Quand François-Marie Arouet devient VOLTAIRE - Partie 4

Publié le par loveVoltaire

AROUET-VOLTAIRE-Partie-4.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

à Madame la marquise de Mimeure

Juillet 1715.

 

 

          J’ai vu, madame, votre petite chienne, votre petit chat, et mademoiselle Aubert. Tout cela se porte bien, à la réserve de mademoiselle Aubert, qui a été malade, et qui, si elle n’y prend garde, n’aura point de gorge pour Fontainebleau. A mon gré c’est la seule chose qui lui manquera, et je voudrais de tout mon cœur que sa gorge fût aussi belle et aussi pleine que sa voix.

 

          Puisque j’ai commencé par vous parler de comédiennes, je vous dirai que la Duclos (1) ne joue presque point, et qu’elle prend tous les matins quelques prises de séné et de casse, et le soir plusieurs prises du comte d’Uzès. N*** adore toujours la dégoûtante Lavoie ; et le maigre N*** a besoin de recourir aux femmes, car les hommes l’ont abandonné. Au reste, on ne nous donne plus que de très mauvaises pièces jouées par de très mauvais acteurs. En récompense mademoiselle de Montbrun (2) récite très joliment des pièces comiques. Je l’ai entendue déclamer des rôles du Mysanthrope avec beaucoup d’art et beaucoup de naturel. Je ne vous dis rien de l’Important (3), car je vous écris avant la représentation, et je veux me réserver une occasion de vous écrire une seconde fois.

 

          On joue à l’Opéra Zéphyre et Flore (4). On imprime l’Anti-Homère de Terrasson (5), et les vers héroïques , moraux, chrétiens, et galants de l’abbé Du Jarri (6). Jugez, madame, si on peut en conscience m’interdire la satire ; permettez-moi donc d’être un peu malin.

 

          J’ai pourtant une plus grande grâce à vous demander : c’est la permission d’aller rendre mes devoirs à M. de Mimeure et à vous, dans l’un de vos châteaux où peut-être vous ennuyez-vous quelquefois. Je sais bien que je perdrais auprès de vous tout le fiel dont je me nourris à Paris ; mais afin de ne me pas gâter tout à fait, je ne resterais que huit ou dix jours avec vous. Je vous apporterais ce que j’ai fait d’Œdipe. Je vous demanderais vos conseils sur ce qui est déjà fait, et sur ce qui n’est pas travaillé ; et j’aurais à M. de Mimeure et à vous une obligation de faire une bonne pièce.

 

          Je n’ose pas vous parler des occupations auxquelles vous avez dit que vous vous destiniez pendant votre solitude. Je me flatte pourtant que vous voudrez bien m’en faire la confidence tout entière ;

 

 

Car nous savons que Vénus et Minerve

De leurs trésors vous comblent sans réserve.

Les Grâces même et la troupe des Ris,

Quoiqu’ils soient tous citoyens de Paris,

Et qu’en ces lieux ils se plaisent à vivre,

Jusqu’en Province ont bien voulu vous suivre.

        

 

         Ayez donc la bonté de m’envoyer, madame, signée de votre main, la permission de venir vous voir. Je n’écris point à M. de Mimeure, parce que je compte que c’est lui écrire en vous écrivant. Permettez-moi seulement, madame, de l’assurer de mon respect et de l’envie extrême que j’ai de le voir.

 

 

1 – Célèbre tragédienne. Voyez l’Anti-Giton, et une épigramme contre elle. Duclos avait éconduit le petit Arouet. (G.A.)

 

2 – Sœur ou belle-sœur de madame de Montbrun-Villefranche, selon M. Clogenson. (G.A.)

 

3 – Comédie de Brueys, reprise le 8 Juillet 1715. (G.A.)

 

4 – Tragédie-opéra de Duboulai, musique des fils de Lully. (G.A.)

 

5 – Dissertation critique sur l’Iliade d’Homère. (G.A.)

 

6 – Poésies chrétiennes, héroïques et morales, 1715. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. l’abbé de Chaulieu

De Sully, 20 Juin 1716.

 

 

          Monsieur, vous avez beau vous défendre d’être mon maître, vous le serez, quoi que vous en disiez. Je sens trop le besoin que j’ai de vos conseils ; d’ailleurs les maîtres ont toujours aimé leurs disciples, et ce n’est pas là une des moindres raisons qui m’engagent à être le vôtre. Je sens qu’on ne peut guère réussir dans les grands ouvrages sans un peu de conseils et beaucoup de docilité. Je me souviens bien des critiques que M. le grand-prieur (1) et vous me fîtes dans un certain souper, chez M. l’abbé de Bussi. Ce souper-là fit beaucoup de bien à ma tragédie, et je crois qu’il me suffirait pour faire un bon ouvrage de boire quatre ou cinq fois avec vous. Socrate donnait ses leçons au lit, et vous les donnez à table ; cela fait que vos leçons sont sans doute plus gaies que les siennes.

 

          Je vous remercie infiniment de celles que vous m’avez données sur mon épître à M. le Régent (2), et quoique vous me conseilliez de louer, je ne laisserai pas de vous obéir.

 

 

Malgré le penchant de mon cœur,

A vos conseils je m’abandonne.

Quoi ! je vais devenir flatteur !

Et c’est chaulieu qui me l’ordonne !

 

 

          Je ne puis vous en dire davantage, car cela me saisit. Je suis, avec une reconnaissance infinie, etc…

 

 

1 – Philippe de Vendôme, mort le 24 Janvier 1727. (G.A.)

 

2 – Voltaire, exilé à Sully, suppliait le régent de lui faire grâce. (G.A.)

 

 

 

 

à M. l’abbé de Chaulieu

De Sully, 15 Juillet 1716.

 

 

A vous, l’Anacréon du Temple ;

A vous, le sage si vanté,

Qui nous préchez la volupté

Par vos vers et par votre exemple,

Vous dont le luth délicieux,

Quand la goutte au lit vous condamne,

Rend des sons aussi gracieux

Que quand vous chantez la tocane (1),

Assis à la table des dieux (2).

 

 

Chateau-de--Sully.jpg

 

          Je vous écris, monsieur, du séjour du monde le plus aimable, si je n’y étais point exilé, et dans lequel il ne me manque, pour être parfaitement heureux, que la liberté d’en pouvoir sortir. C’est ici que Chapelle (3) a demeuré, c’est-à-dire s’est enivré deux ans de suite. Je voudrais bien qu’il eût laissé dans ce château un peu de son talent poétique ; cela accommoderait fort ceux qui veulent vous écrire. Mais, comme on prétend qu’il vous l’a laissé tout entier, j’ai été obligé d’avoir recours à la magie, dont vous m’avez tant parlé ;

 

 

Et dans une tour assez sombre

Du château qu’habita jadis

Le plus léger des beaux esprits,

Un beau soir, j’évoquai son ombre.

Aux déités des sombres lieux

Je ne fis point de sacrifice,

Comme ces fripons qui des dieux

Chantaient autrefois le service ;

Ou la sorcière Pythonisse,

Dont la grimace et l’artifice

Avaient fait dresser les cheveux

A ce sot prince des Hébreux,

Qui crut bonnement que le diable

D’un prédicateur ennuyeux

Lui montrait le spectre effroyable.

Il n’y faut point tant de façon

Pour une ombre aimable et légère :

C’est bien assez d’une chanson,

Et c’est tout ce que je puis faire.

Je lui dis sur mon violon :

« Eh ! de grâce, monsieur Chapelle,

Quittez le manoir de Pluton,

Pour cet enfant qui vous appelle.

Mais non, sur la voûte éternelle

Les dieux vous ont reçu, dit-on,

Et vous ont mis entre Apollon

Et le fils joufflu de Sémèle.

Du haut de ce divin canton,

Descendez, aimable Chapelle. »

Cette familière oraison

Dans la demeure fortunée

Reçut quelque approbation ;

Car enfin, quoique mal tournée,

Elle était faite en votre nom.

Chapelle vint. A son approche

Je sentis un transport soudain ;

Car il avait sa lyre en main,

Et son Gassendi (4) dans sa poche ;

Il s’appuyait sur Bachaumont,

Qui lui servit de compagnon

Dans le récit de ce Voyage,

Qui du plus charmant badinage

Fut la plus charmante leçon.

 

 

          Je vous dirai pourtant en confidence, et si la poste ne me pressait, je vous le rimerais, ce Bachaumont n’est pas trop content de Chapelle. Il se plaint qu’après avoir tous deux travaillé aux mêmes ouvrages, Chapelle lui a volé la moitié de la réputation qui lui appartenait. Il prtend que c’est à tort que le nom de son compagnon a étouffé le sien ; car c’est moi, me dit-il tout bas à l’oreille, qui ai fait les plus jolies choses du Voyage, et, entre autres,

 

 

Sous ce berceau qu’Amour exprès…

 

 

          Mais il ne s’agit pas ici de rendre justice à ces deux messieurs, il suffit de vous dire que je m’adressai à Chapelle pour lui demander comment il s’y prenait autrefois dans le monde

 

 

Pour chanter toujours sur sa lyre

Ces vers aisés, ces vers coulants,

De la nature heureux enfants,

Où l’art ne trouve rien à dire.

« L’amour, me dit-il, et le vin

Autrefois me firent connaître

Les grâces de cet art divin ;

Puis à Chaulieu l’épicurien

Je servis quelque temps de maître

Il faut que Chaulieu soit le tien. »

 

 

1 – Vin nouveau d’Ai. C’est le sujet d’un petit poème de Chaulieu. (G.A.)

 

2 – Les dieux sont les Vendôme. (G.A.)

 

3 – L’ami de Molière. (G.A.)

 

4 – Gassendi avait élevé la jeunesse de Chapelle, qui devint grand partisan du système de philosophie de son précepteur. Toutes les fois qu’il s’enivrait, il expliquait le système aux convives ; et lorsqu’ils étaient sortis de table, il continuait la leçon au maître-d’hôtel.

 

 

 

 

 

à M. le duc de Brancas

Sully, 1716.

 

 

         Monsieur le duc, je crois qu’il suffit d’être malheureux et innocent pour compter sur votre protection, et je vous puis assurer que je la mérite. Je ne me plains point d’être exilé, mais d’être soupçonné de vers infâmes (1), également indignes, j’ose le dire, de la façon dont je pense et de celle dont j’écris. Je m’attendais bien à être calomnié par les mauvais poètes, mais pas à être puni par un prince qui aime la justice. Souffrez que je vous présente une Epître en vers que j’ai composée pour monseigneur le Régent. Si vous la trouvez digne de vous, elle le sera de lui, et je vous supplie de la lui faire lire dans un de ces moments qui sont toujours favorables aux malheureux, quand ce prince les passe avec vous. J’ai tâché d’éviter dans cet ouvrage les flatteries trop outrées et les plaintes trop fortes, et d’y être libre sans hardiesse. Si j’avais l’honneur d’être plus connu de vous que je ne le suis, vous verriez que je parle dans cet écrit comme je pense ; et si la poésie ne vous en plaît pas, vous en aimeriez du moins la vérité.

 

          Permettez-moi de vous dire que, dans un temps comme celui-ci, où l’ignorance et le mauvais goût commencent à régner, vous êtes d’autant plus obligé de soutenir les beaux-arts, que vous êtes presque le seul qui puisse le faire ; et qu’en protégeant ceux qui les cultivent avec quelque succès, vous ne protégez que vos admirateurs ; je ne me servirai point ici du droit qu’ont tous les poètes de comparer leur patron à Mécène.

 

 

Ainsi que toi régissant des provinces,

Comblé d’honneurs, et des peuples chéri,

L’heureux Mécène était le favori

Du dieu des vers et du plus grand des princes ;

Mais à longs traits goûtant la volupté,

Son premier dieu ce fut l’oisiveté.

Si quelquefois réveillant sa mollesse,

Sa main légère, entre Horace et Maron,

Daignait toucher la lyre d’Apollon,

Comme La Fare il chantait la paresse.

Pour toi, mêlant le devoir au plaisir,

Dans les travaux tu te fais un loisir ;

Tu sais charmer au conseil comme à table.

Mécène à toi n’est pas à comparer,

Et je te crois, j’ose ici l’assurer,

Moins paresseux, et non pas moins aimable.

 

 

          Heureux, monsieur le duc, ceux qui peuvent jouir de votre protection et de votre entretien ! Pour moi, la seule grâce que je vous demande est celle de vous voir.

 

 

1 – Voyez aux Poésies mêlées, les vers contre le régent et sa fille. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le marquis d’Ussé

A Sully, 20 Juillet 1716.

 

 

         Monsieur, je ne sais si vous vous souviendrez de moi, après l’honneur qu’on m’a fait de m’exiler. Souffrez que je vous demande une grâce : ce n’est point d’employer votre crédit pour moi, car je ne veux point vous proposer de vous donner du mouvement ; ce n’est point non plus d’aider à rétablir ma réputation, cela est trop difficile, mais de me dire votre sentiment sur l’Epître que je vous envoie. Elle ne verra le jour qu’autant que vous l’en jugerez digne ; et, si vous voulez bien avoir la bonté de me faire voir toutes les fautes que vous y trouverez, je vous aurai plus d’obligation que si vous me faisiez rappeler. Peut-être êtes-vous occupé à présent autour d’un alambic, et serez-vous tenté d’allumer vos fourneaux avec mes vers ; mais, je vous supplie, que la chimie ne vous brouille point avec la poésie.

 

 

Souvenez-vous des airs charmants

Que vous chantiez sur le Parnasse,

Et cultivez en même temps

L’art de Paracelse et d’Horace.

Jusques au fond de vos fourneaux

Faites couler l’eau d’Hippocrène,

Et je vous placerai sans peine

Entre Homberg (1) et Despréaux.

 

          Jetez donc, monsieur, un œil critique sur mon ouvrage ; et, si vous avez quelque bonté pour moi, renvoyez-le-moi avec les notes dont vous voudrez bien l’accompagner. Vous voyez bien de quelle conséquence il est pour moi que cet ouvrage soit ignoré dans le public avant d’être présenté au Régent ; et j’attends que vous me garderez le secret. Surtout ne dites point à M. le duc de Sully (2) que je vous ai écrit ; enfin, que tout ceci soit, je vous supplie, entre vous et moi.

 

          Je suis, etc.

 

 

1 – Mort l’année précédent. Il avait été premier médecin du régent et son professeur de chimie. (G.A.)

 

2 – Chez lequel Voltaire était exilé. (G.A.)

 

Commenter cet article