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Voltaire contre Pascal

Autour des "Lettres philosophiques" - Partie 2

 



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à Monsieur de Formont

A Monjeu, par Autun, ce 25 avril

 

Je passe la moitié de mes jours à souffrir, et l’autre à étudier ou à rimailler ; et il se trouve que la journée se passe sans que j’aie le temps d’écrire ma lettre. Vous serez peut-être étonné de la date de celle-ci. Moi, au fond de la Bourgogne ! Moi, qui n’aurais voulu quitter Paris que pour Rouen ; mais c’est que je me suis mêlé de marier M. de Richelieu, avec mademoiselle de Guise, et qu’il a fallu dans les règles être de la noce. J’ai donc fait quatre-vingt lieues pour voir un homme coucher avec une femme. C’était bien la peine d’aller si loin !

 

[…] Mais voici une autre besogne. On vend mes Lettres, que vous connaissez, sans qu’on m’en ait averti, sans qu’on m’ait donné le moindre signe de vie. On a l’insolence de mettre mon nom à la tête ; et, malgré mes prières réitérées de supprimer au moins ce qui regarde les Pensées de Pascal, on a joint cette Lettre aux autres. Les dévots me damnent ; mes ennemis crient, et on me fait craindre une lettre de cachet, lettre beaucoup plus dangereuse que les miennes. Je vous demande en grâce de me mandez ce que vous pourrez savoir. Jore est-il dans votre ville ? Est-il à Paris ? Pourrait-on, au moins, faire savoir mes intentions à ceux qui ont eut l’indiscrétion de débiter cet ouvrage sans mon consentement ? Pourrait-on, au moins, supprimer mon nom ? Adieu, mon sage et aimable ami. Je suis bien fou de me faire des affaires pour un livre.


à Monsieur l’abbé d’Olivet

A Monjeu, par Autun, ce 25 avril

 

Je compte toujours sur votre amitié, mon très cher abbé et mon maître, et je vous mets à l’épreuve. Ecrivez-moi si vous m’aimez, tout ce qu’on dit de ces Lettres anglaises qui paraissent depuis peu. C’est bien assurément malgré moi que l’on débite cet ouvrage. Il y a plus d’un an que je prenais les plus grandes et les plus inutiles précautions pour le supprimer. Il m’en a coûté 1.500 francs (1) pour espérer, pendant quelque mois, qu’il ne paraîtrait point. Mais enfin j’ai perdu mon argent, mes peines et mes espérances. Non seulement on m’a trahi, et l’on débite l’ouvrage, mais, grâce à la bonté qu’on a toujours de juger favorablement son prochain, j’apprends qu’on me soupçonne de faire vendre moi-même l’ouvrage. Je me flatte que vous me défendrez avec vos amis, ou, plutôt, que ceux qui ont l’honneur d’être vos amis, ne m’imputeront point de telles bassesses.

 

L’aventure de ces Lettres a rabattu ma joie, et votre souvenir me la rendra.

 

1 - Somme prêtée à Jore


à Monsieur de Maupertuis

A Monjeu, par Autun, ce 29 avril

 

Ce sont donc ces Lettres anglaises qui vont m’exiler ! En vérité, je crois qu’on sera un jour bien honteux de m’avoir persécuté pour un ouvrage que vous avez corrigé.

 

Je commence à soupçonner que ce sont les partisans des tourbillons et des idées innées qui me suscitent la persécution. Cartésiens, malebranchistes, jansénistes, tout se déchaîne contre moi ; mais j’espère en votre appui : il faut, s’il vous plaît, que vous deveniez chef de secte. Vous êtes l’apôtre de Locke et de Newton ; et un apôtre de votre trempe, avec une disciple comme madame du Châtelet, rendrait la vue aux aveugles. Je crains encore plus le garde des sceaux que les raisonneurs ; il ne prend point du tout cette affaire-ci en philosophe ; il se fâche en ministre, et, qui pis est, en ministre prévenu et trompé. On lui a fait entendre que c’est moi qui débite cette édition, tandis que je n’ai épargné, depuis un an, ni soins ni argent pour la supprimer. J’étais bien loin assurément de la vouloir donner au public, il me suffisait de votre approbation. Madame du Châtelet et vous, ne me valez-vous pas le public ? D’ailleurs, aurais-je eu, je vous prie, l’impertinence de mettre mon nom à la tête de l’ouvrage ? y aurais-je ajouté la Lettre sur Pascal, que j’avais fait supprimer même à Londres ?


à Monsieur le comte d’Argental

Avril

 

On dit qu’après avoir été mon patron, vous allez être mon juge (1) et qu’on dénonce à votre sénat ces Lettres anglaises, comme un mandement du cardinal de Bissy, ou de l’évêque de Laon. Messieurs tenant la cour du parlement, de grâce, souvenez-vous de ces vers :

 

Il est dans ce saint temple un Sénat vénérable,

Propice à l’innocence, au crime redoutable

Qui des lois de son prince et l’organe et l’appui,

Marche d’un pas égal entre son peuple et lui, etc

 

                                                                            Henr., ch IV.

 

Je me flatte qu’en ce cas les présidents Hénault et Roujault, les Berthier, se joindront à vous, et que vous donnerez un bel arrêt, par lequel il sera dit que Rabelais, Montaigne, l’auteur des Lettres persanes, Bayle, Locke, et moi chétif, seront réputés gens de biens, et mis hors de cour et de procès.

 

Je vais vous parler avec la confiance que je vous dois, et qu’on ne peut s’empêcher d’avoir pour un cœur comme le votre. Quand je donnai permission, il y a deux ans, à Thieriot d’imprimer ces maudites Lettres, je m’étais arrangé pour sortir de France, et aller jouir, dans un pays libre, du plus grand avantage que je connaisse, et du plus beau droit de l’humanité, qui est de ne dépendre que des lois, et non du caprice des hommes. J’étais très déterminé à cette idée ; l’amitié seule m’a fait entièrement changer de résolution, et m’a rendu ce pays-ci plus cher que je ne l’espérais. Vous êtes assurément à la tête des personnes que j’aime, et ce que vous avez bien voulu faire pour moi dans cette occasion, m’attache à vous bien davantage, et me fait souhaiter plus que jamais d’habiter le pays où vous êtes.

 

Vous savez tout ce que je dois à la généreuse amitié de madame du Châtelet qui avait laissé un domestique à Paris, pour m’apporter en poste les premières nouvelles. Vous eûtes la bonté de m’écrire ce que j’avais à craindre ; et c’est à vous et à elle que je dois la liberté dont je jouis. Tout ce qui me trouble à présent, c’est que ceux qui peuvent savoir la vivacité des démarches de madame du Châtelet, et qui n’ont pas un cœur aussi tendre et aussi vertueux que vous, ne rendent pas à l'extrême amitié et aux sentiments respectables dont elle m’honore toute la justice que sa conduite mérite. Cela me désespérerait, et c’est en ce cas surtout que j’attends de votre générosité que vous fermez la bouche à ceux qui pourraient devant vous calomnier une amitié si vraie et si peu commune.

 

Faites-moi la grâce, je vous en prie, de m’écrire où en sont les choses, si M. de Chauvelin s’adoucit, si M. Rouillé peut me servir auprès de lui, si M. l’abbé de Rothelin peut m’être utile. Je crois que je ne dois pas trop me remuer dans ces commencements, et que je dois attendre du temps l’adoucissement qu’il met à toutes les affaires ; mais aussi il est bon de ne pas m’endormir entièrement sur l’espérance que le temps seul me servira.

 

Je n’ai point suivi les conseils que vous me donniez de me rendre en diligence à Auxonne ; tout ce qui était à Monjeu m’a envoyé vite en Lorraine (2).

 

J’ai, de plus, une aversion mortelle pour la prison ; je suis malade ; un air enfermé m’aurait tué ; on m’aurait peut-être fourré dans un cachot. Ce qui m’a fait croire que les ordres étaient durs, c’est que la maréchaussée était en campagne.

 

Ne pourriez-vous point savoir si le garde des sceaux a toujours la rage de vouloir faire périr, à Auxonne, un homme qui a la fièvre et la dysenterie, et qui est dans un désert ? Qu’il m’y laisse, c’est tout ce que je lui demande, et qu’il ne m’envie pas l’air de la campagne. Adieu ; je serai toute ma vie pénétré de la plus tendre reconnaissance. Je vous serai attaché comme vous méritez qu’on vous aime.

 

1 - D’Argental était alors conseiller au Parlement

 

2 - Il n’était pas en Lorraine, mais en Champagne, au château de Cirey.


à Monsieur Moncrif

A Monjeu (1) par Autun, ce 6 mai

 

Je compte sur votre amitié, mon cher et aimable Moncrif. Voici une belle occasion pour vous. On me calomnie, on m’accable, on me déchire. Jamais vous n’aurez plus de mérite à me défendre. Les dévots me damnent ; les sots me critiquent ; les politiques me parlent de lettres de cachet ; le tout pour avoir dit des vérités fort innocentes. Le juste est toujours persécuté, mon cher ami ; mais ces épreuves servent à faire valoir le zèle des vrais élus. Vous êtes de ces élus ; votre royaume, qui mieux-est, est de ce monde, et vous avez le don de plaire dans la société comme sur le Parnasse. Mettez en usage ce talent que vous avez de persuader, pour réfuter les lâches calomnies dont on m’affuble. On, ose dire que c’est moi-même  qui fait débiter ces Lettres anglaises, dans le temps qu’on sait que je n’épargne, depuis un an, ni soins ni argent pour les supprimer. Je pardonne à ces vils insectes, à ces misérables prétendus beaux esprits, qui déchirent tout haut des ouvrages qu’ils approuvent tout bas, et qui font semblant de mépriser ce qu’ils envient ; mais je ne puis pardonner à ces calomniateurs de profession, qui attaquent la personne encore plus cruellement que les ouvrages, et qui vont de maison en maison semer les rumeurs les plus calomnieuses. C’est contre le bourdonnement de ces frelons que je vous demande votre secours, ma gentille abeille du Parnasse.?…

 

1 - Caché à Cirey, Voltaire donne ici une fausse adresse.


à Monsieur Berger

Ce 8 mai

 

On me mande ici que ces Lettres anglaises faisaient beaucoup plus de bruit qu’elles ne méritent ; que la plupart des ignorants qui parlent haut dans les cafés, devant des gens plus ignorants qu’eux, disaient que j’avais tort sur Newton dont ils ne connaissaient que le nom ; que les jansénistes m’appelaient moliniste ; que les dévots disaient que je suis un athée parce que je me suis moqué des quakers, et que les indignes ennemis qu’un peu de réputation m’a attirés, ne parlaient que de lettres de cachet pour se venger de ce que mon livre leur a peut-être fait trop de plaisir, et leur a appris quelque chose. Vous pouvez compter que mon seul embarras est de savoir pour qui de tous ces animaux raisonneurs j’ai le plus grand mépris ; mais je ne suis point embarrassé de vous dire que je suis beaucoup plus touché de votre amitié que de leurs criailleries. Je compte entretenir un commerce fort exact avec votre ami M. Sinetti, et être en France son correspondant, si pourtant je reste en France.

 

Mandez-moi, je vous prie, des nouvelles, et aimez un peu votre ami.


à Monsieur de Cideville

Ce 8 mai

 

Votre protégé Jore m’a perdu. Il n’y avait pas encore un mois qu’il m’avait juré que rien ne paraîtrait, qu’il ne ferait jamais rien que de mon consentement ; je lui avais prêté 1500 francs dans cette espérance ; cependant à peine suis-je à quatre-vingt lieues de Paris, que j’apprends qu’on débite publiquement une édition de cet ouvrage, avec mon nom à la tête, et avec la Lettre sur Pascal. J’écris à Paris, je fais chercher mon homme, point de nouvelles. Enfin il vient chez moi et parle à Demoulin, mais d’une façon à se faire croire coupable. Dans cet intervalle on me mande que si je ne veux pas être perdu, il faut remettre sur-le-champ l’édition à M. Rouillé. Que faire dans cette circonstance ? Irai-je être le délateur de quelqu’un ? Et puis-je remettre un dépôt que je n’ai pas ?

Je prends le parti d’écrire à Jore, le 2 mai, que je ne veux être ni son délateur, ni son complice ; que, s’il veut se sauver et moi aussi, il faut qu’il remette entre les mains de Demoulin ce qu’il pourra trouver d’exemplaire, et apaiser au plus vite le garde des sceaux par ce sacrifice. Cependant il part une lettre de cachet le 4 mai ; je suis bien obligé de me cacher et de fuir ; je tombe malade en chemin ; voilà mon état : voici le remède.

 

Ce remède est dans votre amitié. Vous pouvez engager la femme de Jore à sacrifier cinq cents exemplaires, ils ont assez gagné sur le reste, suppose que ce soient eux qui aient vendu l’édition. Ne pourriez-vous point alors écrire en droiture à M. Rouillé, lui dire qu’étant de vos amis depuis longtemps, je vous ai prié de faire chercher à Rouen l’édition de ces Lettres ; que vous avez engagé ceux qui s’en étaient chargés à la remettre, etc. ? Ou bien, voudriez-vous faire écrire le premier président (1) ? Il s’en ferait honneur, et il ferait voir son zèle pour l’inquisition littéraire qu’on établit. Soit que ce fût vous, soit que ce fût le premier président, je crois que cela me ferait grand bien, si le garde des sceaux pouvait savoir par ce canal et par une lettre écrite à M. Rouillé, que j’ai écrit à Rouen, le 2 mai, pour faire chercher l’édition, à quelque prix que ce pût être.

 

Je remets tout cela à votre prudence et à votre tendre amitié. Votre esprit et votre cœur sont faits pour ajouter au bonheur de ma vie quand je suis heureux, et pour être ma consolation, dans mes traverses.

 

A présent que je vais être tranquille dans une retraite ignorée de tout le monde, nous vous enverrons sûrement des Samson et des pièces fugitives en quantité. Laissez faire, vous ne manquerez de rien, vous aurez des vers.

 

1 - Pont carré


à Monsieur de Cideville

Ce 11 mai, en passant

 

Je n’ai que le temps de vous écrire, mon cher ami, de ne faire nul usage du billet de treize cent soixante-huit livres qu’on vous a envoyé sans ma participation. Il vaut beaucoup mieux que le fils (1) du vieux bonhomme fasse ce dont il était  convenu avec moi en cas qu’il voie que cette démarche puisse être utile. Peut-être en a-t-il déjà vendu ; et, en ce cas, il serait puni tout aussi sévèrement, et on lui répondrait comme Dieu aux Juifs : Sacrifia tua non volo. C’est à lui à voir s’il est coupable, et jusqu’à quel point il peut compter sur l’indulgence des gens à qui il a affaire. Il faut qu’il commence par m’instruire de ses démarches, afin que je sache, de mon côté, sur quoi  compter. Je ne veux ni ne dois rien faire aveuglément. Je commence à croire que l’édition avec mon nom à la tête est une édition de Hollande. En ce cas, votre protégé n’aurait rien à craindre, ni même rien à faire à présent qu’à se tenir tranquille. Je lui demande pardon de l’avoir soupçonné ; mais il fallait qu’il m’écrivît pour prendre des mesures.

 

1 - Jore, associé à son père, comme libraire du clergé.


à Monsieur de Cideville

Ce 20 mai

 

Par des lettres que je viens de recevoir, mon cher Cideville, on vient de m’assurer que c’est l’édition de votre protégé qui a paru, et qui a fait tout le malheur. Je n’en serai certain par moi-même que lorsque j’aurai vu les exemplaires que j’ai donné ordre qu’on m’envoyât incessamment. Il y a près d’un mois que je l’ai fait chercher dans Paris, et que je l’ai fait prier de m’écrire ce qu’il savait de cette affaire : point de nouvelles ; je ne sais où il est. Il y a apparence qu’il m’eût écrit s’il avait été innocent. Vous jugez bien que, dans incertitude, je ne puis rien faire. Acheter ce que vous savez est absolument inutile, et même très dangereux. Le mieux est de se tenir tranquille quelque temps. Je lui conseille d’aller voyage en Hollande. Je ne sais si je n’irai pas y faire un tour.

 

A l’égard de Jore, je ne vous en parlerai que quand j’aurai de ses nouvelles.


à Monsieur de Cideville

Mai

 

Eh bien ! Est-il possible que vous vous soyez laissé surprendre aux larmes et aux cris de ces gens-là . Ou ils vous trompent bien indignement, ou ils sont bien trompés eux-mêmes.

 

J’ai découvert enfin, à n’en pouvoir douter, que ce misérable à tout fait, et qu’il m’a trahi cruellement. Je m’en doutais bien à son silence. Le scélérat m’avait juré, en partant, que rien ne paraîtrait jamais. Il avait, depuis un mois, le supplément de la fin, il s'en est servi;  il a pris le temps de mon absence pour trahir les promesses qu’il m’avait faites, et les obligations qu’il m’avait. On m’a enfin envoyé la preuve incontestable de son crime. J’ai tout confronté ; sa perfidie n’est que trop réelle. Il triomphe ; il en vend deux mille cinq cents, à 6, à 8, à 10 livres pièces ; et moi, je suis proscrit. Lettre de cachet, dénonciation au Parlement, requête des curés, la crainte d’un jugement rigoureux ; voilà tout ce qu’il m’attire ; tandis que, sur la foi de vos lettres, j’ai hasardé de me perdre pour le sauver et que j’ai tellement assuré son innocence aux ministres, que je me suis fait croire coupable.

 

Au nom de Dieu, parlez à ces gens-là, quand vous les verrez : dites-leur qu’ils avertissent leur fils de faire ce que je lui marquerai dans un billet, sans quoi il sera perdu. Il n’est pas juste, après tout, que je sois malheureux toute ma vie pour contenter l’avidité de ce misérable. Surtout qu’on vous remette jusqu’au moins chiffon d’écriture qu’on peut avoir de moi.

 

Les hommes sont bien méchants ! Quoi ! Dans le temps qu’il m’a mille obligations ! O hommes ! Vous êtes ou trompeurs , ou indignement superstitieux, ou calomniateurs. Vous êtes des montres ; mais il y a des Cideville, il y a des Emilie ; cela fait qu’on tient à l’humanité, et qu’on pardonne au genre humain. L’amitié que j’ai éprouvée dans cette occasion passe tout l’excès des persécutions qu’on peut me faire essuyer. La balance n’est pas égale, et je suis trop heureux.


à Monsieur le comte d’Argental

Mai

 

Encore une importunité, encore une lettre. Avouez que je suis un persécuteur encore plus qu’un persécuté. La lettre de cachet m’en fait écrire mille.

 

Je vous supplie de faire rendre cette lettre à madame la duchesse d’Aiguillon. Je vous l’envoie ouverte ; ayez la bonté d’y voir ma justification, et de la cacheter. Mille pardons. Vraiment, puisqu’on crie tant sur ces fichues Lettres, je me repens bien de n’en avoir pas dit davantage Où en sommes-nous, je vous prie ? De grâce, un petit mot touchant cet excommunié. Mon livre sera-t-il brûlé, ou moi ? Veut-on que je me rétracte, comme saint Augustin ? Veut-on que j’aille au diable ?


à Madame la duchesse d’Aiguillon

Mai

 

Il est très certain, de plus, que l’édition est faite malgré moi, qu’on y a ajouté beaucoup de choses, et que j’ai fait humainement ce que j’ai pu pour en découvrir l’auteur.

 

Permettez-moi, madame, de vous renouveler ma reconnaissance et mes prières. La grâce que je demande au ministre, c’est qu’il ne me prive pas de l’honneur de vous voir ; c’est une grâce pour laquelle on ne saurait trop importuner.

 

J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect, Voltaire.

 

M’est-il permis de saluer M. le duc d’Aiguillon, de lui présenter mon respect, de le remercier, et de l’exhorter à lire les Lettres philosophiques sans scandale ? Elles sont imprimées à faire peur, et remplies de fautes absurdes ; c’est là ce qui me désespère


à Madame la marquise du Deffand

A Bâle, le 23 Mai

 

N’admirez-vous pas, madame, tous les beaux discours qu’on tient à l’égard de ces scandaleuses Lettres ? Madame la duchesse du Maine est-elle bien fâchée que j’aie mis Newton au-dessus de Descartes ? Et comment madame la duchesse de Villars, qui aime tant les idées innées, trouvera-t-elle la hardiesse que j’ai eue de traiter ses idées innées de chimères ? Mais, si vous voulez vous réjouir, parlez un peu de mon brûlable livre à quelques jansénistes. Si j’avais écrit qu’il n’y a point de Dieu, ces messieurs auraient beaucoup espéré de ma conversion ; mais, depuis que j’ai dit que Pascal s’était trompé quelquefois ; que fatal laurier, bel astre, merveille de nos jours, ne sont pas des beautés poétiques, comme Pascal l’a cru ; qu’il n’est pas absolument démontré qu’il faut croire la religion, parce qu’elle est obscure ; qu’il ne faut point jouer l’existence de Dieu à croix ou pile ; enfin, depuis que j’ai dit ces absurdités impies, il n’y a point d’honnêtes jansénistes qui ne voulût me brûler dans ce monde-ci et dans l’autre.

 

De vous dire, madame, qui sont les plus fous des jansénistes, des molinistes, ou des anglicans, des quakers, cela est bien difficile ; mais il est certain que je suis beaucoup plus fou qu’eux de leur avoir dit des vérités qui ne leur feront nul bien, et qui me feront grand tort. J’étais à Londres quand j’écrivis tout cela ; et les Anglais qui voyaient mon manuscrit me trouvaient bien modéré. Je comptais sortir de France pour jamais, quand je donnai la malheureuse permission, il y a deux ans, à Thieriot d’imprimer ces bagatelles. J’ai bien changé d’avis depuis de temps-là ; et malheureusement ces Lettres paraissent en France lorsque j’ai le plus envie d’y rester.

 

Si je ne reviens point, madame, soyez sure que vous serez à la tête des personnes que je regretterai. Si vous voyez M. le Président Hénault, dites-lui bien, je vous prie, qu’il parle, et souvent, à monsieur Rouillé. Quand il ne serait point à portée de me rendre service, votre suffrage et le mien me suffiraient contre la fureur des dévots et contre les lettres de cachet.

 

à Monsieur de Cideville

Le 1er juin

 

La dernière lettre que je vous écrivis, mon cher ami, sur le compte de Jore, était fondée sur ceci :

 

Lorsqu’il me tomba entre les mains, il y a quelques années, des feuilles et des épreuves de cette édition supprimée dont il a été soupçonné, il y avait des fautes considérables dont je me souviens, et j’ai retrouvé ces mêmes fautes dans les exemplaires qu’on a débités à Paris.

 

Y-a-t-il une apparence plus forte, et n’étais-je pas bien en droit de le soupçonner ? Cependant, j’apprends qu’on ne le croie pas coupable, et qu’il est en liberté. J’apprends, en même temps, qu’il a eu avec moi un procédé bien contraire au mien. Dans le temps qu’il était en prison, je ne cessais d’écrire aux magistrats et aux ministres pour les assurer de son innocence ; et lui, au contraire, a dit au lieutenant de police que c’était moi-même qui avait fait cette édition qu’on a débitée. Sur sa déposition, on a été tout renverser dans ma maison à Paris ; on a saisi une petite armoire où étaient mes papiers et toute ma fortune ; on l’a portée chez le lieutenant de police ; elle s’est ouverte en chemin, et tout a été au pillage.

 

Je pardonne à Jore de tout mon cœur tout ce qu’il a pu dire, et ce qui m’a attiré cette cruelle visite. Je crois qu’étant bien persuadé, comme il l’était, que je n’avais nulle part à cette édition, il a prévu que la visite qu’on ferait chez moi ne servirait qu’à ma justification ; et c’est ce qui est arrivé.

 

Pour lui, s’il est vrai qu’il soit associé avec quelque personne des pays étrangers, et qu’ils aient en effet une édition de ce livre, laquelle n’ait point encore paru, je l’en félicite de tout mon cœur, car il est sûr que son édition sera la meilleure et que, tôt ou tard, il trouvera bien le moyen de s’en défaire avec avantage.

 

On vient de saisir à Paris une presse à laquelle on travaillait à réimprimer cet ouvrage ; cette presse était chez un particulier. Le libraire qui devait débiter cette édition nouvelle est connu (1), et, je crois, arrêté. Cette découverte fera deux biens : elle servira, en premier lieu, à justifier Jore, et pourra même faire découvrir l’imprimeur de l’édition débitée dans Paris ; en second lieu, elle intimidera les autres libraires, qui n’oseront pas de charger d’imprimer le livre : et, alors, s’il arrivait que Jore eût des exemplaires des pays étrangers ou autrement, il y gagnerait considérablement ; ainsi de façon ou d’autre ; il ne peut se plaindre ; car, s’il a une édition, il l’a débitera ; s’il n’en a point, il ne perd rien.

 

J’ai assuré qu’il n’en a point, et je l’assure encore tous les jours. C’est un principe dont il ne faut plus s’écarter. Dans les commencements de l’orage, je lui écrivis des choses assez ambiguës : s’il m’avait fait un mot de réponse, il m’aurait rassuré, au lieu qu’il m’a laissé toujours dans l’inquiétude ; et j’ai été incertain de ce qu’il ferait et de ce que je devais faire. Sa grande faute est de ne m’avoir point écrit. Que lui coûtait-il de dire : « Je n’ai jamais vu ni connu cette édition » et c’est ainsi que je parlerai toujours ?

 

Heureusement il a tenu aux magistrats ce discours, dont il aurait d’abord dû m’instruire. Il n’y a donc plus à s’en dédire. Il n’a jamais eu la moindre part à aucune édition de ce livre : c’est ce que je crois, et ce que je soutiens fermement ; mais cependant le ministère prétend qu’il faut que je lui remette cette prétendue édition, que j’avais, dit-on, fait faire par Jore. A cela je n’ai autre chose à répondre, sinon que je ne peux changer de langage, que je ne connais pas cette édition plus que Jore, que je l’ai toujours dit et le dirai toujours.

 

Il est bien vrai qu’il y a eu, pendant plus d’un an, des exemplaires imprimés des Lettres philosophiques, entre les mains de quelques particuliers de Paris ; mais ces exemplaires étaient d’une édition faite en Angleterre, de laquelle je ne suis pas le maître.

 

Je ne peux pas, pour contenter le ministère, trouver une édition qui n’existe point, et je peux encore moins me déshonorer, en trouvant une édition que j’ai toujours assuré que je ne connaissais pas. Le résultat de tout ceci est qu’il est absolument nécessaire que Jore m’instruise de tout ce qui s’est passé ; que, de mon côté, je demeure convaincu qu’il n’a jamais pensé à faire une édition ; que, du sien, il demeure tranquille ; mais, surtout, que je sache ce qu’il a dit à M. Hérault, afin que je m’y conforme, en cas de besoin.

 

J’apprends, dans le moment, que mes affaires vont très bien ; que la découverte de cet imprimeur, qui faisait une nouvelle édition, a beaucoup servi à ma justification ; que tous les incrédules de la ville et de la cour se sont déchaînés contre les dévots.

 

Sape, premente deo, fert deux alter, opem.

                             Ovin. I, Trust I, Clef. II.

 

Ecrivez-moi hardiment sous le couvert de l’abbé Moussinot, cloître Saint-Merry, à Paris. Mille compliments à nos amis.

 

1 - C’était René Josse, cousin de J. Fr. Josse.


à Monsieur de Formont

Ce 5 juin

 

J’ai reçu votre lettre, mon cher ami. Je ne vous parlerai pas, cette fois-ci, de philosophie, je ne vous dirai pas combien je me repens de n’avoir pas montré plus au long tous les faux raisonnements et les suppositions plus fausses encore dont les pensées de Pascal sont remplies. Je veux vous entretenir de ma situation présente, au sujet de cette malheureuse édition qu’on m’a si indignement imputée.

 

Demoulin m’est venu trouver dans ma retraite, et m’a confirmé qu’il croyait l’homme que vous savez, coupable de cette trahison. Il n’a jamais osé vous écrire, me disait-il, et il l’aurait fait, s’il n’avait craint de donner quelques armes contre lui. Par tous les discours qu’il m’a tenus, ajouta-t-il, je suis certain qu’il a fait de cette édition dont il aura tiré peu d’exemplaire, et qui, n’étant pas tout à fait conforme à l’autre, devait servir à sa justification , en cas de soupçon.

 

Il voulait, par là, se mettre à l’abri de vos justes plaintes et de la sévérité du ministère. Il ne vous écrit point ; il a même eu l’insolence de dire à M. Hérault que c’était chez vous qu’était cette édition qu’on débite dans Paris, et c’est sur cette infâme calomnie d’un scélérat d’imprimeur, ingrat, à toutes vos bontés, qu’on est venu visiter chez vous.

 

Voilà les discours que me tient Demoulin ; et, quand je songe que j’ai trouvé dans les exemplaires qu’on vend à Paris, les mêmes fautes qui s’étaient glissées dans les premières feuilles imprimées autrefois, et depuis supprimées, je suis bien tenté d’être de l’avis de Demoulin.

 

D’un autre côté, j’apprends qu’un nommé René Josse faisait encore une édition de ce livre, laquelle a été découverte. Ce René Josse a été dénoncé à Demoulin par François Josse son parent. Ce François Josse a bien l’air d’avoir fait lui-même, de concert avec son cousin René, l’édition qui a fait tant de vacarme. Il y a grande apparence que ce François Josse, qui a eu entre les mains un des trois exemplaires que j’avais et qui me l’a fait relier, il y a deux mois et demi, en aura abusé, l’aura fait copier, et l’aura imprimé, avec René ; que, depuis la jalousie qu’il aura eue de la deuxième édition de René, l’aura porté à la dénoncer. Voilà ce que je conjecture, voilà ce que je prie de peser avec M. de Cideville. Vous pouvez, après cela, avoir la bonté d’en parler à Jore. S’il n’est pas coupable, il doit être charmé d’avoir cette ouverture pour se justifier. Mais, coupable ou non, il doit m’écrire ou me faire instruire des démarches qu’il a faites : et, s’il ne le fait pas, je suis dans la ferme résolution de le dénoncer au garde des sceaux, et je le perdrai assurément. Il est trop horrible d’être sa victime et sa dupe, et d’avoir soutenu et attesté son innocence, lorsqu’il en use avec tant d’indignité. C’est une des choses qui ont ajouté un poids plus insupportable à mon malheur. Je vous demande en grâce d’en conférer avec votre ami, et de me mander tous deux votre sentiment. J’attends vos réponses avec une extrême impatience, et je vous embrasse tendrement.


à Monsieur de Cideville

Ce 22 juin

 

Je reçois, mon cher et judicieux et très constant ami, trois lettres de vous à la fois, qui auraient dû me parvenir, il y a près de trois semaines. D’abord je vais vous mettre au fait de ma situation avec Jore.

 

Dès le 3 mai, je fus averti que le livre paraissait, et qu’il y avait une lettre de cachet. Mes amis de Paris me mandèrent qu’ils croyaient que j’apaiserais tout, si je livrais l’édition que le garde des sceaux supposait entre mes mains.

 

Je fis réponse que je n’avais point d’édition, et je me mis en retraite. Je fus extrêmement surpris que Jore ne m’eût point écrit pour m’instruire de ce qui se passait. Il devait bien s’attendre que la publication du livre et son silence le rendraient coupable dans mon esprit. Ne sachant s'il était libre ou à la Bastille, je lui écrivis ces propres paroles par Demoulin   "« ‘il est vrai que vous avez une édition de ce livre (ce que je ne crois pas), ou si vous en pouvez trouver une, portez la chez M. Rouillé, et je la paierai au prix qu’il taxera ».

 

C’était lui faire entendre que je ne l’accusais pas, et que je lui donnais un moyen de se sauver et de ne rien perdre, s’il était coupable. J’ai fait plus : quand je sus qu’il était à la Bastille, j’écrivis à M. Rouillé et à M. Hérault les lettres les plus fortes par lesquelles je leur attestais l’innocence du prisonnier. Je ne sais pas quels indignes mensonges ont employés les interrogateurs, mais je sais que l’interrogé m’a chargé contre toute raison, contre la vérité, contre son honneur, et contre son intérêt, en un mot, en vrai libraire. Vous en verrez la preuve dans la lettre ci-jointe, que je vous prie de brûler ; elle est d’un conseiller au parlement, intime ami de M. Hérault et de M. Rouillé.

 

Sur la déposition de ce misérable, M. Hérault  assura M. le cardinal de Fleury et M. le garde des sceaux que c’était moi-même qui étais l’auteur de l’édition débitée ; et M. le cardinal écrivit, le 28 mai, à un de mes amis, qui m’a renvoyé la lettre du cardinal ?

 

Cependant madame d’Aiguillon et plusieurs autres personnes avaient parlé vivement en ma faveur au garde des sceaux ; et ma liberté et la fin de mon affaire ne tenaient plus qu’à une lettre de désaveu que l’on exigeait de moi. Tout le monde m’en écrivit, mais toutes les lettres allèrent à un endroit où je n’étais pas. Je n’en reçus aucune dans la retraite où j’étais. Cette erreur fut causée par Demoulin, qui fait mes affaires, mais qui est un peu inattentif. Mon silence fit croire au garde des sceaux que je ne voulais pas plier ; et son opiniâtreté se fâchant contre la mienne, il a fait rendre ce bel arrêt (1), qui déshonore la grand-chambre, et qui ne rend pas les Lettres philosophiques plus mauvaises. Cependant j’étais prêt à obéir à M. le garde des sceaux, et il n’en savait rien.

 

Que conclure de tout ceci, et que faire ? Premièrement, je conclu qu’il y a des événements dans la vie qu’il faut souffrir sans murmure, comme la fièvre ; que la publication de ces Lettres est une infidélité cruelle qu’on m’a faite, sans que j’en sache précisément l’auteur ; que le grand tort de Jore est de ne m’avoir point écrit, de ne m’avoir point informé de ses démarches, et surtout de m’avoir accusé si mal à propos, si lâchement, et avec si peu de bon sens. Vous lui ferez entendre raison quand vous le verrez, et vous saurez de lui ses malheurs et ses fautes.

 

1 - Voyez tome VI, cet arrêt en tête des Lettres Anglaises.


à Monsieur de La Condamine

Le 22 juin

 

Si la grand-chambre était composée, monsieur, d’excellents philosophes, je serais très fâché d’y avoir été condamné; mais je crois que ces vénérables magistrats n’entendent que très médiocrement Newton et Locke. Ils n’en sont pas moins respectables pour moi, quoiqu’ils aient donné autrefois un arrêt de faveur de la physique d’Aristote, qu’ils aient défendu de donner l’émétique, etc.; leur intention est toujours très bonne. Ils croyaient que l’émétique était un poison ; mais depuis que plusieurs conseillers de grand-chambre furent guéris par l’émétique, ils changèrent d’avis, sans pourtant réformer leur jugement ; de sorte qu’encore aujourd’hui l’émétique demeure proscrit par un arrêt et que M. Silva ne laisse pas d’en ordonner à messieurs, quand messieurs sont tombés en apoplexie. Il pourrait peut-être arriver à peu près la même chose à mon livre ; peut-être quelque conseiller pensant lira les Lettres philosophiques avec plaisir, quoiqu’elles soient prescrites par arrêt. Je les aies relues hier avec attention, pour voir ce qui a pu choquer si vivement les idées reçues. Je crois que la manière plaisante dont certaines choses y sont tournées aura fait généralement penser qu’un homme qui traite si gaiement les quakers et les anglicans ne peut faire son salut cum timore et tremore, et est un très mauvais chrétien. Ce sont les termes et non les choses qui révoltent l’esprit humain. Si M. Newton ne s’était pas servi du mot d’attraction, dans son admirable philosophie, toute votre Académie aurait ouvert les yeux à la lumière ; mais il a eu le malheur de se servir à Londres d’un mot auquel on avait attaché une idée ridicule à Paris ; et, sur cela seul, on lui a fait ici son procès avec une témérité qui fera un jour peu d’honneur à ses ennemis.

 

S’il est permis de comparer les petites choses aux grandes, j’ose dire qu’on a jugé mes idées sur des mots. Si je n’avais pas égayé la matière, personne n’eût été scandalisé ; mais aussi personne ne m’aurait lu.

 

On a cru qu’un Français qui plaisantait les quakers, qui prenait le parti de Locke, et qui trouvait de mauvais raisonnements dans Pascal, était un athée. Remarquez, je vous prie, si l’existence d’un Dieu, dont je suis réellement très convaincu, n’est pas clairement admise dans tout mon livre. Cependant les hommes, qui abusent toujours des mots, appelleront également athée celui qui niera un Dieu, et celui qui disputera sur la nécessité du péché originel. Les esprits ainsi prévenus ont crié contre les Lettres sur M. Locke et sur les Pensées de M. Pascal.

 

Ma Lettre sur Locke se réduit uniquement à ceci : « La raison humaine ne saurait démontrer qu’il soit impossible à Dieu d’ajouter la pensée à la matière. » Cette proposition est, je crois, aussi vraie que celle-ci : les triangles qui ont même base et même hauteur sont égaux.

 

à Monsieur de Formont

Ce 27…

 

Si ceux qui me font l’honneur de me persécuter ont eu envie de me donner les mortifications les plus sensibles, ils ne pouvaient mieux faire, mon cher et aimable ami, que de me retenir loin de Paris, dans le temps que vous y êtes.

 

Je ne connais point le petit libelle (1) que quelque honnête dévot et quelque bon citoyen aura pieusement fait contre moi ; mais je crains plus les lettres de cachet que tous les ouvrages qu’on peut faire contre les Lettres philosophiques.

 

Parmi les lettres qui m’ont été renvoyées de Strasbourg j’en vois une de M. de Formont, dans laquelle il me mande que votre parlement s’est signalé aussi ; mais il ne me mande point qu’on ait rendu un arrêt contre ceux qui ont vu et corrigé l’édition. Je plains bien les pauvres gens qui ont part à la brûlure. Si ce saint zèle continue, cela va faire le tour du royaume, et on sera brûlé douze fois; cela est assez honorable entre nous, mais il faut avoir de la modestie.

 

Pour Jore, je le crois en cendres. Je n’entends point parler de lui. A l’égard de la copie de la lettre que je vous envoyai, il y a un mois, c’était uniquement pour vous amuser, vous deux ou trois honnêtes gens. Avez-vous pu penser un moment que ces mystères soient faits pour les profanes ?

 

Odi profanum vulgus, et arceo

                             Hor., lib. III, od. I.

 

1 - Lettres servant de réponse aux Lettres philosophiques par Molinier.


à
Monsieur de Formont

Ce 24 juillet

 

Je n’irai pas plus loin car voilà, mon cher ami, la trentième lettre que j’écris aujourd’hui. Je suis excédé des fatigues d’un voyage et de celle d’écrire. e sens pourtant que mes forces reviennent avec vous. Votre lettre est datée d’un mercredi à Canteleu ; mais comme il y a un mois que je mène une vie errante, je ne sais si ce mercredi était en juin ou en juillet. Votre ami, dont la dernière lettre est du 27 juin, ne me parle point de la brûlure du ballot. Il faut apparemment que ce grand exemple de justice n’ait été fait que depuis peu.

 

Toute la terre me persécute. Me voici bientôt excommunié dans toutes les paroisses, et brûlé dans tous les parlements. Cela est beau, j’en conviens ; mais cette gloire est un peu embarrassante

 

Mais que voulez-vous que fasse un pauvre homme, quand on débite des livres sous son nom, qu’on l’excommunie, et qu’on le brûle, malgré qu’il en ait ?

 

à Monsieur de Formont

 

Faites-moi l’amitié, je vous prie, de me mandez ce qu’est devenu Jore. Sa famille est-elle encore à Rouen ? Ce misérable Jore en a usé bien indignement avec moi, et bien imprudemment avec lui-même. Cependant je crois que je serai à portée incessamment de lui rendre service, et je le ferai avec zèle, quelques sujets que j’aie de me plaindre de lui.

 

à Monsieur le comte d’Argental

Novembre

 

J’ai mené une vie un peu errante, mon adorable ami, depuis près d’un mois ; voilà ce qui m’a empêché de vous écrire. Je crois que je touche enfin à la paix que vos négociations et vos bontés m’ont procurée. Voilà madame de Richelieu qui va enfin être présentée. Elle ne quittera point votre garde des sceaux qu’elle n’ait obtenu la paix, et j’espère qu’en cette infâme persécution, pour un livre innocent cessera. Pour moi, je vous avoue qu’il faudra que je sois bien philosophe, pour oublier la manière indigne dont j’ai été traité dans ma patrie. Il n’y a que des amis tels que vous et tels que ceux qui m’ont si bien servi, qui puissent me faire rester en France. Voulez-vous, si je ne reviens pas sitôt, que je vous envoie certaine tragédie, fort singulière (1) que j’ai achevée dans ma solitude ? C’est une pièce fort chrétienne, qui pourra me réconcilier avec quelques dévots ; j’en serai charmé, pourvu qu’elle ne me brouille pas avec le parterre.

 

1 - Alzire


à Monsieur Berger

Cirey, le 2 décembre

 

Parmi les infâmes calomnies dont j’ai été accablé, l’accusation d’avoir eu part à la publication des Lettres philosophiques m’a été une des plus sensibles. On disait que je les faisais vendre pour en retirer de l’argent, tandis qu’en effet, je n’épargnais ni soins, ni argent pour les supprimer. Je suis bien aise d’être loin d’un pays où de si lâches calomnie ont été ma seule récompense, et je crois que je n’y reviendrai de longtemps.



à
Monsieur le comte d’Argental

Ce 18 décembre

 

J’accable de mes respects et de mon amitié madame votre mère et le lecteur (1) de Louis XV. Je vous supplie de faire ma cour à madame de Bolingbroke. Vraiment je serai fort aise que ce M. de Matignon tire un peu la manche du garde des sceaux en ma faveur. Il faut, au bout du compte, ou être effacé du livre de proscription, ou, enfin, s’en aller hors de France ; il n’y a pas de milieu, et, sérieusement, l’état où je suis est très cruel.

 

Je serais très fâché de passer ma vie hors de France ; mais je serais aussi très fâché qu’on crût que j’y suis, et, surtout qu’on sût où je suis. Je me recommande, sur cela, à votre sage et tendre amitié. Dites bien à tout le monde que je suis à présent en Lorraine.

 

J’ai envoyé un petit mémoire, par Demoulin, à M. Hérault. Voudriez-vous bien lui en parler, et savoir de lui si ce mémoire peut produire quelque chose ?

 

1 - Pont de Veyle, frère de d’Argental

 



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