justice ignoble.

 

           Dès lors, il n’a de cesse d’alerter, d’inonder de lettres les grands de la Cour  (le Ministre Choiseul, Richelieu, Mme de Pompadour...). Il fait également écrire ses amis.

        Ainsi commence l’Affaire Calas


   L.V 

 

 

VOLTAIRE, un bloggeur avant l’heure...



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___________

 

 

 

Monsieur le Comte d’Argental

A Ferney, 27 Mars 1762        

 

         Vous me demanderez peut-être, mes divins anges, pourquoi je m’intéresse si fort à ce Calas, qu’on a roué ; c’est que je suis un homme, c’est que je vois tous les étrangers indignés, c’est que tous vos officiers suisses protestants disent qu’ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

 

         Je me suis trompé sur le nombre des juges, dans ma lettre à M. de La Marche (1). Ils étaient treize, cinq ont constamment déclaré Calas innocent. S’il avait eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes ? A quoi tiennent les plus horribles supplices ? Quoi ! Parce qu’il ne s’est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on aura fait rouer un père de famille ! On l’aura accusé d’avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfants crient qu’il était le meilleur des pères. Le témoignage de la conscience de cet infortuné ne prévaut-il pas sur l’illusion de huit juges, animés par une confrérie de pénitents blancs qui a soulevé les esprits de Toulouse contre un calviniste ? Ce pauvre homme criait sur la roue qu’il était innocent ; il pardonnait à ses juges, il pleurait son  fils auquel on prétendait qu’il avait donné la mort. Un dominicain, qui l’assistait d’office sur l’échafaud, dit qu’il voudrait mourir aussi saintement qu’il est mort. Il ne m’appartient pas de condamner le parlement de Toulouse ; mais enfin  il n’y a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu’à des juges prévenus. Plusieurs d’entre eux étaient pénitents blancs ; ils peuvent s’être trompés. N’est-ce pas de la justice du roi et de sa prudence de se faire au moins représenter les motifs de l’arrêt ? Cette seule démarche consolerait tous les protestants de l’Europe, et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux ? Ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à s’informer de cette horrible aventure qui déshonore la nature humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu’il soit innocent ? Il y a certainement, d’un côté ou d’un autre, un fanatisme horrible ; et il est utile d’approfondir la vérité.

 

          Mille tendres respects à mes anges.

 

1 - Dans cette lettre, qu’on ne nous a pas autorisé à reproduire, Voltaire dit que trois juges seulement se sont prononcés pour l’acquittement de Calas (G.A)

 

 

M. Damilaville

4 Avril 1762

 

         Mes chers frères, il est avéré que les juges toulousains ont roué le plus innocent des hommes. Presque tout le Languedoc en gémit avec horreur. Les nations étrangères, qui nous haïssent et qui nous battent, sont saisies d’indignation. Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthélémi, rien n’a tant déshonoré la nature humaine. Criez et qu’on crie.

 

         Voici un petit ouvrage (1) auquel je n’ai d’autre part que d’en avoir retranché une page de louanges injustes que l’on m’y donnait. Je serais très fâché qu’on crût que j’en aie eu la moindre connaissance ; mais je serais très aise qu’il parût, parce qu’il est d’un bout à l’autre, de la vérité la plus exacte, et que j’aime la vérité. Il faut qu’on la connaisse jusque dans les plus petites choses. Il n’y a qu’à donner cette brochure à imprimer à Grangé ou à Duchesne. […]

 

1- Pièces originales concernant la mort des  sieurs  Calas (G.A)

 

 

Mademoiselle  ***

Aux Délices, le 15 Avril

 

         Il est vrai, mademoiselle, que, dans une réponse que j’ai faite à M. de Chazelles (1), je lui ai demandé des éclaircissements sur l’aventure horrible de Calas, dont le fils a excité ma douleur autant que ma curiosité. J’ai rendu compte à M. de Chazelles des sentiments et des clameurs de tous les étrangers dont je suis environné ; mais je ne peux lui avoir parlé de mon opinion sur cette affaire cruelle, puisque je n’en ai aucune. Je ne connais que les factums faits en faveur des Calas, et ce n’est pas assez pour oser prendre parti.

 

         J’ai voulu m’instruire en qualité d’historien. Un évènement aussi épouvantable que celui d’une famille entière accusée d’un parricide commis par esprit de religion ; un père expirant sur la roue pour avoir étranglé de ses mains son propre fils, sur le simple soupçon que ce fils voulait quitter les opinions de Jean Calvin ; un frère violemment chargé d’avoir aidé à étrangler son frère ; la mère accusée ; un jeune avocat soupçonné d’avoir servi du bourreau dans cette exécution inouïe ; cet évènement, dis-je, appartient essentiellement à l’histoire de l’esprit humain, et au vaste tableau de nos fureurs et de nos faiblesses, dont j’ai déjà donné une esquisse.

 

         Je demandais donc à M. de Chazelles des instructions ; mais je n’attendais pas qu’il dût montrer ma lettre. Quoi qu’il en soit, je persiste à souhaiter que le parlement de Toulouse daigne rendre public le procès de Calas, comme on a publié celui de Damiens. On se met au-dessus des usages dans des cas aussi extraordinaires. Ces deux procès intéressent le genre humain ; et si quelque chose peut arrêter chez les hommes la rage du fanatisme, c’est la publicité et la preuve du parricide et du sacrilège qui ont conduit Calas sur la roue, et qui laissent la famille entière en proie aux plus violents soupçons. Tel est mon sentiment.

 

1 – Procureur à Nimes, vieil ami de Voltaire

 

 

M. Damilaville

17 Avril.

 

         […] On est toujours indigné ici de l’absurde et abominable jugement de Toulouse. On ne s’en soucie guère à Paris, où l’on ne songe qu’à son plaisir, et où la Saint Bartélemi ferait à peine une sensation. Damiens, Calas, Malagrida, une guerre de sept années sans savoir pourquoi, des convulsions, des billets de confession, des jésuites, le discours et le réquisitoire de Joly de Fleury, la perte de nos colonies, de nos vaisseaux, de notre argents ; voilà donc notre siècle ! Ajoutez-y l’opéra-comique, et vous aurez le tableau complet.

 

         J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. RIBIENBOTTE.

 

 

M. le comte d’Argental

18 Avril.

 

         […] Parlons un peu de mon roué. Il s’en faut bien qu’on ait découvert l’auteur de l’assassinat attribué au père ; il s’en faut bien qu’on songe à réhabiliter la mémoire du supplicié. Tout le Languedoc est divisé en deux factions : l’un soutient que Calas père avait pendu lui-même un de ses fils, parce que ce fils devait abjurer le calvinisme ; l’autre crie que l’esprit de parti, et surtout celui des pénitents blancs, a fait expirer un homme innocent et vertueux sur la roue.

 

         Je crois vous avoir dit que Calas père était âgé de soixante et neuf ans (1), et que le fils qu’on prétend qu’il a pendu, nommé Marc-Antoine, garçon de vingt-huit ans, était haut de cinq pieds cinq pouces, le plus robuste et le plus adroit de la province ; j’ajoute que le père avait les jambes très affaiblies depuis deux ans, ce que je sais d’un de ses enfants. Il était possible à toute force que le fils pendît le père ; mais il n’était nullement possible que le père pendît le fils. Il faut qu’il ait été aidé par sa femme, par un de ses autres fils, par un jeune homme de dix-neuf ans qui soupait avec eux : encore auraient-ils eu bien de la peine à en venir à bout. Un jeune homme vigoureux ne se laisse pas pendre ainsi.

 

         Vous savez sans doute que la plupart des juges voulaient rouer toute la famille, supposant toujours que Marc-Antoine Calas n’avait été étranglé et pendu de leurs mains que pour prévenir l’abjuration du calvinisme qu’il devait faire le lendemain. Or j’ai des preuves certaines que ce malheureux n’avait nulle envie de se faire catholique. Enfin les juges prévenus ayant ordonné l’enterrement de Marc-Antoine dans une église, les pénitents blancs lui ayant fait un service solennel, et l’ayant invoqué comme un martyr, n’ont point voulu se détacher de leur opinion. Ils ont condamné d’abord le père seul à mourir sur la roue, se flattant qu’en mourant, il accuserait sa famille. Le condamné est mort en appelant à Dieu, et les juges ont été confondus. Voilà en deux pages la substance de quatre factums. Ajoutez à cette aventure abominable la persuasion où ces juges (au moins quelques-uns) sont encore que l’on avait résolu, dans une assemblée de réformés de faire étrangler sans miséricorde celui de leurs frères qui voudrait abjurer, et que ce jeune homme de dix-neuf ans, nommé Lavaysse, qui avait soupé avec les accusés, était le bourreau nommé par les protestants. Vous remarquerez que ce Lavaysse est le fils d’un avocat soupçonné, il est vrai, d’être calviniste, mais de mœurs douces et irréprochables.

 

         Lorsque nous avons joué Tancrède, il y a eu un terrible battement de mains, accompagné de cris et de hurlements, à ces vers :

 

         O juges malheureux, qui dans vos faibles mains, etc.

Act. IV, sc.VI.

 

         Mais voilà toute la réparation qu’on a faite à la mémoire du plus malheureux des pères. Je ne connais point, après la Saint-Barthélemi, et les autres excès du fanatisme commis par tout un peuple, une aventure particulière plus effrayante.

 

         Voilà bien écrire pour un homme qui a la fièvre.

 

1 - Il avait soixante-quatre ans.(G.A.)

 

 

M. le comte d’Argental

Aux Délices, 15 Mai(1).

 

         […] M. le maréchal de Richelieu m’a écrit une grande lettre sur les Calas, mais il n’est pas plus au fait que moi. Le parlement de Toulouse, qui voit qu’il a fait un horrible pas de clerc, empêche que la vérité ne soit connue. Il a toujours été dans l’idée que toute la famille de Calas, assistée de ses amis, avait pendu le jeune Calas, pour empêcher qu’il ne se fît catholique. Dans cette idée, il a fait rouer le père par provision, espérant que ce bon homme, âge de soixante-neuf ans, avouerait le tout sur la roue. Le bon homme, au lieu d’avouer, a pris Dieu à témoin de son innocence. Les juges, qui l’avaient fait rouer sur de simples conjectures, manquant absolument de preuves juridiques, mais persistant toujours dans leur opinion, ont condamné au bannissement un des fils de Calas soupçonné d’avoir aidé à étrangler son frère ; ils l’ont fait conduire la corde au cou, par le bourreau, à une porte de la ville, et l’ont fait ensuite rentrer par un autre, l’ont enfermé dans un couvent, et l’ont obligé de changer de religion.

 

         Tout cela est si illégal, et l’esprit de parti se fait tellement sentir dans cette horrible aventure, les étrangers en sont si scandalisés, qu’il est inconcevable que M. le chancelier ne se fasse pas représenter cet étrange arrêt. Si jamais la vérité a dû être éclaircie, c’est, ce me semble, dans une telle occasion.

 

1 - On trouve dans le Dictionnaire phylosophique, page 97, une lettre à Damilaville du 7 mai 1762 que nous ne reproduisons pas ici. (G.A)

 

 

M. le cardinal de Bernis

Aux Délices, 15 Mai.

 

         J’étais à la mort, monseigneur, quand votre éminence eut la bonté de me donner part de la perte cruelle que vous avez faite (1)  Je reprends toute ma sensibilité  pour vous et pour tout ce qui vous touche,  en revenant un peu à la vie. Je vois quelle a dû être votre affliction ; je la partage ; je voudrais avoir la force de me transporter auprès de vous pour chercher à vous consoler.

 

         Tronchin et la nature m’ont guéri d’une inflammation de poitrine et d’une fièvre continue ; mais je suis toujours dans la plus grande faiblesse.

 

         J’ai la passion de vous voir avant ma mort ; faudra-t-il que ce soit une passion malheureuse ? Je vous avais supplié de vouloir bien vous faire informer de l’horrible aventure des Calas : M. le Maréchal de Richelieu n’a pu avoir aucun éclaircissement satisfaisant sur cette affaire. Il est bien étrange qu’on s’efforce de cacher une chose qu’on devrait s’efforcer de rendre publique  Je prends intérêt à cette catastrophe, parce que je vois souvent les enfants de ce malheureux  Calas qu’on a fait expirer sur la roue. Si vous pouviez, sans vous compromettre, vous informer de la vérité, ma curiosité et mon humanité vous auraient une bien grande obligation. Votre éminence pourrait me faire parvenir le mémoire qu’on lui aurait envoyé de Toulouse, et assurément je ne dirais pas qu’il m’est venu par vous.

 

         Toutes les lettres que j’ai du Languedoc sur cette affaire se contredisent ; c’est un chaos qu’il est impossible de débrouiller. […]

 

1 - de la comtesse de Narbonne-Pelet, sa nièce (Beuchot)

 

 

Mme de Florian (1)

Aux Délices, 20 Mai.

 

         Je suis encore assez mal, mais tous mes maux sont adoucis par l’idée que M. et madame de Florian sont heureux. Je les félicite de vivre ensemble, et surtout de vivre à la campagne dans un temps aussi malheureux, où les plaisirs sont aussi dérangés que les affaires.

 

         Je ne sais si M. de Florian a entendu parler de l’horrible aventure de la famille des Calas en Languedoc. Il s’agit de savoir si un père et une mère ont pendu leur fils par tendresse pour la secte de Calvin, et si un frère a aidé à pendre son frère ; ou si les juges ont faire expirer sur la roue un père innocent par amitié pour la religion romaine. L’un ou l’autre cas est digne des siècles les plus barbares, et n’est pas indigne du siècle des Malagrida, des Damiens, et des billets de confession. Heureux les philosophes qui passent leur vie loin des fous et des fanatiques !

 

1 - Précédemment madame de Fontaine (G.A)

 

 

M. le comte d’Argental

5 Juin.

 

         J’apprends dans l’instant qu’on vient d’enfermer dans des couvents séparés la veuve Calas et ses deux filles. La famille entière des Calas serait-elle coupable, comme on l’assure, d’un parricide horrible ? M. de Saint-Florentin est entièrement au fait ; je vous demande à genoux de vous en informer. Parlez-en à M. le comte de Choiseul : il est très aisé de savoir de M. de Saint-Florentin la vérité ; et, à mon avis, cette vérité importe au genre humain. La poste part ; je vous adore.

 

 

M. le comte d’Argental

7 Juin.

 

         […] M. le comte de Choiseul ne sera-t-il point curieux de savoir de M. de Saint-Florentin la vérité touchant l’horrible aventure des Calas, supposé que M. de Saint-Florentin en sois instruit ? Peut-être ne sait-il autre chose sinon qu’il a signé des lettres de cachet.

 

         On croit à Paris que c’est une bagatelle de rouer un père de famille, et de tenir tous les enfants dans les prions d’un couvent, sans forme de procès ; on ne sait pas quel effet cela produit dans l’Europe. […]

 

 

M. le comte d’Argental

11 Juin.

 

         Mes divins anges, je me jette réellement à vos pieds et à ceux de M. le comte de Choiseul. La veuve Calas est à Paris, dans le dessein de demander justice ; l’oserait-elle si son mari eût été coupable ? Elle est de l’ancienne maison de Montesquieu, par sa mère (ces Montesquieu sont de Languedoc) ; elle a des sentiments dignes de sa naissance, et au-dessus de son horrible malheur. Elle a vu son fils renoncer à la vie, et se pendre de désespoir ; son mari, accusé d’avoir étranglé son fils, condamné à la roue, et attestant Dieu de son innocence en expirant ; un second fils, accusé d’être complice d’un parricide, banni, conduit à une porte de la ville, et reconduit par une autre porte dans un couvent ; ses deux filles enlevées ; elle-même enfin interrogée sur la sellette, accusée d’avoir tué son fils, élargie, déclarée innocente, et cependant privée de sa dot.

 

          Les gens les plus instruits me jurent que la famille est aussi innocente qu’infortunée. Enfin, si malgré toutes les preuves que j’ai, malgré les serments qu’on m’a faits, cette femme avait quelque chose à se reprocher, qu’on la punisse ; mais si c’est, comme je le crois, la plus vertueuse et la plus malheureuse femme du monde, au nom du genre humain, protégez-là. Que M. le comte de Choiseul daigne l’écouter ! Je lui fais tenir un petit papier qui sera son passe-port pour être admise chez vous ; ce papier contient ces mots : « La personne en question vient se présenter chez M. d’Argental, conseiller d’honneur du parlement, envoyé de Parme, rue de la Sourdière. »

 

          Mes anges, cette bonne œuvre est digne de votre cœur.

 

 

à M. Elie de Beaumont. (1)

11 Juin.

 

         Je vous adresse,  monsieur, la plus infortunée de toutes les femmes (1), qui demande la chose du monde la plus juste. Mandez-moi, je vous prie, sur-le-champ, quelles mesures on peut prendre ; je me chargerai de la reconnaissance : je suis trop heureux de l’exercer envers un talent aussi beau qu’est le vôtre.

 

         Ce procès, d’ailleurs si étrange et si capital, peut vous faire un honneur infini ; et l’honneur, dans votre noble profession, amène tôt ou tard la fortune. Cette affaire, à laquelle je prends le plus vif intérêt, est si extraordinaire, qu’il faudra aussi des moyens extraordinaires. Soyez sûr que le parlement de Toulouse ne donnera point des armes contre lui ; il a défendu que l’on communiquât les pièces à personne, et même l’extrait de l’arrêt. Il n’y a qu’une grande protection : le cri du public, ému et attendri, devrait l’obtenir. Il est de l’intérêt de l’Etat qu’on découvre de quel côté est le plus horrible fanatisme. Je ne doute pas que cette entreprise ne vous paraisse très importante ; je vous supplie d’en parler aux magistrats et aux jurisconsultes de votre connaissance, et de faire en sorte qu’on parle à M. le chancelier. Tâchons d’exciter sa compassion et sa justice, après quoi vous aurez la gloire d’avoir été le vengeur de l’innocence, et d’avoir appris aux juges à ne se pas jouer impunément du sang des hommes. Les cruels ! Ils ont oublié qu’ils étaient homme. Ah, les barbares !

 

         Monsieur, j’ai l’honneur d’être avec tous les sentiments que je vous dois, etc.

 

1 - Avocat au Conseil

2 - La veuve Calas (G.A)

 

 

M. le Marquis d’Argence de Dirac

Aux Délices, 11 Juin.

 

         […] Voici une petite lettre assez curieuse (1) qui ne grossira pas trop le paquet, et qui pourra vous amuser. Il y a une affaire horrible à Toulouse produite par le plus affreux fanatisme. Vous en entendrez bientôt parler, si vous ne la savez déjà.

 

         Adieu, monsieur, conservez-moi vos bontés, dont je sens tout le prix.

 

1 - La Réponse au sieur Fez du 17 Mai. (G.A)

 

 

M. Damilaville

15 Juin.

 

         Mon cher frère a probablement reçu une requête que la pauvre infortunée Calas doit présenter au roi, après l’avoir fait apostiller et après avoir fait éclaircir et constater les faits. Elle renverra probablement cette requête à M. Damilaville pour nous être remise et pour lui donner la dernière forme ; après quoi, nous la renverrons une seconde fois. Mon cher frère est tout fait pour entrer dans cette bonne œuvre. Il sait sans doute que cette dame n’est point à Paris sous le nom malheureux qu’elle porte. […]

 

 

M. le comte d’Argental

21 Juin.

 

         Mes divins anges, je suis persuadé plus que jamais de l’innocence des Calas, et de la cruelle bonne foi du parlement de Toulouse, qui a rendu le jugement le plus inique, sur les indices les plus trompeurs. Il y a quelques mois que le conseil cassé un arrêt de ce même parlement qui condamnait des créanciers légitimes à faire réparation à des banqueroutes frauduleux. L’affaire présente est d’une tout autre conséquence ; elle intéresse des nations entières, et elle fait frémir d’horreur. On cherche toutes les protections possibles auprès de M. le compte de Saint-Florentin ; on a imaginé que La Popelinière pourrait faire présenter à ce ministre la veuve Calas par André ou La Guerche.

 

         Probablement La Popelinière m’écrira une lettre qu’il adressera chez vous ; je vous supplie de l’ouvrir. La veuve Calas qui doit venir vous demander votre protection, lira cette lettre de La Popelinière, et se conduira en conséquence.

 

         Daignez, mes anges, mettre toute votre humanité, toute votre vertu, toutes vos bontés, à faire connaître la vérité dans une affaire aussi essentielle. La poste va partir ;  je n’ai ni le temps ni la force de vous parler d’autre chose que de l’innocence opprimée qui trouvera des protecteurs tels que vous.

 

         Mille tendres respects.

 

 

M. le Comte d’Argental

25 Juin.

 

         […] J’ai accablé mes anges d’importunités et de mémoires pour des Suisses ; je leur en demande bien pardon. Mais je les conjure plus que jamais de protéger de toutes leurs ailes la veuve du roué et la mère du pendu. Comptez que ces gens-là sont innocents comme vous et moi : je ne doute pas que la veuve infortunée  ne soit venue vous implorer ! Ah ! Quel plaisir pour des âmes comme les vôtres, quand vous aurez retiré de l’abîme une famille entière ! Il ne vous en coûtera que de parler : vous serez comme les enchanteurs qui faisaient fuir les démons avec quatre mots.

 

 

M. Lavaysse Père

4 Juillet.

 

         Les personnes qui protègent à Paris la famille Calas sont très étonnées que le Sieur Gobert-Lavaysse ne fasse pas cause commune avec elles. Non seulement. Non seulement  il a son honneur à soutenir, ses fers à venger, le rapporteur, qui conclut au bannissement, à confondre ; mais il doit la vérité au public, et son secours à l’innocence. Le père se couvrirait d’une gloire immortelle, s’il quittait une ville superstitieuse et un tribunal ignorant et barbare.

 

         Un avocat savant et estimé est certainement au-dessus de ceux qui ont acheté pour un peu d’argent le droit d’être injustes; un tel avocat serait un excellent conseiller ; mais où est le conseiller qui serait un bon avocat ?

 

         M. Lavaysse peut-être sûr que s’il perd quelque chose à son déplacement, il le retrouvera au décuple. On répand que plusieurs princes d’Allemagne, plusieurs personnes de France, d’Angleterre et de Hollande, vont faire un fonds très considérable. Voilà de ces occasions où il serait beau de prendre un parti ferme. M. Lavaysse, en élevant la voix, ; n’a rien à craindre ; il fait rougir le parlement de Toulouse en quittant cette ville pour Paris ; et s’il veut aller ailleurs, il sera partout respecté.

 

         Quoi qu’il arrive, son fils se rendrait très suspect dans l’esprit des protecteurs des Calas, et ferait très grand tort à la cause, s’il ne faisait pas son devoir, tandis que tant de personnes indifférentes font au-delà de leur devoir.

 

         Je prie la personne qui peut faire rendre cette lettre à M. Lavaysse père de l’envoyer promptement par une voie sûre.

 

 

M. le comte d’Argental

Aux Délices, 5 Juillet.

 

         Mes divins anges, cette malheureuse veuve a donc eu la consolation de paraître en votre présence ; vous avez bien voulu l’assurer de votre protection. Vous avez lu sans doute les Pièces Originales que je vous ai envoyées par M. de Courteilles ; comment peut-on tenir contre les faits avérés que ces pièces contiennent ? Et que demandons-nous ? Rien autre chose sinon que la justice ne soit pas muette comme elle est aveugle, qu’elle parte, qu’elle dise pourquoi elle a condamné Calas. Quelle horreur qu’un jugement secret, une condamnation sans motifs ! Y a-t-il une plus exécrable tyrannie que celle de verser le sang à son gré, sans  en rendre la moindre raison ? Ce n’est pas l’usage, disent les juges. Eh ! Monstres ! Il faut que cela devienne l’usage : vous devez compte aux hommes du sang des hommes. Le chancelier serait-il assez….. pour ne pas faire venir la procédure ?

 

         Pour moi, je persiste à ne vouloir autre chose que la production publique de cette procédure. On imagine qu’il faut préalablement que cette pauvre femme fasse venir des pièces de Toulouse. Où les trouvera-t-elle ! Qui lui ouvrira l’antre du greffe ? Où la renvoie—on, si elle est réduite à faire elle-même ce que le chancelier ou le conseil seul peut faire ? Je ne conçois pas l’idée de ceux qui conseillent cette pauvre infortunée. D’ailleurs ce n’est pas elle seulement qui m’intéresse, c’est le public, c’est l’humanité. Il importe à tout le monde qu’on motive de tels arrêts. Le parlement de Toulouse doit sentir qu’on le regardera comme coupable tant qu’il ne daignera pas montrer que les Calas le sont ; il peut s’assurer qu’il sera l’exécration d’une grande partie de l’Europe.

 

         Cette tragédie me fait oublier toutes les autres, jusqu’aux miennes. Puisse celle qu’on joue en Allemagne finir bientôt !

 

         Mes charmants anges, je remercie encore une fois votre belle âme de votre belle action.

 

 

M. le comte d’Argental

Aux Délices, 7 Juillet.

 

         Mes divins anges, nous ne demandons autre chose au conseil sinon que, sur le simple exposé des jugements contradictoires du parlement de Toulouse, et sur l’impossibilité physique qu’un vieillard faible, de soixante-huit ans, ait pendu un jeune homme de vingt huit ans, le plus robuste de la province, sans le secours de personne, on se fasse représenter la procédure.

 

         A cet effet, un des fils de Calas, qui est chez moi, envoie sa requête à M. Mariette, avocat au conseil, lequel la rédigera ; et nous espérons qu’elle sera signée de la mère.

 

         Nous craignons que le parti fanatique qui accable famille infortunée à Toulouse, et qui a eu le crédit de faire enfermer les deux filles dans un couvent, n’ait encore celui de faire enfermer la mère, pour lui fermer toutes les avenues au conseil du roi.

 

         Mais le fils, qui est en sûreté, remplira l’Europe de ses cris, et soulèvera le ciel et la terre contre cette iniquité horrible.

 

         Je répète qu’il est peu vraisemblable que la veuve Calas puisse tirer les pièces de l’antre du greffe de Toulouse, puisqu’il y a  des défenses sévères de les communiquer à personne.

 

         Cette seule défense prouve assez que les juges sentent leur faute.

 

         Si, par impossible, les juges ont eu des convictions que les accusés étaient coupables, s’ils n’ont puni que le père, et si, contre les lois, ils ont élargi les autres, en ce cas il est toujours très important de découvrir la vérité. Il y a d’un côté ou d’un autre le plus abominable fanatisme, et il faut le découvrir.

 

         J’implore M. de Courteilles, uniquement pour que la vérité soit connue ; la justice viendra ensuite.

 

         Tous les étrangers frémissent de cette aventure. Il est important pour l’honneur de la France que le jugement de Toulouse soit ou confirmé ou condamné.

        

         Je présente mon respect à M. et à Madame de Courteilles, à M. et madame d’Argental. Cette affaire est digne de toute leur bonté.