SATIRE : La Crépinade

Publié le par loveVoltaire

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J.-B. Rousseau

 

 

 

 

 

 

 

LA CREPINADE.

 

 

 

  1736 

 

(1)

 

 

 

Le diable un jour, se trouvant de loisir,

Dit : « Je voudrais former à mon plaisir

Quelque animal dont l’âme et la figure

Fût à tel point au rebours de nature,

Qu’en le voyant l’esprit le plus bouché

Y reconnût mon portrait tout craché. »

Il dit, et prend une argile ensouffrée,

Des eaux du Styx imbue et pénétrée ;

Il en modèle un chef-d’œuvre naissant,

Pétrit son homme, et rit en pétrissant.

D’abord il met sur une tête immonde

Certain poil roux que l’on sent à la ronde :

Ce crin de juif orne un cuir bourgeonné,

Un front d’airain, vrai casque de damné ;

Un sourcil blanc cache un œil sombre et louche ;

Sous un nez large il tord sa laide bouche.

Satan lui donne un ris sardonien

Qui fait frémir les pauvres gens de bien,

Cou de travers, omoplate en arcade,

Un dos cintré propre à la bastonnade ;

Puis il lui souffle un esprit imposteur

Traître et rampant, satirique et flatteur.

Rien n’épargnait : il vous remplit la bête

De fiel au cœur, et de vent dans la tête.

Quand tout fut fait, Satan considéra

Ce beau garçon, le baisa, l’admira,

Endoctrina, gouverna son ouaille ;

Puis dit à tous : « Il est temps qu’il rimaille. »

Aussitôt fait, l’animal rimailla,

Monta sa vielle, et Rabelais pilla ;

Il griffonna des Ceintures magiques,

Des Adonis, des Aïeux chimériques (2)

Dans les cafés il fit le bel esprit ;

Il nous chanta Sodome et Jésus-Christ ;

Il fut sifflé, battu pour son mérite,

Puis fut errant, puis se fit hypocrite ;

Et pour finir, à son père il alla.

Qu’il y demeure. Or je veux sur cela

Donner au diable un conseil salutaire :

« Monsieur Satan, lorsque vous voudrez faire

Quelque bon tour au chétif genre humain,

Prenez-vous-y par un autre chemin.

Ce n’est pas le tout d’envoyer son semblable

Pour nous tenter : Crépin, votre féal,

Vous servant trop, vous a servi fort mal :

Pour nous damner, rendez le vice aimable. »

 

 

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1 – J.-B. Rousseau avait fait une satire intitulée la Baronade, contre le baron de Breteuil son bienfaiteur, dont il avait été le secrétaire, et il avait eu l’impudence de prétendre ne s’être brouillé avec Voltaire que par zèle pour la religion : hypocrisie révoltante dans un homme connu par tant d’épigrammes irréligieuses, et banni pour crime de subornation. Ces circonstances rendent cette satire excusable : l’ingratitude et l’hypocrisie doivent être traitées sans ménagement. (K.)

 

Voltaire intitule cette satire la Crépinade, par allusion à l’état du père de Rousseau, qui était cordonnier et que son fils reniait. (G.A.)

 

2 – Ouvrages dramatiques de J.-B. Rousseau.

 

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james 11/08/2010 11:20



Voilà une volée de bois vert méritée qui ne laisse pas indifférent .


Juste un petit bémol : pourquoi Volti, qui est au demeurant fort instruit, a-t-il encore cette prévention contre les poils roux ? 


 



loveVoltaire 11/08/2010 18:38



Parce que déjà, à l'époque, les roux étaient des mal aimés avec la réputation (fausse) de sentir mauvais ! Il est vrai que je suis rousse auburn... mais
chutttt ... c'est du faux !


 


En tout cas, j'ai adoré cette volée de bois vert et pour preuve, j'ai mis la photo de cet individu.