POEME : La Bastille

Publié le par loveVoltaire

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Photo de Khalah

 

 

 

 

LA BASTILLE.

 

 

 

  1717 

 

 

 

[Ce petit poème fut composé à la Bastille, où Voltaire avait été conduit le 16 Mai 1717, et où il resta jusqu’au 14 Avril 1718. Il avait alors 22 ans. Voyez les ordres d’arrestation et de mise en liberté, que nous avons publiés pour la première fois.] (G.A.)

 

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Or ce fut donc par un matin, sans faute,

En beau printemps, un jour de Pentecôte,

Qu’un bruit étrange en sursaut m’éveilla.

Un mien valet, qui du soir était ivre :

« Maitre, dit-il, le Saint-Esprit est là ;

C’est lui sans doute, et j’ai lu dans mon livre

Qu’avec vacarme il entre chez les gens. »

Et moi de dire alors entre mes dents :

« Gentil puîné de l’essence suprême,

Beau Paraclet, soyez le bien venu ;

N’êtes-vous pas celui qui fait qu’on aime ? »

 

En achevant ce discours ingénu,

Je vois paraître au bout de ma ruelle,

Non un pigeon, non une colombelle,

De l’Esprit saint oiseau tendre et fidèle,

Mais vingt corbeaux de rapine affamés,

Monstres crochus que l’enfer a formés.

L’un près de moi s’approche en sycophante :

Un maintien doux, une démarche lente,

Un ton cafard, un compliment flatteur,

Cachent le fiel qui lui ronge le cœur.

« Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites ;

On prise fort les bons mots que vous dites,

Vos petits vers et vos galants écrits ;

Et, comme ici tout travail a son prix,

Le roi, mon fils, plein de reconnaissance,

Veut de vos soins vous donner récompense,

Et vous accorde, en dépit des rivaux,

Un logement dans un de ses châteaux.

Les gens de bien qui sont à votre porte

Avec respect vous serviront d’escorte ;

Et moi, mon fils, je viens de par le roi

Pour m’acquitter de mon petit emploi. »

« Trigaud, lui dis-je, à moi point ne s’adresse

Ce beau début ; c’est me jouer d’un tour :

Je ne suis point rimeur suivant la cour ;

Je ne connais roi, prince, ni princesse ;

Et, si tout bas je forme des souhaits,

C’est que d’iceux ne sois connu jamais.

Je les respecte, ils sont dieux sur la terre ;

Mais ne les faut de trop près regarder :

Sage mortel doit toujours se garder

De ces gens-là qui portent le tonnerre.

Partez, vilain, retournez vers le roi ;

Dites-lui fort que je le remercie

De son logis ; c’est trop d’honneur pour moi,

Il ne me faut tant de cérémonie :

Je suis content de mon bouge ; et les dieux

Dans mon taudis m’ont fait un sort tranquille ;

Mes biens sont purs, mon sommeil est facile,

J’ai le repos ; les rois n’ont rien de mieux. »

 

J’eus beau prêcher, et j’eus beau m’en défendre,

Tous ces messieurs, d’un air doux et bénin,

Obligeamment me prirent par la main :

« Allons, mon fils, marchons. » Fallut se rendre,

Fallut partir. Je fus bientôt conduit

En coche clos vers le royal réduit

Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères

Par Charles cinq. O gens de bien, mes frères,

Que Dieu vous gard’ d’un pareil logement !

J’arrive enfin dans mon appartement.

Certain croquant avec douce manière

Du nouveau gîte exaltait les beautés,

Perfections, aises, commodités.

«Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière,

De ses rayons n’y porta la lumière :

Voyez ces murs de dix pieds d’épaisseur,

Vous y serez avec plus de fraîcheur. »

Puis me faisant admirer la clôture,

Triple la porte et triple la serrure,

Grilles, verrous, barreaux de tout côté,

« C’est, me dit-il, pour votre sûreté. »

 

Midi sonnant, un chaudeau l’on m’apporte ;

La chère n’est délicate, ni forte :

De ce beau mets je n’étais point tenté ;

Mais on me dit : « C’est pour votre santé ;

Mangez en paix, ici rien ne vous presse. »

 

Me voici donc en ce lieu de détresse,

Embastillé, logé fort à l’étroit,

Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid,

Trahi de tous, même de ma maîtresse (1).

O Marc-René (2), que Caton le Censeur

Jadis dans Rome eût pris pour successeur,

O Marc-René de qui la faveur grande

Fait ici-bas tant de gens murmurer,

Vos beaux avis m’ont fait claquemurer :

Que quelque jour le bon Dieu vous le rende ! (3)

 

 LA BASTILLE

 

 

 

 

1 – Mademoiselle de Livry. (G.A.)

 

2 – Marc-René de Voyer d’Argenson, lieutenant de police. (G.A.)

 

3 – A la suite de ce morceau, les éditeurs de Kehl avaient imprimé une pièce de vers intitulée : la Police sous Louis XV, qui n’est pas de la main de Voltaire. On l’attribue avec quelque raison à Lamare, jeune poète que Voltaire protégea et qui mourut en 1742. (G.A.)

 

 

 

 

 

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James 14/08/2011 06:17



Je suis totalement fan de Kalah qui donne à voir le monde qui nous entoure d'un  oeil émerveillé , véritable peintre qui met du beau ou de l'étonnant, ou les deux, souvent, dans notre
quotidien .


A mon gré,si j'osais,  j'aimerais que vous ayez plus souvent recours à lui ... d'avance Merci.



loveVoltaire 14/08/2011 06:38



Oui, Kalah a un très grand talent, malheureusement il fait beaucoup plus de photos architecturales qui ne correspondent pas trop à l'esprit du
blog.


 


Je lui transmettrai vos compliments à l'occasion.



James 14/08/2011 06:06



Bonjour,  très matutinale Belle Amie.


Je suis toujours ravi de lire cette pièce, elle est à mes yeux du ton de Villon et de Rabelais, avec ce coup de patte voltairien que je retrouve dans une de mes récréations préférées ; La Pucelle
.


A très bientôt le plaisir de vous voir



loveVoltaire 14/08/2011 06:34



Bonjour,


 


Vous venez de m'apprendre un nouveau mot, Mister James ; mot que je devrais connaître car, effectivement, je suis toujours très matutinale !



Pour vous faire plaisir, je mettrai prochainement La Pucelle en ligne... enfin, dès que je l'aurai tapée.


 


Très bon dimanche à vous, et à bientôt.