
TUMULTE DECLENCHE A LA PARUTION
DES
En 1734,
Voltaire est menacé d'être arrêté alors qu'il a laissé publier les Lettres Philosophiques (Lettres Anglaises) malgré leur interdiction.
Voici des extraits de lettres où il en parle.
-oOo-
à Monsieur de Cideville
Dimanche 4 Janvier 1733
[…] Je lui aurai déjà envoyé les Lettres Anglaises ; mais voici ce qui me tient : M. l’abbé de Rothelin m’a flatté qu’en adoucissant certains traits, je pourrais obtenir une permission tacite ; et je ne sais si je prendrai le parti de gâter mon ouvrage pour avoir une approbation.
à Monsieur Thieriot
A Londres
Paris, 21 Février
Venons maintenant à nos Lettres. Monsieur votre frère se pressa un peu de vous les envoyer ; mais depuis, il vous a fait tenir les corrections nécessaires. Je me croirai, mon cher Thieriot, bien payé de toutes mes peines, si cet ouvrage peut me donner l’estime des honnêtes gens et à vous leur argent. Rien n’est si doux que de pouvoir faire, en même temps, sa réputation et la fortune de son ami. Je vous prie de dire à Milord Bolingbrote, à milord Bathurst, etc., combien je suis flatté de leur approbation. Ménagez leur crédit pour l’intérêt de cet ouvrage et pour le vôtre. Le plaisir que les Lettres vous ont fait m’en donne à moi un bien grand. Que votre amitié ne vous alarme pas sur l’impression de cet ouvrage.
En Angleterre, on parle de notre gouvernement comme nous parlons en France, de celui des Turcs. Les Anglais pensent qu’on met à la Bastille la moitié de la nation Française, qu’on met le reste à la besace, et tous les auteurs un peu hardis au pilori. Cela n’est pas tout à fait vrai ; du moins je crois n’avoir rien à craindre. M. l’abbé de Rothelin qui m’aime, que j’ai consulté, et qui est assurément aussi difficile qu’un autre, m’a dit qu’il donnerait, même dans ce temps-ci, son approbation à toutes les Lettres, excepté seulement celle sur M. Locke ; et je vous avoue que je ne comprends pas cette exception : mais les théologiens en savent plus que moi, et il faut les croire sur leur parole.
à Monsieur de Cideville
A Paris, 25 Février
Cependant j’ai poussé ma pièce nouvelle jusqu’au commencement du quatrième acte, et il faut suspendre souvent ses occupations poétiques pour corriger dans les Lettres anglaises, quelques calculs et quelques dates.
Mais je ne sais encore si Jore imprimera ces Lettres Anglaises ; et même, s’il les imprimait, il ne faudrait pas que je fusse à Rouen, où je donnerais trop de soupçon aux inquisiteurs de la librairie. Mais, si je pouvais faire imprimer cet ouvrage à Paris, et vous l’apporte à Rouen, ce serait se tirer d’affaire à merveille.
à Monsieur de Cideville
2 Avril
Je n’ai que le temps de vous dire que vous avez raison ; que in triduo illud reœdificabo ; que je me flatte que vous serez content ; que je ferai tout ce que Jore désire, et tout ce dont je serai le maître ; et qu’il brûle son édition. Vous aurez incessamment un gros volume, au lieu d’une épître laconique.
Je vous aime autant que je vous écris peu.
à Monsieur de Cideville
12 Avril
A l’égard des Lettres Anglaises, je vous prie, mon cher ami, de me mander si Jore y travaille. On a fait marché, à Londres, avec ce pauvre Thieriot, à condition que les lettres ne paraîtraient pas en France, pendant la première chaleur du débit à Londres et à Amsterdam. Il a même été obligé de donner caution. Ainsi quelle honte pour lui et pour moi, si le malheur voulait qu’on en pût voir une feuille en ce pays-ci avant le temps !
à Monsieur de Cideville
12 Avril
Mon cher ami, si Jore croit que le retardement de l’impression (1) lui porterait préjudice, qu’il imprime donc ; mais qu’il songe que, s’il en paraissait un seul exemplaire avant l’édition de Londres, Thieriot, à qui je veux faire plaisir, n’aurait que des sujets de se plaindre ; et le bienfait deviendrait une injure. La honte m’en demeurerait tout entière, et je ne m’en consolerais jamais.
à Monsieur de Cideville
Ce mardi 21 Avril
Voici au net et en bref, ma situation, mon très cher ami. On a tant clabaudé contre le Temple du Goût, que ceux qui s’y intéresse ont pris le parti de le faire imprimer, avec approbation et privilège, sous les yeux de M. Rouillé, qui verra les feuilles ; ainsi, Jore ne peut être chargé de cette impression.
Mais voici de quoi il peut se charger : 1° des Lettres anglaises qu’on a commencé à imprimer à Londres, à trois mille exemplaires, et dont il faut qu’il tire ici deux mille cinq cents ; car nous ne pouvons aller en rien aussi loin que les Anglais.
à Monsieur Thieriot
A Londres
Paris, 1er Mai
Cependant les Lettres en question peuvent paraître à Londres. Je vous fais tenir celle sur les Académies, qui est la dernière. J’en aurais ajouté de nouvelles ; mais je n’ai qu’une tête, encore est-elle petite et faible, et je ne peux faire, en vérité, tant de choses à la fois. Il ne convient pas que cet ouvrage paraisse donné par moi. Ce sont des lettres familières que je vous ai écrites, et que vous faites imprimer ; par conséquent, c’est à vous seul à mettre à la tête un avertissement qui instruise le public que mon ami Thieriot, à qui j’ai écrit ces guenilles ver l’an 1723, les fait imprimer en 1733, et qu’il m’aime de tout son cœur.
à Monsieur de Cideville
Ce jeudi au soir, 21 Mai
Jore est (aujourd’hui jeudi) à présent auprès de vous ; je vous prie de lui recommander secret, diligence, et exactitude, et surtout de ne laisser entre les mains d’une famille si exposée aux lettres de cachet, aucun vestige, aucun mot d’écriture ni de vous, ni de moi ; qu’il vous rende exactement tous les manuscrits.
Si vous voyez Jore, ayez la bonté, je vous prie, de lui dire de m’envoyer les épreuves (1) par la poste, surtout celles où il est question de philosophie et de calcul ; il n’a qu’à les adresser à M. Dubreuil, cloître Saint-Merri, sans mettre mon nom et sans écrire
1 - Des Lettres anglaises
à Monsieur de Cideville
Ce vendredi, 29 Mai
Je vous demande en grâce que toutes les feuilles des Lettres soient remises en dépôt chez vous ou chez Formont, et qu’aucun exemplaire ne paraisse dans le public que quand je croirai le temps favorable.
à Monsieur de Formont
Juin
Je viens de relire ces Lettres Anglaises, moitié frivoles, moitié scientifiques. En vérité, ce qu’il y a de plus passable dans ce petit ouvrage est ce qui regarde la philosophie ; et c’est, je crois, ce qui sera le moins lu. Adieu. Mandez-moi ce que vous pensez des Lettres imprimées, et du projet sur Pascal
à Monsieur de Cideville
Ce mercredi, 10 juin, à deux heures.
Voilà deux lettres que je reçois de vous, mon cher ami ; que je voudrais que les Lettres anglaises fussent écrites de ce style. Vous croyez que votre cœur parle seul, et vous ne vous apercevez pas combien votre cœur a d’esprit. J’interromps le quatrième acte de mon opéra, pour m’entretenir un moment avec vous. Je vais corriger la Lettre sur Locke et la renvoyer dans l’instant. Recommandez-lui (1) surtout, plus que jamais le secret le plus impénétrable et la plus vive diligence ; que jamais votre nom ni le mien ne soient prononcés, en quelque cas que ce puisse être ; que toutes les feuilles soient portées ou chez vous ou chez l’ami Formont, à qui je vous prie de dire combien je l’aime ; que l’on vous remette exactement les copies ; que l’on ne garde chez lui aucun billet de moi, aucun mot de mon écriture. S’il manque à un seul de ces points essentiels, il courra un très grand risque.
Je vous supplie aussi de tirer de lui ce billet :
« J’ai reçu de M. Sanderson le jeune deux mille cinq cents exemplaires des Lettres anglaises de M. de Voltaire à M.T., lesquels exemplaires je promets ne débiter que quand j’aurai permission promettant donner d’abord au sieur Sanderson cent de ces exemplaires, et de partager ensuite avec lui le profit de la vente du reste, lui tenant compte de deux mille quatre cents exemplaires ; et promets compter avec celui qui me représentera ledit billet, le tenant suffisamment autorisé du sieur Sanderson ».
Adieu, il faut corriger pour Jore.
1 - A Jore
à Monsieur de Cideville
Ce vendredi, 19 Juin
Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore, et j’insiste plus que jamais pour avoir les cent exemplaires dont il faut que je donne, qui seront répandus à propos. Je lui répète encore qu’il faut qu’il ne fasse rien sans un consentement précis de ma part, que, s’il précipite la vente, lui et sa famille seront indubitablement à la Bastille, que, s’il ne garde pas le secret le plus profond, il est perdu sans ressource. Encore une fois, il faut supprimer tous les vestiges de cette affaire. Il faut que mon nom ne soit jamais prononcé, et que tous les livres soient en séquestre, jusqu’au moment où je dirai : partez.
Je vous supplie même de vous servir de la supériorité que vous avez sur lui, pour l’engager à m’écrire cette lettre sans date
« Monsieur, j’ai reçu la vôtre, par laquelle vous me priez de ne point imprimer et d’empêcher qu’on imprime à Rouen, les Lettres qui courent à Londres sous votre nom. Je vous promets de faire sur cela ce que vous désirez. Il y a longtemps que j’ai pris la résolution de ne rien imprimer sans permission, et je ne voudrais pas commencer à manquer à mon devoir pour vous désobliger. Je suis, etc. »
Vous jugez bien, mon cher ami, qu’il faut, outre cette lettre, le billet du sieur Sanderson ; lequel je remettrai dans les mains d’un Anglais, pour le représenter, en cas que Jore pût être accusé d’avoir reçu ces Lettres de moi ou de quelqu’un de mes amis.
Toutes ces démarches me paraissent entièrement nécessaires, et empêcheront que vous puissiez jamais avoir rien à craindre. Vous sentez bien que, dans le cas le plus rigoureux qu’on puisse imaginer, la moindre éclaboussure ne pourrait aller jusqu’à vous : mais je veux en être encore plus sûr ; et il me semble que Jore, ayant donné sa déclaration qu’il a reçu ces Lettres d’un Anglais, ne pourra jamais dire dans aucun cas : c’est M. de Cideville qui m’a encouragé.
à Monsieur de Cideville
Ce mercredi, 1er Juillet
Je viens, mon cher ami, d’envoyer au très diligent mais très fautif Jore, une vingt-cinquième Lettre qui contient une petite dispute que je prends la liberté d’avoir contre Pascal.
Si Jore vient chez vous, recommandez-lui bien de faire tout ce que je propose, attendu que c’est pour son bien. Ordonnez-lui de vous remettre tout généralement ce qui sera de mon écriture, lettres, épreuves, etc.
à Monsieur de Cideville
Ce vendredi 3 Juillet.
Je renvoie à Jore la dernière épreuve, avec une petite addition. Je vous supplie de lui dire d’envoyer sur-le-champ au messager, à l’adresse de Dumoulin, deux exemplaires complets, afin que je puisse faire l’errata, et marquer les endroits qui exigeront des cartons. Je prévois qu’il y en aura beaucoup. Je me souviens, entre autres, de cet endroit, à l’article BACON : Ses ennemis étaient à Londres ses admirateurs. Il y a, ou il devait y avoir, dans le manuscrit : Ses ennemis étaient à la cour de Londres ; ses admirateurs étaient dans toute l’Europe. De pareilles fautes, quand elles vont à deux lignes, demandent absolument des cartons.
De plus, en voyant le péril approcher, je commence un peu à trembler ; je commence à croire trop hardi ce qu’on ne trouvera à Londres que simple et ordinaire. J’ai quelques scrupules sur deux ou trois Lettres que je veux communiquer à ceux qui savent mieux que moi à quel point il faut respecter ici les impertinences scolastiques ; et ce ne sera qu’après leur examen et leur décision que je hasarderai de faire paraître le livre. J’ai écrit déjà à Thieriot, à Londres, d’en suspendre la publication jusqu’à nouvel ordre. Il m’a envoyé la préface qu’il compte mettre au-devant de l’ouvrage ; il y aura beaucoup de choses à réformer dans la préface comme dans mon livre : ainsi nous avons, pour le moins, un bon mois devant nous.
à Monsieur de Cideville
14 juillet.
Les vingt-quatre Lettres sont déjà imprimées à Londres, et j’attends, pour y envoyer la vingt-cinquième, que notre ami Jore, notre très incorrect Jore, ait achevée cette besogne. L’attention que vous me marquez sur cela est une des plus précieuses marques de votre amitié.
à Monsieur Thieriot
A Londres
Paris, 14 juillet
Je ne peux réserver l’impression de mon petit anti-Pascal pour une seconde édition, parce que si l’on doit crier, j’aime bien mieux qu’on crie contre moi une fois que deux, et qu’après avoir parlé si hardiment dans mes Lettres anglaises, venir attaquer le défenseur de la religion, et renouveler les plaintes des bigots, ce serait s’exposer à deux persécutions dont la dernière pourrait être d’autant plus dangereuse que la première ne sera pas sans doute sans une défense expresse d’écrire sur ces matières, comme on défendit à la comtesse de Pimbêche de plaider sur sa vie.
Ma seconde raison est que ceux qui auraient acheté la première édition, qui se vendra assez cher, seraient très fâchés d’être obligés de l’acheter une seconde fois, pour une petite augmentation ; et que les misérables insectes du Parnasse ne manqueraient pas de dire que c’est une artifice pour faire acheter deux fois le même livre bien cher.
Ma troisième raison est que la chose est faite, et qu’il faut en passer par là.
Tenez-vous en donc, je vous en supplie, aux Lettres et à l’anti-Pascal. Cela fera un livre d’une grosseur raisonnable, sans qu’il y ait rien de hors d’œuvre. Je vous prierai aussi, lorsque votre édition antipascalienne sera faite, ce qui est l’affaire de huit jours, d’en dire un petit mot dans votre préface. Je crois qu’il faudra que vous accourcissiez le commencement, et que vous ne disiez pas que mon ouvrage sera content de sa fortune si , etc. Je voudrais aussi moins d’affection à louer les Anglais. Surtout ne dites pas que j’écrivis ces Lettres pour tout le monde, après avoir dit, quatre lignes plus haut, que je les ai faites pour vous. D’ailleurs je suis très content de votre manière d’écrire, et aussi satisfait de votre style que honteux de mériter si peu vos éloges.
à Monsieur Thieriot
A Londres
Paris, 24 juillet
Vous me ferez le plus sensible plaisir du monde de retarder, autant que vous pourrez, la publication des Lettres anglaises. Je crains bien que, dans les circonstances présentes, elles ne me portent un fatal contre-coup. Il y a des temps où l’on fait tout impunément ; il y en a d’autres où rien n’est innocent. Je suis actuellement dans le cas d’éprouver les rigueurs les plus injustes, sur les sujets les plus frivoles ; peut-être dans deux mois d’ici je pourrai faire imprimer l’Alcoran.
Je voudrais que toutes les criailleries, d’autant plus aigres qu’elles sont injustes, sur le Temple du Goût, fussent un peu calmées avant que les Lettres anglaises parussent. Donnez-moi le temps de me guérir pour me rebattre contre le public. A la bonne heure qu’elles soient imprimées en anglais ; nous aurons le temps de recueillir les sentiments du public anglais avant d’avoir fait paraître l’ouvrage en français. En ce cas, nous serons à temps de faire des cartons, s’il est besoin, pour le bien de l’ouvrage, et de faire agir ici mes amis pour le bien de l'auteur. Surtout, mon cher Thieriot, ne manquez pas de mettre expressément dans la préface que ces Lettres vous ont été écrites, pour la plupart, en 1728. Vous ne direz que la vérité. La plupart furent en effet écrites vers ce temps-là, dans la maison de notre cher et vertueux ami Falkener. Vous pourrez ajouter que le manuscrit ayant couru et ayant été traduit ayant même été imprimé en anglais, et étant près de l’être en français, vous avez été indispensablement obligé de faire imprimer l’original, dont on avait déjà la copie anglaise.
[…] Si cela ne me disculpe pas auprès de ceux qui veulent me faire du mal, j’en serai quitte pour prévenir leur injustice et leur mauvaise volonté par un exil volontaire, et je bénirai le jour qui me rapprochera de vous. Plût au ciel que je pusse vivre avec mon cher Thieriot, dans un pays libre !
à Monsieur de Forcalquier
1733
Je vous obéis, monsieur, trop heureux que vous daigniez employer quelques-uns de vos moments à lire ces bagatelles.
Il y a des superstitieux qui se plaindront peut-être de la liberté avec laquelle cela est écrit (1) ; mais j’aurai le bonheur de vous plaire par le même endroit qui les révoltera. Je crains bien, en récompense, que ce qui plaira à un négociant anglais ou hollandais, ne déplaise un peu à un homme d’une ancienne maison comme vous. Mais, heureusement pour moi, vous êtes si au-dessus de votre naissance que je suis tout rassuré.
Je vous demande en grâce de me renvoyer incessamment ce seul volume qui me reste et que je mets entre vos mains, comme dans celles de mon juge et de mon protecteur.
1 - Il doit s’agir ici des Lettres anglaises, édition de Londres.
à Monsieur de Cideville
Ce dimanche, 26 Juillet.
J’aurais dû répondre plus tôt, mon cher ami, à votre charmante lettre, dans laquelle vous me parlez avec tant de prudence, d’amitié, et d’esprit. et j’espère que j’aurai du moins deux mois pour prendre mon parti. Il y a des temps où l’on peut impunément faire les choses les plus hardies ; il y en a d’autres où ce qu’il y a de plus simple et de plus innocent devient dangereux et criminel. Y a-t-il rien de plus fort que les Lettres persanes (1) ? Y a-t-il un livre où l’on ait traité le gouvernement et la religion, avec moins de ménagement ? Ce livre cependant, n’a produit autre chose que de faire entrer son auteur dans la troupe nommée Académie française. Saint-Evremond a passé sa vie dans l’exil pour une lettre qui n’était qu’une simple plaisanterie (2). La Fontaine a vécu paisiblement sous un gouvernement cagot. Il est mort à la vérité, comme un sot, mais, au moins, dans les bras de ses amis. Ovide a été exilé et est mort chez les Scythes. Il n’y a qu’heur et malheur, en ce monde. Je tâcherai de vivre à Paris comme La Fontaine, de mourir moins sottement que lui, et de n’être point exilé comme Ovide.
Je ne veux pas assurément, pour trois ou quatre feuillets d’impression, me mettre hors de portée de vivre avec mon cher Cideville. Je sacrifierais tous mes ouvrages pour passer mes jours avec lui. La réputation est une fumée, l’amitié est le seul plaisir solide.
1 - Par Montesquieu
2 - Lettre au maréchal de Créqui sur le traité des pyrénées.
à Monsieur de Formont
A Paris, vis-à-vis Saint-Gervais
Ce 26 juillet.
Je compte, mon cher Formont, envoyer par Jore, à mes deux amis et à mes deux juges de Rouen, de gros ballots de vers de toute espèce ; mais il faut en attendant que je prenne quelques leçons de prose avec vous. Je ne crois pas que nos Lettres anglaises effraient sitôt les cagots. Je suis bien aise de les tenir prêtes, pour les lâcher quand cela sera indispensables ; mais j’attendrai que les esprits soient préparés à les recevoir, et je prendrai avec le public
Je vous prierai cependant de les relire. Je crois qu’après un mûr examen de votre part, vous taillerez bien de la besogne à Jore, et qu’il nous faudra bien des cartons. Nous serons à peu près du même avis sur le fond des choses.
Il n’y aura que la forme à corriger : car, en vérité, mon cher métaphysicien, y a-t-il un être raisonnable qui, pour peu que son esprit n’ait pas été corrompu dans ces révérendes Petites-Maisons de théologie, puisse sérieusement s’élever contre M. Locke ? Qui osera dire qu’il est impossible que la matière puisse penser ?
Quoi ! Malebranche, ce sublime fou, dira que nous ne sommes pas sûrs de l’existence des substances, pures et spirituelles que par la fois Ce qui a trompé Descartes, Malebranche, et tous les autres sur ce point, c’est une chose réellement très vraie ; c’est que nous sommes beaucoup plus sûrs de la vérité de nos sentiments et de nos pensées, que de l’existence des objets extérieurs ; mais, parce que nous sommes sûrs que nous pensons, sommes-nous sûrs, pour cela, que nous sommes autre chose que matière pensante ?
Et moi, plus inanis cent fois que tout cela, d’avoir hasardé le repos de ma vie pour la frivole satisfaction de dire des vérités à des hommes qui n’en sont pas dignes : Que vous êtes sage, mon cher Formont ! Vous cultivez en paix vos connaissances. Accoutumé à vos richesses, vous ne vous embarrassez pas de les faire remarquer ; et moi je suis comme un enfant qui va montrer à tout le monde les hochets qu’on lui a donnés. Il serait bien plus sage, sans doute de réprimer la démangeaison d’écrire, qu’il n’est même honorable d’écrire bien. Heureux qui ne vit que pour ses amis ! Malheureux qui ne vit que pour le public ! Après toutes ces belles et inutiles réflexions, je vous prie, ou vous, ou notre ami Cideville, de serrer sous vingt clefs ce magasin de scandale que Jore vient d’imprimer, et qu’il n’en soit pas fait mention jusqu’à ce qu’on puisse scandaliser les gens impunément.
à Monsieur Thieriot
Ce 28 juillet
Je reçois, ce mardi 28 juillet, votre lettre du 23. Premièrement, je me brouille avec vous à jamais, et vous m’outragez cruellement, si vous me cachez ceux qui vous ont pu mander l’impertinente calomnie dont vous parlez. Je ne veux pas assurément leur faire de reproches ; je veux seulement les désabuser. Il y va de mon honneur, et il est du vôtre de me dire à qui je dois m’adresser pour détruire ces lâches et infâmes faussetés.
Je n’ai point vu le garde des sceaux ; mais j’apprends, dans l’instant, qu’il a écrit au premier président de Rouen, dans la fausse supposition que les Lettres anglaises s’impriment à Rouen. Je suis menacé cruellement de tous les côtés. Si vous m’aimez, mon cher Thieriot, vous reculerez tant que vous pourrez l’édition française. Je suis perdu si elle paraît à présent.
à Monsieur de Cideville
Ce mardi au soir, 28 juillet.
Je reçois votre lettre, charmant ami ; j’avais déjà pris mes précautions pour l’Angleterre, où tout doit être retardé. Je comptais que l’édition de Rouen était tout entière entre vos mains et en celles de Formont. Il y a deux jours que j’attends Jore à tous moments ; il est à Paris, à ce que je viens d’apprendre ; mais il n’a point couché cette nuit chez lui, et je ne l’ai point vu. J’ai bien peur qu’il n’ai couché
Dans cet affreux château, palais de la vengeance,
Qui renferme souvent le crime et l’innocence
Henriade, Ch. IV
1 - Cela est très vraisemblable. Cet étourdi-là devait bien au moins débarquer chez moi ; je lui aurais dit de quoi il est question. S’il est où vous savez, il faudra que je déguerpisse attendu que je n’aime pas les confrontations, et que j’ai de l’aversion pour les châteaux. Mandez-moi, mon cher ami, ce qu’est devenu le scandaleux magasin
à Monsieur de Cideville
Ce dimanche, 2 août.
Vous m’avez cru peut-être embastillé , mon cher ami. J’étais bien pris : j’étais malade, et je le suis encore. Il n’y a que vous dans le monde à qui je puisse écrire dans l’état où je suis.
Je vais me rendre tout entier à Adélaïde, dès que j’aurai un rayon de santé.
à Monsieur Thieriot
Ce 5 août.
Je vous regarderais comme l’homme du monde le plus barbare et le plus incapable d’humanité, si je ne savais que vous êtes le plus faible. Je suis réduit à la dure nécessité de penser, ou que vous avez voulu séparer votre cause de la mienne, et vous faire un mérite de me manquer, en prenant pour prétexte la fable dont vous me parlez, ou que vous avez eu la misérable faiblesse de la croire.
Est-il possible qu’après vingt années d’une amitié telle que je l’ai eue pour vous, et dans les circonstances où je suis, vous ayez pu penser que je sois capable d’avoir dit la sottise lâche et absurde que vous m’imputez ? Moi, avoir dit que vous m’avez volé mon manuscrit ! Avez-vous eu assez de faiblesse pour le croire ? M. le garde des sceaux, M. Rouillé, M. Hérault, M. Pallu, M. le cardinal, ont mes lettres, qui prouvent le contraire, et qui font bien foi que, si vous vous êtes chargé de l’édition de ce livre, ça été de mon consentement.
J’ai dit, j’ai écrit que je vous en avais chargé moi-même. Il est vrai que, lorsque les calomniateurs ont osé dire que j’avais fait imprimer ce livre à Londres pour en tirer beaucoup d’argent, mes amis ont répondu qu’il n’y avait pas eu plus de cent louis, de profit, et que je vous l’avais entièrement abandonné pour la peine que vous devez prendre de cette édition (si mal faite). Parlez à M. Rouillé, parlez à M. Hérault , M. d’Argental, à tous ceux qui sont au fait de cette affaire, et vous verrez combien l’imputation d’avoir dit que vous m’aviez volé mon manuscrit est une calomnie indigne. Mais je veux que des personnes de considération, trompées, je ne sais comment, aient pu vous avoir fait un rapport aussi faux et aussi indigne : n’était-il pas du devoir de l’amitié, de m’écrire, sur-le-champ, pour vous en éclaircir ? Vous me deviez cet éclaircissement à vingt années d’une liaison étroite, à votre honneur, et au mien.
Deux vieux amis qui se brouillent se déshonorent ; et vous, qui deviez allez au-devant de ces lâches soupçons, par tant de raisons ; vous, qui disiez que vous veniez à Paris pour me voir ; vous qui, après tout, avez seul eu quelque avantage d’une affaire qui m’a rendu le plus malheureux homme du monde, vous êtes un mois sans m’écrire, et vous oubliez assez tous les devoirs pour parler de moi d’une manière désagréable. Je vous avoue que, si quelque chose m’a touché dans mon malheur, c’est un procédé si étrange.
Je ne serais pas étonné que la même paresse et que la même légèreté de caractère, qui vous a fait à Londres négliger la révision même de cette édition, qui vous a empêché de m’envoyer les journaux et de me donner les avis nécessaires, vous eût empêché aussi de m’écrire, depuis que vous êtes à Paris ; mais pousser ce procédé jusqu’à faire gloire d’être mal avec moi, voilà ce que je ne peux croire. Je veux donner un démenti à ceux qui le disent, comme je le donne à ceux qui m’ont calomnié sur votre compte.
Si jamais nous avons dû être unis, c’est dans un temps où une affaire qui nous est en partie commune a fait ma perte. Il est de votre honneur d’être mon ami, et mon cœur s’accorde, en cela, avec votre devoir. Je n’ai fait aucune prière au ministère, mais j’en fais à l’amitié. Je fais plus de cas de la vertu que es puissances, et je mérite que vous m’aimiez, que vous rougissiez de votre procédé, et que vous me défendiez contre la calomnie, qui ose m’attaquer jusque dans vous-même.
à Monsieur de Formont
Août 1733
Les Lettres philosophiques, politiques, critiques, poétiques, hérétiques et diaboliques, se vendent en anglais à Londres, avec un grand succès. Mais les Anglais sont des papefigues audits de Dieu, qui sont tout faits pour approuver l’ouvrage du démon. J’ai bien peur que l’Eglise gallicane ne soit un peu plus difficile. Jore m’a promis une fidélité à toute épreuve. Je ne sais pas encore s’il n’a pas fait quelque petite brèche à sa vertu. On le soupçonne fort à Paris, d’avoir débité quelques exemplaires. Il a eu sur cela une petite conversation avec M. Hérault, ; et, par miracle plus grand que tous ceux de saint Pâris et des apôtres, il n’est point à la Bastille. Il faut bien pourtant qu’il s’attende à y être un jour. Il me paraît qu’il a une vocation déterminée pour ce beau séjour. Je tâcherai de n’avoir pas l’honneur de l’y accompagner.
à Monsieur l’abbé de Sade
A Paris, le 29 Août.
On a déjà enlevé, à Londres, la traduction anglaise de mes Lettres. C’est une chose assez plaisante que la copie paraisse avant l’orignal ; j’ai heureusement arrêté l’impression du manuscrit français, craignant beaucoup plus le clergé de la cour de France de l’église anglicane.
à Monsieur Jacob Vernet (1)
A Genève
Paris, 14 septembre.
Ces Lettres anglaises, dont vous me parlez, sont écrites avec cet esprit de liberté qui peut-être m’attirera en France des persécutions, mais qui me vaudra votre estime ; elles ne paraissent encore qu’en anglais, et j’ai fait ce que j’ai pu pour faire suspendre l’édition française. Je ne sais si j’en viendrai à bout ; mais jugez, monsieur, de la différence qui se trouve entre les Anglais et les Français : ces Lettres ont paru seulement philosophiques aux lecteurs de Londres ; et, à Paris, on les appelle déjà impies, sans les avoir vues. Celui qui passe ici pour un tolérant, passe bientôt pour un athée. Les dévots et les esprits frivoles, les uns trompeurs et les autres trompés, crient à l’impiété contre quiconque ose penser humainement ; et, de ce qu’un homme a fait une plaisanterie contre les quakers, nos catholiques concluent qu’il ne droit pas en Dieu
A propos de quakers, vous me demandez mon avis, dans votre lettre, sur le vous et sur le toi (2). Je vous dirai aussi hardiment ce que je pense sur cette bagatelle, que je serai timide devant vous sur une question importante. Je crois que, dans le discours ordinaire, le vous est nécessaire, parce qu’il est d’usage, et qu’il faut parler aux hommes le langage établi par eux; mais, dans ces mouvements d’éloquence où l’on doit s’élever au-dessus du langage vulgaire, comme quand on parle à Dieu, ou qu’on fait parler les passions, je crois que le tu a d’autant plus de force qu’il s’éloigne du vous car le tu est le langage de la vérité, et le vous le langage du compliment.
1 - Voltaire et lui se brouillèrent en 1757. Voyez, tome V, la Lettre curieuse de Robert Covelle.
2 - Vernet est auteur d’une Lettre sur la coutume d’employer le vous au lieu du tu.
à Monsieur de Cideville
Ce 15 septembre.
[…] Jore devrait être déjà parti avec un ballot de vers, de ma part ; mais le pauvre diable est actuellement caché dans un galetas, espérant peu en Dieu, et craignant fort les exempts. Un nommé Vanneroux, la terreur des jansénistes, et aussi renommé que Desgrets, est parti pour aller fureter dans Rouen, et pour voir si Jore n’aurait point imprimé certaines Lettres anglaises que l’on croit ici un ouvrage du malin. Jore jure qu’il est innocent, qu’il ne sait ce que c’est que tout cela, et qu’on ne trouvera rien. Je ne sais pas si je le verrai avant le départ clandestin qu’il médite pour revenir voir sa très chère patrie. Je vous prie, quand vous le reverrez, de lui recommander extrêmement la crainte du garde des sceaux et de Vanneroux. S’il fait paraître un seul exemplaire de cet ouvrage, assurément il sera perdu, lui et toute sa famille. Qu’il ne se hâte point ; le temps amène tout. Il est convaincu de ce qu’il doit faire ; mais ce n’est pas assez d’avoir la foi, si vous ne le confirmez dans la pratique des bonnes œuvres.
à Monsieur le Marquis de Caumont
à Paris, près Saint-Gervais, 15 Septembre 1733
Il faut plaire aux esprits biens faits, dit Pascal ; et s’il n’avait jamais écrit que des pensées aussi vraies, je n’aurais jamais pris la petite liberté de combattre beaucoup de ses idées, comme j’ai fait dans ces Lettres anglaises dont vous m’avez fait l’honneur de me parler. Si elles paraissaient déjà en français, je ne manquerais pas de vous les envoyer, et je braverais les censures du vice-légat ; car je suis bien plus jaloux de votre absolution que je ne crains l’excommunication della santa chese. Mais vous m’avouerez qu’il serait plaisant que l’auteur de la Henriade et des Lettres anglaises vînt chercher un asile dans les terres du saint-père. Je crois qu’au moins il me faudrait un passe-port.
à Monsieur l’abbé de Sade
A Paris, le 13 novembre.
Je ne lui ai pas pu envoyer les Lettres en anglais, parce que je n’en ai qu’un exemplaire, ni en français, parce que je ne veux point être brûlé sitôt.
à Monsieur de Maupertuis
Paris,
D’ailleurs, les persécutions que j’essuie déjà au sujet de mes Lettres anglaises un peu trop philosophiques, ne me laissent guère le temps de mettre par écrit mes songes métaphysiques. Plus je raisonne, plus je suis incertain ; mais je sais certainement que je voudrais vivre en liberté, et m’éclairer avec des esprits comme le vôtre. Je ne suis pas trop sûr qu’il n’y ait point de substances, et j’ignore absolument ce que c’est que la matière ; mais je suis certain que je suis un être pensant, qui le deviendrait bien davantage avec vous, qui vous aime de tout son cœur, et qui est pénétré pour vous de la plus tendre estime.
à Monsieur de Cideville
A Monjeu, par Autun, le 24 avril
J’étais ici tranquille, mon cher ami, et je jouissais paisiblement du fruit de ma petite négociation entre M. de Richelieu et mademoiselle de Guise. Je n’ai pas trop l’air du blond Hyménée ; mais je faisais les fonctions de ce dieu charitable, et je me mêlais d’unir des cœurs par-devant notaire, lorsque les nouvelles les plus affligeantes sont venues troubler mon repos. Ces maudites Lettres anglaises se débitent enfin sans qu’on m’ait consulté, sans qu’on m’en dit donné le moindre avis .On a l’insolence de mettre mon nom à la tête et de donner l’ouvrage avec la Lettre sur les Pensées de Pascal, que j’avais le plus à cœur de supprimer.
Je ne veux pas soupçonner Jore de m’avoir joué ce tour, parce que, sur le moindre soupçon, il serait mis sûrement à la Bastille, pour le reste de sa vie. Mais je vous supplie de me mandez ce que vous en savez. En un mot si l’on pouvait ôter mon nom, du moins ce serait une impertinence de sauvée. Je ne sais où est ce misérable.
Adieu ; j’ai le cœur serré de douleur. Ecrivez-moi pour me consoler, et faites mille tendres compliments pour moi à mon ami Formont.
