
à Monsieur Jacob Vernet (1)
A Genève
Paris, 14 septembre.
Votre conversation, monsieur, me fit extrêmement désirer d’avoir avec vous un commerce suivi. Je vois avec une satisfaction extrême que vous n’êtes pas de ces voyageurs qui visitent en passant les gens de lettres, comme on va voir des statues et des tableaux, pour satisfaire une curiosité passagère. Vous me faites sentir tout le prix de votre correspondance, et je vous dis déjà, sans aucun compliment, que vous avez en moi un ami : car sur quoi l’amitié peut-elle être fondée, si ce n’est sur l’estime et sur le rapport des goûts et des sentiments ? Vous m’avez paru un philosophe pensant librement et parlant sagement ; vous méprisez d’ailleurs ce style efféminé, plein d’afféterie et vide de choses, dont les frivoles auteurs de notre Académie française ont énervé notre langue. Vous aimez le vrai, et le style mâle qui seul appartient au vrai. Puis-je, avec cela, ne pas vous aimer ? C’est pour le style impertinent, dont la France est inondée aujourd’hui, qu’il ne faut point d’indulgence ; car on ramène les hommes au bon sens sur ces bagatelles. Mais, en fait de religion, nous avons, je crois, vous et moi, de la tolérance, parce qu’on ne ramène jamais les hommes sur ce point. Je passe tout aux hommes, pourvu qu’ils ne soient pas persécuteurs. J’aimerais Calvin, s’il n’avait pas fait brûler ; je serais serviteur du concile de Constance, sans les fagots de Jean Huss.
Ces Lettres anglaises, dont vous me parlez, sont écrites avec cet esprit de liberté qui peut-être m’attirera en France des persécutions, mais qui me vaudra votre estime ; elles ne paraissent encore qu’en anglais, et j’ai fait ce que j’ai pu pour faire suspendre l’édition française. Je ne sais si j’en viendrai à bout ; mais jugez, monsieur, de la différence qui se trouve entre les Anglais et les Français : ces Lettres ont paru seulement philosophiques aux lecteurs de Londres ; et, à Paris, on les appelle déjà impies, sans les avoir vues. Celui qui passe ici pour un tolérant, passe bientôt pour un athée. Les dévots et les esprits frivoles, les uns trompeurs et les autres trompés, crient à l’impiété contre quiconque ose penser humainement ; et, de ce qu’un homme a fait une plaisanterie contre les quakers, nos catholiques concluent qu’il ne croit pas en Dieu.
A propos de quakers, vous me demandez mon avis, dans votre lettre, sur le vous et sur le toi (2). Je vous dirai aussi hardiment ce que je pense sur cette bagatelle, que je serai timide devant vous sur une question importante. Je crois que, dans le discours ordinaire, le vous est nécessaire, parce qu’il est d’usage, et qu’il faut parler aux hommes le langage établi par eux; mais, dans ces mouvements d’éloquence où l’on doit s’élever au-dessus du langage vulgaire, comme quand on parle à Dieu, ou qu’on fait parler les passions, je crois que le tu a d’autant plus de force qu’il s’éloigne du vous car le tu est le langage de la vérité, et le vous le langage du compliment.
Je ne suis point étonné que vous n’ayez pû lire la tragédie de Gustave : quiconque écrit en vers doit écrire en beaux vers, ou ne sera point lu. Les poètes ne réussissent que par les beautés de détail. Sans cela Virgile et Chapelain, Racine et Campistron, Milton et Ogilby, Le Tasse et Rolli (3) seraient égaux.
Je vous serais obligé de m’adresser le libraire dont vous m’avez parlé ; je vous serais encore plus obligé si vous vouliez bien m’écrire quelquefois. Vous m’avez fait aimer votre personne et vos lettres. Faites-moi ici votre correspondant. Je suis, etc. voltaire.
(1) Voltaire et lui se brouillèrent en 1757. Voyez, tome V, la Lettre curieuse de Robert Covelle.
(2) Vernet est auteur d’une Lettre sur la coutume d’employer le vous au lieu du tu.
(3) Ogilby, mauvais traducteur d’Homère et Rolli, poëte médiocre, auteur d’un Examen de l’essai sur la poésie épique par Voltaire.
à Monsieur de Cideville
Ce 15 septembre.
Eh bien !mon cher ami, vous n’avez encore ni opéra, ni Adélaïde, ni petites pièces fugitives ; et vous ne m’avez point envoyé votre Allégorie, et Linant m’a quitté, sans avoir achevé une scène de tragédie.
O vanas hominum mentes ! o pectora cæca !
(Lucr., II.)
Jore devrait être déjà parti avec un ballot de vers, de ma part ; mais le pauvre diable est actuellement caché dans un galetas, espérant peu en Dieu, et craignant fort les exempts. Un nommé Vanneroux, la terreur des jansénistes, et aussi renommé que Desgrets, est parti pour aller fureter dans Rouen, et pour voir si Jore n’aurait point imprimé certaines Lettres anglaises que l’on croit ici un ouvrage du malin. Jore jure qu’il est innocent, qu’il ne sait ce que c’est que tout cela, et qu’on ne trouvera rien. Je ne sais pas si je le verrai avant le départ clandestin qu’il médite pour revenir voir sa très chère patrie. Je vous prie, quand vous le reverrez, de lui recommander extrêmement la crainte du garde des sceaux et de Vanneroux. S’il fait paraître un seul exemplaire de cet ouvrage, assurément il sera perdu, lui et toute sa famille. Qu’il ne se hâte point ; le temps amène tout. Il est convaincu de ce qu’il doit faire ; mais ce n’est pas assez d’avoir la foi, si vous ne le confirmez dans la pratique des bonnes œuvres.
J’ai vu enfin la présidente de Bernières. Est-il possible que nous ayons dit adieu pour toujours à la Rivière-Bourdet ? Qu’il serait doux de nous y revoir : Ne pourrions-nous point mettre le président dans un couvent, et venir manger des cannetons (1) chez lui ?
Je reste constamment dans mon ermitage, vis-à-vis Saint-Gervais, où je mène une vie philosophique, troublée quelquefois par des coliques, et par la sainte inquisition qui est à présent sur la littérature. Il est triste de souffrir, mais il est plus dur encore de ne pouvoir penser avec une honnête liberté, et que le plus beau privilège de l’humanité nous soit ravi : fari quœ sentiat. La vie d’un homme de lettres est la liberté. Pourquoi faut-il subir les rigueurs de l’esclavage, dans le plus aimable pays de l’univers, que l’on ne peut quitter, et dans lequel il est si dangereux de vivre !
Thieriot jouit en paix à Londres, du fruit de mes travaux ; et moi je suis en transes à Paris : landoutur ubi non sunt, cruciantur ubi sunt. Il n’y a guère de semaines où je ne reçoive des lettres des pays étrangers, par lesquelles on m’invite à quitter la France. J’envie souvent à Descartes sa solitude d’Egmont, quoique je ne lui envie point ses tourbillons et sa métaphysique. Mais enfin je finirai par renoncer où à mon pays où à la passion de penser tout haut. C’est le parti le plus sage. Il ne faut songer qu’à vivre avec soi-même et avec ses amis, et non à s’établir une seconde existence très chimérique dans l’esprit des autres hommes. Le bonheur ou le mal est réel, et la réputation n’est qu’un songe.
Si j’avais le bonheur de vivre avec un ami comme vous, je ne souhaiterais plus rien ; mais, loin de vous, il faut que je me console en travaillant ; et, quand un ouvrage est fait, on a la rage de le montrer au public. Que tout cela n’empêche point Linant de nous faire une bonne tragédie, que je mette mes armes entre ses mains : Illum oportet erescere, me autem minui (Saint Jean, ch. III., V. 30.)
Adieu, charmant ami.
(1) Les meilleurs canetons, dits de Rouen, viennent de Duclair, canton auquel appartient la Rivière-Bourdet.
à Monsieur le Marquis de Caumont
à Avignon
à Paris, près Saint-Gervais, 15 Septembre 1733
Je ne dirai pas, monsieur, désormais, que les beaux-arts ne sont point honorés et récompensés dans ce siècle ; la lettre flatteuse que je reçois de vous est le prix le plus précieux de mes faibles ouvrages. Chapelain cherchait des pensions, et faisait sa cour aux ministres. Feu La Motte, d’ailleurs homme d’esprit et homme aimable, avait passé toute sa vie à se faire une cabale. Mais ni les cabales, ni les ministres, ni les princes ne font la vraie réputation ; elle n’est jamais fondée, monsieur, que sur des suffrages comme le vôtre.
Il faut plaire aux esprits bien faits, dit Pascal ; et s’il n’avait jamais écrit que des pensées aussi vraies, je n’aurais jamais pris la petite liberté de combattre beaucoup de ses idées, comme j’ai fait dans ces Lettres anglaises dont vous m’avez fait l’honneur de me parler. Si elles paraissaient déjà en français, je ne manquerais pas de vous les envoyer, et je braverais les censures du vice-légat ; car je suis bien plus jaloux de votre absolution que je ne crains l’excommunication della santa chese. En attendant, je fais partir à votre adresse, par le carrosse, un paquet qui contient deux exemplaires de la Henriade, d’une nouvelle édition prétendue d’Angleterre, avec un Essai sur la poésie épique. J’avais d’abord composé cet Essai en anglais, et il avait été traduit par l’abbé Desfontaines, homme fort connu dans la littérature. Mais je l’ai depuis travaillé en français, et je l’ai calculé pour notre méridien. Je vous supplie de vouloir bien accepter cet hommage avec bonté. J’y aurais joint l’Histoire de Charles XII ; mais j’en attends incessamment une nouvelle édition dans laquelle on a corrigé beaucoup d’erreurs ; on a mis à la fin de cette édition les Remarques de La Motraye, voyageur curieux, mais qui n’a rien vu qu’avec les yeux du corps et qui ressemble aux courriers qui voient tout, portent tout, et ne savent rien. Il y a en marge une réponse à ses Remarques, le tout pour l’honneur de la vérité dont je suis uniquement partisan.
Tros Rutulusve fuat, nullo discrimine habebo.
D’ordinaire les histoires sont des satires ou des apologies, et l’auteur, malgré qu’il en ait, regarde le héros de son histoire comme un prédicateur regarde la saint de son sermon ; on mêle partout de l’enthousiasme, et il n’en faut avoir qu’en vers. Pour moi, je n’en ai point en écrivant l’histoire, et si jamais j’écris quelque chose sur le siècle de Louis XIV, je le ferai en homme désintéressé. J’aime à vous rendre compte, monsieur, de mes occupations et de mes sentiments, pour les soumettre au jugement d’un homme comme vous. Je remercierai toute la vie M. l’abbé de Sade de m’avoir procuré l’honneur de votre correspondance. Je le prends pour mon protecteur auprès de vous ; il vous persuadera de m’aimer, car il persuade tout ce qu’il veut. Je regarderais comme un des plus heureux temps de ma vie celui que je pourrais passer entre vous deux. A Paris, on ne se voit jamais qu’en passant. Ce n’est que dans les villes où la bonne compagnie est moins dissipée et plus rassemblée, qu’on peut jouir du commerce des gens qui pensent. Ce ne serait pas des muscats et du thon que je viendrais chercher : j’achèterai votre conversation et la sienne de tous les raisins du monde. Mais vous m’avouerez qu’il serait plaisant que l’auteur de la Henriade et des Lettres anglaises vînt chercher un asile dans les terres du saint-père. Je crois qu’au moins il me faudrait un passe-port. J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec l’estime la plus vive et la plus respectueuse reconnaissance, votre très humble et très obéissant serviteur. Voltaire.
à Monsieur de Cideville
Ce 2 octobre
L’autre jour l’Amitié, d’un air simple et facile,
Vint m’apporter des vers écrits en ma faveur :
Ils sont, tu le vois bien, du charmant Cideville,
Dit-elle, et tu connais l’air tendre et séducteur
Dont cet ingénieux pasteur
Par ses accents nouveaux à son gré ressuscite
Les sons du doux Virgile et ceux de Théocrite ;
Mais il t’a prodigué, dans son style enchanteur,
Tous les éloges qu’il mérite.
Quelle faible réponse, mon aimable ami, à votre charmante églogue, et que j’ai de remords de vous payer si tard et si mal ! N’accusez point ma paresse ; mon cœur surtout n’est point paresseux ; mais vous savez que ma détestable santé me met quelquefois dans l’impuissance de penser et d’écrire ; cela met dans ma vie des vides effroyables. Il faut quelquefois que je demeure plusieurs jours privés de la consolation des belles-lettres et de la douceur de votre commerce. Moi qui voudrais, vous le savez bien, passer ma vie entre ces et vous, faut-il que je ne la passe presque qu’en regrets !
L’abbé Linant, ou plutôt Linant qui n’est plus abbé, vient d’arriver, toujours rempli de vous. Il lui faudra du temps pour reprendre l’habitude de la vie inquiète et tumultueuse de Paris, après avoir joui d’une si douce tranquillité auprès de vous. Il est bien mal logé chez moi, mais ce n’est pas ma faute, c’est la sienne. Il a trouvé, en arrivant, un compagnon que je lui ai donné, et dont je crois, qu’il sera content. C’est un jeune homme nommé Lefebvre, qui fait aussi des vers harmonieux, et qui est né, comme Linant, poète et pauvre. Je voudrais bien que ma fortune fût assez honnête pour leur rendre la vie plus agréable ; mais n’ayant point de richesses à leur faire partager, ils daignent partager ma pauvreté. Je ne suis pas comme la plupart de nos Parisiens ; j’aime mieux avoir des amis que du superflu ; et je préfère un homme de lettres à un bon cuisinier et à deux chevaux de carrosse. On en a toujours assez pour les autres quand on sait se borner pour soi. Rien n’est si aisé que d’avoir du superflu. Voilà une morale que M. le marquis (1) ne goûtera pas mais qui est sûrement de votre goût.
A l’heure que je vous parle, mes deux amis, sont à la comédie, à une pièce nouvelle d’un nommé La Chaussée, intitulé la Fausse Antipathie (2). Ce titre à l’air de Marivaux ; mais Marivaux ne fait pas de vers et La Chaussée en fait de très bons, du moins dans le genre didactique. Ce n’est pas un bon préjugé pour le genre de la comédie.
J’assistai hier à la première représentation d’Hippolyte et Aricie (3). Les paroles sont de l’abbé Pellegrin, et dignes de l’abbé Pellegrin. La musique est d’un nommé Rameau, homme qui a le malheur de voir plus de musique de Lulli. C’est un pédant en musique ; il est exact et ennuyeux.
Linant revient de la comédie ; il dit qu’elle a plu assez, qu’elle n’est pas absolument froide, et qu’elle est bien écrite.
Adieu ; sur nos vieux jours nous irons ensemble aux premières représentations.
(1) Le marquis de Lezeau.
(2) Elle fut jouée le 2 octobre et non le 27 septembre
(3) jouée le 1er octobre.
à Monsieur Berger
Octobre
Je suis très fâché, monsieur, que vous ayez connu comme moi le prix de la santé par les maladies. Je ne suis point de ces malheureux qui aiment à avoir des compagnons. Comptez que le plaisir est le meilleur des remèdes. J’attends de grands soulagements de celui que me feront vos lettres. Y-a-t-il quelque chose de nouveau, sur le Parnasse, qui mérité d’être connu par vous ?
Comment va l’opéra de Rameau ? Soyez donc un peu, avec votre ancien ami, le nouvelliste des arts et des plaisirs, et comptez sur les mêmes sentiments que j’ai toujours eus pour vous.
à Monsieur de Cideville
Octobre
………………………………………………………………………………(1)
Mais quand pourrai-je donc, mon très cher ami, vous être aussi utile à Paris, que vous me l’êtes à Rouen ? Vous passez douze mois de l’année à me rendre des services ; vous m’écrivez de plus des vers charmants, et je suis comme une bégueule, qui me laisse aimer. Non, mon cher Cideville, je ne suis pas si bégueule ; je vous aime de tout mon cœur, je travaille pour vous, j’ai retouché mon opéra tous les jours, et le tout pour vous plaire, car vous me valez tout un public.
Et si me tragicis vatibus inseres.
Sublimi feriam sidera vertice.
(Hor., liv. I, od. I)
C’est à de tels lecteurs que j’offre mes écrits
(Bo., ép. VII)
A l’égard de ma personne, à laquelle vous daignez vous intéresser avec tant de bonté, je suis obligé de vous dire, en conscience, que je ne suis pas si malheureux que vous le pensez. Je crois vous avoir déjà dit en vers d’Horace :
Non agimur tumidis velis aquilone secundo ;
Non ramen adversis aetatem ducimus austris,
Viribus ingenio, specie, virtute, loco, re,
Extremi primorum, extremis usque, priores
(Liv., II, ép., II.)
Mais voilà mon seul embarras, et ma petite santé est mon seul malheur. Je tâche de mener une vie conforme à l’état où je me trouve, sans passions désagréables, sans ambition, sans envie, avec beaucoup de connaissances, peu d’amis et beaucoup de goûts. En vérité je suis plus heureux que je ne mérite.
Mon cœur même à l’amour s’abandonne :
J’ai bien peu de tempérament ;
Mais ma maîtresse me pardonne,
Et je l’aime plus tendrement.
A Paris, 14 Octobre
Que diriez-vous de moi ? Il y a trois jours que cette lettre devait partir; mais j’ai été malade, j’ai couru, et je vous demande pardon. Voici un petit papier ci-joint que je vous supplie bien fort de faire tenir à Jore, afin qu’il l’imprime à la fin des Remarques du sieur La Motraye.
Adieu ; je n’ai pas un moment ; je vous embrasse. Linant vous écrit. Il n’y a rien de nouveau encore ; on ne sait si les Français ont passé le Rhin, ni si les Russes ont passé la Vistule. Jamais les fleuves n’ont été si difficiles à traverser que cette année. V.
(1) – Une page et demie est coupée et raturée.
à Monsieur le Comte de Sade
Ce lundi,…
Voilà une fort mauvaise copie d’Adélaïde ; mais je n’en ai pas d’autre. Vous n’aurez pas besoin de mes vers pour vous amuser en chemin. Votre imagination et votre compagne de voyage vous mèneraient au bout du monde. Cependant prenez toujours ce chiffon de tragédie, pour les quarts d’heure où vous voudrez lire des choses inutiles. Si vous voulez en procurer une lecture au petit Gnome, correspondant des savants, vous êtes le maître. Quand vous serez arrivé à Toulouse, voyez, je vous en prie, mon ami d’Aigueberre (2), conseiller au parlement ; je le crois au fond digne de vous, quoiqu’il n’ai pas de brillant. Vous lui ferez lire cette pièce ; mais point de copie. Adieu ; bon voyage. Mille respects, tendre amitié.
(1) Le marquis de Caumont, correspondant honoraire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
(2) C’est par lui que Voltaire connut Madame du Châtelet.
à Monsieur le marquis de Caumont
A Paris, ce 25 octobre…
J’avais mis, monsieur, à la diligence de Lyon, un paquet contenant deux Henriades à votre adresse, à Avignon. J’ai renvoyé à la diligence sur la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et j’ai trouvé que le paquet n’était point parti, ces messieurs disant pour raison qu’il aurait fallu l’adresser à Lyon à quelqu’un de connu dans la ville. M. de Malijac que vous m’avez indiqué m’a tiré d’embarras ; j’ai été chez lui, et j’ai eu l’honneur de lui remettre le paquet pour vous. J’ai gagné beaucoup à cela. M. de Malijac m’a paru un homme très aimable.
Il a un fils dont il me semble qu’on peut dire : Gratior et pulchro veniens in corpore virtus. Mais j’ai bien peur, monsieur, que vous n’ayez pas si tôt cette pauvre Henriade. Il me paraît que le ministère retient tant qu’il peut M. de Malijac dans ce pays-ci. Nos ministres ont raison ; j’en ferais autant à leur place si j’aimais mieux la bonne compagnie que les intérêts des sujets de notre saint père le Pape.
IL s’agit, je crois, de nous donner du bois, du blé et de l’huile. On fait bien des façons pour vous laisser avoir
Frigus quo duramque famem depellere possit.
Apparemment qu’on veut avoir pris l’Italie avant de régler nos affaires. Voilà toute l’Europe en armes. Quel temps, monsieur, pour les lettres ! Je dirai de nous :
Solus enim tristes hac tempestate camenas.
Respexit.
Je me flatte de vous envoyer bientôt quelque nouvel ouvrage, malgré le tintamarre de la guerre qui nous environne de tous les côtés. Pour cette Histoire du Siècle de Louis XIV, c’est une entreprise qui sera l’occupation et la consolation de ma vieillesse ; il faudra peut-être dix ans pour la faire. Heureux qui peut se faire un plan d’occupation pour dix années : Ce travail sera doux et tranquille en comparaison des ouvrages d’imagination qui tirent l’âme hors d’elle-même, et qui sont une espèce de passion violente. On peut peut-être faire des vers comme l’amour dans sa jeunesse, mais à quarante ans il faut dire :
Nunc itaque, et versus, et cætera ludibria pono ;
Quid verum atque decens curo et rogo, et omnis in hoc sum.
(Hor. Liv. 1er, ép. I.)
Je vous demande pardon de mon verbiage latin et français. Je vous respecte sans cérémonie. Voltaire.
à Monsieur de Cideville
A Paris, ce 27 octobre.
Aujourd’hui est partie par le coche certaine Adélaïde du Guesclin, qui va trouver l’intime ami de son père avec des sentiments fort tendres, beaucoup de modestie, et quelquefois de l’orgueil, de temps en temps des vers frappés, mais quelquefois d’assez faibles. Elle espère que l’élégant, le tendre, l’harmonieux Cideville lui dira tous ses défauts ; et elle fera tout ce qu’elle pourra pour s’en corriger.
Moi, père d’Adélaïde, je me meurs de regret de ne pouvoir venir vous entretenir sur tout cela.
Parve (sed invideo), sine me, Liber, ibis ad illum ;
Ovid., Trist., liv.I, eleg.I.
« Ad illum qui, absens et praesens, mihi semper erit carissimus (1). »
J’attends votre Allégorie ; il me faut de temps en temps de quoi supporter votre absence ; je parle souvent de vous avec Linant. Vous faites cent fois plus de besogne que lui. Les occupations continuelles de votre charge, loin de rebuter votre muse, l’encouragent et l’animent ; vous sortez du temple de Thémis comme de celui d’Apollon. Je ne sais pas encore quel fruit Linant aura tiré de votre société et de vos conseils, mais je n’ai encore rien vu de lui. Il y a deux ans que je lui ai fait donner son entrée à la comédie, sur la parole qu’il ferait une pièce. Je lui ai enfin fourni un sujet, au lieu de son Sabinus, qui n’était point du tout théâtral. Il n’a pas seulement mis par écrit le plan que je lui ai donné. Je le plains fort s’il ne travaille pas ; car il me semble qu’étant un peu fier et très gueux, si avec cela il est paresseux et ignorant, il ne doit espérer qu’un avenir bien misérable. Il a eu le malheur de se brouiller chez moi avec toute la maison : cela met, malgré que j’en aie bien du désagrément dans sa vie. Celui (2) qui se mêle de mes petites affaires, et sa femme, s’étaient plaints souvent de lui. Je les avais raccommodés ; les voilà, cette fois-ci, brouillés sans apparence de retour. Cela me fâche d’autant plus que Linant en souffre, et que, malgré toutes mes attentions, je ne peux empêcher mille petits désagréments que des gens qui ne sont pas tout à fait mes domestiques, sont à portée de lui faire essuyer, sans que j’en sache rien. Je vous rends compte de ces petits détails, parce que je l’aime et que vous l’aimez. Je suis persuadé que vous aurez la bonté de lui donner des conseils dont il profitera. J’ai bien peur que jusqu’ici vous ne lui ayez donné que de l’amour-propre.
Personne n’est plus persuadé que moi que tous les hommes sont égaux ; mais, avec cette maxime, on court le risque de mourir de faim, si on ne travaille pas ; et il lui sera tout au plus permis de se croire au-dessus de son état quand il aura fait quelque chose de bon. Mais jusque-là il doit songer qu’il est jeune et qu’il a besoin de travail. Je ne lui dis pas le quart de tout cela, parce que j’aurais l’air d’abuser du peu de bien que je lui fais, ou de prendre parti de ceux avec lesquels il s’est brouillé assez mal à propos. Encore une fois, pardonnez ces détails à la confiance que j’ai en vous, et à l’envie d’être utile à un homme que vous m’avez recommandé.
(1) Térence ; Adelphe, I., i.
à Monsieur Berger
J’ai reçu à la fois trois lettres de vous. Je suis trop heureux d’avoir un ami comme vous. Les autres se contentent de dire : c’est dommage ; mais vous êtes rempli des attentions les plus obligeantes, et je regarderai toujours votre commerce comme la consolation la plus flatteuse de votre absence.
J’ai fait une grande sottise de composer un opéra (1) ; mais l’envie de travailler pour un homme comme M. Rameau m’avait emporté. Je ne songeais qu’à son génie, et je ne m’apercevais pas que le mien (si tant est que j’en aie un) n’est point fait du tout pour le genre lyrique. Aussi je lui mandais, il y a quelque temps, que j’aurais plus tôt fait un poème épique que je n’aurais rempli des canevas. Ce n’est pas assurément que je méprise ce genre d’ouvrage ; il n’y en a aucun de méprisable, mais c’est un talent qui, je crois, me manque entièrement.
Peut-être qu’avec un peu de la tranquillité d’esprit, des soins, et les conseils de mes amis, je pourrai parvenir à faire quelque chose de moins indigne de notre Orphée ; mais je prévois qu’il faudra remettre l’exécution de cet opéra à l’hiver prochain. Il n’en vaudra que mieux, et n’en sera que plus désiré du public. Notre grand musicien, qui a sans doute des ennemis en proportion de son mérite, ne doit pas être fâché que ses rivaux passent avant lui. Le point n’est pas d’être joué bientôt, mais de réussir. Il vaut mieux être applaudi tard, que d’être sifflé de bonne heure. Il n’y a que le plaisir de vous voir que je ne puis différer plus longtemps. Je me flatte que je vous embrasserai cet hiver. Le jour que je vous verrai sera ma première consolation, et l’empressement de vous obéir auprès de M. de Richelieu, sera la seconde. Je vous prie de m’écrire souvent.
(1) Samson
à Monsieur de Moncrif
1er novembre.
Aimable Moncrif, ami tendre et attentif, j’ai été si malade, que je n’ai pu venir vous remercier des soins que vous voulez bien prendre de faire réussir mes petites propositions auprès de M. de Carignan. Je ne connais point de meilleur négociateur que vous. Vous avez, avec bien des talents, celui qui vaut mieux que tous les autres ensemble, c’est celui de plaire. Je ne vous ai jamais vu que vous ne m’en ayez convaincu ; aussi je vous aime autant que j’estime les Tithons, les Aurores et ces Moineaux (1) auxquels je ressemble si peu – Vale. – You must love me a little.
(1) Allusion à des poèmes érotiques de Moncrif.
à Monsieur de Moncrif
1733……
L’auteur de l’Empire de l’Amour viendra-t-il demain dîner vers les deux heures dans l’empire des hypocondres, chez son ami malade, qui gît vis-à-vis St-Gervais, rue du Long-Pont ? A-t-il eu la bonté d’en dire deux mots à sa grosse gaguie de femme, le chevalier de Brassac ? S’il trouve aussi ce vaurien de La Clède (2), veut-il bien l’amener, ou mander s’il n’y a rien à espérer, et si le malade dînera sans eux ?
A-t-il eu la bonté de pressentir son altesse sérénissime sur Adélaïde ? Je veux faire un effort de poitrine pour votre prince. Adieu, je vous aime de tout mon cœur, et cela sans effort.
(1) Auteur d’une Histoire de Portugal.
à Monsieur l’abbé de Sade
A Paris, le 13 novembre.
Vous m’avez écrit, monsieur, en arrivant, et je me suis bien douté que vous n’auriez pas demeuré huit jours dans ce pays-là, que vous n’écririez plus qu’à vos maîtresses. Je vous fais mon compliment sur le mariage de monsieur votre frère ; mais j’aimerais encre mieux vous voir sacrer, que de lui voir donner la bénédiction nuptiale. On s’est très souvent repenti du sacrement de mariage et jamais de l’onction épiscopale.
Je viens d’écrire à M. de Sade cette petite guenille :
Vous suivez donc les étendards
De Bellone et de l’Hyménée ;
Vous vous enrôlez cette année
Et sous Carman (1) et sous Villars
Le doyen des héros, une beauté novice,
Vont vous occuper tour à tour
Et vous nous apprendrez un jour
Quel est le plus rude service
Ou de Villars ou de l’Amour.
Ceci n’est bon que pour votre trinité indulgente (2). Je vous destinais des vers un peu plus ampoulés. C’est une nouvelle édition de la Henriade. J’ai remis entre les mains de M. Malijac un petit paquet contenant une Henriade pour vous et une pour M. de Caumont.
Je vous remercie, de tout mon cœur de m’avoir procuré l’honneur et l’agrément de son commerce ; mais c’est à lui que je dois à présent m’adresser, pour ne pas perdre le vôtre. Il semble que vous ayez voulu vous défaire de moi pour me donner à M. de Caumont, comme on donne sa vieille maîtresse à son ami. Je veux lui plaire, mais je vous ferai toujours des coquetteries. Je ne lui ai pas pu envoyer les Lettres en anglais, parce que je n’en ai qu’un exemplaire, ni en français, parce que je ne veux point être brûlé sitôt.
Comment ! M. de Caumont sait aussi l’anglais ! Vous devriez bien l’apprendre. Vous l’apprendrez sûrement, car madame du Châtelet l’a appris en quinze jours. Elle traduit déjà tout courant ; elle n’a eu que cinq leçons d’un maître irlandais. En vérité, madame du Châtelet est un prodige, et on est bien neuf à notre cour.
Voulez-vous des nouvelles ? Le fort de Kehl vient d’être pris ; la flotte d’Alicante est en Sicile ; et tandis qu’on coupe les ailes de l’aigle impérial, en Italie et en Allemagne, le roi Stanislas est plus empêché que jamais. Une grande moitié de sa petite armée l’a abandonné, pour aller recevoir une paie plus forte de l’électeur-roi.
Cependant le roi de Prusse (3) se fait faire la cour par tout le monde et ne se déclare encore pour personne. Les Hollandais veulent être neutres, et vendre librement leur poivre et leur cannelle. Les Anglais voudraient secourir l’empereur, et ils le feront trop tard.
Voilà la situation présente de l’Europe ; mais à Paris on ne songe point à tout cela. On ne parle que du rossignol que chante mademoiselle Petitpas (4), et du procès qu’à Bernard (5) avec Servandoni, pour le paiement de ses impertinentes magnificences.
Adieu ; quand vous serez las de toute autre chose, souvenez-vous que Voltaire est à vous toute sa vie, avec le dévouement le plus tendre et le plus inviolable.
(1) le comte de Sade venait d’épouser une demoiselle Carman.
(2) Le comte, le chevalier, l’abbé.
(3) Frédéric-Guillaume 1er, père de Frédéric II.
(4) Dans l’opéra d’Hippolyte et Aricie.
(5) Fils de Samuel Bernard.