SATIRE : AVIS à l'auteur du journal de Gottingue

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AVIS

 

A L’AUTEUR DU JOURNAL DE GOTTINGUE.

 

 

– 1753 –

 

 

[Cet avis n’est qu’une contre-critique. Voltaire y défend son Siècle de Louis XIV vivement attaqué dans le Journal de Gœttingue. A cet opuscule si bref, le journaliste répliqua par un long mémoire.] (G.A.)

 

 

 

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Quand un journaliste veut rendre compte d’un ouvrage, il doit d’abord en saisir l’esprit. Quand il le critique, il doit avoir raison. Le journaliste de Gottingue a oublié entièrement ces deux devoirs, et il se trompe sans exception sur tout ce qu’il dit.

 

Il se trompe quand il dit que l’auteur du Siècle de Louis XIV devait parler de Tillotson en parlant de Bourdaloue ; il ne songe pas qu’il ne s’agit que des écrivains de France (1).

 

Il se trompe quand il dit que le baron Des Coutures ne méritait pas d’être cité. Sa traduction de Lucrèce est la meilleure qu’on ait en France (2).

 

Il se trompe quand il dit que Desmarets n’était qu’un traducteur. L’abbé Régnier-Desmarets a traduit à la vérité Anacréon en vers italiens, avec succès, ce qui est un très grand mérite ; mais il a fait des vers français qu’on sait par cœur, et il était excellent grammairien.

 

Il se trompe quand il dit que Bernier n’était pas médecin du grand-mogol, et qu’il le croit précepteur du fils d’un aga. Un mahométan indien ne donne point pour précepteur à son fils un chrétien de France, qui parle mal indien ; mais on ne demande guère à un médecin de quelle religion il est. Bernier était médecin de l’empereur Sha-Guéan, comme on peut le voir dès la page 9 de ses voyages, édition d’Amsterdam. Voilà pourtant ce que le journaliste appelle une faute grossière.

 

Il se trompe quand il dit que le Journal des Savants de Paris n’est pas le premier qu’on ait fait en Europe.

 

Il se trompe quand il croit qu’il y a eu une bonne pharmacopée universelle avant celle de Lémery.

 

Il se trompe quand il dit que le Moréri n’est pas le premier dictionnaire français historique qui concerne les faits : c’est même le premier en toute langue, ceux des Estienne n’étant qu’une courte nomenclature pour l’intelligence des anciens auteurs.

 

Il se trompe, et fait pis que se tromper, quand il traite de menteur le Père Daniel, qui ne passe pas pour un historien assez profond et assez hardi, mais qui passe pour un historien très véridique. Le Père Daniel a erré quelquefois ; mais il n’est pas permis de l’appeler un menteur.

 

Il se trompe quand il croit les Contes badins de La Fontaine plus dangereux que la seconde églogue de Virgile, ou que certaines satires d’Horace, ou qu’Ovide, ou que Pétrone. Il n’a pas senti que la gaieté n’est pas ce qui inspire la volupté. La Fontaine est plaisant ; Ovide est voluptueux ; Pétrone est débauché (3).

 

Il se trompe quand il reproche à l’auteur du Siècle de Louis XIV d’avoir dit qu’il vaut mieux recevoir cent bulles erronées que d’exciter des divisions. Voici le passage du Siècle : « Il vaut mieux recevoir cent bulles erronées que de mettre cent villes en cendres. » Quiconque aura une maison dans une de ces cent villes pensera ainsi ; permis à ceux qui n’ont point de maison de brûler celles des autres pour une bulle.

 

Il se trompe quand il croit que dans le Siècle on immole les jansénistes aux jésuites. On n’a certainement point pris de parti entre ces messieurs. On y dit que Quesnel était un opiniâtre, que le jésuite Le Tellier, confesseur de Louis XIV, était un méchant homme. L’auteur du Siècle n’est ni janséniste ni moliniste.

 

Il se trompe quand il dit que les Français firent des campagnes malheureuses en Bohême, lorsque Louis XV fut à la tête de ses armées. Louis XV, depuis la fin de 1743, n’envoya pas en Bohême un seul régiment.

 

Il se trompe quand il reproche à l’auteur du Siècle d’avoir dit que les Allemands ne se mettent jamais en campagne qu’au mois d’août. Jamais l’auteur du Siècle n’a répété cette ancienne sottise.

 

Il se trompe quand il avance que les papes n’ont jamais rendu Castro et Ronciglione. Ils en sont possesseurs, oui ; mais cela prouve-t-il qu’ils ne les aient jamais cédés ? Alexandre VII fut forcé de les rendre pour cent mille écus romains, en 1664.

 

Il se trompe quand il dit que l’Encyclopédie n’est pas un ouvrage très utile, et quand il conclut qu’il ne vaut rien, de ce qu’il a été critiqué et persécuté dans sa naissance par des ennemis intéressés. Il devait conclure tout le contraire.

 

Il faudrait tâcher de ne se pas tromper sur tous les points quand on critique un ouvrage.

 

L’auteur du Siècle de Louis XIV n’a vu aucune des éditions qui ont été faites en France, en Angleterre, et en Hollande. Il lui est tombé entre les mains une petite feuille volante, dans laquelle on relève plusieurs fautes de l’édition de La Haye, et on en rend l’auteur responsable. Il y a, ce me semble, un peu d’injustice dans ce procédé. Ce n’est pas à lui qu’il faut s’en prendre si on a imprimé Pigeri pour Gigeri, Burignac pour Daubignac, et si les éditeurs sont tombés dans d’autres méprises. On ne trouvera pas ces fautes dans l’édition de Genève, corrigée par l’auteur même. Ceux qui se hâtent de faire ces critiques devraient y apporter plus d’équité et plus d’attention. Par exemple, on reproche à l’auteur d’avoir dit que le grand Condé mourut à Chantilly, en 1680. Cela n’est pas vrai : l’auteur place cette mort en 1696, non pas à Chantilly, mais à Fontainebleau.

 

On lui reproche d’avoir mis en 1700 la mort de Jacques II, roi d’Angleterre. Cela n’est pas vrai : il dit que c’est en 1701. On lui reproche d’avoir placé la mort de Madame, la première femme du frère de Louis XIV, en 1672. Cela n’est pas vrai : il la place au mois de juin 1670.

 

Au reste, il est difficile que, dans un catalogue de plus de trois cents artistes, on ne se soit trompé sur quelques noms obscurs, et sur quelques dates. Un errata suffit pour ces bagatelles. Il ne faut pas juger d’un grand bâtiment par quelques pavés qu’un maçon subalterne aura mal arrangés dans la cour.

 

 

 

SATIRE - Avis

 

 

 

1 – On reprochait à Voltaire de n’avoir consacré que deux lignes à Bourdaloue. Voyez au Catalogue des écrivains du Siècle de Louis XIV. (G.A.)

 

2 – Voltaire ne l’a cité qu’à cause de l’opinion de Des Coutures sur l’éternité de la matière. (G.A.)

 

3 – Voyez la Lettre de M. de La Visclède. (G.A.)

 

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