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  • : Monsieur de Voltaire
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  • : 16/10/2008
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Année 1733 - Partie 1



à Monsieur de Cideville

Dimanche 4 Janvier 1733

 

           Ma santé est pire que jamais. J’ai peur d’être réduit, ce qui serait pour moi une disgrâce horrible, à ne plus travailler. Je suis dans un état qui me permet à peine d’écrire une lettre. Les vôtres m’ont charmé, mon cher Cideville ; elles font toujours ma consolation, quand je souffre, et augmentent mes plaisirs, quand j’en ai. Je n’écrirai point cette fois-ci à notre aimable Formont, par la raison que je n’en ai pas la force. Je lui aurai déjà envoyé les Lettres anglaises ; mais voici ce qui me tient : M. l’abbé de Rothelin m’a flatté qu’en adoucissant certains traits, je pourrais obtenir une permission tacite ; et je ne sais si je prendrai le parti de gâter mon ouvrage pour avoir une approbation.

 

Il a fallu que je changeasse l’Epître dédicatoire de Zaïre, qui aurait paru tout uniment et sans contradiction, sans le malentendu entre M. votre premier président et M. Rouillé. Heureusement toute cette petite noise est entière apaisée. J’ai sacrifié mon Epître, et j’en fais une autre.

 

Vous n’êtes pas le seul qui corrigez vos vers, en voici trois que j’ai cru devoir changer dans le premier acte de Zaïre. Je vous soumets cette rognure, comme tout le reste de l’ouvrage.

 

           Il me semble que tout ce qui sert à préparer la conversion de Zaïre est nécessaire, et qu’ainsi ces vers doivent être préférés à ceux qui étaient en cet endroit.

 

Adieu, il ne se fait plus de bons vers qu’à Rouen. Les lettres que vous m’écrivez en sont farcies. M. de Formont a envoyé une petite épître à Mme de Fontaine-Martel qui aurait fait honneur à Sarrasin et à l’abbé de Chaulieu. Adieu ; la plume me tombe des mains.

 

à Monsieur Josse (1)

A Paris, le 6 Janvier (2)

 

           Quoique je n’aie jamais reçu un sou des souscriptions de la Henriade (3), quoique tous ceux qui ont envoyé en Angleterre aient reçu le livre, quoique jamais aucune souscription ne m’ait appartenu, cependant, depuis que je suis en France, j’ai toujours payé de mes deniers les souscriptions qu’on a présentées ; et j’ai, outre cela, fait donner gratis, toutes les éditions de la Henriade aux souscripteurs. Il est vrai, Monsieur, que le temps fixé pour ce remboursement est passé, il y a deux mois ; mais M. de Laporte, porteur de deux souscriptions, mérite une considération particulière. Je vous prie de lui rembourser ce papier, et de lui faire présent d’une Henriade de ma part.

 

(1) libraire

 

(2) Cette lettre prouve qu’au commencement même de sa carrière litteraire, M. de Voltaire n’avait point cette avidite que ses ennemis lui ont tant de fois et si injustement reprochée. Il est d’ailleurs très bien prouvé que nul auteur n’a moins tire parti de ses ouvrages pour s’enrichir ; il les a  presque toujours donnés, soit aux libraires ou aux comédiens, soit aux jeunes gens de lettres qu’il voulait encourager.

 

(3) Thieriot s’en était approprié quatre-vingt a cent.

 

 

à Monsieur de Formont

Ce 27 Janvier

 

           Les confitures que vous aviez envoyées à la baronne (1), mon cher Formont, seront mangées probablement par sa jansénite de fille, qui a l’estomac dévot, et qui héritera au moins des confitures de sa mère, à moins qu’elles ne soient substituées, comme tout le reste, à Mademoiselle de Clère. Je devais une réponse à la charmante épître dont vous accompagnâtes votre présent ; mais la maladie de notre baronne suspendit toutes nos rimes redoublées. Je ne croyais pas, il y a huit jours, que les premiers vers qu’il faudrait faire pour elle seraient son épitaphe. Je ne conçois pas comment j’ai résisté à tous les fardeaux qui m’ont accablés depuis quinze jours. On me saisissait Zaïre d’un côté, la baronne se mourrait de l'autre ; il fallait aller solliciter le garde des Sceaux et chercher le viatique. Je gardais la malade, pendant la nuit, et j’étais occupé du détail de la maison, tout le jour. Figurez-vous que ce fut moi qui annonçait à la pauvre femme qu’il fallait partir. Elle ne voulait point entendre parler des cérémonies du départ ; mais j’étais obligé d’honneur à la faire mourir dans les règles. Je lui amenai un prêtre moitié janséniste, moitié politique, qui fit semblant de la confesser, et vint ensuite lui donner le reste. Quand ce comédien de Saint-Eustache lui demanda tout haut si elle n’était pas bien persuadée que son Dieu, son créateur, était dans l’eucharistie, elle répondit, Ah, Oui ! d’un ton qui m’eût fait pouffer de rire, dans des circonstances moins lugubres.

 

           Adieu ; je vais être trois mois entiers tout à ma tragédie (2), après quoi je veux consacrer le reste de ma vie à des amis comme vous. Adieu ; je vous aime autant que je vous estime.

 

(1) Madame de Fontaine-Martel

(2) Adélaïde du Guesclin

 

à Monsieur de Cideville

Ce 27 Janvier

 

           J’ai perdu, comme vous savez peut-être, mon cher ami, Madame de Fontaine-Martel ; c’est à dire que j’ai perdu une bonne maison dont j’étais le maître et quarante mille livres de rente qu’on dépensait à me divertir.

 

Que direz-vous de moi qui ai été son directeur à ce vilain moment, et qui l’ai fait mourir dans toutes les règles ? Je vous épargne tout ce détail dont j’ai ennuyé M. de Formont ; je ne veux vous parler que de mes consolations, à la tête desquelles vous êtes. Il n’y a point de perte qui ne soit adoucie par votre amitié. J’ai vu, tous ces jours-ci, bien des gens qui m’ont parlé de vous. Savez-vous bien qu’il n’y a pas quinze jours que nous représentâmes Zaïre chez madame de Fontaine-Martel, en présence de votre amie madame de La Rivaudaie ? Je jouais le rôle du vieux Lusigan, et je tirai des larmes de ses beaux yeux, que je trouvai plus brillants et plus animés quand elle me parla de vous. Qui aurait cru qu’il faudrait, quinze jours après, quitter cette maison, où tous les jours étaient des amusements et des fêtes ? J’y vis hier un homme de votre connaissance, qui n’est pas tout à fait si séduisant que Madame de La Rivaudaie, et qui veut pourtant me séduire ; c’est monsieur le Marquis (1), qui prétend n’être pas encore cocu, qui aura au moins cinquante mille livres de rente, et qui ne croit pourtant pas que la Providence l’ait encore traité selon ses mérites. Il aurait bien dû employer les agréments et les insinuations de son esprit à rétablir la paix entre Gilles Maignard (2) et la pauvre présidente de Bernières.

 

           Je suis charmé pour elle que vous vouliez bien la voir quelquefois. S’il y a quelqu’un dans le monde capable de la porter à des résolutions raisonnables, c’est vous. Ne vaudrait-il pas mieux pour elle qu’elle continuât à manger quarante ou cinquante mille livres de rente, avec son mari, que d’aller vivre, avec deux mille écus, dans un couvent ? Si elle voulait, en attendant que le temps apaise toutes ces brouilleries, demeurer à la Rivière-Bourdet, je lui promettrais d’aller l’y voir, et d’y achever ma nouvelle tragédie. Quel plaisir ce serait pour moi, mon cher Cideville, de travailler sous vos yeux ! car je me flatte que vous viendriez à la Rivière, avec M. de Formont. Je me fais de tout cela une idée bien consolante. Tachez d’induire madame de Vernières à prendre ce parti. Dites-lui, je vous en prie, qu’elle m’écrive, que je lui serai toujours attaché, et que, si elle a quelques ordres à me donner, je les exécuterai avec la fidélité et l’exactitude d’un vieil ami. Adieu ; je vous embrasse tendrement.

 

(1) De Lezeau

(2) Le Président de Bernieres

 

à Monsieur Thieriot

A Londres

Paris, 21 Février

 

           Voulez-vous savoir, mon cher Thieriot, tout ce qui m’a empêché de vous écrire, depuis si longtemps ? Premièrement, c’est que je vous aime de tout mon cœur, et que je suis si sûr que vous m’aimez de même, que j’ai cru inutile de vous le répéter ; en second lieu, c’est que j’ai fait, corrigé, et donné au public Zaïre ; que j’ai commencé une nouvelle tragédie, dont il y a trois actes de faits ; que je viens de finir le Temple du Goût, ouvrage assez long et encore plus difficile ; enfin, que j’ai passé deux mois à m’ennuyer avec Descartes, et à me casser la tête avec Newton, pour achever les Lettres que vous savez. En un mot, je travaillais pour vous, au lieu de vous écrire, et c’était à vous à me soulager un peu dans mon travail, par vos lettres. C’est une consolation que vous me devez, mon cher ami, et qu’il faut que vous me donniez souvent.

 

Vous avez dû recevoir, par monsieur votre frère, un paquet contenant quelques Zaïres adressées à vos amis de Londres ; je vous prie surtout de vouloir bien commencer par faire rendre celle qui est pour M. Falkener : il est juste que celui à qui la pièce est dédiée en ait les prémices, au moins à Londres, car la pièce est déjà vendue à Paris. On a été assez surpris ici que j’aie dédié mon ouvrage à un marchand et à un étranger ; mais ceux qui en ont été étonnés ne méritent pas qu’on leur dédie jamais rien. Ce qui me fâche le plus, c’est que la véritable Epître Dédicatoire a été supprimée par M. Rouillé, à cause de deux ou trois vérités qui ont déplu, uniquement parce qu’elles étaient vérités. L’épître qui est aujourd’hui au-devant de Zaïre n’est donc pas la véritable (1). Mais ce qui vous paraîtra assez plaisant et très digne d’un poète, et surtout de moi, c’est que dans cette véritable épître, je promettais de ne plus faire de tragédies, et que le jour même qu’elle fut imprimée, je commençai une pièce nouvelle.

 

L’ordre des choses demande, ce me semble, que je vous dise ce que c’est que cette pièce à laquelle je travaille à présent. C’est un sujet tout français, et tout de mon invention, où j’ai fourré le plus que j’ai pu d’amour, de jalousie, de fureur, de bienséance, de probité, et de grandeur d’âme. J’ai imaginé un sire de Couci, qui est un très digne homme, comme on n’en voit guère à la cour ; un très loyal chevalier, comme qui dirait le chevalier d’Aidie, ou le chevalier de Froulay (2).

 

Il faudrait à présent vous rendre compte de Gustave Wasa (3) ; mais je ne l’ai point vu encore. Je sais seulement que tous les gens d’esprit m’en ont dit beaucoup de mal, et que quelques sots prétendent que j’ai fait une grande cabale contre. M. de Maupertuis dit que ce n’est pas la représentation d’un événement en vingt-quatre heures, mais de vingt-quatre événements en une heure. Boindin dit que c’est l’histoire des révolutions de Suède, revue et augmentée. On convient que c’est une pièce follement conduite et sottement écrite. Cela n’a pas empêché qu’on ne l’ait mise au-dessus d’Athalie, à la première représentation ; mais on dit qu’à la seconde, on l’a mise à côté de Callisthène (4).

 

Venons maintenant à nos Lettres. Monsieur votre frère se pressa un peu de vous les envoyer ; mais depuis, il vous a fait tenir les corrections nécessaires. Je me croirai, mon cher Thieriot, bien payé de toutes mes peines, si cet ouvrage peut me donner l’estime des honnêtes gens et à vous leur argent. Rien n’est si doux que de pouvoir faire, en même temps, sa réputation et la fortune de son ami. Je vous prie de dire à Milord Bolingbrote, à milord Bathurst, etc., combien je suis flatté de leur approbation. Ménagez leur crédit pour l’intérêt de cet ouvrage et pour le vôtre. Le plaisir que les Lettres vous ont fait m’en donne à moi un bien grand. Que votre amitié ne vous alarme pas sur l’impression de cet ouvrage. En Angleterre, on parle de notre gouvernement comme nous parlons en France, de celui des Turcs.

 

Les Anglais pensent qu’on met à la Bastille la moitié de la nation Française, qu’on met le reste à la besace, et tous les auteurs un peu hardis au pilori. Cela n’est pas tout à fait vrai ; du moins je crois n’avoir rien à craindre. M. l’abbé de Rothelin qui m’aime, que j’ai consulté, et qui est assurément aussi difficile qu’un autre, m’a dit qu’il donnerait, même dans ce temps-ci, son approbation à toutes les Lettres, excepté seulement celle sur M. Locke ; et je vous avoue que je ne comprends pas cette exception : mais les théologiens en savent plus que moi, et il faut les croire sur leur parole.

 

Je ne me rétracte pas sur nos seigneurs les évêques ; s’ils ont leurs voix au parlement, aussi ont nos pairs. Il y a bien de la différence entre avoir sa voix et du crédit. Je croirai de plus, toute ma vie, que Saint Pierre et Saint Jacques n’ont jamais été comtes et barons.

 

Vous me dites que le docteur Clarke n’a pas été soupçonné de vouloir faire une nouvelle secte. Il en a été convaincu, et la secte subsiste, quoique le troupeau soit petit. Le docteur Clarke ne chantait jamais le Crédo d’Athanase.

J’ai vu dans quelques écrivains que le chancelier Bacon confessa tout, qu’il avoua même qu’il avait reçu une bourse des mains d’une femme ; mais j’aime mieux rapporter le bon mot de milord Bolingbroke, que de circonstancier l’infamie du chancelier Bacon.

 

« Farewell ; I have forgot this way to speak english with you ; but, whatever be my language, mu heart is yours for ever (5) . »

 

(1) Voyez, tome III, cette épître  avec les variantes.

(2) Le premier fut aimé de mademoiselle Aïssé, le second fut ambassadeur de France à Berlin.

(3) Tragédie de Piron.

(4) Autre tragédie de Piron.

(5) « Adieu ; j’ai oublié ici de vous parler anglais ; mais quel que soit mon langage, mon cœur est à vous pour toujours. »

 

à Monsieur de Cideville

A Paris, 25 Février

 

Pourquoi faut-il que je sois si indigne de vos charmantes agaceries ? pourquoi ai-je perdu tant de temps sans vous écrire ? pourquoi ne réponds-je qu’en prose à vos aimables vers ? Que de reproches je me fais, mon cher ami ! Mais aussi il faut un peu se justifier. Je passe la moitié de ma vie à souffrir, et l’autre à travailler pour vous. Croiriez-vous bien que cette petite chapelle du Goût, que je vous ai envoyée bâtie de boue et de crachat, est devenue  petit à petit un Temple immense ? J’en ai travaillé avec assez de soin les moindres ornements, et je crois que vous trouverez cet ouvrage plus limé et plus fini que tout ce que j’ai fait jusqu’à présent.

 

Cependant j’ai poussé ma pièce nouvelle jusqu’au commencement du quatrième acte, et il faut suspendre souvent ses occupations poétiques pour corriger dans les Lettres anglaises, quelques calculs et quelques dates, ou pour faire l’inventaire de notre baronne, ou pour souffrir et ne rien faire. Je resterai chez feu la baronne jusqu’à Pâques. Ah ! si je pouvais me réfugier, au printemps, dans votre Normandie, et venir philosopher avec vous et notre ami Formont. Mais je ne sais encore si Jore imprimera ces Lettres Anglaises ; et même, s’il les imprimait, il ne faudrait pas que je fusse à Rouen, où je donnerais trop de soupçon aux inquisiteurs de la librairie. Mais, si je pouvais faire imprimer cet ouvrage à Paris, et vous l’apporte à Rouen, ce serait se tirer d’affaire à merveille. Si l’on pouvait encore aller passer quelque temps à la Rivière-Bourdet, et venir parler d’Horace et de Locke, pendant que M. le marquis jouerait du violon, et que Gilles et sa benoîte épouse se querelleraient ! Qu’en dites-vous ? car, entre nous, je crois que la présidente restera dans son château, et je ne pense pas que la foule y soit. Nous y serions en liberté, à ce que je m’imagine ; vous me rendriez ce séjour délicieux, et j’oublierais pour vous le maître de la maison.

 

Jore est ici qui débite son abbé de Chaulieu, que j’ai mis dans le Temple du Goût comme le premier des poètes négligés, mais non pas comme le premier des bons poètes. On joue encore Gustave Wasa ; mais tous les connaisseurs m’en ont dit tant de mal, que je n’ai pas eu la curiosité de le voir. Destouches a fait une comédie héroïque ; c’est l’Ambitieux : La scène est en Espagne. On dit que cela n’est ni gai ni vif ; et comme dit fort bien feu Legrand, de polissonne mémoire :

Le comique, écrit noblement

Fait bailler ordinairement

 

Ce Destouches-là est assurément de tous les comiques le moins comique ; cela sera joué l’hiver prochain. ? Le paresseux de De Laurai paraîtra après Pâques ; et dans le même temps, le Chevalier de Brassac ornera l’Opéra de son petit ballet. Voilà toutes les nouvelles du Parnasse, auxquelles je m’intéresse plus qu’à la mort du roi Auguste.

 

à Monsieur de Cideville

Ce mardi, 17 mars

 

Formont est arrivé, sed sine te ; il a vu Gustave Wasa avant de me voir ; je crois cependant qu’à la longue je lui donnerai plus de satisfaction. Je viens de faire partir par le coche de Rouen, mon cher ami, un petit paquet de toile cirée contenant deux exemplaires du Temple du Goût, ouvrage bien différent de la petite esquisse que je vous envoyai, il y a quelques mois. Je ne vous écris que bien rarement, mon cher Cideville ; mais si vous saviez à quel point je suis malade, ce qu’il m’en coûte pour écrire, et combien les poètes tragiques sont paresseux, vous m’excuseriez.

 

Je peux faire une scène de tragédie dans mon lit, parce que cela se fait sans se baisser sur une table, et sans que le corps y ait part ; mais, quand il faut mettre la main à la plume, la seule posture que cela demande me fait mal. Je suis à présent dans l’état du monde le plus cruel ; mais le plaisir d’être aimé de vous me console. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Adieu, mon aimable Cideville ; si j’obéissais à mon cœur, je vous écrirais des volumes ; mais je suis esclave de mon corps, et je finis pour souffrir et pour enrager. Mandez-moi ce qu’est devenue la présidente de Bernières.

 

J’ai été si malade, que je n’ai pu faire encore que quatre actes de ma nouvelle tragédie.

 

à Monsieur de Cideville

Ce mercredi, 25 mars

 

Au nom de Dieu, mon cher Cideville, empêchez que Jore ne parte avec son Temple. Je ne peux vous envoyer encore, aujourd’hui, les changements qui sont en grand nombre, qui sont considérables et nécessaires. On clabaude ici ; on crie, on critique. Il faut apaiser les plaintes, il faut imposer silence à la censure. Je travaille jour et nuit. Il est essentiel pour moi qu’une seconde édition paraisse, purgée des fautes de la première, et pleine de beautés nouvelles. Je viens de montrer cinquante vers nouveaux à Formont ; je lui ai dit d’être sévère, et il est content. Je vais travailler encore, rimer, raturer, corriger et mettre au net. Modérez l’impatient de Jore, et qu’il me laisse le temps d’avoir du génie.

 

à Monsieur de Cideville

25 mars

 

Autre nouvelle ; le Temple du Goût devient d’une petite chapelle une cathédrale. Ce ne sont plus des corrections que je comptais envoyer pour en faire des cartons, c’est un Temple tout nouveau. Ainsi il faudrait que Jore bâtit tout à neuf. Qu’il fasse donc ce qu’il lui plaira ; mais, surtout, qu’il ne montre jamais de mes lettres à personne. Que je suis fâché de n’avoir pas deux têtes et deux mains droites et de ne vous point écrire tout ce que je fais, à mesure que je travaille ! Je suis toujours en mal d’enfant, et je voudrais vous avoir pour accoucheur. J’ai montré à Formont  le nouveau Temple ; il en est beaucoup plus content que du premier. Et in triduo illud reœdificabo. (1)

 

Adieu, mon tendre ami.

 

(1) Saint-Mathieu, ch. XXXVI, V. 61.

 

à Monsieur de Cideville

2 Avril

 

Je n’ai que le temps de vous dire que vous avez raison ; que in triduo illud reœdificabo ; que je me flatte que vous serez content ; que je ferai tout ce que Jore désire, et tout ce dont je serai le maître ; et qu’il brûle son édition. Vous aurez incessamment un gros volume, au lieu d’une épître laconique.

 

Je vous aime autant que je vous écris peu.

 

à Monsieur de Moncrif

10 Avril

 

Il m’est absolument impossible de sortir. Ma santé est dans un état qui ferait pitié, même à Marivaux le métaphysique, ou à Rousseau le cynique. Oserais-je vous supplier de demander à S.A.S monseigneur le comte de Clermont s’il permettra que son nom se trouve dans le Temple du Goût, en cas que l’on donne de mon aveu une édition de cette bagatelle ? Je n’ose prendre la liberté d’écrire à S.A.S sur une pièce qui a trouvé tant de contradicteurs ; mais si vous voulez bien me faire savoir ses intentions, j’attendrai ses ordres avant de rien faire. Son nom est déjà si cher aux beaux-arts qu’il ne lui appartient plus ; il est à nous, mais je n’oserais jamais en faire usage sans son aveu. Je vous supplie de lui faire la cour d’un pauvre malade.

 

Adieu ; je m’intéresse au succès du ballet comme vous-même ! Comptez que je vous aime de tout mon cœur.

 

à Monsieur de Moncrif

?

 

On a montré le Temple du Goût, tel qu’il est, à M. le Garde des Sceaux et on a jugé qu’on pouvait en avoir non seulement une permission tacite, mais un privilège, n’y ayant rien qui blesse l’Etat, la religion, ni les mœurs. M. l’abbé de Rothelin (1) qui a bien voulu me donner tous les jours ses conseils sur cet ouvrage, et qui le protège, a cru que M. de Crébillon, qui n’est pas maltraité dans le Temple, en serait un juge favorable. Je lui ai fait tenir le manuscrit par monsieur son fils.

 

Je vous prie, mon cher ami, de vouloir bien lire à monseigneur le comte de Clermont l’endroit qui le regarde. J’userai de la même précaution avec M. Le prince de Conti. Je vous prie aussi de vouloir bien parler à M. de Crébillon, afin qu’il est la bonté de rapporter promptement mon affaire. Si la petite drôlerie (2) réussit, comme je n’en doute nullement, permettez-moi d’en dire un petit mot.

 

(1) Membre de l’Académie Française, qui figure dans le Temple du Gout.

(2) le ballet de Moncrif.

 

à Monsieur de Moncrif

11 Avril

Du dieu du Goût j’ai le temple poilu

Du dieu d’amour vous ornerez l’Empire,

Car vous avez mentule, plume et lyre ;

Vous savez f…, aimer, chanter, écrire.

Moi je n’ai rien qu’un talent mal voulu,

Honni des sots, et qu’on prend pour satire

Donc je verrai mon Temple vermoulu.

Vous, vous serez baisé, fredonné, lu,

Claqué surtout, heureux comme un élu ;

Et moi sifflé ; mais je ne fais qu’en rire.

 

           Du milieu de votre Empire rendez-moi un bon office, s’il vous plaît. Ce grand lévrier de Crébillon fils a envoyé à son singulier père ce misérable Temple pour être lu et approuvé. On prétend qu’on l’a remis ès mains d’une vieille muse, qui est la gouvernante de M. de Crébillon ; et cette vieille a dit qu’elle ferait tenir le paquet à Bercy. Mais, si vous ne daignez vous en faire informer par vos gens, le Temple du Goût ira à tous les diables. Ce n’est pas encore tout, car ils disent que M. de Crébillon laissera manger mon Temple par ses chats (1) et qu’il sera longtemps sans le lire ; et il fera bien, car il vaut mieux qu’il achève Catilina, que de perdre son temps à lire mes guenilles. Cependant, si vous vouliez un peu le presser, il aurait du temps pour lire mon Temple et pour achever son divin Catilina. Ecrivez-lui donc un petit mot, mon aimable Quin-Mon. Je vous souhaite, et à Lulli-Brasse (2), tout le plaisir que nous aurons mardi. Je ne sortirai que ce jour-là, et je serai à midi au parterre. I love you with all my heart.

 

(1) On sait le goût de Crébillon pour les chats, et l’on sait aussi que Moncrif est l’auteur d’une Histoire des chats.

 

(2) C’est-à-dire Quinault-Moncrif, et Lulli-Brassac. Brassac est l’auteur de la musique du Ballet.

 

à Monsieur de Cideville

12 Avril

 

           Ce Temple du Goût, cet amas de pierres de scandale, est tellement devenu un nouvel édifice, qu’il n’y a pas deux pans de muraille de l’ancien. Ceux qui l’ont pris sous leur protection veulent qu’on l’imprime avec privilège, et qu’il soit affiché dans Paris, afin de fermer la bouche aux malins faiseurs d’interprétation. Il est accompagné d’une Lettre en forme de préface ; on y pourrait joindre le Temple de l’Amitié, avec quelques pièces fugitives ; et Jore pourrait s’en charger.

 

           A l’égard des Lettres Anglaises, je vous prie, mon cher ami, de me mander si Jore y travaille. On a fait marché, à Londres, avec ce pauvre Thieriot, à condition que les Lettres ne paraîtraient pas en France, pendant la première chaleur du débit à Londres et à Amsterdam. Il a même été obligé de donner caution. Ainsi quelle honte pour lui et pour moi, si le malheur voulait qu’on en pût voir une feuille en ce pays-ci avant le temps ! Je crois vous avoir mandé qu’Adélaïde du Guesclin est dans son cadre. Il ne s’agit plus que de la transcrire pour vous l’envoyer. Voici bien de la besogne. Nous avons encore l’Histoire de Charles XII, que Jore veut réimprimer. J’ai écrit en Hollande qu’on m’envoyât un exemplaire par la poste ; mais je ne l’ai pas encore reçu. Si Jore avait quelques correspondants plus exacts, il pourrait en faire venir un en droiture ; sinon je lui ferai tenir les corrections et additions, avec les Réponses à La Motraye.

 

           J’ai bien envie de venir faire un petit tour à Rouen, et de raisonner de tout cela avec vous. Voici le temps

 

Où les zéphirs de leurs chaudes haleines

Ont fondu l’écorce des eaux.

                                                 (J.-B. Rousseau, liv. III.)

 

           Quel plaisir de vous lire Adélaïde et même Eriphylle, revue et corrigée ! J’entends quel plaisir pour moi, car, de votre côté, ce sera complaisance.

 

           Je n’ai encore montré qu’un acte à Formont. Il m’a parlé de votre idée anacréontique (1). Vous savez que l’exécution seule décide du mérite du sujet. On peut bien conseiller sur la manière de traiter une pièce, mais non pas sur le fond de la chose. C’est à l’auteur à se sentir.

 

                          ………. Cui lecta potenter érit res,

                          Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo.

 

           Vale ; je vous aime de tout mon cœur.

 

(1) Anacréon, pièce lyrique de Cideville.

 

à Monsieur de Moncrif

 

           Mon cher ami, le père de Rhadamiste m’a rogné un peu les ongles ; mais il m’en reste encore assez. Voici un petit billet que je vous prie de lui faire tenir, pour le remercier. Pour vous, je ne vous remercie plus. Je compte vous voir demain à la répétition. Il sera bon que nous ayons des amis dans le parterre pour faire taire les malins, et pour éclairer les sots qui ne verraient que l’air de ressemblance d’Issé, et qui fermeraient les yeux sur la manière différente et nécessaire dont cela est amené. Si nous passons heureusement cet écueil, je compte sur un très grand succès.

 

Je crois que vous songerez à faire habiller différemment M. le génie quand il redeviendra Alcidon.

 

à Monsieur de Cideville

12 Avril

 

           Mon cher ami, si Jore croit que le retardement de l’impression (1) lui porterait préjudice, qu’il imprime donc ; mais qu’il songe que, s’il en paraissait un seul exemplaire avant l’édition de Londres, Thieriot, à qui je veux faire plaisir, n’aurait que des sujets de se plaindre ; et le bienfait deviendrait une injure. La honte m’en demeurerait tout entière, et je ne m’en consolerais jamais.

 

Je viens de faire des additions au Temple du Goût, avec une petite dissertation qu’on imprime ici, pour la seconde édition. J’enverrai demain le tout à Jore, qu’il se hâte de l’imprimer. Ayez donc la bonté de lui dire qu’il mettre troisième édition à la tête de ce petit livre. S’il n’en a pas tiré une trop grande quantité, il en trouvera le débit promptement, surtout dans les provinces.

 

J’aimerais mieux :

Vrai, solide, heureux dans son tout.

Que

Solide, élégant . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

           Je voudrais mériter vos vers aimables ; et, si vous avez la bonté d’en orner la troisième édition.

 

Sublimi feriam sidera vertice.

Vale et Ama

(1) Des Lettres Anglaises

 

à Monsieur de Moncrif

Paris, 15 Avril 1733

 

           Il n’y a que vous au monde qui soyez capable de penser aux affaires des autres, au milieu de tant d’occupations ; comptez que j’en suis pénétré de reconnaissance. Hier l’opéra alla fort bien. J’allai sur la fin savoir comment les choses s’étaient passées, et j’appris de fort bonnes nouvelles. Le public s’attend aux changements du troisième acte. Mais il faudra une musique bien vive et bien saillante. Je ne dois avoir de crédit sur l’esprit de M. le Chevalier de B*** (1) que par mon tendre dévouement pour lui. Je ne suis point connaisseur en musique. J’oserai prier notre aimable chevalier, au nom de ce même public, de joindre un peu de vivacité et de fracas à la douceur, aux grâces, à la galanterie de sa musique. Si le troisième acte fait l’effet brillant qu’il doit faire, j’espère cinquante représentations. Ah ! Quel plaisir, quand nous aurons confondu les sots et les malins. Je suis dans cette espérance, le plus zélé et le plus tendre de vos serviteurs.

 

(1) Brassac, le musicien

 

à Monsieur de Moncrif

1733

 

           Je suppose, mon cher ami, que M. de Crébillon a montré à son altesse sérénissime l’endroit qui le regarde dans ce maudit Temple du Goût. Vous m’avez écrit que votre adorable maître permettait que le dieu du Goût le remerciât, en un petit quatrain, de la protection qu’il donne aux beaux arts. Ce sont précisément les mêmes vers qui étaient dans le premier Temple. Ayez la bonté, je vous prie, de présenter ma très humble requête à votre charmant prince. Je n’ose lui demander en face la permission de le louer. Je le respecte trop pour cela. Vale.

 

L’opéra va à merveille. Vous aurez, je crois, un très grand succès. Je m’y intéresse comme si j’en étais l’auteur.

 

           Je vous en prie, mandez à votre ami les intentions de son altesse sérinissime.

 

à Monsieur de Moncrif

 

D’un prince aimable aimable secrétaire,

Vous qui savez parler, écrire et plaire,

 

tâchez de venir demain à notre grand dimanche (1) et que le protecteur des arts, et des muses, et des plaisirs, honore cette orgie de sa présence. De plus, nous avons élu M. le Comte de Lassay à la place de M. de Morville (2).

 

Il faudrait qu’il vînt prendre séance demain, et que son altesse royale l’amenât. Voilà la négociation qu’on vous propose. Il s’agit que son altesse le mande à M. de Lassay. Mais surtout, venez ; car vous êtes désiré comme votre prince.

 

(1) Jour de Mme de Fontaine-Martel


(2) Ministre et académicien, mort en 1732

 

à Monsieur de Cideville

Ce mardi 21 Avril

 

           Voici au net et en bref, ma situation, mon très cher ami. On a tant clabaudé contre le Temple du Goût, que ceux qui s’y intéresse ont pris le parti de le faire imprimer, avec approbation et privilège, sous les yeux de M. Rouillé, qui verra les feuilles ; ainsi, Jore ne peut être chargé de cette impression.

 

           Mais voici de quoi il peut se charger : 1° des Lettres Anglaises qu’on a commencé à imprimer à Londres, à trois mille exemplaires, et dont il faut qu’il tire ici deux mille cinq cents ; car nous ne pouvons aller en rien aussi loin que les Anglais.

 

2° d’Eriphyle, que j’ai retravaillé, et dont on demande à force une édition.


3° du Roi de Suède, revu, corrigé, et augmenté, avec la réponse au Sieur de La Motraye.

 

             Il faudrait aussi qu’il me donnât une réponse positive au sujet de la Henriade ; car il n’y en a plus du tout à Paris. M. Rouillé ferme les yeux sur l’entrée et le débit de la Henriade, mais il ne peut, à ce qu’il dit, en permettre juridiquement l’entrée. C’est donc à Jore à voir s’il veut s’en charger pour son compte, ou me la faire tenir incessamment chez moi comme il me l’avait promis. Je vous prie de lui lire tous ces articles, et de vouloir bien me mander sa réponse positive sur tout cela. Voilà pour tout ce qui regarde notre féal ami Jore.

 

            Vous avez perdu votre archevêque (1), mon cher ami ; vous en êtes sans doute bien fâché pour son neveu, qui va être réduit à faire sa fortune tout seul. Vous n’aurez un archevêque de plus de dix mois, le très sage cardinal de Fleury voudra que ce roi jouisse de l’anate aussi longtemps que faire se pourra. Mais, quoique votre ville soit privée si longtemps d’un pasteur, cela ne m’empêcherait point du tout de venir y philosopher et poétiser avec vous une partie de l’été. Je vais m’arranger pour cela. Ma santé est affreuse ; mais un petit voyage ne l’altèrera pas davantage, et je souffrirai moins auprès de vous. Je vous jure, mon cher ami, si je ne peux exécuter cette charmante idée, c’est que la chose sera impossible. Savez-vous bien que j’ai en tête un opéra (2) et que nous nous y amuserions ensemble, pendant qu’on imprimerait Charles XII et Eriphyle.

 

             Notre ami Formont ne serait peut-être pas des nôtres ; il a bien l’air de rester longtemps à Paris, car il y est reçu et fêté à peu près comme vous le serez, quand vous y viendrez. J’ai peur qu’il ne vous ait mandé bien du mal de l’opéra du chevalier de Brassac ; nous le raccommodons à force, et j’espère vous en dire beaucoup de bien au premier jour. J’ai toujours grande opinion du vôtre, et je compte que vous l’achèverez, quand nous nous verrons à Rouen. Vale.

 

(1) Lavergne de Tressan, oncle du comte de Tressan

(2) Tanis et Zélide

 

  

 
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