TANCREDE - Partie 13

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Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

TANCRÈDE.

 

 

 

 

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ACTE QUATRIÈME.

 

 

 

SCÈNE VI.

 

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ARGIRE, AMÉNAÏDE, SUITE.

 

 

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ARGIRE, soutenu par ses écuyers.

 

Mes amis, avancez, sans plaindre mes tourments.

On va combattre ; allons, guidez mes pas tremblants.

Ne pourrai-je embrasser ce héros tutélaire ?

Ah ! ne puis-je savoir qui t’a sauvé le jour ?

 

AMÉNAÏDE, plongée dans sa douleur, appuyée

d’une main sur Fanie, et se tournant à moitié

vers son père.

 

Un mortel autrefois digne de mon amour,

Un héros en ces lieux opprimé par mon père,

Que je n’osais nommer, que vous avez proscrit,

Le seul et cher objet de ce fatal écrit,

Le dernier rejeton d’une famille auguste,

Le plus grand des humains, hélas ! le plus injuste ;

En un mot c’est Tancrède.

 

ARGIRE.

 

O ciel ! que m’as-tu dit ?

 

AMÉNAÏDE.

 

Ce que ne peut cacher la douleur qui m’égare,

Ce que je vous confie en craignant tout pour lui.

 

ARGIRE.

 

Lui, Tancrède !

 

AMÉNAÏDE.

 

Et quel autre eût été mon appui ?

 

ARGIRE.

 

Tancrède qu’opprima notre sénat barbare ?

 

AMÉNAÏDE.

 

Oui, lui-même.

 

ARGIRE.

 

Et pour nous il fait tout aujourd’hui !

Nous lui ravissons tout, bien, dignités, patrie,

Et c’est lui qui pour nous vient prodiguer sa vie !

O juges malheureux, qui dans nos faibles mains

Tenons aveuglément le glaive et la balance,

Combien nos jugements sont injustes et vains,

Et combien nous égare une fausse prudence !

Que nous étions ingrats ! que nous étions tyrans !

 

AMÉNAÏDE.

 

Je puis me plaindre à vous, je le sais… mais, mon père,

Votre vertu se fait des reproches si grands,

Que mon cœur désolé tremble de vous en faire ;

Je les dois à Tancrède.

 

ARGIRE.

 

A lui par qui je vis,

A qui je dois tes jours ?

 

AMÉNAÏDE.

 

Ils sont trop avilis,

Ils sont trop malheureux. C’est en vous que j’espère ;

Réparez tant d’horreurs et tant de cruauté ;

Ah ! rendez-moi l’honneur que vous m’avez ôté.

Le vainqueur d’Orbassan n’a sauvé que ma vie ;

Venez, que votre voix parle et me justifie.

 

ARGIRE.

 

Sans doute, je le dois.

 

AMÉNAÏDE.

 

Je vole sur vos pas.

 

ARGIRE.

 

Demeure.

 

AMÉNAÏDE.

 

Moi, rester ! je vous suis aux combats.

J’ai vu la mort de près, et je l’ai vu horrible ;

Croyez qu’aux champs d’honneur elle est bien moins terrible

Qu’à l’indigne échafaud où vous me conduisiez.

Seigneur, il n’est plus temps que vous me refusiez :

J’ai quelques droits sur vous ; mon malheur me les donne.

Faudra-t-il que deux fois mon père m’abandonne ?

 

ARGIRE.

 

Ma fille, je n’ai plus d’autorité sur toi ;

J’en avais abusé, je dois l’avoir perdue.

Mais quel est ce dessein qui me glace d’effroi ?

Crains les égarements de ton âme éperdue.

Ce n’est point en ces lieux comme en d’autres climats,

Où le sexe, élevé loin d’une triste gêne,

Marche avec les héros, et s’en distingue à peine ;

Et nos mœurs et nos lois ne le permettent pas.

 

AMÉNAÏDE.

 

Quelles lois ! quelles mœurs indignes et cruelles !

Sachez qu’en ce moment je suis au-dessus d’elles ;

Sachez que, dans ce jour d’injustice et d’horreur,

Je n’écoute plus rien que la loi de mon cœur.

Quoi ! ces affreuses lois, dont le poids vous opprime,

Auront pris dans vos bras votre sang pour victime ;

Elles auront permis qu’aux yeux des citoyens

Votre fille ait paru dans d’infâmes liens,

Et ne permettront pas qu’aux champs de la victoire

J’accompagne mon père, et défende ma gloire !

Et le sexe en ces lieux, conduit aux échafauds,

Ne pourra se montrer qu’au milieu des bourreaux (1) !

L’injustice à la fin produit l’indépendance (2).

Vous frémissez, mon père ; ah ! vous deviez frémir

Quand, de vos ennemis caressant l’insolence,

Au superbe Orbassan vous pûtes vous unir

Contre le seul mortel qui prend votre défense ;

Quand vous m’avez forcée à vous désobéir.

 

ARGIRE.

 

Va, c’est trop accabler un père déplorable :

N’abuse point du droit de me trouver coupable ;

Je le suis, je le sens, je me suis condamné :

Ménage ma douleur ; et si ton cœur encore

D’un père au désespoir ne s’est point détourné,

Laisse-moi seul mourir par les flèches du Maure.

Je vais joindre Tancrède, et tu n’en peux douter.

Vous, observez ses pas.

 

 

 

 

 

SCÈNE VII.

 

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AMENAÏDE.

 

 

_______

 

 

 

AMÉNAÏDE.

 

Qui pourra m’arrêter ?

Tancrède, qui me hais, et qui m’as outragée,

Qui m’ose mépriser après m’avoir vengée,

Oui, je veux à tes yeux combattre et t’imiter ;

Des traits sur toi lancés affronter la tempête,

En recevoir les coups… en garantir ta tête ;

Te rendre à tes côtés tout ce que je te doi ;

Punir ton injustice en expirant pour toi ;

Surpasser, s’il se peut, ta rigueur inhumaine ;

Mourante entre tes bras, t’accabler de ma haine,

De ma haine trop juste et laisser, à ma mort,

Dans ton cœur qui m’aima le poignard du remord,

L’éternel repentir d’un crime irréparable,

Et l’amour que j’abjure, et l’horreur qui m’accable.

 

 

TANCREDE - Partie 12

 

 

1 – Lors de la réaction thermidorienne, on appliquait ces vers à Charlotte Corday, à Mme Roland, etc. (G.A.)

 

2 – On a cru reconnaître dans ce vers le sentiment qu’une longue suite d’injustices avait dû produire dans l’âme de l’auteur ; comme dans ceux-ci :

 

 

Proscrit dès le berceau, nourri dans le malheur,

Moi toujours éprouvé, moi, qui suis mon ouvrage,

Qui d’Etats en Etats ai porté mon courage,

Qui partout de l’envie ai senti la fureur,

Depuis que je suis né, j’ai vu la calomnie

Exhaler les venins de sa bouche impunie,

Chez les républicains comme à la cour des rois.

 

 

            On a cru reconnaître encore le sentiment d’un grand homme qui, après avoir été privé de la liberté dans sa jeunesse pour des vers qu’il n’avait point faits, forcé d’aller chercher en Angleterre un abri contre la haine des bigots, d’aller oublier à Berlin les cabales des gens de lettres, et la haine que les gens en place portent sourdement à tout homme supérieur, avait été ensuite obligé de quitter Berlin par les intrigues d’un géomètre médiocre, jaloux d’un grand poète, et retrouvait à Genève les monstres qui l’avaient persécuté à Paris et à Berlin, la Superstition et l’Envie.

 

            Remarquons ici que c’est vraisemblablement au goût de Voltaire pour l’Arioste que nous devons Tancrède. Il était impossible qu’un aussi grand artiste ne vît dans l’histoire d’Ariodant et de Genèvre un bloc précieux d’où devait sortir une belle tragédie. C’est une des pièces du Théâtre français qui font le plus d’effet à la représentation, et peut-être celle de toutes où l’on trouve un plus grand nombre de vers de situation et d’une sensibilité profonde et passionnée. (K.)

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