SUR LES EVENEMENTS DE 1744

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SUR LES ÉVÉNEMENTS DE L’ANNÉE 1744.

 

 

 

 

 

 

[Ce morceau, composé à l’occasion du rétablissement du roi, tombé malade à Metz (Voyez le Précis du Siècle de Louis XV, chapit. XII), fut publié dans le Mercure, en novembre 1744. Les amis de Voltaire trouvaient que ces vers n’étaient pas assez respectueux.] (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

« Quoi ! verrai-je toujours des sottises en France ? »

Disait, l’hiver dernier, d’un ton plein d’importance,

Timon, qui, du passé profond admirateur,

Du présent qu’il ignore est l’éternel frondeur.

 « Pourquoi, s’écriait-il, le roi va-t-il en Flandre ?

Quelle étrange vertu qui s’obstine à défendre

Les débris dangereux du trône des Césars

Contre l’or des Anglais et le fer des houssards !

Dans le jeune Conti quel excès de folie

D’escalader les monts qui gardent l’Italie,

Et d’attaquer vers Nice un roi victorieux,

Sur ces sommets glacés dont le front touche aux cieux !

Pour franchir ces amas de neiges éternelles,

Dédale à cet Icare a-t-il prêté ses ailes ?

A-t-il reçu du moins, dans son dessein fatal,

Pour briser les rochers le secret d’Annibal ? »

 

Il parle, et Conti vole. Une ardente jeunesse,

Voyant peu les dangers que voit trop la vieillesse,

Se précipite en foule autour de son héros.

Du Var qui s’épouvante on traverse les flots ;

De torrents en rochers, de montagne en abîme,

Des Alpes en courroux on assiège la cime ;

On y brave la foudre ; on voit de tous côtés

Et la nature, et l’art, et l’ennemi domptés.

Conti, qu’on censurait, et que l’univers loue,

Est un autre Annibal qui n’a point de Capoue.

Critiques orgueilleux, frondeurs, en est-ce assez ?

Avec Nice et Démont vous voilà terrassés.

Mais, tandis que sous lui les Alpes s’aplanissent,

Que sur les flots voisins les Anglais en frémissent,

Vers les bords de l’Escaut Louis fait tout trembler.

Le Batave s’arrête, et craint de le troubler.

Ministres, généraux, suivent d’un même zèle

Du conseil au danger leur prince et leur modèle.

L’ombre du grand Condé, l’ombre du grand Louis,

Dans les champs de la Flandre ont reconnu leurs fils,

L’Envie alors se tait, la Médisance admire.

Zoïle, un jour du moins, renonce à la satire ;

Et le vieux nouvelliste, une canne à la main,

Trace au Palais-Royal Ypres, Furne, et Menin.

 

Ainsi lorsqu’à Paris la tendre Melpomène

De quelque ouvrage heureux vient embellir la scène,

En dépit des sifflets de cent auteurs malins,

Le spectateur sensible applaudit des deux mains :

Ainsi, malgré Bussy (1), ses chansons, et sa haine,

Nos aïeux admiraient Luxembourg et Turenne.

Les Français quelquefois est léger et moqueur,

Mais toujours le mérite eut des droits sur son cœur.

Son œil perçant et juste est prompt à le connaître ;

Il l’aime en son égal, il l’adore en son maître.

La vertu sur le trône est dans son plus beau jour,

Et l’exemple du monde en est aussi l’amour.

 

Nous l’avons bien prouvé quand la fièvre fatale,

A l’œil creux, au teint sombre, à la marche inégale,

De ses tremblantes mains, ministre du trépas,

Vint attaquer Louis au sortir des combats :

Jadis Germanicus fit verser moins de larmes ;

L’univers éploré ressentit moins d’alarmes ;

Et goûta moins l’excès de sa félicité,

Lorsque Antonin mourant reparut en santé (2).

Dans nos emportements de douleur et de joie,

Le cœur seul a parlé, l’amour seul se déploie :

Paris n’a jamais vu de transports si divers,

Tant de feux d’artifice, et tant de mauvais vers.

 

Autrefois, ô grand roi, les filles de Mémoire,

Chantant au pied du trône, en égalaient la gloire.

Que nous dégénérons de ce temps si chéri !

L’éclat du trône augmente, et le nôtre est flétri.

O ma prose et mes vers, gardez-vous de paraître !

Il est dur d’ennuyer son héros et son maître.

Cependant nous avons la noble vanité

De mener les héros à l’immortalité.

Nous nous trompons beaucoup ; un roi juste et qu’on aime

Va sans nous à la gloire, et doit tout à lui-même :

Chaque âge le bénit ; le vieillard expirant

De ce prince à son fils fait l’éloge en pleurant ;

Le fils, éternisant des images si chères,

Raconte à ses neveux le bonheur de leurs pères,

Et ce nom, dont la terre aime à s’entretenir,

Est porté par l’amour aux siècles à venir (3).

Si pourtant, ô grand roi, quelque esprit moins vulgaire,

Des vœux de tout un peuple interprète sincère,

S’élevant jusqu’à vous par le grand art des vers,

Osait, sans vous flatter, vous peindre à l’univers,

Peut-être on vous verrait, séduit par l’harmonie,

Pardonner à l’éloge en faveur du génie ;

Peut-être d’un regard le Parnasse excité

De son lustre terni reprendrait la beauté.

L’œil du maître peut tout ; c’est lui qui rend la vie

Au mérite expirant sous la dent de l’envie ;

C’est lui dont les rayons ont cent fois éclairé

Le modeste talent dans la foule ignoré.

Un roi qui sait régner nous fait ce que nous sommes ;

Les regards d’un héros produisent les grands hommes.

 

 

 SUR LES EVENEMENTS DE 1744

 

 

 

1 – Bussy-Rabutin. (G.A.)

 

2 – Voyez la lettre à d’Argental, septembre 1744 : (G.A.)

 

à M. le comte d’Argental

Septembre 1744.

 

  Mon cher et respectable ami, voilà ma petite drôlerie ; si vous voulez avoir la bonté de souffrir qu’elle passe par vos aimables mains, pour aller ennuyer ou amuser un moment votre éminentissime oncle, cela sera mieux reçu ; et je vous supplie de vouloir bien ménager cette négociation. Il y a je ne sais quoi de bien insolent à envoyer ses vers soi-même ; c’est dire à un ministre : Quittez vos affaires pour me lire, admirez-moi, et donnez-vous la peine de me l’écrire. Il faut, en vérité, que les vers se fassent lire eux-mêmes, qu’ils courent d’eux-mêmes s’ils sont bons, qu’ils tombent d’eux-mêmes s’ils ne valent rien, et que le pauvre auteur se cache tant qu’il peut. On doit être soûl de vers sur le roi. Hier je vis encore trois odes ; c’est bien le cas de dire :

 

.  .  .  .  .  .  .  .  .   et si peu de bons vers .

 

Il faudrait être fou pour se fâcher quand on nous dit que, de trente mille vers faits par nous, il y en a peu de bons.

 

  Si on avait l’esprit mal fait, on se fâcherait plutôt du début :

 

Quoi ! verrai-je toujours des sottises en France !

 

 

  On se fâcherait de ce qu’on dit qu’il y a des railleurs ; voilà qui est plus personnel ; mais j’espère qu’on ne se fâchera point, parce qu’on ne me lira point. Peut-être quatre vers de l’endroit de Germanicus, qui sont touchants, et que M. le cardinal de Tencin pourrait faire valoir dans un moment favorable, seraient vus avec indulgence, et puis c’est tout. En un mot, que le roi sache que j’ai mis mes trois chandelles à ma fenêtre. Pardon si je suis un bavard en vers et en prose. Mille tendres respects à madame l’ange.

 

 

 

 

 

3 – Les six vers précédents sont empruntés presque textuellement à l’Epître au duc d’Orléans, composée en 1716 : (G.A.)

 

 

A M. LE DUC D’ORLÉANS, RÉGENT

 

(1716)

 

 

Prince chéri des dieux, toi qui sers aujourd’hui

De père à ton monarque, à son peuple d’appui ;

Toi qui, de tout l’Etat portant le poids immense,

Immoles ton repos à celui de la France ;

Philippe, ne crois point, dans ces jours ténébreux,

Plaire à tous les Français que tu veux rendre heureux :

Aux princes les plus grands, comme aux plus beaux ouvrages,

Dans leur gloire naissante il manque des suffrages.

Eh ! Qui de sa vertu reçut toujours le prix ?

 

Il est chez les Français de ces sombres esprits,

Censeurs extravagants d’un sage ministère,

Incapables de tout, à qui rien ne peut plaire.

Dans leurs caprices vains tristement affermis,

Toujours du nouveau maître ils sont les ennemis ;

Et, n’ayant d’autre emploi que celui de médire ;

L’objet le plus auguste irrite leur satire :

Ils voudraient de cet astre éteindre la clarté,

Et se venger sur lui de leur obscurité.

 

Ne crains point leur poison : quand tes soins politiqués

Auront réglé le cours des affaires publiques,

Quand tu verras nos cœurs, justement enchantés,

Au-devant de tes pas volant de tous côtés,

Les cris de ces frondeurs, à leurs chagrins en proie,

Ne seront point ouïs parmi nos cris de joie.

 

Mais dédaigne ainsi qu’eux les serviles flatteurs,

De la gloire d’un prince infâmes corrupteurs ;

 

 

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