POEME : Sur la nature du plaisir

Publié le par loveVoltaire

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CINQUIEME DISCOURS

 

(1)

 

SUR LA NATURE DU PLAISIR.

 

 

 

 

 

 

Jusqu’à quand verrons-nous ce rêveur fanatique,

Fermer le ciel au monde, et d’un ton despotique

Damnant le genre humain, qu’il prétend convertir,

Nous prêcher la vertu pour la faire haïr ?

Sur les pas de Calvin, ce fou sombre et sévère

Croit que Dieu, comme lui, n’agit qu’avec colère.

Je crois voir d’un tyran le ministre abhorré,

D’esclaves qu’il a faits tristement entouré,

Dictant d’un air hideux ses volontés sinistres.

Je cherche un roi plus doux, et de plus doux ministres.

Timon se croit parfait depuis qu’il n’aime rien :

Il faut que l’on soit homme avant d’être chrétien.

Je suis homme, et d’un Dieu je chéris la clémence.

Mortels, venez à lui, mais par reconnaissance.

La nature, attentive à remplir vos désirs,

Vous appelle à ce Dieu par la voix des plaisirs.

Nul encor n’a chanté sa bonté tout entière ;

Par le seul mouvement il conduit la matière ;

Mais c’est par le plaisir qu’il conduit les humains.

Sentez du moins les dons prodigués par ses mains.

Tout mortel au plaisir a dû son existence ;

Par lui le corps agit, le cœur sent, l’esprit pense.

Soit que du doux sommeil la main ferme vos yeux,

Soit que, vos sens flétris cherchant leur nourriture,

L’aiguillon de la faim presse en vous la nature,

Ou que l’amour vous force en des moments plus doux

A produire un autre être, à revivre après vous ;

Partout d’un Dieu clément la bonté salutaire

Attache à vos besoins un plaisir nécessaire.

Les mortels, en un mot, n’ont point d’autre moteur.

Sans l’attrait du plaisir, sans ce charme vainqueur,

Qui des lois de l’hymen eût subi l’esclavage ?

Quelle beauté jamais aurait eu le courage

De porter un enfant dans son sein renfermé,

Qui déchire en naissant les flancs qui l’ont formé ;

De conduire avec crainte une enfance imbécile,

Et d’un âge fougueux l’imprudence indocile ?

Ah ! Dans tous vos états, en tout temps, en tout lieu,

Mortels, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu.

Que dis-je ? A vos plaisirs ! C’est la douleur même

Que je connais de Dieu la sagesse suprême.

Ce sentiment si prompt, dans nos cœurs répandu,

Parmi tous nos dangers sentinelle assidu,

D’une voix salutaire incessamment nous crie :

« Ménagez, défendez, conservez votre vie. »

Chez de sombres dévots l’amour-propre est damné ;

C’est l’ennemi de l’homme, aux enfers il est né.

Vous vous trompez, ingrats ; c’est un don de Dieu même.

Tout amour vient du ciel : Dieu nous chérit, il s’aime ;

Nous nous aimons dans nous, dans nos biens, dans nos fils,

Dans nos concitoyens, surtout dans nos amis :

Cet amour nécessaire est l’âme de notre âme ;

Notre esprit est porté sur ses ailes de flamme.

Oui, pour nous élever aux grandes actions,

Dieu nous a, par bonté, donné les passions (2) :

Tout dangereux qu’il est, c’est un présent céleste ;

L’usage en est heureux, si l’abus est funeste.

J’admire et ne plains point un cœur maître de soi,

Qui tenant ses désirs enchaînés sous sa loi,

S’arrache au genre humain pour Dieu qui nous fit naître,

Se plaît à l’éviter plutôt qu’à le connaître,

Et brûlant pour son Dieu d’un amour dévorant,

Fuit les plaisirs permis pour un plaisir plus grand.

Mais que, fier de ses croix, bain de ses abstinences,

Et surtout en secret lassé de ses souffrances,

Il condamne dans nous tout ce qu’il a quitté,

L’hymen, le nom de père, et la société :

On voit de cet orgueil la vanité profonde ;

C’est moins l’ami de Dieu que l’ennemi du monde ;

On lit dans ses chagrins les regrets des plaisirs.

Le ciel nous fit un cœur, il lui faut des désirs.

Des stoïques nouveaux le ridicule maître (3)

Prétend m’ôter à moi, me priver de mon être :

Dieu, si nous l’en croyons, serait servi par nous

Ainsi qu’en son sérail un musulman jaloux,

Qui n’admet près de lui que ces monstres d’Asie

Que le fer a privés des sources de la vie (4).

Vous qui vous élevez contre l’humanité,

N’avez-vous lu jamais la docte antiquité ?

Ne connaissez-vous point les filles de Pélie ?

Dans leur aveuglement voyez votre folie.

Elles croyaient dompter la nature et le temps,

Et rendre leur vieux père à la fleur de ses ans :

Leurs mains par piété dans son sein se plongèrent ;

Croyant le rajeunir, ses filles l’égorgèrent.

         Voilà votre portrait, stoïques abusés (5).

Vous voulez changer l’homme, et vous le détruisez.

Usez, n’abusez point ; le sage ainsi l’ordonne.

Je suis également Epictète et Pétrone.

L’abstinence ou l’excès ne fit jamais d’heureux.

Je ne conclus donc pas, orateur dangereux,

Qu’il faut lâcher la bride aux passions humaines :

De ce coursier fougueux je veux tenir les rênes ;

Je veux que ce torrent, par un heureux secours,

Sans inonder mes champs, les abreuve en son cours.

Vents, épurez les airs, et soufflez sans tempêtes ;

Soleil, sans nous brûler, marche et luis sur nos têtes.

Dieu des êtres pensants, Dieu des cœurs fortunés,

Conservez les désirs que vous m’avez donnés,

Ce goût de l’amitié, cette ardeur pour l’étude,

Cet amour des beaux-arts et de la solitude :

Voilà mes passions ; mon âme en tous les temps

Goûta de leurs attraits les plaisirs consolants.

Quand sur les bords du Mein deux écumeurs barbares (6),

Des lois des nations violateurs avares,

Deux fripons à brevet, brigands accrédités,

Epuisaient contre moi leurs lâches cruautés,

Le travail occupait ma fermeté tranquille ;

Des arts qu’ils ignoraient leur antre fut l’asile.

Ainsi le dieu des bois enflait ses chalumeaux

Quand le voleur Cacus enlevait ses troupeaux :

Il n’interrompit point sa douce mélodie.

Heureux qui jusqu’au temps du terme de sa vie,

Des beaux-arts amoureux, peut cultiver leurs fruits.

Il brave l’injustice, il calme ses ennuis ;

Il pardonne aux humains, il rit de leur délire,

Et de sa main mourante il touche encor sa lyre.

 

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1 – Cette pièce est uniquement fondée sur l’impossibilité où est l’homme d’avoir des sensations par lui-même. Tout sentiment prouve un Dieu, et tout sentiment agréable prouve un Dieu bienfaisant. (1742).

 

2 – Comme presque tous les mots d’une langue peuvent être entendus en plus d’un sens, il est bon d’avertir ici qu’on entend par le mot passions des désirs vifs et continus de quelque bien que ce puisse être. Ce mot vient de pâtir, souffrir, parce qu’il n’y a aucun désir sans souffrance : désirer un bien, c’est souffrir de l’absence de ce bien, c’est pâtir, c’est avoir une passion : et le premier pas vers le plaisir est essentiellement un soulagement de cette souffrance. Le vicieux et les gens de bien ont tous également de ces désirs vifs et continus appelés passions, qui ne deviennent des vices que par leur objet : le désir de réussir dans son art, l’amour conjugal, l’amour paternel, le goût des sciences, sont des passions qui n’ont rien de criminel. Il serait à souhaiter que les langues eussent des mots pour exprimer les désirs habituels qui en soi sont indifférents, ceux qui sont vertueux, ceux qui sont coupables : mais il n’y a aucune langue au monde qui ait des signes représentatifs de chacune de nos idées ; et on est obligé de se servir du même mot dans une acception différente, à peu près comme on se sert quelquefois du même instrument pour des ouvrages de différente nature. (1742).

 

3 – Jansénius. (G.A.)

 

4 – Cela ne regarde pas les esprits outrés, qui veulent ôter à l’homme tous les sentiments. (1742)

 

5 – Voltaire combat ici, comme dans le discours septième, la morale fausse et outrée, des jansénistes, qui était alors encore à la mode, et en général la morale chrétienne. Il est un des premiers, parmi nos philosophes, qui ait fait voir qu’il vaut mieux diriger nos passions naturelles vers un but utile que de chercher à les détruire ; qu’un homme qui passerait sa vie à combattre en lui la nature serait fort inutile à ses semblables. Ce sont les mêmes principes exagérés depuis dans le livre De l’Esprit qui ont excité, avec peu de raison, tant de scandale et d’enthousiasme. (K.)

 

6 – Freytag et Smith. Voyez les Mémoires de Voltaire. C’est trois ans après l’aventure de Francfort que le poète remplaça par ces vers l’éloge de Frédéric qui se trouvait dans les premières éditions :

 

Grand prince, esprit sublime, heureux présent du ciel,

Qui connaît mieux que vous les dons de l’Eternel ?

Aidez ma voix tremblante et ma lyre affaiblie

A chanter le bonheur qu’il répand sur la vie, etc. (G.A.)

 

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