
à Monsieur Clément
J’ai reçu, j’ai goûté vos poissons (1) et vos vers.
Votre puissance enchanteresse
Gouverne également, par des talents divers,
Et les nymphes de l’Eure et celles de Permesse.
Rien n’est plus précieux pour moi que l’honneur de votre souvenir, monsieur ; et, si je vous disais combien j’y suis sensible, je vous écrirai des volumes, au lieu d’une petite lettre.
Vos vers pour madame du Maine valent encore beaucoup mieux que vos présents ; et dans le peu que je vous ai vu, vous m’avez paru valoir encore mieux que vos ouvrages. Le prix le plus flatteur que j’aie jamais reçu des miens est d’avoir connu un homme comme vous.
1 - M. Clément avait envoyé à Voltaire des truites de la rivière de Blaise qui se jette dans l’Eure un peu au-dessous de Dreux.
à Madame la duchesse d’Aiguillon
1734
On m’a dit, madame, que Minerve, descendue sur la terre sous les traits de Vénus et sous le nom d’Aiguillon, avait daigné honorer de ses regards et de sa protection cette Adélaïde (1) tant contredite : j’ose demander à votre divinité, les mêmes faveurs pour Charles XII et pour Henri IV, que je prends la liberté de vous envoyer.
Deux héros différents, l’un superbe et sauvage,
L’autre toujours aimable, et toujours amoureux,
A l’immortalité prétendent tous les deux ;
Mais, pour être immortel, il faut votre suffrage.
Ah ! si sous tous les deux vous eussiez vu le jour,
Plus justement leur gloire eût été célébrée ;
Henri quatre pour vous aurait quitté d’Estrée,
Et Charles XII aurait connu l’amour.
1 - jouée le 18 janvier 1734 – Voyez tome III.
à Monsieur de Mairan
Du 1er février 1734
Monsieur, Adélaïde et moi nous sortons de l’agonie. Voilà pourquoi je n’ai pu encore vous remercier du beau présent dont vous m’avez honoré (1). Je voulais l’avoir lu avant de vous remercier ; mais pardonnez à un mourant, qui touchait à son dernier crépuscule, de n’avoir point vu votre aurore.
Pardon si je fais des points ; je viens de lire deux pages de la Vie de Marianne (2).
Je vais mettre demain à vous étudier et à vous admirer. Je vous devrai mon instruction et mon plaisir. Vos livres sont comme vous, monsieur, sages, instructifs et agréables. Heureux qui peut ou vous lire ou vous entendre ! Vous n’avez point de plus zélé admirateur ni de plus tendre et respectueux serviteur que V.
1 - Le traité physique et historique de l’aurore boréale, 1733
2 - La seconde partie de ce roman venait de paraître.
à Monsieur Clément
19 Février
Vous m’accablez toujours de présents, mon cher monsieur ; vos galanteries m’enchantent et me font rougir ; car quid retribuam domino, pro omnibus quoe retribuit mihi (Ps. CXV., V.12) ? Hélas ! Je ne dirai point : calicem accipiam (ibid, V.13) ; misérable que je suis ! Il me faut vivre d’un régime bien indigne de vos dindons et de vos perdrix. Je ne fais point imprimer Adélaïde sitôt et j’attends la reprise pour la donner au public. Mais je suis charmé de pouvoir vous donner sur le public une petite préférence. Je vais vous faire transcrire Adélaïde pour vous l’envoyer. Il est juste que vous ayez les fruits de ma terre.
J’accepte la très consolante proposition que vous daignez me faire pour la sainte Quadragésime (1) ; c’est un des plus grands plaisirs qu’on puisse faire à un pauvre malade comme moi.
Si vous avez la bonté de charger un de vos gens ou de vos commissionnaires d’envoyer cette petite provision au sieur Demoulin, qui prend soin de mon petit ménage, et qui, par conséquent, demeure chez moi, je vous aurai beaucoup d’obligation, à condition que vous n’empêcherez pas que Demoulin paie très exactement votre commissionnaire.
Adieu ; je vous embrasse tendrement. Adélaïde fut jouée hier pour la dernière fois. Le parterre eut beau la redemander à grands cris, pendant un quart d’heure, j’ai été inflexible.
Adieu ; mille remerciements ; je vous aime trop pour vous écrire avec cérémonie.
1 - M. Clogenson croit qu’il s’agit d’un présent de lentilles.
à Monsieur De Formont
Ce vendredi…février 1734
J’ai vu, après mon agonie, votre beau-frère, M. Deschamps, qui me paraît avoir pris de vous de la sagesse et de l’agrément. Il ne se hâte jamais de juger, et il juge bien ; Dieu le bénira.
Cependant il faut, mon aimable philosophe, que je ne parte point de ce monde, sans avoir un peu raisonné avec vous. Il me semble que mon vaisseau ne serait pas lesté si vous n’y aviez mis quelques grains de votre douce et aimable philosophie.
Je vous fais transcrire Adélaïde, pour vous et pour M. de Cideville ; vous la relirez, si vous pouvez, et vous m’en direz votre avis.
Les petites pièces, les opéras, la Mort de César viendront, je vous le proteste. Patientiam hake un me, et égo omnia reddam tibi. Mais comment donc ! les Charles XII ne vous sont pas encore parvenus ? On meurt dans ce monde-ci sans avoir rien fait de ce qu’on voulait y faire.
Annoncez encore à M. de Cideville que vous aurez la Vie de Molière, et un abrégé historique et critique de ces pièces ; le tout de ma façon, par ordre de M. le garde des Sceaux, pour mettre à la tête de l’édition in-4c de Molière (1).
Il pleut ici des mauvais livres ; mais on dit beaucoup de bien de la comédie de la Surprise de la Haine (2).
Pour notre Linant, il a déjà fait une scène depuis deux ans, et cette scène ne vaut pas le diable. J’ai bien peur qu’il ne prenne du goût pour du talent. Je suis d’ailleurs plus mécontent de lui que de sa scène. Je ne sais ce qu’il a imaginé en venant loger chez moi ; il y est assurément comme mon fils, et il me coûte beaucoup. Cependant, il s’est plaint à trois ou quatre personnes qu’il n’avait pas assez pour ses menus plaisirs. Messieurs, vous l’avez gâté ; il se croit au-dessus de son état, avant de s’en être tiré ; il croit que c’est pour honorer son mérite que je l’ai recueilli chez moi, où il m’est absolument inutile.
Il ne se doute pas que ce n’est qu’à la considération de vous et de M. de Cideville. Il dort, mange, et va poudré blanc à l’orchestre de la Comédie : voilà sa vie. Sa paresse et sa hauteur très déplacée le rendront bien malheureux ; mieux aurait valu pour lui sans doute être clerc de procureur ; mais il est incapable d’affaires. S’il joint à tout cela l’ingratitude dont il me paye, il faut au moins que vous lui laviez la tête.
M. de Cideville lui écrit, comme s’il écrivait à son ami intime, établi dans le monde et considéré. Il le perd avec ces séductions-là. Pour moi, je ne lui parle de rien : mes conseils pourraient avoir l’air de reproches ; c’est à vous et à M. de Cideville à lui parler.
Adieu, je vous demande pardon.
1 - Voyez tome IV.
2 - Par Boissy
à Monsieur de Cideville
A Paris, ce 27 Février
Mon tendre et aimable ami, j’ai été bien consolé dans ma maladie en voyant quelquefois votre ami, M. du Bourg-Théroulde (1) ; il est mon rival auprès de vous, et rival préféré ; mais je n’étais point jaloux. Nous parlions de mon cher Cideville avec un plaisir si entier et si pur ! Nous nous entretenions de l’espérance de vivre un jour à Paris avec lui ; et, aujourd’hui voilà mon cher Cideville qui me mande qu’en effet il pourra venir bientôt. Cela est-il vrai ? Puis-je y compter ? Ah ! C’est alors que j’aurai de la santé, et que je serai heureux.
Je commence enfin à sortir. J’allai même, samedi dernier, à l’enterrement d’Adélaïde, dont le convoi fut assez honorable. J’avais esquivé le mien, et je suis fort content du parterre, qui reçut Adélaïde mourante, et Voltaire ressuscité, avec assez de cordialité.
Il est vrai que je suis retombé depuis ; mais, malgré cette rechute, je veux aller au plus vite chez M. du Bourg-Théroulde pour lui parler de vous. En attendant, disons un petit mot d’Adélaïde.
[…] Adieu, mon cher ami. Ecrivez, je vous en prie, à Linant qu’il a besoin d’avoir une conduite très circonspecte ; que rien n’est plus capable de lui faire tort que de se plaindre qu’il n’est pas assez bien chez un homme à qui il est absolument inutile, et qui, de compte fait, dépense pour lui seize cents francs par an. Une telle ingratitude serait capable de le perdre. Je vous ai toujours dit que vous le gâtiez. Il s’est imaginé qu’il devait être sur un pied brillant dans le monde, avant d’avoir rien fait qui pût l’y produire.
Il oublie son état, son inutilité, et la nécessité de travailler ; il abuse de la facilité que j’ai eue de lui faire avoir son entrée à la Comédie ; il y va tous les jours, sur le théâtre, au lieu de songer à faire une pièce. Il a fait en deux ans une scène qui ne vaut rien ; et il se croit un personnage, parce qu’il va au théâtre et chez Procope (2)
Je lui pardonne tout, parce que vous le protégez ; mais, au nom de Dieu, faites-lui entendre raison, si vous en espérez encore quelque chose.
1 - Président à mortier du parlement de Rouen.
2 - Café en face de la Comédie.
à Monsieur de Moncrif
Je suis très flatté, je vous assure, mon cher monsieur, de recevoir quelques-uns de vos ordres ; mais je crains bien de ne pouvoir les exécuter. M. Falkener, mon ami, n’est point à Alexandrie, mais à Constantinople, dont il doit partir incessamment. Il est vrai qu’il a du goût pour l’antiquaille, mais ce n’est ni pour alun, borax, terre sigilée ou plante marine. Son goût se renferme dans les médailles grecques et dans les vieux auteurs : de sorte qu’excepté les draps et les soies, auxquels il s’entend parfaitement bien, je ne lui connais d’autre intelligence que celle d’Horace et de Virgile, et des vieilles monnaies du temps d’Alexandre. Cependant, monsieur, s’il lui tombe entre les mains quelque coquille de colimaçon turc, quelques morceaux de soufre du lac de Sodome, quelque araignée ou crapaud volant du Levant ou autres utilités semblables, sans omettre de vieux morceaux de marbre ou de terre, je vais le prier de les apporter avec lui à Paris, où je compte le voir à son retour de Constantinople. Il se fera un plaisir de vous les apporter lui-même. Je lui enverrai donc, dès demain, votre mémoire. Si j’avais une copie de Tithon et l’Aurore, je l’y joindrais, bien sûr qu’il s’empresserait plus pour l’autre de cet aimable ouvrage que pour tous les princes du monde ; car il est homme d’esprit et Anglais. Je suis de tout mon cœur, monsieur, avec la plus sincère estime.
à Monsieur le marquis de Caumont
A Paris, ce 2 avril 1734
Une longue maladie, monsieur, m’a mis hors d’état de répondre plus tôt à vos bontés. M. l’abbé de Sade que vous allez revoir me servira encore de protecteur auprès de vous. Je lui ai même remis un exemplaire de ma tragédie d’Adélaïde, dont je le prie de se servir pour vous faire ma cour.
Je voudrais que mes vers pussent vous payer de la prose que je vous dois. Vous voyez du moins que je ne néglige point les occasions de mériter vos bontés.
Je suis toujours dans la résolution de faire quelque chose sur ce beau siècle de Louis XIV ; mais j’ai bien peur de n’en avoir ni le loisir, ni la santé, ni le talent. J’assemble toujours quelques matériaux en attendant que je puisse commencer cet ouvrage, qui me paraît également long et dangereux à achever.
Si vous trouviez dans ces Lettres en question des faits qui fussent dignes de votre attention et que vous daignassiez me les communiquer, ce serait une grâce qui, par le commerce dont vous m’honorez, serait la plus grande que vous me pussiez faire. Que ne puis-je venir vous en remercier ! J’envie bien le sort de M. l’abbé de Sade, non que je lui envie l’honneur d’être prêtre et grand-vicaire, mais bien le plaisir d’être à Avignon et de vous y voir. Comptez à jamais, monsieur, sur ma tendre et respectueuse reconnaissance.
à Monsieur de Cideville
Ce mercredi, 7 avril
Mon cher ami, je pars pour être témoin d’un mariage que je viens de faire. J’avais mis dans ma tête, il y a longtemps, de marier le duc de Richelieu à Mademoiselle de Guide. J’ai conduit cette affaire comme une intrigue de comédie ; le dénouement va se faire à Monjeu, auprès d’Autun. Les poètes sont plus dans l’usage de faire des épithalames que des contrats ; cependant j’ai fait le contrat, et, probablement, je ne ferai point de vers (1). Vous savez ce que dit madame de Murat (2) :
Mais quand l’hymen est fait, c’est en vain qu’on réclame
Le dieu des vers et les neuf doctes sœurs.
C’est le sort des Amours et celui des auteurs,
D’échouer à l’épithalame
(L’Heureuse peine, conte)
Je pars dans une heure, mon aimable Cideville ; j’envoie devant tragédie, opéra, versiculets, et totam nugarum suppellectilem. C’est pour le coup que je vais travailler à vous faire transcrire tout ce que je vous dois. Formont vient de m’écrire une lettre où je reconnais sa raison saine et son goût délicat. Messieurs les Normands, vous avez bien de l’esprit. L’abbé du Resnel, autre Normand, traducteur de Pope, homme qui sait penser, sentir et écrire, est, ou doit être à Rouen ; je lui ai dit que mon cher Cideville y était ; il le verra, et il en pensera comme moi. C’est un admirateur et un ami de plus que vous allez acquérir l’un et l’autre, en faisant connaissance.
Je n’ai pas perdu toute espérance sur Linant. Je ne crois pas que Linant ait jamais un talent supérieur ; mais je crois qu’il sera un ignorant inutile aux autres et à lui-même ; plein de goût et d’esprit, sans imagination ; il n’a rien de ce qu’il faut ni pour briller ni pour faire fortune. Il a la sorte d’esprit qui convient à un homme qui aurait vingt mille livres de rente. Voilà de quoi je le plains, mais de quoi je ne lui parle jamais. J’ai été mécontent de lui, mais je ne l’ai dit qu’à vous et à M. de Formont.
Adieu ; je vous aime avec tendresse. Je pars, Valete, enroe. V.
1 - Il en fit, voyez tome VI, aux Epîtres
2 - Femme auteur, née en 1670, morte en 1716
à Monsieur Rameau
… 1734
Le mariage de M. le duc de Richelieu a fait du tort à Samson ; mais comptez, mon très cher Orphée, que dès que j’aurai fini cette comédie, je serai tout entier à l’opéra. Mon mariage avec vous m’est bien aussi cher que celui que je viens de faire ; nos enfants ne sont pas ducs et pairs, mais grâce à vos soins et à votre talent, ils seront immortels. Les applaudissements du public valent mieux qu’un rang à la Cour.
Je me flatte que madame Rameau est à présent debout et qu’elle chante à votre clavecin. Adieu, vous avez deux femmes, elle et moi ; mais il ne faut plus faire d’enfants avec madame Rameau ; j’en ferai avec vous jusqu’à ce que je devienne stérile ; pour vous, vous ne le serez jamais.
à Monsieur de Cideville
A Monjeu, par Autun, le 24 avril
J’étais ici tranquille, mon cher ami, et je jouissais paisiblement du fruit de ma petite négociation entre M. de Richelieu et mademoiselle de Guise. Je n’ai pas trop l’air du blond Hyménée ; mais je faisais les fonctions de ce dieu charitable, et je me mêlais d’unir des cœurs par-devant notaire, lorsque les nouvelles les plus affligeantes sont venues troubler mon repos. Ces maudites Lettres anglaises se débitent enfin sans qu’on m’ait consulté, sans qu’on m’en dit donné le moindre avis (1). On a l’insolence de mettre mon nom à la tête et de donner l’ouvrage avec la Lettre sur les Pensées de Pascal, que j’avais le plus à cœur de supprimer.
Je ne veux pas soupçonner Jore de m’avoir joué ce tour, parce que, sur le moindre soupçon, il serait mis sûrement à la Bastille, pour le reste de sa vie. Mais je vous supplie de me mandez ce que vous en savez. En un mot si l’on pouvait ôter mon nom, du moins ce serait une impertinence de sauvée. Je ne sais où est ce misérable.
Adieu ; j’ai le cœur serré de douleur. Ecrivez-moi pour me consoler, et faites mille tendres compliments pour moi à mon ami Formont. L’abbé du Resnel est-il à Rouen ? En êtes-vous bien content ? Adieu ; écrivez-moi à Monjeu.
1 - Voyez sur toute cette affaire le Voltaire à Cirey, de Monsieur Gustave Desnoiresterres.
à Monsieur de Formont
A Monjeu, par Autun, ce 25 avril
On ne peut, mon cher Formont, vous écrire plus rarement que je fais, et vous aimer plus tendrement. Je passe la moitié de mes jours à souffrir, et l’autre à étudier ou à rimailler ; et il se trouve que la journée se passe sans que j’aie le temps d’écrire ma lettre. Vous serez peut-être étonné de la date de celle-ci. Moi, au fond de la Bourgogne ! Moi, qui n’aurais voulu quitter Paris que pour Rouen ; mais c’est que je me suis mêlé de marier M. de Richelieu, avec mademoiselle de Guise, et qu’il a fallu dans les règles être de la noce. J’ai donc fait quatre-vingt lieues pour voir un homme coucher avec une femme. C’était bien la peine d’aller si loin !
Mais voici une autre besogne. On vend mes Lettres, que vous connaissez, sans qu’on m’en ait averti, sans qu’on m’ait donné le moindre signe de vie. On a l’insolence de mettre mon nom à la tête ; et, malgré mes prières réitérées de supprimer au moins ce qui regarde les Pensées de Pascal, on à joint cette Lettre aux autres. Les dévots me damnent ; mes ennemis crient, et on me fait craindre une lettre de cachet, lettre beaucoup plus dangereuse que les miennes. Je vous demande en grâce de me mandez ce que vous pourrez savoir. Jore est-il dans votre ville ? Est-il à Paris ? Pourrait-on, au moins, faire savoir mes intentions à ceux qui ont eut l’indiscrétion de débiter cet ouvrage sans mon consentement ? Pourrait-on, au moins, supprimer mon nom ? Adieu, mon sage et aimable ami. Je suis bien fou de me faire des affaires pour un livre.
à Monsieur l’abbé d’Olivet
A Monjeu, par Autun, ce 25 avril
Je compte toujours sur votre amitié, mon très cher abbé et mon maître, et je vous mets à l’épreuve. Ecrivez-moi si vous m’aimez, tout ce qu’on dit de ces Lettres anglaises qui paraissent depuis peu.
C’est bien assurément malgré moi que l’on débite cet ouvrage. Il y a plus d’un an que je prenais les plus grandes et les plus inutiles précautions pour le supprimer. Il m’en a coûté 1.500 francs (1) pour espérer, pendant quelque mois, qu’il ne paraîtrait point. Mais enfin j’ai perdu mon argent, mes peines et mes espérances.
Non seulement on m’a trahi, et l’on débite l’ouvrage, mais, grâce à la bonté qu’on a toujours de juger favorablement son prochain, j’apprends qu’on me soupçonne de faire vendre moi-même l’ouvrage. Je me flatte que vous me défendrez avec vos amis, ou, plutôt, que ceux qui ont l’honneur d’être vos amis, ne m’imputeront point de telles bassesses.
Mais vous, mon cher abbé, mandez-moi ce que c’était que l’affaire qu’on voulait vous susciter au sujet des rêveries de ce fou de P. Hardouin. Faudra-t-il que les gens de lettres, en France, soient toujours traitées comme les mathématiciens l’étaient du temps de Domitien ! Ecrivez-moi, je vous en prie, au plus vite à Monjeu. J’y étais paisiblement occupé à marier M. le duc de Richelieu à mademoiselle de Guise. L’aventure de ces Lettres a rabattu ma joie, et votre souvenir me la rendra.
1 - Somme prêtée à Jore
à Monsieur de Maupertuis
A Monjeu, par Autun, ce 29 avril
Votre géomètre (1) monsieur, vient de me montrer votre lettre. Je vous plains de son absence ; mais je suis beaucoup plus à plaindre que vous, s’il faut que j’aille à Londres ou à Bâle, tandis que vous serez à Paris avec madame du Châtelet.
Ce sont donc ces Lettres anglaises qui vont m’exiler ! En vérité, je crois qu’on sera un jour bien honteux de m’avoir persécuté pour un ouvrage que vous avez corrigé.
Je commence à soupçonner que ce sont les partisans des tourbillons et des idées innées qui me suscitent la persécution. Cartésiens, malebranchistes, jansénistes, tout se déchaîne contre moi ; mais j’espère en votre appui : il faut, s’il vous plaît, que vous deveniez chef de secte. Vous êtes l’apôtre de Locke et de Newton ; et un apôtre de votre trempe, avec une disciple comme madame du Châtelet, rendrait la vue aux aveugles. Je crains encore plus le garde des sceaux que les raisonneurs ; il ne prend point du tout cette affaire-ci en philosophe ; il se fâche en ministre, et, qui pis est, en ministre prévenu et trompé. On lui a fait entendre que c’est moi qui débite cette édition, tandis que je n’ai épargné, depuis un an, ni soins ni argent pour la supprimer. J’étais bien loin assurément de la vouloir donner au public, il me suffisait de votre approbation. Madame du Châtelet et vous, ne me valez-vous pas le public ? D’ailleurs, aurais-je eu, je vous prie, l’impertinence de mettre mon nom à la tête de l’ouvrage ? y aurais-je ajouté la Lettre sur Pascal, que j’avais fait supprimer même à Londres ?
Savez-vous bien que j’ai fait prodigieusement grâce à ce Pascal ? De toutes les prophéties qu’il rapporte, il n’y en a pas une qui puisse s’expliquer honnêtement de Jésus-Christ. Son chapitre sur les Miracles est un persiflage. Cependant je n’en ai rien dit, et l’on crie. Mais laissez-moi faire ; quand je serai une fois à Bâle, je ne serai pas si prudent. En attendant, je vous prie de faire connaître la vérité à vos amis. Il me sera plus glorieux d’être défendu par vous, qu’il n’est triste d’être persécuté par les sots.
Je vous demande pardon d’avoir mis tant de paroles dans ma lettre ; mais, quand on écrit en présence de madame du Châtelet, on ne peut pas recueillir son esprit fort aisément.
Adieu ; vous savez le respect que mon esprit a pour le vôtre. Ecrivez-moi, ou pour m’apprendre quelques nouvelles de ces Lettres, ou pour me consoler. Je vous suis tendrement attaché pour la vie, comme si j’étais digne de votre commerce.
1 - Madame du Châtelet, à qui M. de Maupertuis avait donné quelques leçons de géométrie.
à Monsieur le comte d’Argental
Avril
On dit qu’après avoir été mon patron, vous allez être mon juge (1) et qu’on dénonce à votre sénat ces Lettres anglaises, comme un mandement du cardinal de Bissy, ou de l’évêque de Laon. Messieurs tenant la cour du parlement, de grâce, souvenez-vous de ces vers :
Il est dans ce saint temple un Sénat vénérable,
Propice à l’innocence, au crime redoutable
Qui des lois de son prince et l’organe et l’appui,
Marche d’un pas égal entre son peuple et lui, etc
Henr., ch IV.
Je me flatte qu’en ce cas les présidents Hénault et Roujault, les Berthier, se joindront à vous, et que vous donnerez un bel arrêt, par lequel il sera dit que Rabelais, Montaigne, l’auteur des Lettres persanes, Bayle, Locke, et moi chétif, seront réputés gens de biens, et mis hors de cour et de procès.
Qu’est devenu M. de Pont de Veyle (2) ? d’où vient que je n’entends plus parler de lui ? N’est-il point à Pont de Veyle, avec madame votre mère ?
Si vous voyez M. Hérault, sachez, je vous en prie, ce qu’aura dit le libraire qui est à la Bastille ; et encouragez ledit M. Hérault à me faire, auprès du bon cardinal (3) et de l’opiniâtre Chauvelin, tout le bien qu’il pourra humainement me faire.
Je vais vous parler avec la confiance que je vous dois, et qu’on ne peut s’empêcher d’avoir pour un cœur comme le votre. Quand je donnai permission, il y a deux ans, à Thieriot d’imprimer ces maudites Lettres, je m’étais arrangé pour sortir de France, et aller jouir, dans un pays libre, du plus grand avantage que je connaisse, et du plus beau droit de l’humanité, qui est de ne dépendre que des lois, et non du caprice des hommes. J’étais très déterminé à cette idée ; l’amitié seule m’a fait entièrement changer de résolution, et m’a rendu ce pays-ci plus cher que je ne l’espérais. Vous êtes assurément à la tête des personnes que j’aime, et ce que vous avez bien voulu faire pour moi dans cette occasion, m’attache à vous bien davantage, et me fait souhaiter plus que jamais d’habiter le pays où vous êtes. Vous savez tout ce que je dois à la généreuse amitié de madame du Châtelet qui avait laissé un domestique à Paris, pour m’apporter en poste les premières nouvelles. Vous eûtes la bonté de m’écrire ce que j’avais à craindre ; et c’est à vous et à elle que je dois la liberté dont je jouis.
Tout ce qui me trouble à présent, c’est que ceux qui peuvent savoir la vivacité des démarches de madame du Châtelet, et qui n’ont pas un cœur aussi tendre et aussi vertueux que vous, ne rendent pas à l'extrême amitié et aux sentiments respectables dont elle m’honore toute la justice que sa conduite mérite. Cela me désespérerait, et c’est en ce cas surtout que j’attends de votre générosité que vous fermiez la bouche à ceux qui pourraient devant vous calomnier une amitié si vraie et si peu commune.
Faites-moi la grâce, je vous en prie, de m’écrire où en sont les choses, si M. de Chauvelin s’adoucit, si M. Rouillé peut me servir auprès de lui, si M. l’abbé de Rothelin peut m’être utile. Je crois que je ne dois pas trop me remuer dans ces commencements, et que je dois attendre du temps l’adoucissement qu’il met à toutes les affaires ; mais aussi il est bon de ne pas m’endormir entièrement sur l’espérance que le temps seul me servira.
Je n’ai point suivi les conseils que vous me donniez de me rendre en diligence à Auxonne ; tout ce qui était à Monjeu m’a envoyé vite en Lorraine (4). J’ai, de plus, une aversion mortelle pour la prison ; je suis malade ; un air enfermé m’aurait tué ; on m’aurait peut-être fourré dans un cachot. Ce qui m’a fait croire que les ordres étaient durs, c’est que la maréchaussée était en campagne.
Ne pourriez-vous point savoir si le garde des sceaux a toujours la rage de vouloir faire périr, à Auxonne, un homme qui a la fièvre et la dysenterie, et qui est dans un désert ? Qu’il m’y laisse, c’est tout ce que je lui demande, et qu’il ne m’envie pas l’air de la campagne. Adieu ; je serai toute ma vie pénétré de la plus tendre reconnaissance. Je vous serai attaché comme vous méritez qu’on vous aime.
1 - D’Argental était alors conseiller au Parlement
2 - Frère de d’Argental
3 - Fleury
4 - Il n’était pas en Lorraine, mais en Champagne, au château de Cirey.