à Monsieur le Comte d’Argental
4 Janvier 1735
Je n’ose me flatter de mériter vos éloges, mais je sens bien que je mérite vos critiques. En vous remerciant de tout mon cœur de m’avoir ouvert les yeux. Voilà à quoi servent des amis comme vous, qui ont l’esprit aussi éclairé qu’ils ont le cœur aimable. Le sot père est actuellement délogé du quatrième acte. Mais est-il bien vrai que la conversion de cet Espagnol vous déplaise tant ? Vous êtes bien mauvais chrétien, mais vous savez que le parterre est bon catholique. S’il y a un côté respectable et frappant dans notre religion, c’est ce pardon des injures, qui d’ailleurs est toujours héroïque, quand ce n’est pas un effet de la crainte. Un homme qui a la vengeance en main et qui pardonne, passe partout pour un héros ; et, quand cet héroïsme est consacré par la religion, il en devient plus vénérable au peuple, qui croit voir dans ces actions de clémence quelque chose de divin. Il me paraît que ces paroles du duc François de Guise, que j’ai employées dans la bouche de Gusman : Ta religion t’enseigne à m’assassiner, et la mienne à te pardonner, ont toujours excité l’admiration. Le Duc de Guise était à peu près dans le cas de Gusman, persécuteur en bonne santé, et pardonnant héroïquement quand il était en danger. Raillerie à part, je suis persuadé que la religion fait plus d’effet sur le peuple, au théâtre, quand elle est mise en beaux vers, qu’à l’église, où elle ne se montre qu’avec du latin de cuisine. Les honnêtes gens traitèrent le bon vieux Lusignan de capucin, quand je lus la pièce, et le gros du monde fondit en larmes, à la représentation. En un mot, ce qu’il y a de touchant dans une religion l’emportera toujours sur tout le reste, dans l’esprit de la multitude ; et, plus j’envisage le changement de Gusman de tous les côtés, plus je le regarde comme un coup qui doit faire une très grande impression. Malgré cela, vous ne sauriez croire combien l’approche du danger augmente ma poltronnerie. Il est vrai que j’en suis à cinquante lieues ; mais le bruit du sifflet fait plus de dix lieues par minute. Je commence à trouver mon ouvrage tout à fait indigne du public ; et si vous ne me rassurez pas, je mourrai de frayeur ; mais, si la pièce tombe, je ferai ce que je pourrai pour ne pas mourir de chagrin. Il est vrai que cette chute fera bien du plaisir à mes ennemis, que les Desfontaines en prendront sujet de m’accabler, que je serai immolé à la raillerie et au mépris ; car telle est l’injustice des hommes, ils punissent comme un crime l’envie de leur plaire, quand cette envie n’a pas réussi. Que faire à cela ? Ne plus servir un maître si ingrat, et ne songer à plaire qu’à des hommes comme vous.
J’ose vous supplier d’ajouter à toutes vos bontés celle d’empêcher les comédiens de mettre mon nom sur l’affiche. Cette affectation ne sert qu’à irriter le public, et à avertir les siffleurs de se préparer pour le jour du combat (1).
Je vous demande en grâce de me dire ce que vous pensez de Didon, et quel jugement on en porte dans le public, depuis qu’elle a paru à ce jour dangereux de l’impression.
L’histoire japonaise m’a fort réjoui dans ma solitude ; je ne sais rien de si fou que ce livre, et rien de si sot que d’avoir mis l’auteur à la Bastille. Dans quel siècle vivons-nous donc ? On brûlerait apparemment La Fontaine aujourd’hui. Il serait bien triste, mon cher ami, d’être né dans ce vilain temps-ci, s’il n’y avait pas encore quelques gens comme vous, qui pensent comme on pensait dans les beaux jours de Louis XIV.
Conservez-moi, je vous en conjure, une amitié qui fait la consolation de ma vie. Permettez-moi d’en dire autant à monsieur votre Frère. Adieu, personne ne vous sera jamais plus tendrement attaché que moi.
1 – Trait de mœurs littéraires de l’époque (G.A.)
à Madame la Comtesse de La Neuville
Janvier 1735
Quoi ! Femme respectable, même heureuse, amie charmante, amie généreuse, la première lettre que vous écrivez est pour moi ! Vous savez bien, madame, tout le plaisir que vous me faites. Il n’y en a qu’un plus grand, c’est celui de vous faire ma cour. Je ferai certainement de mon mieux pour aller rendre mes respects à la belle accouchée, au père, et au joli enfant. L’Hirondelle (1) est bien malade, et je crains furieusement le froid des églises ; mais il n’y a cheval que je ne crève, et rhume que je n’affronte, pour aller à La Neuville.
Madame du Châtelet est partie, et a laissé son architecte à Cirey. Il est étonné d’avoir sur les bras un détail fort embarrassant, et qui me déplairait bien fort, si ce n’était pas un plaisir extrême de travailler pour ses amis. Madame du Châtelet m’a ordonné bien expressément, madame, de vous dire combien vous lui rendez le séjour de la campagne agréable. Je me flatte qu’un voisinage tel que le vôtre lui fera prendre goût pour la retraite de Cirey. Ce château-ci va un peu incommoder les affaires du baron (2) et de la baronne. Les dépenses de la guerre ne les raccommoderont pas : et ils seront forcés, je crois, de venir vivre en grands seigneurs à Cirey. Je vous jure, madame, que tout mon objet est de passer ma vie entre eux et votre société ; et je commence à l’espérer.
1 – Nom d’un cheval de madame du Châtelet. (G.A.)
2 – Le marquis du Châtelet avait aussi le titre de baron. (G.A.)
à .M. Berger
A Cirey, le 12 Janvier.
Vous ne sauriez croire, monsieur, combien je suis flatté de voir que vous ne m’oubliez point, au milieu des devoirs et des
occupations dont vous êtes surchargé. Vous me faites voir, par votre dernière lettre, que M. de La Clède est placé auprès de M. le maréchal de Coigni. Je ne le savais pas. C’est sans doute M.
d’Argental qui lui aura procuré cette place. Si cela est, voilà M. d’Argental bien aise ; c’est un nouveau service rendu de sa part. Il est né pour faire plaisir, comme Rameau pour faire de
bonne musique. Il y aurait un homme qui se tiendrait tout aussi heureux que M. d’Argental, si certaine affaire que vous avez désirée pouvait se conclure ; cet homme est moi. J’ai récrit, et
on m’a fait entendre que l’affaire allait mal. Ayez la bonté de m’instruire de l’état où sont les choses. Je vous demande, comme la grâce la plus flatteuse, de me procurer une occasion de vous
servir.
N’avez-vous point vu M. de Moncrif ? S’obstine-t-il à se tenir solitaire, parce qu’il n’est plus dans une cour ? Eh ! Ne peut-on pas vivre heureux avec des hommes, quoiqu’on n’ait pas l’avantage d’être auprès des princes ?
J’ai lu l’Histoire japonaise : je ne sais si je vous l’ai mandé. Je souhaite que l’Histoire de Portugal (1) soit aussi amusante.
Voudriez-vous me faire l’amitié de me mander quand on fera l’oraison funèbre de M. le maréchal de Villars ? Celui qui est chargé de l’éloge de M. de Berwick est un homme de mérite, qui me fait l’honneur d’être de mes amis. Je ne sais qui sera le Fléchier de notre dernier Turenne. Le P. Tournemine avait entrepris ce discours, mais il a remercié. N’est-ce point l’abbé Segui (2) qui lui a succédé ? Il est déjà connu par un très beau panégyrique de Saint-Louis. Le sujet de Saint-Louis était épuisé, et celui-ci est tout neuf. Que ne dirait-il pas d’un homme qui, à quatre-vingts ans, prenait le Milanais et entretenait des filles ?
Adieu, monsieur ; vous savez combien je vous suis attaché.
1 – Par de La Clède (G.A.)
2 – Celui-ci prononça l’oraison funèbre du maréchal à Saint-Sulpice. (G.A.)
à Madame la Comtesse de La Neuville
1735
Si je n’étais pas, madame, accablé d’ouvriers, je partirais sur-le-champ avec la boiteuse Hirondelle, pour vous dire combien je suis touché de vos bontés. Vraiment, que M. de Champbonin se garde bien de venir à Cirey ! Tout le vieux pavillon est sens dessus dessous. Il n’y a pas une chambre où l’on puisse se retirer. Un homme qui a fait la campagne de Philisbourg a besoin d’être un peu à son aise. J’espère que j’aurai l’honneur de le voir chez vous, avec madame de Champbonin. Vous m’accablez de bontés ; il me semble que j’en abuse, mais il faut tout pardonner à mon tendre et respectueux attachement.
à .M. de Formont
26
Janvier.
L’extrême plaisir que j’ai eu à lire votre Epître à M. l’abbé du Resnel fait que je vous pardonne, mon cher ami, de ne me l’avoir pas envoyée plus tôt ; car, lorsqu’on est bien content, il n’y a rien que l’on ne pardonne.
Votre ferme pinceau, que rien ne dissimule,
Peint du siècle passé les nobles attributs
A notre siècle ridicule.
Vous nous montrez les biens que nous avons perdus.
Les poètes du temps seront bien confondus
Quand ils liront votre opuscule.
Devant les indigents votre main accumule
Les vastes trésors de Crésus ;
Vous vantez la taille d’Hercule
Devant des nains et des bossus.
En vérité, je ne saurais vous dire trop de bien de ce petit ouvrage. Vous avez ranimé dans moi cette ancienne idée que j’avais d’un Essai sur le Siècle de Louis XIV. S’il n’y avait que l’histoire d’un roi à faire, je ne m’en donnerais pas la peine ; mais son siècle mérite assurément qu’on en parle ; et, si jamais je suis assez heureux pour avoir sous ma main les secours nécessaires, je ne mourrai pas que je n’aie mis fin à cette entreprise. Ce que vous dites en vers de tous les grands hommes de ce temps-là sera le modèle de ma prose ;
Car, s’ils n’étaient connus par leurs écrits sublimes,
Vous les eussiez rendus fameux ;
Juste en vos jugements, et charmant dans vos rimes,
Vous les égalez tous, lorsque vous parlez d’eux.
Il est bien vrai que M. Cassini n’a pas découvert la route des astres, et qu’il ne nous a rien appris sur cela ; mais il a découvert le cinquième satellite de Saturne, et a observé le premier ses révolutions. Cela suffit pour mériter l’éloge que vous nous donnez. On sait bien que ce n’est pas lui qui a fait le premier almanach. On pourrait, si on voulait, vous dire encore que Boileau a commencé à travailler, longtemps avant que Quinault fît des opéras. On doit être assez content quand on n’essuie que de pareilles critiques.
Je n’ai lu aucun ouvrage nouveau hors l’Ecumoire (1) de ce grand enfant, et les Princesses Malabares (2), de je ne sais quel animal qui a trouvé le secret de faire un fort mauvais livre, sur un sujet où il est pourtant fort aisé de réussir.
Je connaissais les Mémoires du maréchal de Villars. Il m’en avait lu quelque chose, il y a plusieurs années. Il chargea l’abbé Houteville, deux ans avant sa mort, du soin de les arranger. Vous croyez bien que les endroits familiers sont du maréchal, et que ceux qui sont trop tournés sont de l’auteur de la Religion chrétienne prouvée par les faits (3). Je crois que M. le duc de Villars a eu la bonté de me les envoyer mais que je n’ai point encore reçu. J’entends dire beaucoup de bien de la Vie de l’empereur Julien, quoique faite par un prêtre (4). Je m’en étonne ; car, si cette histoire est bonne, le prêtre doit être à la Bastille. On m’a parlé aussi d’un traité sur le commerce (5), de M. Melon. La suppression de son livre ne m’en donne pas une meilleure idée ; car je me souviens qu’il nous régala, il y a quelques années d’un certain Mahmoud (6), qui, pour être défendu, n’en était pas moins mauvais. Je veux lire cependant son traité sur le commerce ; car, au bout du compte, M. Melon a du sens et des connaissances, et il est plus propre à faire un ouvrage de calcul qu’un roman. J’attends avec impatience la comédie (7) de M. de La Chaussée ; il y aura sûrement des vers bien faits, et vous savez combien je les aime. Mais écrivez-moi donc souvent, mon cher et aimable philosophe. Vous avez soupé avec Emilie ; j’aurais été assez aise d’en être. Voyez-vous toujours madame du Deffand ? Elle m’a abandonné net. Je dois une lettre à notre tendre et charmant Cideville. Pour Thieriot, je ne sais ce que je lui dois. On me mande qu’il m’a tourné casaque publiquement ; je ne le veux pas croire pour l’honneur de l’humanité. Vale ; te amplector.
1 – Tanzaï et Néardané de Crébillon fils. (G.A.)
2 – Par de Longue. (G.A.)
3 – C’est l’abbé Mongon et non d’Houteville qui rhabilla les Mémoires du duc de Villars. (G.A.)
4 – La Bletterie. (G.A.)
5 – Voyez, section LEGISLATION ET POLITIQUE. (G.A.)
6 – Mahmoud le Gasnevide, histoire orientale. (G.A.)
7 – Le préjugé à la mode. (G.A.)
à .M. de Cideville
6 Février.
Allez, mes vers, aux rivages de Seine ;
N’arrêtez point dans les murs de Paris ;
Gardez-vous-en, les arts y sont proscrits ;
Des gens dévots la sottise et la haine
Y font la guerre à tous les bons écrits.
Vers indiscrets, enfants de la nature,
Dictés souvent par ce fripon d’Amour,
Ou par la voix de la vérité pure,
Fuyez Paris, n’allez point à la cour,
Si vous n’avez onguent pour la brûlure (1).
Allez plus loin, sur le bord neustrien ;
Vous y verrez certain homme de bien,
Qui réunit, voluptueux et sage,
L’art de penser au riant badinage.
Il veut vous voir, allez ; et plût aux dieux
Qu’ainsi que vous je parusse à ses yeux !
Ne craignez point son goût ni sa prudence ;
Puisqu’il est sage, il est plein d’indulgence.
Allez d’abord saluer humblement
Ses vers heureux, ses vers qui vous effacent ;
Aimez-les tous, encor qu’ils vous surpassent,
Et faites-leur ce petit compliment :
« Frères très chers, enfants de Cideville,
Recevez-nous avec cet air facile
Que votre père a répandu sur vous.
Nous sommes fils de son ami Voltaire.
Par charité, beaux vers, apprenez-nous
L’art d’être aimé ; c’est l’art de votre père. »
Voilà le petit compliment que je vous faisais, mon cher ami, en arrangeant ces guenilles que j’aurais dû vous envoyer, il y a longtemps. Votre lettre du 24 janvier me fait rougir de ma paresse ; mais quand il faut revoir tant de petites pièces dont la plupart sont bien faibles, et qu’on sent qu’il faut vous les envoyer, on est honteux, et l’on demande du temps. Enfin vous les aurez, ce mois-ci, mal en ordre, mal transcrites,
…,… Nec SOSIORUM PUMICE MUNDAE
Hor., liv. I, ép. XX
Il y en a même quelques-unes qui manquent. Je n’ai pas, par exemple, cette façon d’épithalame à madame de Richelieu (2). Si vous l’avez, faites-moi le plaisir de me l’envoyer. Je vous avertis encore que je mets une condition fort raisonnable à mon marché ; c’est que vous aurez la bonté, quand vous m’écrirez, de grossir votre paquet de quelques-unes de vos petites pièces. Je veux absolument avoir de vos vers pour vos maîtresses. Ils doivent être bien tendres et bien animés, quoique pleins d’esprit. Egayez ma solitude, mon cher ami, par vos petits ouvrages qui doivent respirer la volupté.
N’êtes-vous pas bien content de l’épître de M. de Formont à l’abbé du Resnel ? Mais comment va la tragédie de Linant ? Je lui ai donné là un sujet bien hardi et bien difficile à traiter. S’il s’en tire avec honneur, son coup d’essai sera un coup de maître. Je réponds qu’il y aura des vers mâles et tout brillants de pensées. A l’égard de l’intérêt et de l’art d’attacher et d’émouvoir le cœur pendant cinq actes, c’est un don de Dieu qu’il refuse quelquefois même à ses élus. Et puis il y a sur les pièces de théâtre une destinée bizarre qui trompe la prévoyance de presque tous les jugements qu’on porte avant la représentation. Je n’aurais jamais osé prédire le succès de Didon ; cependant elle a réussi. Il y a une chose sûre, c’est que le public est toujours favorable à la première pièce d’un jeune homme. J’ai une grande impatience de voir Ramessès. Engagez M. Linant à m’en envoyer une copie. Il n’y a qu’à l’adresser, par le coche, chez Demoulin. Et qui est donc ce jeune philosophe, faiseur d’épigrammes, qui lit Newton et qui plaisante avec esprit ? Ne pourrai-je être en relation avec ce petit prodige (3) ?
Je ne suis point surpris de la manière dont ce mot de cocu (4) a été reçu ; on ne dit aux gens que ce qu’on sait.
Mon cher Cideville, si je vous revoyais, j’ai bien de quoi vous amuser. Nous avons huit chants de faits de notre Pucelle ; mais, Dieu merci, notre Pucelle est dans le goût de l’Arioste, et non dans celui de Chapelain. Recommandez un profond secret au père de Ramessès sur certains Américains (5) dont il a vu la naissance. Vale et me semper ama.
1 – Allusion au brûlement des Lettres anglaises. (G.A.)
2 – Voyez aux EPITRES. (G.A.)
3 – Il se nommait Bréhan. (G.A.)
4 – Il s’agit ici, selon M. Clogenson, du marquis de Lezeau (G.A.)
5 – Alzire. (G.A.)
à Madame la Marquise du Deffant
J’ai reçu, madame, une lettre charmante. Comment ne le serait-elle pas, écrite par vous et par M. de Formont ? Une lettre de vous est une faveur dont je n’avais pas besoin d’être privé si longtemps, pour en sentir tout le prix. Mais des vers ! Des vers, des rimes redoublées ! Voilà de quoi me tourner la cervelle mille fois, si votre prose d’ailleurs ne suffisait pas.
De qui sont-ils ces vers heureux,
Légers, faciles, gracieux ?
Ils ont, comme vous, l’art de plaire.
Du Deffant, vous êtes la mère
De ces enfants ingénieux.
Formont, cet autre paresseux,
En est-il avec vous le père ?
Ils sont bien dignes de tous deux ;
Mais je ne les méritais guère.
Je suis enchanté pourtant comme si je les méritais. Il est triste de n’avoir de ces bonnes fortunes-là qu’une fois par an, tout au plus.
Ah ! Ce que vous faites si bien.
Pourquoi si rarement le faire ?
Si tel est votre caractère.
Je plains celui qu’un doux lien
Soumet à votre humeur sévère.
Il est bien vrai qu’il y a des personnes fort paresseuses en amitié, et très actives en amour ; il est vrai encore qu’une de vos faveurs est sans doute plus précieuse que mille empressements d’une autre. Je le sens bien par cette lettre séduisante que vous m’avez écrite, et c’est précisément ce qui fait que j’en voudrais avoir de pareilles tous les jours.
Je me sais bien bon gré d’avoir griffonné dans ma vie tant de prose et de vers, puisque cela a l’honneur de vous amuser quelquefois. Mes pauvres quakers (1) vous sont bien obligés de les aimer ; ils sont bien plus fiers de votre suffrage que fâchés d’avoir été brûlés. Vous plaire est un excellent onguent pour la brûlure. Je vois que Dieu a touché votre cœur, et que vous n’êtes pas loin du royaume des cieux, puisque vous avez du penchant pour mes bons quakers.
Ils ont le ton bien familier ;
Mais c’est celui de l’innocence.
Un quaker dit tout ce qu’il pense.
Il faut, s’il vous plaît, essuyer
Sa naïve et rude éloquence ;
Car, en voulant vous avouer
Que sur son cœur simple et grossier
Vous avez entière puissance,
Il est homme à vous tutoyer,
En dépit de la bienséance.
Heureux le mortel enchanté
Qui dans vos bras, belle Délie,
Dans ces moments où l’on s’oublie,
Peut prendre cette liberté,
Sans choquer la civilité
De notre nation polie.
Quelque bégueule respectable trouvera peut-être, madame, ces derniers vers un peu forts ; mais vous, qui êtes respectable sans être bégueule, vous me les pardonnerez.
1 – Voyez, les Lettres sur les Anglais. (G.A.)
à .M. Desforges-Maillard
A Vassy, en Champagne, le … février.
Dona puer solvit, quæ femina voverat, Iphis.
(Ovid., Met. IX)
Votre changement de sexe, monsieur (1), n’a rien altéré de mon estime pour vous. La plaisanterie que vous avez faite est un des bons tours dont on se soit avisé, et cela serait auprès de moi un grand mérite. Mais vous en avez d’autres que celui d’attraper le monde, vous avez celui de plaire, soit en homme, soit en femme. Vous êtes actuellement sur les bords du Lignon, et de nymphe de la mer vous voilà devenu berger d’Astrée. Si ce pays-là vous inspire quelques vers, je vous prie de m’en faire part ; pour moi, j’ai un peu abandonné la poésie dans la campagne où je suis :
Non eadem ætas, non vis.
Olim poteram cantando ducere noctes.
(Virg., Eglog. IX)
mais à présent je songe à vivre.
Quid verum atque decens curo et rogo, et omnis in hoc sum.
(Hor., liv. I, ép. I)
Un peu de philosophie, l’histoire, la conversation, partagent mes jours.
Duco sollicitæ jucunda oblivia vitæ.
(Hor., liv.II, sat.VI)
Cette vie sera plus heureuse encore si vous me donnez part des fruits de votre loisir. Je suis fâché que la Champagne soit si loin du Lignon ; mais c’est véritablement vivre ensemble que de se communiquer les productions de son esprit et les sentiments de son âme.
1 – En 1730, ce poète breton avait adressé des vers à Voltaire sous un nom de femme, mademoiselle de Malcrais. Voltaire avait été dupe du déguisement et avait répliqué par une épître. Voyez, l’Epître à une dame ou soi-disant telle. (G.A.)
à M. l’Abbé de Breteuil (1)
Vénus et le dieu de la table,
Et Martelière à leur côté.
Chantaient tous trois un air aimable,
Que tous trois vous avaient dicté ;
Mais bientôt réduits à se taire,
Quelle douleur trouble leurs sens,
Quand on leur dit qu’en son printemps
Le plus gai, le plus fait pour plaire,
Des convives et des amants,
Laissait là Comus et Cythère
Pour être grand-vicaire à Sens !
Plaisirs, Amours, troupe légère,
Il faut calmer votre douleur :
La sainte Eglise aura beau faire,
Vous serez toujours dans son cœur.
Du froid séjour de la Prudence
Il saura descendre en vos bras,
Escorté de la Bienséance
Qui relève encor vos appas,
Et qui donne une jouissance
Que Lattaignant (2) ne connaît pas.
Un cœur indiscret et volage,
Toujours occupé de jouir,
A souvent l’ennui pour partage ;
Mais celui qui sait s’asservir
A ses devoirs, et vivre en sage,
Est bien plus digne de plaisir,
Et le goûte bien davantage.
Ainsi Bossuet autrefois,
Ce dernier père de l’Eglise,
Dans les bras de la jeune Lise
Devint père aussi quelquefois.
Monsieur son neveu, dans le temple,
Apporta les mêmes vertus ;
C’est un bel exemple de plus ;
Mais on n’a pas besoin d’exemple.
Il ne vous manque plus que l’évêché, monsieur ; vous avez tout le reste : et, pour moi, je ne souhaite autre chose que d’être votre diocésain. Vous auriez eu déjà de grands bénéfices, si vous étiez né du temps qu’on donnait un évêché à Godeau pour des vers, et une abbaye considérable à Desportes pour un sonnet. Vous faites des vers mieux qu’eux, quand vous voulez jouer avec les Muses. Mais, puisque la fortune ne se fait plus aujourd’hui par la rime, vous la ferez par la raison, par la supériorité de votre esprit, par vos talents pour les affaires, et par la vraie éloquence, qui n’est pas, je crois, d’entasser des figures d’orateur, mais de concevoir clairement, de s’énoncer de même, et d’avoir toujours le mot propre à commandement.
Voilà ce que j’ai cru apercevoir en vous ; voilà ce qui vous donnera une vraie supériorité sur tous vos confrères, et qui fera votre réputation, autant que votre fortune. Vous êtes un homme de toutes les heures ; vous me paraissez aussi solide en affaires qu’aimable à souper. Il y a quelque fée qui préside à ces talents-là, et qui a eu soin de votre éducation comme de celle de madame votre sœur. Je vous retrouve à tout moment dans elle, et je crois qu’elle ne vous regrette pas plus que moi.
Adieu, monsieur ; conservez quelque bonté pour un homme dont vous connaissez la respectueuse tendresse pour vous.
1 – On croit que cette lettre est postérieure de quelques années à 1735. L’abbé de Breteuil, frère de madame du Châtelet, n’avait alors que vingt-deux ans. (G.A.)
2 – Abbé et poète badin né en 1697. (G.A.)
à .M. de Formont
Le 13 Février.
Si madame du Deffand, mon cher ami, avait toujours un secrétaire comme vous, elle ferait bien de passer une partie de sa vie à écrire. Faites souvent, je vous en pris, en votre nom, ce que vous avez fait au sien ; consolez-moi de votre absence et de la sienne, par le commerce aimable de vos lettres.
Je n’ai point encore vu les Mémoires d’Hector (1) : mais, vrais ou faux, je doute qu’ils soient bien intéressants ; car, après tout, que pourront-ils contenir que des sièges, des campements, des villes prises et perdues, de grandes défaites, de petites victoires ? On trouve de cela partout ; il n’y a point de siècle qui n’ait sa demi-douzaine de Villars et de prince Eugène. Les contemporains, qui ont vu une partie de ces événements, les liront pour les critiquer, et la postérité s’embarrassera peu qu’un général français ait gagné la bataille de Friedlingen, et ait perdu celle de Malplaquet. Le maréchal de Villars avait l’humeur un peu romanesque ; mais sa conduite et ses aventures ne tiennent pas assez du roman pour divertir son lecteur.
Qu’un prince, comme Charles II, qui a vu son père sur l’échafaud, et qui a été contraint lui-même de fuir à travers son royaume, déguisé en postillon, qui a demeuré deux jours dans le creux d’un chêne, lequel chêne, par parenthèse, est mis au rang des constellations ; qu’un tel prince, dis-je, fasse des mémoires, on les lira plus volontiers que les Amadis. Il en est des livres comme des pièces de théâtre : si vous n’intéressez pas votre monde, vous ne tenez rien. Si Charles XII n’avait pas été excessivement grand, malheureux et fou, je me serais bien donné de garde de parler de lui. J’ai toujours eu envie de faire une histoire du Siècle de Louis XIV ; mais celle de ce roi, sans son siècle, me paraîtrait assez insipide.
Le Père de La Bletterie, en écrivant la Vie de Julien, a fait un superstitieux de ce grand homme. Il a adopté les sots contes d’Ammien-Marcellin. Me dire que l’auteur des Césars était un païen bigot, c’est vouloir me persuader que Spinosa était bon catholique (2). La Bletterie devait prendre avec soi le peloton de M. de Saint-Aignan, et s’en servir pour se tirer du labyrinthe où il s’est engagé. Il n’appartient point à un prêtre d’écrire l’histoire, il faut être désintéressé sur tout, et un prêtre ne l’est sur rien.
J’aimerais presque autant l’histoire des papillons et des chenilles que M. de Réaumur nous donne, que l’histoire des hommes dont on nous ennuie tous les jours ; d’ailleurs je suis dans un pays où il y a bien moins d’hommes que de chenilles. Il y a longtemps que je n’ai rien vu qui ressemble à l’espèce humaine, et je commence à oublier ces animaux-là. Exceptez-en un très petit nombre, à la tête desquels vous êtes, je ne fais pas grand cas de mes confrères les humains ; mais j’en use avec vous à peu près comme Dieu avec Sodome. Ce bon Dieu voulait pardonner à ces…. là, s’il avait trouvé cinq honnêtes gens dans le pays. Vous êtes assurément un de ces cinq ou six qui me font encore aimer la France. Cideville est de cette demi-douzaine ; il m’écrit toujours de jolie prose et de jolis vers.
1 – C’est Villars que Voltaire baptise Hector. (G.A.)
2 – La Bletterie a pourtant bien jugé l’Apostat. Voyez le travail de M. E. Lamé sur Julien (G.A.)
à .M. Berger
A Cirey, le 26 Février.
Je vous supplie, monsieur, sitôt la présente reçue, d’aller chez M. d’Argental. C’est l’ami le plus respectable et le plus tendre que j’aie jamais eu. Il fait toute ma consolation et toute mon espérance dans cette affaire, et sa vertu prend le parti de l’innocence contre l’homme (1) le plus scélérat, le plus décrié, mais le plus dangereux qui soit dans Paris.
Comme il n’a pas toujours le temps de m’écrire, et que j’ai un besoin pressant d’être instruit à temps, de peur de faire de fausses démarches, et que d’ailleurs il demeure trop loin de la grande poste, il pourra vous instruire des choses qu’il faudra que je sache. Il connaît votre probité ; parlez-lui, écrivez-moi, et tout ira bien. Il s’en faut bien que je sois content de Saint-Hyacinthe . Il n’a pas plus réparé l’infâme outrage qu’il m’a fait, qu’il n’est l’auteur du Mathanasius. N’avez-vous pas vu l’un et l’autre ouvrage ? N’y reconnaissez-vous pas la différence des styles ? C’est Salengre et S’Gravesande qui ont fait le Mathanasius. Saint-Hyacinthe n’y a fourni que sa chanson. Il est bien loin, ce misérable, de faire de bonnes plaisanteries. Il a escroqué la réputation d’auteur de ce petit livre, comme il a volé madame Lambert. Infâme escroc et sot plagiaire, voilà l’histoire de ses mœurs et de son esprit. Il a été moine, soldat, libraire, marchand de café, et vit aujourd’hui du profit du biribi. Il y a vingt ans qu’il écrit contre moi des libelles ; et, depuis Œdipe, il m’a toujours suivi comme un roquet qui aboie après un homme qui passe sans le regarder. Je ne lui ai jamais donné le moindre coup de fouet ; mais enfin je suis las de tant d’horreurs, et je me ferai justice d’une façon qui le mettra hors d’état d’écrire.
Si vous voulez prévenir les suites funestes d’une affaire très sérieuse, parlez-lui de façon à obtenir qu’il signe au moins un désaveu, par lequel il proteste qu’il ne m’a jamais eu en vue, et que ce qui est rapporté dans l’abbé Desfontaines est une calomnie horrible. Je ne l’ai jamais offensé. Je le défie de citer un mot que j’aie jamais dit de lui. Faites-lui parler par M. Remond de Saint-Mard. Il y a à Paris une madame Champbonin, qui demeure à l’hôtel de Modène ; elle est ma parente : c’est une femme serviable, active, capable de tout faire réussir ; voudriez-vous l’aller trouver, et agir de concert ? Comptez sur moi, mon cher Berger, comme sur votre meilleur ami.
1 – Desfontaines. (G.A.)