Quand François-Marie Arouet devient VOLTAIRE - Partie 5

Publié le par loveVoltaire

 

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 Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

à Madame la marquise de Mimeure

A Sully, 1716.

 

 

Je vous écris de ces rivages

Qu’habitèrent plus de deux ans

Les plus aimables personnages

Que la France ait vus de longtemps,

Les Chapelles, les Manicamps,

Ces voluptueux et ces sages

Qui, rimants, chassants, disputants

Sur les bords heureux de la Loire,

Passaient l’automne et le printemps

Moins à philosopher qu’à boire.

 

 

          Il serait délicieux pour moi de rester à Sully, s’il m’était permis d’en sortir. M. le duc de Sully est le plus aimable des hommes, et celui à qui j’ai le plus d’obligation. Son château est dans la plus belle situation du monde ; il y a un bois magnifique dont tous les arbres sont découpés par des polissons ou des amants qui se sont amusés à écrire leurs noms sur l’écorce.

 

 

A voir tant des chiffres tracés,

Et tant de noms entrelacés,

Il n’est pas malaisé de croire

Qu’autrefois le beau Céladon

A quitté les bords du Lignon

Pour aller à Sully-sur-Loire.

 

 

          Il est bien juste qu’on m’ait donné un exil agréable, puisque j’étais absolument innocent des indignes chansons qu’on m’imputait. Vous seriez peut-être bien étonnée si je vous disais que dans ce beau bois, dont je viens de vous parler, nous avons des nuits blanches comme à Sceaux (1) Madame de la Vrillière, qui vint ici pendant la nuit faire tapage avec madame de Listenai, fut bien surprise d’être dans une grande salle d’ormes, éclairée d’une infinité de lampions, et d’y voir une magnifique collation servie au son des instruments, et suivie d’un bal où parurent plus de cent masques habillés de guenillons superbes. Les deux sœurs trouvèrent des vers sur leur assiette ; on assure qu’ils sont de l’abbé Courtin. Je vous les envoie ; vous verrez de qui ils sont.

 

          Après tous les plaisirs que j’ai à Sully, je n’ai plus à souhaiter que d’avoir l’honneur de vous voir à Ussé, et de vous donner des nuits blanches comme à madame de La Vrillière.

 

          Je vous demande en grâce, madame, de me mander si vous n’irez point en Touraine. J’irais vous saluer dans le château de M. d’Ussé, après avoir passé quelque temps à Preuilli, chez M. le baron de Breteuil (3) ; c’est la moitié du chemin.

 

          Ne me dédaignez pas, madame, comme l’an passé. Songez que vous écrivîtes à Roi (4), et que vous ne m’écrivîtes point. Vous devriez bien réparer vos mépris par une lettre bien longue, où vous me manderiez votre départ pour Ussé, sinon je crois que, malgré les ordres du Régent, j’irai vous trouver à Paris, tant je suis avec un véritable dévouement, etc.

 

 

1 – Chez la duchesse du Maine. (G.A.)

 

2 – Voyez, au Poésies mêlées, la Nuit blanche de Sully. (G.A.)

 

3 – Père de madame du Châtelet. (G.A.)

 

4 – Mauvais poète. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. l’abbé de Bussi

De Sully, 1716.

 

 

Non, nous ne sommes point tous deux

Aussi méchants qu’on le publie ;

Et nous ne sommes, quoi qu’on die,

Que de simples voluptueux,

Contents de couler notre vie

Au sein des Grâces et des Jeux.

Et si dans quelque douce orgie

Votre prose et ma poésie

Contre les discours ennuyeux

Ont fait quelque plaisanterie,

Cette innocente raillerie

Dans ces repas dignes des dieux

Jette une pointe d’ambroisie.

 

 

          Il me semble que je suis bien hardi de me mettre ainsi de niveau avec vous, et de faire marcher d’un pas égal les tracasseries des femmes et celles des poètes. Ces deux espèces sont assez dangereuses. Je pourrai bien, comme vous, passer loin d’elles mon hiver ; du moins je resterai à Sully après le départ du maître de ce beau séjour. Je suis sensiblement touché des marques que vous me donnez de votre souvenir ; je le serai beaucoup plus de vous retrouver.

 

 

Ornement de la bergerie,

Et de l’Eglise, et de l’Amour,

Aussitôt que Flore à son tour

Peindra la campagne fleurie,

Revoyez la ville chérie

Où Vénus a fixé sa cour.

Est-il pour vous d’autre patrie ?

Et serait-il dans l’autre vie

Un plus beau ciel, un plus beau jour,

Si l’on pouvait de ce séjour

Exiler la Tracasserie ?

Evitons ce monstre odieux,

Monstre femelle dont les yeux

Portent un poison gracieux ;

Et que le ciel en sa furie,

De notre bonheur envieux,

A fait naître dans ces beaux lieux

Au sein de la galanterie.

Voyez-vous comme un miel flatteur

Distille de sa bouche impure ?

Voyez-vous comme l’Imposture

Lui prête un secours séducteur ?

Le Courroux étourdi la guide,

L’Embarras, le Soupçon timide,

En chancelant suivent ses pas.

De faux rapports l’Erreur avide

Court au-devant de la perfide,

Et la caresse dans ses bras.

Que l’Amour, secouant ses ailes,

De ces commerces infidèles

Puisse s’envoler à jamais !

Qu’il cesse de forger des traits

Pour tant de beautés criminelles !

Et qu’il vienne au fond du Marais (1).

De l’innocence et de la paix

Goûter les douceurs éternelles !

 

Je hais bien tout mauvais rimeur

De qui le bel esprit baptise

Du nom d’ennui la paix du cœur,

Et la constance, de sottise.

Heureux qui voit couler ses jours

Dans la mollesse et l’incurie,

Sans intrigues, sans faux détours,

Près de l’objet de ses amours,

Et loin de la coquetterie ?

Que chaque jour rapidement

Pour de pareils amants s’écoule !

Ils ont tous les plaisirs en foule,

Hors ceux du raccommodement.

Quelques amis dans ce commerce

De leur cœur, que rien ne traverse,

Partagent la chère moitié ;

Et dans une paisible ivresse

Ce couple avec délicatesse

Aux charmes purs de l’amitié

Joint les transports de la tendresse.

 

 

         Voilà, monsieur, des médiocrités nouvelles pour l’antique gentillesse dont vous m’avez fait part. Savez-vous bien où est ce réduit dont je vous parle ? M. l’abbé Courtin dit que c’est chez madame de Charost (2). En quelque endroit que ce soit, n’importe, pourvu que j’aie l’honneur de vous y voir.

 

 

Rendez-nous donc votre présence,

Galant prieur de Trigolet,

Très aimable et très frivolet  :

Venez voir votre humble valet

Dans le palais de la Constance.

Les Grâces, avec complaisance,

Vous suivront en petit collet ;

Et moi, leur serviteur follet,

J’ébaudirai votre excellence

Par des airs de mon flageolet,

Dont l’Amour marque la cadence

En faisant des pas de ballet.

 

 

          En attendant, je travaille ici quelquefois au nom de M. l’abbé Courtin (3), qui me laisse le soin de faire en vers les honneurs de son teint fleuri et de sa croupe rebondie. Nous vous envoyons, pour vous délasser dans votre royaume, une lettre à M. le grand-prieur, et la réponse de l’Anacréon (4) du Temple. Je ne vous demande pour tant de vers qu’un peu de prose de votre main. Puisque vous m’exhortez à vivre en bonne compagnie, que je commence à goûter bien fort, il faudra, s’il vous plaît, que vous me souffriez quelquefois près de vous à Paris.

 

 

1 – C’est-à-dire au Temple. (G.A.)

 

2 – Duchesse de Béthune-Charost. (G.A.)

 

3 – Cet ami du prince de Vendôme avait alors cinquante-sept ans. (G.A.)

 

4 – L’abbé de Chaulieu. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le prince de Vendôme

1716.

 

 

De Sully, salut et bon vin

Au plus aimable de nos princes,

De la part de l’abbé Courtin,

Et d’un rimailleur des plus minces,

Que son bon ange et son lutin

Ont envoyé dans ces provinces.

 

 

          Vous voyez, monseigneur, que l’envie de faire quelque chose pour vous a réuni deux hommes bien différents.

 

 

L’un, gras, rond, gros, court, séjourné,

Citadin de Papimanie (1).

Porte un teint de prédestiné,

Avec la croupe rebondie.

Sur son front respecté du temps,

Une fraîcheur toujours nouvelle

Au bon doyen de nos galants

Donne une jeunesse éternelle.

L’autre dans Papefigue est né,

Maigre, long, sec, et décharné,

N’ayant eu croupe de sa vie,

Moins malin qu’on ne vous le dit,

Mais peut-être de Dieu maudit,

Puisqu’il aime et qu’il versifie.

 

 

          Notre premier dessein était d’envoyer à votre altesse un ouvrage dans les formes, moitié vers, moitié prose, comme en usaient les Chapelle, les Desbarreaux, les Hamilton, contemporains de l’abbé, et nos maîtres. J’aurai presque ajouté Voiture, si je ne craignais de fâcher mon confrère, qui prétend, je ne sais pourquoi, n’être pas assez vieux pour l’avoir vu.

 

 

L’abbé, comme il est paresseux,

Se réservait la prose à faire,

Abandonnant à son confrère

L’emploi flatteur et dangereux

De rimer quelques vers heureux,

Qui peut-être auraient pu déplaire

A certain censeur rigoureux

Dont le nom doit ici se taire.

 

 

          Comme il y a des choses assez hardies à dire par le temps qui court, le plus sage de nous deux, qui n’est pas moi, ne voulait en parler qu’à condition qu’on n’en saurait rien.

 

 

Il alla donc vers le dieu mystère (2),

Dieu des Normands, par moi très peu fêté,

Qui parle bas quand il ne peut se taire,

Baisse les yeux et marche de côté.

Il favorise, et certes c’est dommage,

Force fripons ; mais il conduit le sage.

Il est au bal, à l’église, à la cour ;

Au temps jadis il a guidé l’Amour.

 

 

          Malheureusement ce dieu n’était pas à Sully ; il était en tiers, dit-on entre M. l’archevêque de … et madame de … sans cela nous eussions achevé notre ouvrage sous ses yeux.

 

 

Nous eussions peint les Jeux voltigeant sur vos traces ;

Et cet esprit charmant, au sein d’un doux loisir,

Agréable dans le plaisir,

Héroïque dans les disgrâces.

Nous vous eussions parlé de ces bienheureux jours,

Jours consacrés à la tendresse.

Nous vous eussions, avec adresse,

Fait la peinture des amours,

Et des amours de toute espèce.

Vous en eussiez vu de Paphos,

Vous en eussiez vu de Florence ;

Mais avec tant de bienséance,

Que le plus âpre des dévots

N’en eût pas fait la différence.

Bacchus y paraîtrait de tocane échauffé,

D’un bonnet de pampre coiffé,

Célébrant avec vous sa plus joyeuse orgie.

L’Imagination serait à son côté,

De ses brillantes fleurs ornant la Volupté

Entre les bras de la Folie.

Petits soupers, jolis festins,

Ce fut parmi vous que naquirent

Mille vaudevilles malins

Que les Amours à rire enclins

Dans leurs sottisiers recueillirent,

Et que j’ai vus entre leurs mains.

Ah ! Que j’aime ces vers bains,

Ces riens naïfs et pleins de grâce

Tels que l’ingénieux Horace

En eût fait l’âme d’un repas,

Lorsqu’à table il tenait sa place

Avec Auguste et Mécénas.

 

 

          Voilà un faible crayon du portrait que nous voulions faire ; mais

 

 

Il faut être inspiré pour de pareils écrits ;

Nous ne sommes point beaux esprits,

Et notre flageolet timide

Doit céder cet honneur charmant

Au luth aimable, au luth galant

De ce successeur de Clément,

Qui dans votre temple réside (3).

Sachez donc que l’oisiveté

Fait ici notre grande affaire.

Jadis de la Divinité

C’était le partage ordinaire ;

C’est le vôtre, et vous m’avouerez

Qu’après tant de jours consacrés

A Mars, à la cour, à Cythère,

Lorsque de tout on a tâté,

Tout fait, ou du moins tout tenté,

Il est bien doux de ne rien faire.

 

 

 

1 – Voyez Rabelais, Pantagruel, livre IV. (G.A.)

 

2 – Ces vers se retrouvent presque mot pour mot dans le chant XI de la Pucelle. (G.A.)

 

3 – L’abbé de Chaulieu demeurait au Temple, qui appartient aux grands-prieurs de France. C’était autrefois la demeure des Templiers (1748).

 

 

 

 

à M.***

1716.

 

 

          Jouissez, monsieur, des plaisirs de Paris, tandis que je suis, par ordre du roi, dans le plus aimable château et dans la meilleure compagnie du monde. Il y a peut-être quelques gens qui s’imaginent que je suis exilé ; mais la vérité est que M. le Régent m’a donné ordre d’aller passer quelques mois dans une campagne délicieuse, où l’automne amène beaucoup de personnes d’esprit, et, ce qui vaut bien mieux, des gens d’un commerce aimable, grands chasseurs pour la plupart, et qui passent ici les beaux jours à assassiner des perdrix.

 

 

Pour moi chétif, on me condamne

A rester au sacré vallon ;

Je suis fort bien près d’Apollon,

Mais assez mal avec Diane.

 

 

          Je chasse peu, je versifie beaucoup ; je rime tout ce que le hasard offre à mon imagination ;

 

 

Et, par mon démon lutiné,

On me voit souvent d’un coup d’aile

Passer des fureurs de Lainé

A la douceur de Fontenelle.

Sous les ombrages toujours cois

De Sully, ce séjour tranquille,

Je suis plus heureux mille fois

Que le grand prince qui m’exile

Ne l’est près du trône des rois.

 

 

          N’allez pas, s’il vous plaît, publier ce bonheur dont je vous fais confidence, car on pourrait bien me laisser ici assez de temps pour y pouvoir devenir malheureux ; je connais ma portée, je ne suis pas fait pour habiter longtemps le même lieu.

 

 

L’exil assez souvent nous donne

Le repos, le loisir, ce bonheur précieux

Qu’à bien peu de mortels ont accordé les dieux,

Et qui n’est connu de personne

Dans le séjour tumultueux

De la ville que j’abandonne.

Mais la tranquillité que j’éprouve aujourd’hui,

Ce bien pur et parfait où je n’osais prétendre,

Est parfois, entre nous, si semblable à l’ennui,

Que l’on pourrait bien s’y méprendre.

 

 

          Il n’a point encore approché de Sully ;

 

 

Mais maintenant dans le parterre

Vous le verrez, comme je crois,

Aux pièces du poète Roi ;

C’est là sa demeure ordinaire.

 

 

          Cependant on me dit que vous ne fréquentez plus que la comédie italienne. Ce n’est pas là où se trouve ce gros dieu dont je vous parle. J’entends dire

 

 

Que tout Paris est enchanté

Des attraits de la nouveauté ;

Que son goût délicat préfère

L’enjouement agréable et fin

De Scaramouche et d’Arlequin,

Au pesant et fade Molière.

 

 

 

 

 

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