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  • : 16/10/2008
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Année 1733 - Partie 3



à Monsieur de Formont

Juin

Rempli de goût, libre d’affaire,

Formont, vous savez sagement

Suivre en paix le sentier charmant

De Chapelle et de Sablière ;

Car vous m’envoyez galamment

Des vers écrits facilement,

Dont le plaisir seul est le père ;

Et, quoiqu’ils soient faits doctement,

C’est pour vous un amusement,

Vous rimez pour vous satisfaire,

Tandis que le pauvre Voltaire,

Esclave maudit du parterre,

Fait sa besogne tristement.

Il barbote dans l’élément

Du vieux Dauchet et de La Serre.

Il rimaille éternellement,

Corrige, efface assidûment,

Et le tout, messieurs, pour vous plaire.

 

          Je vous soupçonne de philosopher, à Canteleu, avec mon cher, aimable et tendre Cideville. Vous savez combien j’ai toujours souhaité d’apporter mes folies dans le séjour de votre sagesse.

 

Atque utinam ex vobis unus, vestrique fuissem

Aut custos gregis, aut maturae vinitor uvae !

……………………………………………….

Hic gelidi fontes, hic mollia prata, lycori.

Hic nemus : hic ipso tecum consumere aevo

 (Virg., Egl.X.)

 

          Mais je suis entre Adelaïde du Guesclin, le seigneur Osiris et Newton. Je viens de relire ces Lettres Anglaises, moitié frivoles, moitié scientifiques. En vérité, ce qu’il y a de plus passable dans ce petit ouvrage est ce qui regarde la philosophie ; et c’est, je crois, ce qui sera le moins lu. On a beau dire, le siècle est philosophe : on n’a pourtant pas vendu deux cent exemplaires du petit livre (1) de M. de Maupertuis, où il est question de l’attraction ; et, si on montre si peu d’empressement pour un ouvrage écrit de main de maître, qu’arrivera-t-il aux faibles essais d’un écolier comme moi ? Heureusement j’ai tâché d’égayer la sécheresse de ces matières, et de les assaisonner au goût de la nation. Me conseilleriez-vous d’y ajouter quelques petites réflexions détachées sur les Pensées de Pascal ? Il y a déjà longtemps que j’ai envie de combattre ce géant.

 

          Il n’y a guerrier si bien armé qu’on ne puisse percer au défaut de la cuirasse ; et je vous avoue que si, malgré ma faiblesse, je pouvais porter quelques coups à ce vainqueur de tant d’esprits, et secouer le joug dont il les a affublés, j’oserais presque dire avec Lucrèce :

 

Quare superstitio pedibus subjecta vicissim

Obteritur, nos exaequat victoria coelo. (Liv. I.)

 

          Au reste, je m’y prendrai avec précaution, et je ne critiquerai que les endroits qui ne seront point tellement liés avec notre sainte religion, qu’on ne puisse déchirer la peau de Pascal sans faire saigner le christianisme. Adieu. Mandez-moi ce que vous pensez des Lettres imprimées, et du projet sur Pascal. En attendant je retourne à Osiris. J’oubliais de vous dire que le paresseux Linant échafaude son Sabinus.

 

(1) Commentaire sur les principes de Newton – 1732

 

à Monsieur de Cideville

Ce mercredi, 10 juin, à deux heures.

 

          Voilà deux lettres que je reçois de vous, mon cher ami ; que je voudrais que les Lettres anglaises fussent écrites de ce style. Vous croyez que votre cœur parle seul, et vous ne vous apercevez pas combien votre cœur a d’esprit. J’interromps le quatrième acte de mon opéra, pour m’entretenir un moment avec vous.

 

Je vais corriger la Lettre sur Locke et la renvoyer dans l’instant. Recommandez-lui (1) surtout, plus que jamais le secret le plus impénétrable et la plus vive diligence ; que jamais votre nom ni le mien ne soient prononcés, en quelque cas que ce puisse être ; que toutes les feuilles soient portées ou chez vous ou chez l’ami Formont, à qui je vous prie de dire combien je l’aime ; que l’on vous remette exactement les copies ; que l’on ne garde chez lui aucun billet de moi, aucun mot de mon écriture. S’il manque à un seul de ces points essentiels, il courra un très grand risque.

 

          Je vous supplie aussi de tirer de lui ce billet :

 

« J’ai reçu de M. Sanderson le jeune deux mille cinq cents exemplaires des Lettres anglaises de M. de Voltaire à M.T. (2), lesquels exemplaires je promets ne débiter que quand j’aurai permission promettant donner d’abord au sieur Sanderson cent de ces exemplaires, et de partager ensuite avec lui le profit de la vente du reste, lui tenant compte de deux mille quatre cents exemplaires ; et promets compter avec celui qui me représentera ledit billet, le tenant suffisamment autorisé du sieur Sanderson ».

 

          Vous voyez, mon cher Cideville, de quels soins et de quels embarras je vous charge ; j’en serais bien honteux avec tout autre.

 

          J’ai pris d’abord l’abbé Linant pour vous seul, et bientôt je l’aimerai pour lui-même.

 

          Je récitai hier Adélaïde chez moi, et je fis verser bien des larmes. Renvoyez-moi Eriphyle, et je vous enverrai Adélaïde ; mais à quand votre Allégorie ? J’en ai une grande opinion ! Adieu, il faut corriger pour Jore.

 

(1) A Jore

(2) Thieriot

 

à Monsieur de Cideville

Ce vendredi, 19 Juin

 

          J’ai été, tous ces jours-ci, auprès d’un ami malade ; c’est un devoir qui m’a empêché de remplir celui de vous écrire. J’ai prié l’abbé Linant de vaincre sa paresse, pour vous dire des choses bien tendres, en son nom et au mien. S’il vous a écrit, je n’ai plus rien à ajouter ; car personne ne connaît mieux que lui combien je vous aime, et n’est plus capable de le dire comme il faut.

 

Je ne change rien du tout à mes dispositions avec Jore, et j’insiste plus que jamais pour avoir les cent exemplaires dont il faut que je donne, qui seront répandus à propos. Je lui répète encore qu’il faut qu’il ne fasse rien sans un consentement précis de ma part, que, s’il précipite la vente, lui et sa famille seront indubitablement à la Bastille, que, s’il ne garde pas le secret le plus profond, il est perdu sans ressource. Encore une fois, il faut supprimer tous les vestiges de cette affaire. Il faut que mon nom ne soit jamais prononcé, et que tous les livres soient en séquestre, jusqu’au moment où je dirai : partez.

 

          Je vous supplie même de vous servir de la supériorité que vous avez sur lui, pour l’engager à m’écrire cette lettre sans date :

 

« Monsieur, j’ai reçu la vôtre, par laquelle vous me priez de ne point imprimer et d’empêcher qu’on imprime à Rouen, les Lettres qui courent à Londres sous votre nom. Je vous promets de faire sur cela ce que vous désirez. Il y a longtemps que j’ai pris la résolution de ne rien imprimer sans permission, et je ne voudrais pas commencer à manquer à mon devoir pour vous désobliger. Je suis, etc. »

 

Vous jugez bien, mon cher ami, qu’il faut, outre cette lettre, le billet du sieur Sanderson ; lequel je remettrai dans les mains d’un Anglais, pour le représenter, en cas que Jore pût être accusé d’avoir reçu ces Lettres de moi ou de quelqu’un de mes amis.

 

Toutes ces démarches me paraissent entièrement nécessaires, et empêcheront que vous puissiez jamais avoir rien à craindre. Vous sentez bien que, dans le cas le plus rigoureux qu’on puisse imaginer, la moindre éclaboussure ne pourrait aller jusqu’à vous : mais je veux en être encore plus sûr ; et il me semble que Jore, ayant donné sa déclaration qu’il a reçu ces Lettres d’un Anglais, ne pourra jamais dire dans aucun cas : c’est M. de Cideville qui m’a encouragé.

 

Je suis en train de vous parler d’affaires ; mon amitié ne craint rien avec vous. Me voici tenant maison, me meublant, et m’arrangeant, non seulement pour mener une vie douce, mais pour en partager les petits agréments avec quelques gens de lettres, qui voudront bien s’accommoder de ma personne et de la médiocrité de ma fortune. Dans ces idées, j’ai besoin de rassembler toutes mes petites pacotilles. Savez-vous bien que j’ai donné 18,000 francs au sieur marquis de Lezeau, sur la parole d’honneur qu’il m’a donnée, avec un contrat, que je serais payé tous les six mois avec régularité ? Il s’est tant vanté à moi de ses richesses, de son grand mariage, de ses fiefs, de ses baronnies, et de sa probité, que je ne doute pas qu’un grand seigneur comme lui ne m’envoie 900 livres à la Saint-Jean. Si pourtant la multiplicité de ses occupations lui faisait oublier cette bagatelle, je vous supplierais instamment de daigner l’en faire souvenir.

 

Mais j’aimerais bien mieux quelqu’un qui vous fît ressouvenir d’achever votre opéra et votre Allégorie.

 

Te vero dulces teneant ante omnis Musae. (Georg. II.)

 

Voilà des colonels et des capitaines de gendarmerie qui nous donnent des pièces de théâtre. Si vous achevez jamais votre ballet, je dirai : cedan arma togoe.

 

A propos, Jore vous a-t-il donné, et à M. Formont, des Henriades de son édition ? Qu’il ne manque pas, je vous prie, à ce devoir sacré. Adieu. Que fait Formont dans sa philosophique paresse ? Excitez un peu son esprit juste et délicat à m’écrire. Il devrait rougir d’aimer si peu, lorsque vous aimez si bien. Vale.

 

à un premier Commis (1)

20 Juin 1733

 

Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux belles-lettres, ne rognez pas de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de ceux qui, en prenant l’essor, pourraient devenir des aigles ; une liberté honnête élève l’esprit, et l’esclavage le fait ramper. S’il y avait une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron. Si Milton, Dryden, Pope et Locke n’avaient pas été libres, l’Angleterre n’aurait eu ni des poètes, ni des philosophes : il y a je ne sais quoi de turc à proscrire l’imprimerie, et c’est la proscrire que la trop gêner. Contentez-vous de réprimer sévèrement les libelles diffamatoires, parce que ce sont des crimes ; mais tandis qu’on débite hardiment des recueils de ces infâmes Calottes (2), et tant d’autres productions qui méritent l’horreur et le mépris, souffrez au moins que Bayle entre en France, et que celui qui fait tant d’honneur à sa patrie n’y soit pas de contrebande.

 

Vous me dites que les magistrats qui régissent la douane de la littérature se plaignent qu’il y a trop de livres. C’est comme si le prévôt des marchands se plaignait qu’il y eût à Paris trop de denrées : en achète qui veut. Une immense bibliothèque ressemble à la ville de Paris, dans laquelle il y a près de huit cent mille hommes : vous ne vivez pas avec tout ce chaos : vous y choisissez quelque société, et vous en changez. On traite les livres de même ; on prend quelques amis dans la foule. Il y aura sept ou huit mille controversistes, quinze ou seize mille romans, que vous ne lirez point, une foule de feuilles périodiques que vous jetterez au feu après les avoir lues. L’homme de goût ne lit que le bon, mais l’homme d’Etat permet le bon et le mauvais.

 

Les pensées des hommes sont devenues un objet important de commerce. Les libraires hollandais gagnent un million par an, parce que les Français ont eut de l’esprit. Un roman médiocre, est, je le sais bien, parmi les livres, ce qu’est dans le monde un sot qui veut avoir de l’imagination. On s’en moque, mais on le souffre. Ce roman fait vivre et l’auteur qui l’a composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et l’imprimeur, et le papetier, et le relieur, et le colporteur, et le marchand de mauvais vin, à qui tous ceux-là portent leur argent. L’ouvrage amuse encore deux ou trois heures quelques femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté en livres, comme en tout le reste. Ainsi, tout méprisable qu’il est, il a produit deux choses importantes : du profit et du plaisir.

 

Les spectacles méritent encore plus d’attention. Je ne les considère pas comme une occupation qui retire les jeunes gens de la débauche ; cette idée serait celle d’un curé ignorant. Il y a assez de temps, avant et après les spectacles, pour faire usage de ce peu de moments qu’on donne à des plaisirs de passage, immédiatement suivis du dégoût. D’ailleurs on ne va pas aux spectacles tous les jours, et dans la multitude de nos citoyens, il n’y a pas quatre mille hommes qui les fréquentent avec quelque assiduité.

 

Je regarde la tragédie et la comédie comme des leçons de vertu, de raison et de bienséance. Corneille, ancien Romain parmi les Français, a établi une école de grandeur d’âme ; et Molière a fondé celle de la vie civile. Les génies français formés par eux appellent du fond de l’Europe les étrangers qui viennent s’instruire chez nous, et qui contribuent à l’abondance de Paris. Nos pauvres sont nourris du produit de ces ouvrages, qui nous soumettent jusqu’aux nations qui nous haïssent. Tout bien pesé, il faut être ennemi de sa patrie pour condamner nos spectacles. Un magistrat qui, parce qu’il a acheté cher un office de judicature, ose penser qu’il ne lui convient pas de voir Cinna, montre beaucoup de gravité et bien peu de goût.

 

Il y aura toujours dans notre nation polie de ces âmes qui tiendront du Goth et du Vandale ; je ne connais pour vrais Français que ceux qui aiment les arts et les encouragent. Ce goût commence, il est vrai, à languir parmi nous ; nous sommes des sybarites lassés des faveurs de nos maîtresses. Nous jouissons des veilles des grands hommes qui ont travaillé pour nos plaisirs et pour ceux des siècles à venir, comme nous recevons les productions de la nature ; on dirait qu’elles nous sont dues. Il n’y a que cent ans que nous mangions du gland ; les Triptolèmes qui nous ont donné le froment le plus pur nous sont indifférents ; rien ne réveille cet esprit de nonchalance pour les grandes choses, qui se mêle toujours avec notre vivacité pour les petites.

 

Nous mettons tous les ans plus d’industrie et plus d’invention dans nos tabatières et dans nos autres colifichets, que les Anglais n’en ont mis à se rendre les maîtres des mers, à faire monter l’eau par le moyen du feu, et à calculer l’aberration de la lumière. Les anciens Romains élevaient des prodiges d’architecture pour faire combattre des bêtes ; et nous n’avons pas su depuis un siècle bâtir seulement une salle passable, pour y faire représenter les chefs d’œuvre de l’esprit humain.

 

Le centième de l’argent des contes suffirait pour avoir des salles de spectacles plus belles que le théâtre de Pompée ; mais quel homme dans Paris est animé de l’amour du bien public ? On joue, on soupe, on médit, on fait de mauvaises chansons, et on s’endort dans la stupidité, pour recommencer le lendemain son cercle de légèreté et d’indifférence. Vous, monsieur, qui avez au moins une petite place dans laquelle vous êtes à portée de donner de bons conseils, tâchez de réveiller cette léthargie barbare, et faites, si vous pouvez, du bien aux lettres, qui en ont tant fait à la France.

 

(1) Voir, tome IV, le Mémoire sur la satire.

 

à Monsieur de Cideville

Ce mercredi, 1er Juillet

 

Je viens, mon cher ami, d’envoyer au très diligent mais très fautif Jore, une vingt-cinquième Lettre (1), qui contient une petite dispute que je prends la liberté d’avoir contre Pascal. Le projet est hardi ; mais ce misanthrope chrétien, tout sublime qu’il est, n’est pour moi qu’un homme comme un autre quand il a tort ; et je crois qu’il a tort très souvent. Ce n’est pas contre l’auteur des Provinciales que j’écris ; c’est contre l’auteur des Pensées, où il me paraît qu’il attaque l’humanité beaucoup plus cruellement qu’il n’a attaqué les jésuites. Si tous les hommes vous ressemblaient, mon cher Cideville, M. Pascal n’eût point dit tant de mal de la nature humaine. Vous me la rendez respectable et aimable, autant qu’il veut me la rendre odieuse. Je suis bien fâché contre ce dévot satirique de ce qu’il m’a empêché de retouché mademoiselle Du Guesclin, et d’achever mon opéra. Je ne sais s’il ne vaut pas mieux faire un bon opéra, bien mis en musique, que d’avoir raison contre Pascal. Je vous enverrai et tragédie et opéra, dès que tout cela sera au net. Vous aurez ensuite les pièces fugitives, delicta juventutis meœ, que vous avez demandées ; mais il faudra auparavant les retoucher un peu,

……. Quæ multa litura cœrcuit ; (Hor., Art.poet.)

 

car lorsque c’est pour vous qu’on travaille, il faut de bonne besogne.

 

Mais vous qui parlez, vous me devez une belle épître, et vous ne me l’envoyez point.

 

…… Cum publicas..

Res ordinaris………

Cecropio repetes cothurno. (Hor., liv. II, od I.)

 

Je vous plains bien de n’avoir pas encore de bonnes lettres de vétérance, de n’avoir pas vendu votre robe, et de n’être pas à Paris. La dernière lettre que je vous écrivis était toute faite pour un homme comme vous, qui se lève à quatre heures du matin pour les affaires des autres. Je ne vous y parlais que d’affaires et de précautions à prendre.

 

Si Jore vient chez vous, recommandez-lui bien de faire tout ce que je propose, attendu que c’est pour son bien. Ordonnez-lui de vous remettre tout généralement ce qui sera de mon écriture, lettres, épreuves, etc.

 

Avez-vous entendu parler d’une nouvelle brochure périodique (2) que l’abbé Desfontaines donne sous le nom de l’auteur des Mémoires d’un homme de qualité ? Il y dit du mal de Zaïre. Il a cru qu’il lui était permis de me maltraiter, et d’en user avec moi avec un peu d’ingratitude, en ne donnant pas les choses sous son nom. Je suis fâché qu’un homme qui m’a tant d’obligations me convinque tous les jours que j’ai eu tort de le servir et de l’aimer. J’espère que le petit Linant, qui m’est bien moins obligé, sera plus reconnaissant, et que nous en ferons un très honnête homme. Il lui manque des agréments, de la vivacité, et de la lecture ; mais tout cela peut s’acquérir par l’usage. Il a tout le reste, qui ne s’acquiert point, jugement, esprit, et talent. Mais il y a encore bien loin de tout ce qu’il a à une bonne tragédie. Je me flatte que ce sera un excellent fruit qui mûrira à la longue.

 

Adieu ; je vous embrasse ; la poste va partir.

 

(1) Ce sont les Remarques sur Pascal – Voyez tome IV

(2) Le Pour et Contre, par l’abbé PREVOST

 

à Monsieur de Cideville

Ce vendredi 3 Juillet.

 

Je vous donne, mon cher ami, plus de soins que les plaisirs dont vous rapportez les affaires et je me flatte que vous ayez égard à mon bon droit contre M. Pascal. J’examine scrupuleusement mes petites Remarques, lorsque je relis les épreuves, et je me confirme de plus en plus dans l’opinion que les plus grands hommes sont aussi sujets à se tromper que les plus bornés. Je pense qu’il en est de la force de l’esprit comme de celle du corps ; les plus robustes la perdent quelquefois, et les hommes les plus faibles donnent la main aux plus forts quand ceux-ci sont malades. Voilà pourquoi j’ose attaquer Pascal.

 

Je renvoie à Jore la dernière épreuve, avec une petite addition. Je vous supplie de lui dire d’envoyer sur-le-champ au messager, à l’adresse de Demoulin, deux exemplaires complets, afin que je puisse faire l’errata, et marquer les endroits qui exigeront des cartons. Je prévois qu’il y en aura beaucoup. Je me souviens, entre autres, de cet endroit, à l’article BACON : Ses ennemis étaient à Londres ses admirateurs. Il y a, ou il devait y avoir, dans le manuscrit : Ses ennemis étaient à la cour de Londres ; ses admirateurs étaient dans toute l’Europe. De pareilles fautes, quand elles vont à deux lignes, demandent absolument des cartons.

 

De plus, en voyant le péril approcher, je commence un peu à trembler ; je commence à croire trop hardi ce qu’on ne trouvera à Londres que simple et ordinaire.

J’ai quelques scrupules sur deux ou trois Lettres que je veux communiquer à ceux qui savent mieux que moi à quel point il faut respecter ici les impertinences scolastiques ; et ce ne sera qu’après leur examen et leur décision que je hasarderai de faire paraître le livre. J’ai écrit déjà à Thieriot, à Londres, d’en suspendre la publication jusqu’à nouvel ordre. Il m’a envoyé la préface qu’il compte mettre au-devant de l’ouvrage ; il y aura beaucoup de choses à réformer dans la préface comme dans mon livre : ainsi nous avons, pour le moins, un bon mois devant nous.

 

Jore, pendant ce temps, peut fort bien imprimer le Charles XII. Je vais écrire à notre ami Formont, et le remercier de sa remarque. Je l’avais déjà faite, et je n’ai pas manqué d’envoyer il y a plus d’un mois, la correction à l’éditeur de Hollande.

Hier, étant à la campagne, n’ayant ni tragédie, ni opéra dans la tête, pendant que la bonne compagnie jouait aux cartes, je commençai une Epître en vers sur la calomnie dédiée à une femme très aimable et très calomniée (1). Je veux vous envoyer tout cela bientôt, en retour de votre Allégorie.

 

Adieu, mon cher ami, il est une heure ; je n’ai pas le temps d’écrire à notre cher Formont, cet ordinaire. Vous devriez bien relire avec lui tout l’ouvrage. Adieu.

 

…. Animæ dimidum meæ. (Hor., liv. I, od III)

 

 

(1) Madame du Châtelet. C’est la première fois que son nom se trouve dans La Correspondance.

 

à Madame la Duchesse de Saint-Pierre

 

Les lettres charmantes que vous écrivez, madame, et celles qu’on vous envoie tournent la tête aux gens qui les voient, et donnent une furieuse envie d’écrire. Mais je n’ose plus écrire en prose, depuis que je vois la vôtre et celle de votre amie (1).

Ce style aimable et gracieux,

Et cette prose si polie,

Me font voir que la poésie

N’est pas le langage des dieux.

 

Je suis réduit à ne vous parler qu’en vers par vanité ; car, si vous et votre amie vous vous avisiez jamais de faire des vers, je n’oserais plus en faire. Vous avez pris pour vous toutes les grâces de l’esprit et du sentiment ; il ne me reste plus que des rimes.

 

Je vous rimerai donc que

 

Dans l’asile de ma retraite,

Je fuyais les chagrins, j’ai trouvé le bonheur ;

Occupé sans tumulte, amusé sans langueur,

Je méprise le monde, et je vous y regrette ;

L’étude et l’amitié me tiennent sous leur loi :

Sage, heureux à la fois, dans une paix profonde,

Je bénis mon destin d’être ignoré du monde ;

Mais il sera plus doux si vous pensez à moi.

 

Permettez, madame, que j’assure M. de Forcalquier (2) de mon tendre dévouement.

 

J’aime sa grâce enchanteresse,

Il parle avec esprit, et pense sagement :

Nos vieux barbons font cas de son discernement,

Et notre brillante jeunesse

Veut imiter son enjouement.

Avec tant d’agréments qui le suivent sans cesse,

N’obtiendra-t-il jamais celui d’un régiment ?

 

(1) Mme du Châtelet.

(2) Fils du maréchal de Brancas. Il a fait beaucoup de comédies de société.

 

à Monsieur Bainast

 

A Abbeville

Paris, 9 juillet.

 

J’ai senti assurément plus de joie, monsieur, en lisant votre lettre, que vous n’en avez eu en lisant le Temple du Goût. Votre approbation est bien flatteuse pour moi, et votre amitié m’est encore plus sensible. Je vois avec un plaisir extrême que le temps a augmenté encore toutes les lumières de votre esprit, sans rien diminuer des sentiments de votre cœur. Quel saut nous avons fait, mon cher monsieur, de chez madame Alain (1) dans le Temple du Goût ! Assurément cette dame Alain ne se doutait pas qu’il y eût pareille église au monde.

Vous me paraissez être très initié aux mystères de ce temps ; mais croiriez-vous bien, monsieur, qu’il y a des schismes dans notre église, et qu’on m’a regardé, à Paris et à Versailles, comme un hérésiarque dangereux, qui a eût l’insolence d’écrire contre les apôtres Voiture, Balzac, Pélisson ?

 

On m’a reproché d’avoir osé dire que la chapelle de Versailles est trop longue ou trop étroite ; et enfin on m’a empêché de faire imprimer à Paris la véritable édition de ce petit ouvrage qu’on vient de publier en Hollande.

 

Ce que vous avez vu n’est qu’une petite esquisse, assez mal croquée, du tableau que j’ai fait un peu plus en grand. Je voudrais vous envoyer un exemplaire de la véritable édition d’Amsterdam ; mais je n’ai pas encore eu le crédit d’en pouvoir faire venir pour moi. Dès qu’il m’en sera venu, je ne manquerai pas de vous en adresser un, avec un exemplaire d’une nouvelle édition de la Henriade, qui vient de paraître.

 

Je vous avoue que la Henriade est mon fils bien-aimé, et que, si vous avez quelques bontés pour lui, le père y sera bien sensible.

 

Adieu, mon cher camarade, mon ancien ami, je suis comblé de joie de ce que vous vous êtes souvenu de moi. Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis bien véritablement, etc.

 

(1) Femme du procureur chez lequel Voltaire avait travaillé avec M. Bainast.

 

à Monsieur de Cideville

14 juillet.

 

Les vingt-quatre Lettres sont déjà imprimées à Londres, et j’attends, pour y envoyer la vingt-cinquième, que notre ami Jore, notre très incorrect Jore, ait achevée cette besogne. L’attention que vous me marquez sur cela est une des plus précieuses marques de votre amitié.

 

Le Pour et Contre, dont je vous ai parlé, n’est point de l’abbé Desfontaines ; il est réellement du bénédictin défroqué auteur de Clévelond et des Mémoires d’un homme de qualité. Je lui pardonne d’avoir dit un peu de mal de Zaïre, puisque vous en avez fait l’éloge.

 

Ne vous étonnez pas que je sache confondre

Un petit mal dans un grand bien.

 

J’ai grande envie de voir ce tome du Journal où vous avez mis un monument de votre amitié. Je regarde d’ailleurs ce petit écrit de vous comme une lettre de ma maîtresse, que l’on aurait fait imprimer.

 

Je viens de recevoir une lettre du philosophe Formont ; il n’est pas d’avis que j’argumente, cette fois-ci, contre Pascal. Mais le livre était trop court, et, d’ailleurs, si je déplais aux fous de janséniste, j’aurai pour moi ces bougres de révérends pères.

 

     Saepe, premente deo, fert deus alter opem

                                                Ovid., Trist., liv. I, él II, V.4.

 

Vale, et amantem tuî simper ama.

 

          On répète, à la Comédie Française, une Pélopée de l’abbé Pellegrin, et aux Italiens une comédie intitulée, le Temple du Goût (2), où votre serviteur est, dit-on, honnêtement drapé. Je veux faire une bibliothèque des petits ouvrages que l’on a faits contre moi ; mais la bibliothèque serait trop mauvaise.

 

          Il y a ici une haute-contre, nommé Jéliotte, qui est étonnante. Notre petit Tribon est enterré, de cette affaire-là. Pour mademoiselle Pélissier, elle se soutient encore, attendu que le chevalier de Brassac la f…. trois coups toutes les nuits. On dit que cela fait beaucoup de bien à la voix des femmes.

 

(1) Tragédie jouée en juillet 1733

(2) En un acte, en vers, par Romagnési et Nivan

 

à Monsieur Thiériot

     A Londres

Paris, 14 juillet

 

          Je reçois, mon cher ami, votre lettre et votre Préface. Je vous parlerai d’abord du petit livre dont vous êtes l’éditeur. Il m’avait paru plus convenable d’y ajouter des réflexions sur les pensées de Monsieur Pascal, que d’y confondre une préface de tragédie. Je suis persuadé que ces critiques de M. Pascal, qui contiennent environ six feuilles d’impression, seront mieux reçues qu’une nouvelle édition du Temple du Goût. De plus, les libraires peuvent imprimer le Temple du Goût sans vous, au lieu qu’ils ne peuvent tenir que de vous la critique des pensées de Monsieur Pascal, petit ouvrage assez intéressant, et qui doit vous procurer encore du bénéfice, à proportion de la curiosité qu’une nation pensante doit avoir pour une entreprise aussi hardie que celle d’écrire contre un homme comme Pascal ? Que les petits esprits osent à peine examiner ; c’est donc uniquement dans cette idée que j’ai revu cette petite critique, que je l’ai corrigée, et que je la fais imprimer. J’en attends actuellement les deux dernières feuilles, et je vous enverrai le tout à l’instant que je l’aurai reçu. Je vous supplie donc de tout suspendre jusqu’à la réception de ce paquet ; alors vous conformerez votre préface aux choses que contiendra votre volume, et, si vous m’en croyez, vous garderez l’édition du Temple du Goût, pour le joindre à mes petites pièces fugitives dans un an ou deux.

 

          Je ne peux réserver l’impression de mon petit anti-Pascal pour une seconde édition, parce que si l’on doit crier, j’aime bien mieux qu’on crie contre moi une fois que deux, et qu’après avoir parlé si hardiment dans mes Lettres anglaises, venir attaquer le défenseur de la religion, et renouveler les plaintes des bigots, ce serait s’exposer à deux persécutions dont la dernière pourrait être d’autant plus dangereuse que la première ne sera pas sans doute sans une défense expresse d’écrire sur ces matières, comme on défendit à la comtesse de Pimbêche de plaider sur sa vie.

 

          Ma seconde raison est que ceux qui auraient acheté la première édition, qui se vendra assez cher, seraient très fâchés d’être obligés de l’acheter une seconde fois, pour une petite augmentation ; et que les misérables insectes du Parnasse ne manqueraient pas de dire que c’est une artifice pour faire acheter deux fois le même livre bien cher.

 

          Ma troisième raison est que la chose est faite, et qu’il faut en passer par là.

 

          A l’égard de la petite pièce de vers à mademoiselle Sallé (1), je pense qu’il la faut sacrifier aussi dans un ouvrage tel que celui-ci, où les choses philosophiques l’emportent de beaucoup sur celles d’agrément, et où la littérature n’est traitée que comme un objet d’érudition. De plus, la petite Epître à mademoiselle Sallé ayant déjà été imprimée, pourquoi la donner encore dans un ouvrage qui n’est pas fait pour elle ? Tenez-vous en donc, je vous en supplie, aux Lettres et à l’anti-Pascal. Cela fera un livre d’une grosseur raisonnable, sans qu’il y ait rien de hors d’œuvre. Je vous prierai aussi, lorsque votre édition antipascalienne sera faite, ce qui est l’affaire de huit jours, d’en dire un petit mot dans votre préface. Je crois qu’il faudra que vous accourcissiez le commencement, et que vous ne disiez pas que mon ouvrage sera content de sa fortune si , etc. Je voudrais aussi moins d’affection à louer les Anglais. Surtout ne dites pas que j’écrivis ces Lettres pour tout le monde, après avoir dit, quatre lignes plus haut, que je les ai faites pour vous. D’ailleurs je suis très content de votre manière d’écrire, et aussi satisfait de votre style que honteux de mériter si peu vos éloges.

 

On joue à la Comédie-Italienne, le Temple du Goût. La malignité y fera aller le monde quelques jours, et la médiocrité de l’ouvrage le fera ensuite tomber de lui-même. Il est d’un auteur inconnu, et corrigé par Romagnési, auteur connu, et qui écrit comme il joue. Si Aristophane a joué Socrate, je ne vois pas pourquoi je m’offenserais d’être barbouillé par Romagnési. Les dérangements que nos préparatifs pour une guerre prétendue font dans les fortunes des particuliers, ne feront plus de tort que les Romagnési et les Lélio (2) ne me feront de mal ; mais un peu de philosophie et votre amitié me font mépriser mes ennemis et mes pertes.

 

(1) Cette épître à mademoiselle Sallé étant attribuée à Gentil-Bernard, nous ne l’avons pas reproduite dans les poésies

.

(2)  Louis Roccoboni, connu sous le nom de Lélio.

 

à Monsieur le Comte de Caylus

Juillet.

 

          Je vais vous obéir avec exactitude, monsieur ; et, si l’on peut mettre un carton à l’édition d’Amsterdam, il sera mis, n’en doutez pas (1). Je préfère le plaisir de vous obéir à celui que j’avais de vous louer. Je n’ai pas cru qu’une louange si juste pût vous offenser.

 

Vos ouvrages sont publiés ; ils honorent les cabinets des curieux ; mes portefeuilles en sont pleins ; votre nom est à chacune de vos estampes ; je ne pouvais deviner que vous fussiez fâché que des ouvrages publics, dont vous vous honorez, fussent loués publiquement.

 

          Les noirceurs que j’ai essuyées sont aussi publiques et aussi incontestables que le reste ; mais il est incontestable aussi que je ne les ai pas méritées, que je dois plaindre celui (2) qui s’y abandonné, et lui pardonner, puisqu’il a su s’honorer de vos bontés, et vous cacher les scélératesses dont il est coupable. C’est pour la dernière fois que je parlerai de sa personne : pour ses ouvrages, je n’en ai jamais parlé. Je souhaite qu’il devienne digne de votre bienveillance. Il me semble qu’il n’y a que des hommes vertueux qui doivent être admis dans votre commerce. Pour moi, j’oublierai les horreurs dont cet homme m’accable tous les jours si je peux obtenir votre indulgence. J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous les sentiments respectueux que j’ai toujours eu pour vous, etc.

 

(1) Ce comte se plaignit d’être loué comme artiste dans le Temple du Goût.

 

(2 l’abbé Desfontaines.


 
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