ZULIME - Partie 2 : Acte premier

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Z U L I M E

 

 

 

______

 

 

 

PERSONNAGES.

 

 

 

-    BÉNASSAR                    shérif de Trémizène.

-    ZULIME                          sa fille.

-   MOHADIR                      ministre de Bénassar.

-   RAMIRE                         esclave espagnol.

-   ATIDE                            esclave espagnole.

-   IDAMORE                     esclave espagnol.

-   SÉRAME                       attachée à Zulime.

-   SUITE

 

 

La scène est dans un château de la province de Trémizène, sur le bord de la mer d’Afrique (1).

 

______

 

 

ACTE PREMIER.

 

 

SCÈNE I.

 

_______

 

ZULIME, ATIDE, MOHADIR.

 

(2)

_______

 

 

ZULIME,

d’une voix basse et entrecoupée, les yeux baissés,

et regardant à peine Mohadir.

 

Allez, laissez Zulime aux remparts d’Arsénie :

Partez ; loin de vos yeux je vais cacher ma vie ;

Je vais mettre à jamais, dans un autre univers,

Entre mon père et moi la barrière des mers.

Je n’ai plus de patrie, et mon destin m’entraîne.

Retournez, Mohadir, aux murs de Trémizène,

Consoler les vieux ans de mon père affligé :

Je l’outrage et je l’aime ; il est assez vengé.

Puissent les justes cieux changer sa destinée !

Puisse-t-il oublier sa fille infortunée !

 

MOHADIR.

 

Qui, lui, vous oublier ! grand Dieu, qu’il en est loin !

Que vous prenez, Zulime, un déplorable soin !

Outragez-vous ainsi le père le plus tendre,

Qui pour vous de son trône était prêt à descendre ?

Qui, vous laissant le choix de tant de souverains,

De son sceptre avec joie aurait orné vos mains !

Quoi ! dans vous, dans sa fille, il trouve une ennemie !

Dans cet affreux dessein seriez-vous affermie ?

Ah ! ne l’irritez point, revenez dans ses bras.

Mes conseils autrefois ne vous révoltaient pas ;

Cette voix d’un vieillard qui nourrit votre enfance

Quelquefois de Zulime obtint plus d’indulgence ;

Bénassar votre père espérait aujourd’hui

Que mes soins plus heureux pourraient vous rendre à lui.

A son cœur ulcéré que faut-il que j’annonce ?

 

ZULIME.

 

Porte-lui mes soupirs et mes pleurs pour réponse ;

C’est tout ce que je puis ; et c’est t’en dire assez.

 

MOHADIR.

 

Vous pleurez, vous, Zulime ! et vous le trahissez !

 

ZULIME.

 

Je ne le trahis point. Le destin qui l’outrage

Aux cruels Turcomans livrait son héritage ;

Par ses brigands nouveaux pressé de toutes parts,

De Trémizène en cendre il quitta les remparts ;

Et, quel que soit l’objet du soin qui me dévore,

J’ai suivi son exemple.

 

MOHADIR.

 

Hélas ! suivez-le encore.

Il revient ; revenez, dissipez tant d’ennuis :

Remplissez vos devoirs, croyez-moi.

 

ZULIME.

 

Je ne puis.

 

MOHADIR.

 

Vous le pouvez. Sachez que nos tristes rivages

Ont vu fuir à la fin nos destructeurs sauvages,

Dispersés, affaiblis, et lassés désormais

Des maux qu’ils ont soufferts et des maux qu’ils ont faits.

Trémizène renaît, et va revoir son maître :

Sans sa fille, sans vous, le verrons-nous paraître

Vous avez dans ce fort entraîné ses soldats ;

Des esclaves d’Europe accompagnent vos pas ;

Ces chrétiens, ces captifs, le prix de son courage,

Dont jadis la victoire avait fait son partage,

Ont arraché Zulime à ses bras paternels.

Avec qui fuyez-vous ?

 

ZULIME.

 

Ah ! reproches cruels !

Arrêtez, Mohadir.

 

MOHADIR.

 

Non, je ne puis me taire ;

Le reproche est trop juste, et vous m’êtes trop chère ;

Non, je ne puis penser sans honte et sans horreur

Que l’esclave Ramire a fait votre malheur.

 

ZULIME.

 

Ramire esclave !

 

MOHADIR.

 

Il l’est, il était fait pour l’être :

Il naquit dans nos fers ; Bénassar est son maître.

N’est-il pas descendu de ces Goths odieux,

Dans leurs propres foyez vaincus par nos aïeux ?

Son père à Trémizène est mort dans l’esclavage,

Et la bonté d’un maître est son seul héritage.

 

ZULIME.

 

Ramire esclave ! lui ?

 

MOHADIR.

 

C’est un titre qui rend

Notre affront plus sensible, et son crime plus grand.

Quoi donc ! un Espagnol ici commande en maître !

A peine devant vous m’a-t-on laissé paraître ;

A peine ai-je percé la foule des soldats

Qui veillent à sa garde, et qui suivent vos pas.

Vous pleurez malgré vous ; la nature outragée

Déchire, en s’indignant, votre âme partagée.

A vos justes remords n’osez-vous pas vous livrer ?

Quand on pleure sa faute, on va la réparer.

 

ATIDE.

 

Respectez plus ses pleurs, et calmez votre zèle :

Il ne m’appartient pas de répondre pour elle ;

Mais je suis dans le rang de ces infortunés

Qu’un maître redemande, et que vous condamnez.

Je fus comme eux esclave, et de leur innocence

Peut-être il m’appartient de prendre la défense.

Oui, Ramire a d’un maître éprouvé les bienfaits ;

Mais vous lui devez plus qu’il ne vous dut jamais.

C’est Ramire, c’est lui dont l’étonnant courage,

Dans vos murs pris d’assaut et fumants de carnage,

Délivra votre émir, et lui donna le temps

De dérober sa tête au fer des Turcomans ;

C’est lui qui, comme un dieu veillant sur sa famille,

Ayant sauvé le père, a défendu la fille :

C’est par ses seuls exploits enfin que vous vivez.

Quel prix a-t-il reçu ? Seigneur, vous le savez.

Loin des murs tout sanglants de sa ville alarmée,

Bénassar avec peine assemblait une armée ;

Et quand vos citoyens, par nos soins respirants,

A quelque ombre de paix ont porté vos tyrans,

Ces Turcs impérieux, qu’aucun devoir n’arrête,

De Ramire et des siens ont demandé la tête,

Et de votre divan la basse cruauté

Souscrivait en tremblant à cet affreux traité.

De Zulime pour nous la bonté généreuse

Vous épargna du moins une paix si honteuse.

Elle acquitte envers nous ce que vous nous devez.

N’insultez point ici ceux qui vous ont sauvés :

Respectez plus Ramire et ces guerriers si braves,

Ils sont vos défenseurs, et non plus vos esclaves.

 

MOHADIR, à Zulime.

 

Votre secret, Zulime, est enfin révélé :

Ainsi donc par sa voix votre cœur a parlé ?

 

ZULIME.

 

Oui, je l’avoue.

 

MOHADIR.

 

Ah ! Dieu !

 

ZULIME.

 

Coupable, mais sincère,

Je ne puis vous tromper… Tel est mon caractère.

 

MOHADIR.

 

Vous voulez donc charger d’un affront si nouveau

Un père infortuné qui touche à son tombeau ?

 

ZULIME.

 

Vous me faites frémir.

 

MOHADIR.

 

Repentez-vous, Zulime ;

Croyez-moi, votre cœur n’est point né pour le crime.

 

ZULIME.

 

Je me repens en vain ; tout va se déclarer :

Il est des attentats qu’on ne peut réparer.

Il ne m’appartient pas de soutenir sa vue ;

J’emporte, en le quittant, le remords qui me tue.

Allez : votre présence en ces funestes lieux

Augmente ma douleur, et blesse trop mes yeux,

Mohadir… ah ! partez.

 

MOHADIR.

 

Hélas ! Je vais peut-être

Porter les derniers coups au sein qui vous fit naître ?

 

 

 

1 – « C’était un voyage autour du monde, dit M. Hippolyte Lucas, que Voltaire avait commencé avec Zaïre (continué avec Alzire) ; il allait bientôt passer en Chine. » (G.A.)

 

2 – Dans d’autres versions, Voltaire changea le nom de Mohadir en Mohadar, et celui d’Atide en Alide ou Enide. (G.A.)

 

 

 

 

SCÈNE II.

 

_______

 

ZULIME, ATIDE.

 

_______

 

 

 

ZULIME.

 

Ah ! Je succombe, Atide ; et ce cœur désolé

Ne soutient plus le poids dont il est accablé.

Vous voyez ce que j’aime, et ce que je redoute ;

Une patrie, un père ; Atide ! Ah ! qu’il en coûte !

Que de retours sur moi ! que de tristes efforts !

Je n’ai dans mon amour senti que des remords.

D’un père infortuné vous concevez l’injure ;

Il est affreux pour moi d’offenser la nature :

Mais Ramire expirait, vous étiez en danger.

Est-ce un crime, après tout, que de vous protéger ?

Je dois tout à Ramire ; il a sauvé ma vie.

A ce départ enfin vous m’avez enhardie :

Vos périls, vos vertus, vos amis malheureux,

Tant de motifs puissants, et l’amour avec eux,

L’amour qui me conduit ; hélas ! si l’on m’accuse,

Voilà tous mes forfaits : mais voilà mon excuse.

Je tremble cependant ; de pleurs toujours noyés,

De l’abîme où je suis mes yeux sont effrayés.

 

ATIDE.

 

Hélas ! Ramire et moi nous vous devons la vie ;

Vous rendez un héros, un prince à sa patrie ;

Le ciel peut-il haïr un soin si généreux ?

Arrachez votre amant à ces bords dangereux.

Ma vie est peu de chose ; et je ne suis encore

Qu’une esclave tremblante en des lieux que j’abhorre.

Quoique d’assez grands rois mes aïeux soient issus,

Tout ce que vous quittez est encore au-dessus.

J’étais votre captive, et vous ma protectrice ;

Je ne pouvais prétendre à ce grand sacrifice :

Mais Ramire ! un héros du ciel abandonné,

Lui qui, de Bénassar esclave infortuné,

A prodigué son sang pour Bénassar lui-même ;

Enfin, que vous aimez…

 

ZULIME.

 

Atide, si je l’aime !

C’est toi qui découvris, dans mes esprits troublés,

De mon secret pendant les traits mal démêlés ;

C’est toi qui les nourris, chère Atide ; et peut-être

En me parlant de lui c’est toi qui les fis naître :

C’est toi qui commenças mon téméraire amour ;

Ramire a fait le reste en me sauvant le jour.

J’ai cru fuir nos tyrans, et j’ai suivi Ramire.

J’abandonne pour lui parents, peuples, empire :

Et, frémissant encor de ses périls passés,

J’ai craint dans mon amour de n’en point faire assez.

Cependant loin de moi se peut-il qu’il s’arrête ?

Quoi ! Ramire aujourd’hui, trop sûr de sa conquête,

Ne prévient point mes pas, ne vient point consoler

Ce cœur trop asservi, que lui seul peut troubler !

 

ATIDE.

 

Eh ! ne voyez-vous pas avec quelle prudence

De l’envoyé d’un père il fuyait la présence ?

 

ZULIME.

 

J’ai tort, je te l’avoue : il a dû s’écarter ;

Mais pourquoi si longtemps ?

 

ATIDE.

 

A ne vous point flatter,

Tant d’amour, tant de crainte et de délicatesse,

Conviennent mal peut-être au péril qui nous presse ;

Un moment peut nous perdre, et nous ravir le prix

De tant d’heureux travaux par l’amour entrepris ;

Entre cet océan, ces rochers, et l’armée,

Ce jour, ce même jour peut vous voir enfermée.

Trop d’amour vous égare ; et les cœurs si troublés

Sur leurs vrais intérêts sont toujours aveuglés.

 

ZULIME.

 

Non, sur mes intérêts c’est l’amour qui m’éclaire ;

Ramire va presser ce départ nécessaire :

L’ordre dépend de lui ; tout est entre ses mains ;

Souverain de mon âme, il l’est de mes destins.

Que fait-il ? est-ce vous, est-ce moi qu’il évite ?

 

ATIDE.

 

Le voici … Ciel témoin du trouble qui m’agite,

Ciel, renferme à jamais dans ce sein malheureux

Le funeste secret qui nous perdrait tous deux !

 

 

 

 

 

SCÈNE III.

 

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ZULIME, ATIDE, RAMIRE.

 

_______

 

 

 

RAMIRE.

 

Madame, enfin des cieux la clémence suprême

Semble en notre défense agit comme vous-même ;

Et les mers et les vents, secondant vos bontés,

Vont nous conduire aux bords si longtemps souhaités.

Valence, de ma race autrefois l’héritage,

A vos pieds plus qu’aux miens portera son hommage.

Madame, Atide et moi, libres par vos secours,

Nous sommes vos sujets, nous le serons toujours.

Quoi ! vos yeux à ma voix répondent par des larmes !

 

ZULIME.

 

Et pouvez-vous penser que je sois sans alarmes ?

L’amour veut que je parte, il lui faut obéir :

Vous savez qui je quitte, et qui j’ai pu trahir.

J’ai mis entre vos mains ma fortune et ma vie,

Ma gloire encor plus chère, et que je sacrifie.

Je dépends de vous seul… Ah ! prince, avant ce jour

Plus d’un cœur a gémi d’écouter trop d’amour ;

Plus d’une amante, hélas ! cruellement séduite,

A pleuré vainement sa faiblesse et sa fuite.

 

RAMIRE.

 

Je ne condamne point de si justes terreurs.

Vous faites tout pour nous ; oui, madame, et nos cœurs

N’ont, pour vous rassurer dans votre défiance,

Qu’un hommage inutile, et beaucoup d’espérance.

Esclave auprès de vous, mes yeux à peine ouverts

Ont connu vos grandeurs, ma misère, et des fers ;

Mais j’atteste le Dieu qui soutient mon courage,

Et qui donne à son gré l’empire et l’esclavage,

Que ma reconnaissance et mes engagements…

 

ZULIME.

 

Pour me prouver vos feux vous faut-il des serments ?

En ai-je demandé quand cette main tremblante

A détourné la mort à vos regards présente ?

Si mon âme aux frayeurs se peut abandonner,

Je ne crains que mon sort : puis-je vous soupçonner ?

Ah ! les serments sont faits pour un cœur qui peut feindre.

Si j’en avais besoin, nous serions trop à plaindre.

 

RAMIRE.

 

Que mes jours, immolés à votre sûreté…

 

ZULIME.

 

Conservez-les, cher prince, ils m’ont assez coûté :

Peut-être que je suis trop faible et trop sensible ;

Mais enfin tout m’alarme en ce séjour horrible :

Vous-même devant moi, triste, sombre, égaré,

Vous ressentez le trouble où mon cœur est livré.

 

ATIDE.

 

Vous vous faites tous deux une pénible étude

De nourrir vos chagrins et votre inquiétude.

Dérobez-vous, madame, aux peuples irrités

Qui poursuivent sur nous l’excès de vos bontés.

Ce palais est peut-être un rempart inutile ;

Le vaisseau vous attend, Valence est votre asile.

Calmez de vos chagrins l’importune douleur :

Vous avez tant de droits sur nous… et sur son cœur !

Vous condamnez sans doute une crainte odieuse.

Votre amant vous doit tout ; vous êtes trop heureuse !

 

ZULIME.

 

Je dois l’être, et l’hymen qui va nous engager…

 

 

 

 

SCÈNE IV.

 

_______

 

ZULIME, ATIDE, RAMIRE, IDAMORE.

 

_______

 

 

 

IDAMORE. (1)

 

Dans ce moment, madame, on vient vous assiéger.

 

ATIDE.

 

Ciel !

 

IDAMORE

 

On entend de loin la trompette guerrière ;

On voit des tourbillons de flamme, de poussière ;

D’étendards menaçants les champs sont inondés.

Le peu de nos amis dont nos murs sont gardés,

Sur ces bords escarpés qu’a formés la nature,

Et qui de ce palais entourent la structure,

En défendront l’approche, et seront glorieux

De chercher un trépas honoré par vos yeux.

 

RAMIRE.

 

Dans ce malheur pressant je goûte quelque joie.

Eh bien ! pour vous servir le ciel m’ouvre une voie :

De vos peuples unis je brave le courroux ;

J’ai combattu pour eux, je combattrai pour vous.

Pour mériter vos soins, je puis tout entreprendre ;

Et mon sort en tout temps sera de vous défendre.

 

ZULIME.

 

Que dis-tu ? contre un père ! arrête, épargne-moi.

L’amour n’entraîne-t-il que le crime après soi ?

Tombe sur moi des cieux l’éternelle colère,

Plutôt que mon amant ose attaquer mon père !

Avant que ses soldats environnent nos tours,

Les flots nous ouvriront un plus juste secours.

Mon séjour en ces lieux me rendrait trop coupable ;

D’un père courroucé fuyons l’œil respectable :

Je vais hâter ma fuite, et j’y cours de ce pas.

 

RAMIRE, à Atide.

 

Moi je vais fuir la honte, et hâter mon trépas.

 

 

 

 

SCÈNE V.

 

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RAMIRE, ATIDE.

 

_______

 

 

ATIDE.

 

Vous n’irez point sans moi, non, cruel que vous êtes,

Je ne souffrirai point vos fureurs indiscrètes.

Cher objet de ma crainte, arbitre de mon sort,

Cher époux, commencez par me donner la mort.

Au nom des nœuds secrets qu’à son heure dernière

De ses mourantes mains vient de former mon père,

De ces nœuds  dangereux dont nous avons promis

De dérober l’étreinte à des yeux ennemis,

Songez aux droits sacrés que j’ai sur votre vie ;

Songez qu’elle est à moi, qu’elle est à la patrie ;

Que Valence dans vous redemande un vengeur.

Allez la délivrer de l’Arabe oppresseur ;

Quittez, sans plus tarder, cette rive fatale,

Partez, vivez, régnez, fût-ce avec ma rivale.

 

RAMIRE.

 

Non, désormais ma vie est un tissu d’horreurs ;

Je rougis de moi-même, et surtout de vos pleurs.

Je suis né vertueux, j’ai voulu toujours l’être !

Voulez-vous me changer ? chéririez-vous un traître ?

J’ai subi l’esclavage et son poids rigoureux ;

Le fardeau de la feinte est cent fois plus affreux.

J’ai connu tous les maux, la vertu les surmonte :

Mais quel cœur généreux peut supporter la honte ?

Quel supplice effroyable alors qu’il faut tromper,

Et que tout mon secret est prêt à m’échapper ?

 

ATIDE.

 

Eh bien ! allez, partez, armez sa jalousie,

J’y consens ; mais, cruel, n’exposez que ma vie.

N’immolez que l’objet pour qui vous rougissez,

Qui vous forçait à feindre, et que vous haïssez.

 

RAMIRE.

 

Je vous adore, Atide, et l’amour qui m’enflamme

Ferme à tout autre objet tout accès dans mon âme :

Mais plus je vous adore, et plus je dois rougir

De fuir avec Zulime, afin de la trahir.

Je suis bien malheureux, si votre jalousie

Joint ses poisons nouveaux aux horreurs de ma vie !

Entouré de forfaits et d’infidélités,

Je les commets pour vous, et vous seule en doutez.

Ah ! mon crime est trop vrai, trop affreux envers elle ;

Ce cœur est un perfide, et c’est pour vous, cruelle !

 

ATIDE.

 

Non, il est généreux ; le mien n’est point jaloux :

La fraude et les soupçons ne sont point faits pour vous.

Zulime, en écoutant son amour malheureuse,

N’a point reçu de vous de promesse trompeuse.

Idamore a parlé : sûre de ses appas,

Elle a cru des discours que vous ne dictiez pas.

Eh ! peut-on s’étonner que vous ayez su plaire ?

Peut-on vous reprocher ce charme involontaire

Qui vous soumit un cœur prompt à se désarmer ?

Ah ! le mien m’est témoin que l’on doit vous aimer.

 

RAMIRE.

 

Eh ! pourquoi, profanant de si saintes tendresses,

De Zulime abusée enhardir les faiblesses ?

Pourquoi, déshonorant votre amant, votre époux,

Promettre à d’autres yeux un cœur qui n’est qu’à vous ?

Dans quel piège Idamore a conduit l’innocence !

Des bienfaits de Zulime affreuse récompense !

Ah ! cruelle, à quel prix le jour m’est conservé !

 

ATIDE.

 

Eh bien ! punissez-moi de vous avoir sauvé.

Idamore, il est vrai, n’est pas le seul coupable,

J’ai parlé comme lui ; comme lui condamnable,

J’engageai trop Ramire, et sans le consulter.

Je n’y survivrai pas, vous n’en pouvez douter.

Je sens qu’à vos vertus je faisais trop d’injure ;

Je vous épargnerai la honte d’un parjure :

Vivez, il me suffit … Ciel ! quel tumulte affreux !

 

RAMIRE.

 

Il m’annonce un combat moins grand, moins douloureux ;

Le ciel m’y peut au moins accorder quelque gloire ;

J’y vole…

 

ATIDE.

 

Je vous suis ; la chute ou la victoire,

Les fers ou le trépas, je sais tout partager.

Puis-je être loin de vous ? vous êtes en danger.

 

RAMIRE.

 

Ah ! ne laissez qu’à moi le destin qui m’opprime.

Chère épouse, craignez…

 

ATIDE.

 

Je ne crains que Zulime.

 

 

1 – Voltaire appela aussi ce personnage Ménodore. (G.A.)

 

 

 

 

 

ZULIME - ACTE PREMIER

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