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Voltaire contre Pascal

Année 1733 - Partie 4


 


à Monsieur Thieriot

    A Londres

Paris, 24 juillet

 

          Je ne suis pas encore tout à fait logé ; j’achevais mon nid, et j’ai bien peur d’en être chassé pour jamais. Je sens de jour en jour, et par mes réflexions et par mes malheurs, que je ne suis pas fait pour habiter en France. Croiriez-vous bien que monsieur le garde des sceaux (1) me persécute pour ce malheureux Temple du Goût, comme on aurait poursuivit Calvin pour avoir abattu une partie du trône du pape ?  Je vois heureusement qu’on verse en Angleterre un peu de baume sur les blessures que me fait la France. Remerciez, je vous en prie, de ma part, l’auteur du Pour et Contre des éloges dont il m’a honoré. Je suis bien aise qu’il  flatte ma vanité, après avoir si souvent excité ma sensibilité par ses ouvrages. Cet homme-là était fait pour me faire éprouver tous les sentiments.

 

          Vous me ferez le plus sensible plaisir du monde de retarder, autant que vous pourrez, la publication des Lettres anglaises. Je crains bien que, dans les circonstances présentes, elles ne me portent un fatal contre-coup. Il y a des temps où l’on fait tout impunément ; il y en a d’autres où rien n’est innocent. Je suis actuellement dans le cas d’éprouver les rigueurs les plus injustes, sur les sujets les plus frivoles ; peut-être dans deux mois d’ici je pourrai faire imprimer l’Alcoran. Je voudrais que toutes les criailleries, d’autant plus aigres qu’elles sont injustes, sur le Temple du Goût, fussent un peu calmées avant que les Lettres anglaises parussent. Donnez-moi le temps de me guérir pour me rebattre contre le public.

 

A la bonne heure qu’elles soient imprimées en anglais ; nous aurons le temps de recueillir les sentiments du public anglais avant d’avoir fait paraître l’ouvrage en français. En ce cas, nous serons à temps de faire des cartons, s’il est besoin, pour le bien de l’ouvrage, et de faire agir ici mes amis pour le bien de l'auteur. Surtout, mon cher Thieriot, ne manquez pas de mettre expressément dans la préface que ces Lettres vous ont été écrites, pour la plupart, en 1728. Vous ne direz que la vérité. La plupart furent en effet écrites vers ce temps-là, dans la maison de notre cher et vertueux ami Falkener. Vous pourrez ajouter que le manuscrit ayant couru et ayant été traduit ayant même été imprimé en anglais, et étant près de l’être en français, vous avez été indispensablement obligé de faire imprimer l’original, dont on avait déjà la copie anglaise.

 

          Si cela ne me disculpe pas auprès de ceux qui veulent me faire du mal, j’en serai quitte pour prévenir leur injustice et leur mauvaise volonté par un exil volontaire, et je bénirai le jour qui me rapprochera de vous. Plût au ciel que je pusse vivre avec mon cher Thieriot, dans un pays libre ! Ma santé seule m’a retenu jusqu’ici à Paris.

 

          Je vais transcrire pour vous l’opéra (2), Eriphyle, Adélaïde ; je vous enverrai aussi une Epître sur la Calomnie, adressée à Madame du Châtelet. A propos d’Epîtres, dites à M. Pope que je l’ai très bien reconnu « in his Essay on Man….

Traduction en français

 

          Â« Dans son Essai sur l’Homme, c’est certainement son style. Il y a quelquefois une certaine obscurité, mais l’ensemble est charmant. Â»

 

          Je crois que vous verrez, dans quelques mois, le marquis Maffei, qui est le Varron et le Sophocle de Vérone. Vous serez bien content de son esprit et de la simplicité de ses mÅ“urs. J’attends de vos nouvelles.

 

(1) Louis Chauvelin

 

(2) Tanis et Zélide

 

à Monsieur de Forcalquier

1733

 

          Je vous obéis, monsieur, trop heureux que vous daigniez employer quelques-uns de vos moments à lire ces bagatelles.

 

          Il y a des superstitieux qui se plaindront peut-être de la liberté avec laquelle cela est écrit (1) ; mais j’aurai le bonheur de vous plaire par le même endroit qui les révoltera. Je crains bien, en récompense, que ce qui plaira à un négociant anglais ou hollandais, ne déplaise un peu à un homme d’une ancienne maison comme vous. Mais, heureusement pour moi, vous êtes si au-dessus de votre naissance que je suis tout rassuré.

 

          Je vous demande en grâce de me renvoyer incessamment ce seul volume qui me reste et que je mets entre vos mains, comme dans celles de mon juge et de mon protecteur.

 

(1) Il doit s’agir ici des Lettres anglaises, édition de Londres.

 

à Monsieur de Cideville

Ce dimanche, 26 Juillet.

 

          J’aurais dû répondre plus tôt, mon cher ami, à votre charmante lettre, dans laquelle vous me parlez avec tant de prudence, d’amitié, et d’esprit. J’attendais de jour en jour le paquet que ………………………………………………………………………………… et j’espère que j’aurai du moins deux mois pour prendre mon parti. Il y a des temps où l’on peut impunément faire les choses les plus hardies ; il y en a d’autres où ce qu’il y a de plus simple et de plus innocent devient dangereux et criminel. Y a-t-il rien de plus fort que les Lettres persanes (1) ? Y a-t-il un livre où l’on ait traité le gouvernement et la religion, avec moins de ménagement ? Ce livre cependant, n’a produit autre chose que de faire entrer son auteur dans la troupe nommée Académie française. Saint-Evremond a passé sa vie dans l’exil pour une lettre qui n’était qu’une simple plaisanterie (2). La Fontaine a vécu paisiblement sous un gouvernement cagot. Il est mort à la vérité, comme un sot, mais, au moins, dans les bras de ses amis. Ovide a été exilé et est mort chez les Scythes. Il n’y a qu’heur et malheur, en ce monde. Je tâcherai de vivre à Paris comme La Fontaine, de mourir moins sottement que lui, et de n’être point exilé comme Ovide.

 

          Je ne veux pas assurément, pour trois ou quatre feuillets d’impression, me mettre hors de portée de vivre avec mon cher Cideville. Je sacrifierais tous mes ouvrages pour passer mes jours avec lui. La réputation est une fumée, l’amitié est le seul plaisir solide.

 

          Je n’ai pas un moment, mon cher ami. Je suis circonvenu d’affaires, d’ouvrier, d’embarras, et de maladies. Je ne suis pas encore fixé dans mon petit ménage ; c’est ce qui fait que je vous écris en courant. J’embrasse notre philosophe Formont. Je n’ai pas encore eu le temps de lui écrire.

 

          Adieu. Je ne sais pas encore si Linant sera un grand poète ; mais je crois qu’il sera un très honnête et très aimable homme.

 

(1) Par Montesquieu

 

(2) Lettre au maréchal de Créqui sur le traité des pyrénées.

 

à Monsieur de Formont

A Paris, vis-à-vis Saint-Gervais

Ce 26 juillet.

 

          Je compte, mon cher Formont, envoyer par Jore, à mes deux amis et à mes deux juges de Rouen, de gros ballots de vers de toute espèce ; mais il faut en attendant que je prenne quelques leçons de prose avec vous. Je ne crois pas que nos Lettres anglaises effraient sitôt les cagots. Je suis bien aise de les tenir prêtes, pour les lâcher quand cela sera indispensables ; mais j’attendrai que les esprits soient préparés à les recevoir, et je prendrai avec le public

 

         faciles aditus et dollia farrdi

            Tempora                                            (Virg., Eneid., liv. IV)

 

          Je vous prierai cependant de les relire. Je crois qu’après un mûr examen de votre part, vous taillerez bien de la besogne à Jore, et qu’il nous faudra bien des cartons. Nous serons à peu près du même avis sur le fond des choses. Il n’y aura que la forme à corriger : car, en vérité, mon cher métaphysicien, y a-t-il un être raisonnable qui, pour peu que son esprit n’ait pas été corrompu dans ces révérendes Petites-Maisons de théologie, puisse sérieusement s’élever contre M. Locke ? Qui osera dire qu’il est impossible que la matière puisse penser ?

 

          Quoi ! Malebranche, ce sublime fou, dira que nous ne sommes pas sûrs de l’existence des substances, pures et spirituelles que par la foi. Ce qui a trompé Descartes, Malebranche, et tous les autres sur ce point, c’est une chose réellement très vraie ; c’est que nous sommes beaucoup plus sûrs de la vérité de nos sentiments et de nos pensées, que de l’existence des objets extérieurs ; mais, parce que nous sommes sûrs que nous pensons, sommes-nous sûrs, pour cela, que nous sommes autre chose que matière pensante ?

 

          Je ne crois pas que le petit nombre de vrais philosophes qui, après tout, font seuls, à la longue, la réputation des ouvrages, me reprochent beaucoup d’avoir contredit Pascal. Ils verront, au contraire, combien je l’ai ménagé ; et que les gens circonspects me sauront gré d’avoir passé sous silence le chapitre des Miracles, et celui des prophéties, deux chapitres qui démontrent bien à quel point de faiblesse les plus grands génies peuvent arriver, quant la superstition a corrompu leur jugement. Quelle belle lumière que Pascal, éclipsé par l’obscurité des choses qu’il avait embrassées ! En vérité les prophéties qu’il cite ressemble à Jésus Christ comme au grand Thomas ; et cependant, à la faveur de la vaine apparence d’un sens forcé, un génie tel que lui prend toutes ces vessies pour des lanternes.

 

             O meutes hominum ! O quantum est un rebus inane !

                                    Pers. St. I.

 

          Et moi, plus inanis cent fois que tout cela, d’avoir hasardé le repos de ma vie pour la frivole satisfaction de dire des vérités à des hommes qui n’en sont pas dignes : Que vous êtes sage, mon cher Formont ! Vous cultivez en paix vos connaissances. Accoutumé à vos richesses, vous ne vous embarrassez pas de les faire remarquer ; et moi je suis comme un enfant qui va montrer à tout le monde les hochets qu’on lui a donnés. Il serait bien plus sage, sans doute, de réprimer la démangeaison d’écrire, qu’il n’est même honorable d’écrire bien.  Heureux qui ne vit que pour ses amis ! Malheureux qui ne vit que pour le public ! Après toutes ces belles et inutiles réflexions, je vous prie, ou vous, ou notre ami Cideville, de serrer sous vingt clefs ce magasin de scandale que Jore vient d’imprimer, et qu’il n’en soit pas fait mention jusqu’à ce qu’on puisse scandaliser les gens impunément.

 

          Voilà une pélopée, de l’abbé Pellegrin, qui réussit. O tempora ! ô mores ! et cependant les bénédictins impriment toujours de gros in-folio (1) avec les preuves. Nous sommes inondés de mauvais vers et de gros livres inutiles. Mon cher Formont, croyez-moi, j’aime mieux deux ou trois conversations avec vous, que la bibliothèque de Sainte-Geneviève. Adieu ; aimez-moi ; écrivez-moi souvent ; vous n’avez rien à faire.

 

(1) La France littéraire.

 

à Monsieur Thieriot

Ce 28 juillet

 

          Je reçois, ce mardi 28 juillet, votre lettre du 23. Premièrement, je me brouille avec vous à jamais, et vous m’outragez cruellement, si vous me cachez ceux qui vous ont pu mander l’impertinente calomnie dont vous parlez. Je ne veux pas assurément leur faire de reproches ; je veux seulement les désabuser. Il y va de mon honneur, et il est du vôtre de me dire à qui je dois m’adresser pour détruire ces lâches et infâmes faussetés (1).

 

          Je n’ai point vu le garde des sceaux ; mais j’apprends, dans l’instant, qu’il a écrit au premier président de Rouen, dans la fausse supposition que les Lettres anglaises s’impriment à Rouen. Je suis menacé cruellement de tous les côtés. Si vous m’aimez, mon cher Thieriot, vous reculerez tant que vous pourrez l’édition française. Je suis perdu si elle paraît à présent. Ne rompez pas pour cela vos marchés ; au contraire, faites-les meilleurs, et tirez quelque profit de mon ouvrage. Je vous jure que c’en est pour moi la plus flatteuse récompense. A l’égard du Temple du Goût, dites de ma part, mon cher ami, au tendre et passionné auteur de Manon Lescaut, que je suis de vos avis et du sien sur les retranchements faits au Temple du Goût.

 

Ah ! Mon ami, mériterais-je votre estime, si j’avais de gaieté de cÅ“ur, retranché mademoiselle Lecouvreur et mon cher Maisons ? Non, ce n’est assurément que malgré moi que j’avais sacrifié des sentiments qui me seront toujours aussi chers. Ce n’était que pour obéir aux ordres du ministère ; et, après avoir obéi, après avoir gâté en cela mon ouvrage, on en a suspendu l’édition à Paris ; et, pour comble d’ignominie, on a permis, dans le même temps, que l’on jouât chez les farceurs italiens une critique de mon ouvrage que le public a vue, par malignité, et qu’il a méprisée par justice.

 

Ce n’est pas tout ; je ne suis pas sûr de ma liberté ; on me persécute ; on me fait tout craindre, et pourquoi ? Pour un ouvrage innocent qui, un jour, sera regardé assurément d’un Å“il bien différent. On me rendra un jour justice, mais je serai mort ; et j’aurai été accablé, pendant ma vie, dans un pays où je suis peut-être, de tous les gens de lettres qui paraissent depuis quelques années, le seul qui mette quelque prescription à la barbarie.

 

          Adieu, mon cher ami. C’est bien à présent que je dois dire :

 

          Frange, miser, calamos, vigilataque carmina dele.

                                                Jew, Sat VII.

 

(1) Voyez plus loin la lettre du 5 août.

 

à Monsieur de Cideville

Ce mardi au soir, 28 juillet.

 

          Je reçois votre lettre, charmant ami ; j’avais déjà pris mes précautions pour l’Angleterre, où tout doit être retardé. Je comptais que l’édition de Rouen était tout entière entre vos mains et en celles de Formont. Il y a deux jours que j’attends Jore à tous moments ; il est à Paris, à ce que je viens d’apprendre ; mais il n’a point couché cette nuit chez lui, et je ne l’ai point vu. J’ai bien peur qu’il n’ai couché

 

Dans cet affreux château, palais de la vengeance,

Qui renferme souvent le crime et l’innocence

 

                                         Henriade, Ch. IV.

 

Cela est très vraisemblable. Cet étourdi-là devait bien au moins débarquer chez moi ; je lui aurais dit de quoi il est question. S’il est où vous savez, il faudra que je déguerpisse attendu que je n’aime pas les confrontations, et que j’ai de l’aversion pour les châteaux.

 

Mandez-moi, mon cher ami, ce qu’est devenu le scandaleux magasin, et si vous savez quelques nouvelles du premier président et de Desforges (1). Ecrivez toujours à l’adresse ordinaire.

 

Je vais gronder notre Linant, mais, en vérité, c’est l’homme du monde le moins propre à se mêler de faire raccommoder un éventail. Dieu veuille qu’il se tire heureusement du très beau sujet (2) que je lui ai donné ! J’ai eu beaucoup de peine à le détacher de son Sabinus, qui sortait de sa grotte pour venir se faire pendre à Rome. J’ai imaginé une fable bien plus intéressante, à mon gré, et bien plus théâtrale, en ce qu’elle ouvre un champ bien plus vaste aux combats des passions. Je crois qu’il vous aura envoyé le plan du moins il m’a dit qu’il n’y manquerait pas. Il vous doit, comme moi, un compte exact de ses pensées, et nous disputons tous deux à qui pense le plus tendrement pour vous.

 

(1) Pont-Carré et son secrétaire.

 

(2) Ramesses.

 

 

à Monsieur de Cideville

Ce dimanche, 2 août.

 

          Vous m’avez cru peut-être embastillé, mon cher ami. J’étais bien pris : j’étais malade, et je le suis encore. Il n’y a que vous dans le monde à qui je puisse écrire dans l’état où je suis.

 

          Je vais me rendre tout entier à Adélaïde, dès que j’aurai un rayon de santé. Je n’ose vous envoyer mon Epître à Emilie sur la calomnie, parque qu’Emilie me l’a défendue, et que, si vous m’aviez défendu quelque chose, je vous obéirais assurément. Je lui demanderai la permission de faire une exception pour vous. Si elle vous connaissait, elle vous enverrai l’épître écrite de sa main ; elle verrait bien que vous n’êtes pas fait pour être compris dans les règles générales ; elle penserait sur vous comme moi.

 

          Vous savez qu’on a imprimé le en Hollande, de la nouvelle fabrique. Il y a quelques pierres du premier édifice que je regrette beaucoup : et, un jour, je compte bien faire de ces deux bâtiments un Temple régulier, qu’on imprimera à la tête de mes petites pièces fugitives, lesquelles, par parenthèse, je fais actuellement transcrire pour vous et pour Formont. Je les corrige à mesure ; mais je regrette de mettre moins de temps à les corriger que mon copiste à les écrire.

 

          Paris est inondé d’ouvrages pour et contre le Temple ; mais il n’y a rien de passable. Notre abbé fait sur cela un petit ouvrage qui vaudra mieux que tout le reste, et qui, je crois, fera beaucoup d’honneur à son cÅ“ur et à son esprit.

 

Nous allons le faire copier pour vous l’envoyer ; car l’abbé et moi nous vous devons, mon cher Cideville, les prémices de tout ce que nous faisons. Il est bien mal logé chez moi ; mais d’ailleurs, je me flatte qu’il ne s’en repentira pas de m’avoir préféré au collège. Il va incessamment vous faire une tragédie ; il bégaie comme l’abbé Pellegrin ; il n’a guère plus de culottes, et il est abbé comme lui ; mais il faut croire qu’il sera meilleur poète.

 

Dites donc à notre philosophe Formont qu’il m’envoie quelque leçon de philosophie de sa main. Et votre Allégorie ? Adieu ; je vous embrasse.

 

à Monsieur Thieriot

Ce 5 août.

 

          Je vous regarderais comme l’homme du monde le plus barbare et le plus incapable d’humanité, si je ne savais que vous êtes le plus faible. Je suis réduit à la dure nécessité de penser, ou que vous avez voulu séparer votre cause de la mienne, et vous faire un mérite de me manquer, en prenant pour prétexte la fable dont vous me parlez, ou que vous avez eu la misérable faiblesse de la croire.

 

          Est-il possible qu’après vingt années d’une amitié telle que je l’ai eue pour vous, et dans les circonstances où je suis, vous ayez pu penser que je sois capable d’avoir dit la sottise lâche et absurde que vous m’imputez ? Moi, avoir dit que vous m’avez volé mon manuscrit ! Avez-vous eu assez de faiblesse pour le croire ? M. le garde des sceaux, M. Rouillé, M. Hérault, M. Pallu, M. le cardinal, ont mes lettres, qui prouvent le contraire, et qui font bien foi que, si vous vous êtes chargé de l’édition de ce livre, ça été de mon consentement. J’ai dit, j’ai écrit que je vous en avais chargé moi-même. Il est vrai que, lorsque les calomniateurs ont osé dire que j’avais fait imprimer ce livre à Londres pour en tirer beaucoup d’argent, mes amis ont répondu qu’il n’y avait pas eu plus de cent louis, de profit, et que je vous l’avais entièrement abandonné pour la peine que vous devez prendre de cette édition (si mal faite). Parlez à M. Rouillé, parlez à M. Hérault, M. d’Argental, à tous ceux qui sont au fait de cette affaire, et vous verrez combien l’imputation d’avoir dit que vous m’aviez volé mon manuscrit est une calomnie indigne. Mais je veux que des personnes de considération, trompées, je ne sais comment, aient pu vous avoir fait un rapport aussi faux et aussi indigne : n’était-il pas du devoir de l’amitié, de m’écrire, sur-le-champ, pour vous en éclaircir ? Vous me deviez cet éclaircissement à vingt années d’une liaison étroite, à votre honneur, et au mien. Deux vieux amis qui se brouillent se déshonorent ; et vous, qui deviez allez au-devant de ces lâches soupçons, par tant de raisons ; vous, qui disiez que vous veniez à Paris pour me voir ; vous qui, après tout, avez seul eu quelque avantage d’une affaire qui m’a rendu le plus malheureux homme du monde, vous êtes un mois sans m’écrire, et vous oubliez assez tous les devoirs pour parler de moi d’une manière désagréable.

 

Je vous avoue que, si quelque chose m’a touché dans mon malheur, c’est un procédé si étrange. Je ne serais pas étonné que la même paresse et que la même légèreté de caractère, qui vous a fait à Londres négliger la révision même de cette édition, qui vous a empêché de m’envoyer les journaux et de me donner les avis nécessaires, vous eût empêché aussi de m’écrire, depuis que vous êtes à Paris ; mais pousser ce procédé jusqu’à faire gloire d’être mal avec moi, voilà ce que je ne peux croire. Je veux donner un démenti à ceux qui le disent, comme je le donne à ceux qui m’ont calomnié sur votre compte. Si jamais nous avons dû être unis, c’est dans un temps où une affaire qui nous est en partie commune a fait ma perte. Il est de votre honneur d’être mon ami, et mon cÅ“ur s’accorde, en cela, avec votre devoir. Je n’ai fait aucune prière au ministère, mais j’en fais à l’amitié. Je fais plus de cas de la vertu que des puissances, et je mérite que vous m’aimiez, que vous rougissiez de votre procédé, et que vous me défendiez contre la calomnie, qui ose m’attaquer jusque dans vous-même.

 

à Monsieur de Formont

Août (1)

 

          Philosophe aimable, à qui il est permis d’être paresseux, sortez un moment de votre mollesse, et ne donnez pas au chanoine Linant l’exemple dangereux d’une oisiveté qui n’est pas faite pour lui. Je lui mande, et vous en conviendrez que ce qui est vertu dans un homme, devient vice dans un autre. Ecrivez moi donc souvent pour l’encourager, et renvoyez-le-moi, quand vous l’aurez mis dans le bon chemin. J’ai besoin qu’il vienne m’exciter à rentrer dans la carrière des vers. Il y a bien longtemps que je n’ai monté les cordes de ma lyre. Je l’ai quittée pour ce qu’on appelle philosophie, et j’ai bien peur d’avoir quitté un plaisir réel pour l’ombre de la raison. J’ai relu le raisonneur Clarke ; Malebranche, et Locke.  Plus je les relis, plus je me confirme dans l’opinion où j’étais que Clarke est le meilleur sophiste qui ait jamais été. Malebranche, le romancier le plus subtil, et Locke, l’homme le plus sage. Ce qu’il n’a pas vu clairement, je désespère de le voir jamais. Il est le seul, à mon avis, qui ne suppose point ce qui est en questions. Malebranche commence par établir le péché originel et part de là pour la moitié de son ouvrage ; il suppose que nos sens sont toujours trompeurs, et de là il part pour l’autre moitié.

 

          Clarke, dans son second chapitre de l’Existence de Dieu, croit avoir démontré que la matière n’existe point nécessairement, et cela, par ce seul argument que, si le tout existait de nécessité. Il me la mineure, et cela fait, il croit avoir tout prouvé ; mais j’ai le malheur, après l’avoir lu bien attentivement, de rester sur ce point sans conviction. Mandez-moi, je vous prie, si ses preuves ont eu plus d’effet sur vous que sur moi.

 

          Il me souvient que vous m’écrivîtes, il y a quelque temps, que Locke était le premier qui eût hasardé de dire que Dieu pouvait communiquer la pensée à la matière. Hobbes l’avait dit avant lui, et j’ai idée qu’il y a, dans le de Natura deorum, quelque chose qui ressemble à cela.

          Plus je tourne et retourne cette idée, plus elle me paraît vraie. Il serait absurde d’assurer que la matière pense, mais il serait également absurde d’assurer qu’il est impossible qu’elle pense. Car, pour soutenir l’une ou l’autre de ces assertions, il faudrait connaître l’essence de la matière, et nous sommes bien loin d’en imaginer les vraies propriétés. De plus, cette idée est aussi conforme que toute autre au système du christianisme, l’immortalité pouvant être attachée, tout aussi bien à la matière, que nous ne connaissons pas, qu’à l’esprit, que nous connaissons encore moins.

 

          Les Lettres philosophiques, politiques, critiques, poétiques, hérétiques et diaboliques, se vendent en anglais à Londres, avec un grand succès. Mais les Anglais sont des papefigues audits de Dieu, qui sont tout faits pour approuver l’ouvrage du démon. J’ai bien peur que l’Eglise gallicane ne soit un peu plus difficile. Jore m’a promis une fidélité à toute épreuve. Je ne sais pas encore s’il n’a pas fait quelque petite brèche à sa vertu. On le soupçonne fort à Paris, d’avoir débité quelques exemplaires. Il a eu sur cela une petite conversation avec M. Hérault,  et, par miracle plus grand que tous ceux de saint Pâris et des apôtres, il n’est point à la Bastille. Il faut bien pourtant qu’il s’attende à y être un jour. Il me paraît qu’il a une vocation déterminée pour ce beau séjour. Je tâcherai de n’avoir pas l’honneur de l’y accompagner.

 

(1) C’est-à-tort, croyons-nous, que cette lettre avait été classée jusqu’ici au mois d’avril.

 

à Monsieur de Cideville

14 Août.

 

          Il y a bien longtemps, mon charmant ami, que je ne réponds qu’en vile prose à vos agaceries poétiques, qui ont si fort l’air des lettres de Chaulieu, de Ferrand, ou de La Faye.

 

Mais une triste maladie,

Des affaires le poids fatal

Ont longtemps ma voix affaiblie ;

Je ne chante plus qu’Emilie :

Encor la chanté-je bien mal.

 

          J’ai montré à Emilie votre ingénieuse lettre. Emilie a répondu comme Benserade à Dangeau, au nom des filles de la reine :

 

Vous demandez si bien qu’on ne peut refuser.

 

          Elle m’a donc donné la permission de vous envoyer les vers en question, à condition que vous les renverrez sans les avoir copiés. Je suis sûr que vous serez fidèle, car c’est l’amitié qui vous fait savoir les ordres de la beauté. Elle a été extrêmement contente de ces vers de votre façon :

 

Je l’adore comme les dieux

Qu’on invoque sans les connaître.

 

          Permettez-moi, s’il vous plaît, d’ajouter à cette pensée :

 

Une petite différence

Est, entre Emilie et les dieux ;

C’est que plus on s’informe d’eux,

Et moins alors on les encense.

Mais celle que vous adorez

Mérite un peu mieux votre hommage ;

Sachez que, quand vous la verrez,

Vous l’invoquerez davantage.

 

          Quelle est donc, me direz-vous, cette divinité ? Est-ce quelque madame de La Rivaudaie ? Est-ce une personne en l’air ? Non, mon cher Cideville ;

 

Je vais, sans vous dire son nom,

Satisfaire un peu votre envie.

Voici ce que c’est qu’Emilie :

Elle est belle, et sait être amie ;

Elle a l’imagination

Toujours juste et toujours fleurie ;

Sa vive et sublime raison

Quelquefois a trop de saillies ;

Elle a chassé de sa maison

Certain enfant tendre et fripon,

Mais retient la coquetterie ;

Elle a, je vous jure, un génie

Digne d’Horace et de Newton,

Et n’en passe pas moins sa vie

Avec le monde qui l’ennuie,

Et des banquiers de pharaon.

 

          Je vais lui montrer ce portrait-là, et je vous réponds qu’il est si vrai, qu’elle est la seule qui ne s’y reconnaîtra pas. Pour moi, qui lui suis attaché à proportion de son mérite, ce qui veut dire infiniment,

 

Ne croyez pas qu’un tel hommage

Soit l’effet d’un peu trop d’ardeur ;

L’amour serait votre partage ;

A moi n’appartient tant d’honneur.

Grands Dieux (s’il en est d’autres qu’elle) !

Ayez de moi quelque pitié :

Ecartez une ardeur cruelle

Qui corromprait mon amitié !

Jamais l’amitié ne s’altère ;

Elle rend sagement heureux,

Sans emportement, sans mystère.

L’Amour aurait plus de quoi plaire ;

Mais c’est un fou trop dangereux :

On a des moments si fâcheux

Avec gens de ce caractère !

 

          Adieu ; vous êtes Emilie en homme, et elle est Cideville en femme. Notre ami Formont m’a écrit une lettre sur Locke, dans laquelle je crois qu’il ne s’est pas souvenu des sentiments de ce philosophe. Je veux lui écrire sur cet article.

 

          Pardon, aimable Cideville ; je ne vous écris point de ma main ; mais je suis si malade qu’il n’y a que mon cÅ“ur en vie.

 

Renvoyez l’Epître à Emilie ; vous verrez que je hais Rousseau ; mais qui ne sait pas haïr ne sait pas aimer.

 

à Monsieur l’abbé de Sade

A Paris, le 29 Août.

 

Ainsi donc vous quittez Paris,

Les belles et les beaux esprits,

Vos études, vos espérances,

Pour aller dans le doux pays

Des Agnus et des indulgences.

 

         Votre lettre, monsieur, pouvait seule me dédommager de votre charmante conversation. La divine Emilie savait combien je vous étais attaché, et sait à présent combien je vous regrette. Elle connaît que ce que valez, et elle mêle ses regrets aux miens. C’est une femme que l’on ne connaît pas. Elle est assurément bien digne de votre estime et de votre amitié.

 

Regardez-moi comme son secrétaire ; écrivez-lui et écrivez-moi, malgré les amusements que vous donnent les femmes d’Avignon.

 

Au portrait que vous faites des hommes et des femmes du petit comtat de paprimanie,

Je vois que le grand d’Assouci

Eût aujourd’hui mal réussi.

Car, hélas ! Qu’aurait-il pu faire,

Avec son luth et des chansons,

Auprès de vos vilains gitons

Et des déesses de Cythère ?

Le pauvre homme, alors confondu,

Eût quitté le rond pour l’ovale,

Et se fût à la fin rendu

Hérétique en terre papale.

 

Pour moi, monsieur, je ne crains point d’être brûlé dans les terres du saint-père, comme vous voulez me le faire appréhender ; vous savez que l’Epître à Uranie n’est pas de moi. D’ailleurs, je craindrais plus pour l’auteur de la Henriade, où les Papes sont mal placés, que pour l’auteur de l’épître, où il n’est question que de la religion ; mais, quoi qu’il en soit, je ferais hardiment le voyage de Rome, persuadé qu’avec beaucoup de louis d’or, et nulle dévotion, je serais très bien reçu.

 

Nous ne sommes plus dans les temps

D’une ignorante barbarie,

Où l’on faisait brûler les gens

Pour un peu de philosophie ;

Aujourd’hui les gens de bon sens

Ne sont brûlés qu’en l’autre vie.

 

On a déjà enlevé, à Londres, la traduction anglaise de mes Lettres. C’est une chose assez plaisante que la copie paraisse avant l’original ; j’ai heureusement arrêté l’impression du manuscrit français, craignant beaucoup plus le clergé de la cour de France et de l’église anglicane.

 

Vous me demandez l’Epître à Emilie ; mais vous savez bien que c’est à la divinité même, et non à l’un de ses prêtres, qu’il faut vous adresser, et que je ne peux rien faire sans ses ordres. Vous devez croire qu’il est impossible de lui désobéir.

 

Vous avez raison de dire que vous auriez voulu passer votre vie auprès d’elle. Il est vrai qu’elle aime un peu le monde.

 

Cette belle âme est une étoffe

Qu’elle brode en mille façons ;

Son esprit est très philosophe

Et son cœur aime les pompons.

 

Mais les pompons et le monde sont de son âge, et son mérité est au-dessus de son âge, de son sexe et du nôtre.

 

J’avouerai qu’elle est tyrannique :

Il faut, pour lui faire sa cour,

Lui parler de métaphysique,

Quand on voudrait parler d’amour.

 

Mais moi, qui aime la métaphysique, et qui préfère l’amitié d’Emilie à tout le reste, je n’ai aucune peine à me contenir dans mes bornes.

 

Ovide autrefois fut mon maître.

C’est à Locke aujourd’hui de l’être.

L’art de penser est consolant,

Quand on renonce à l’art de plaire.

Ce sont deux beaux métiers vraiment,

Mais où je ne profiterai guère.

 

J’aurais du moins fait quelque profit dans l’art de penser, entre Emilie et vous ; j’aurais été l’admirateur de tous deux ; je n’aurais jamais été jaloux des préférences que vous méritez. J’aurais dit de sa maison, comme Horace de celle de Mécène :……………

 

Nil mi offici unquam,

Ditior hic, aut est quia doctior ;

Est louis uni

Cuique suus. (Liv. I, sat. IX.)

 

Mais vous allez courir à Avignon. Emilie est toujours à la cour, et cette divine abeille va porter son miel aux bourdons de Versailles. Pour moi, je reste presque toujours dans ma solitude, entre la poésie et la philosophie.

Je connais fort M. de Caumont (1) de réputation et c’en est assez pour l’aimer. Si je peux me flatter de votre suffrage et du sien,

 

Sublimi feriam sidera vertice      (Hor., liv. I, od. I.)

 

Adieu. Le papier me manque. Vale.

 

(1) Le marquis de Caumont.



 
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