PHILOSOPHIE DE NEWTON : A Madame la marquise du Châtelet

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 Emilie du Châtelet

 

 

 

 

 

 

A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET.

 

 

AVANT-PROPOS

 

(1)

 

 

 

 

 

Madame,

 

         Ce n’est point ici une marquise, ni une philosophie imaginaire. L’étude solide que vous avez faite de plusieurs vérités, et le fruit d’un travail respectable sont ce que j’offre au public pour votre gloire, pour celle de votre sexe, et pour l’utilité de quiconque voudra cultiver sa raison et jouir sans peine de vos recherches. Toutes les mains ne savent pas couvrir de fleurs les épines des sciences ; je dois me borner à tâcher de bien concevoir quelques vérités, et à les faire voir avec ordre et clarté ; ce serait à vous à leur prêter des ornements.

 

         Ce nom de Nouvelle philosophie ne serait que le titre d’un roman nouveau, s’il n’annonçait que les conjectures d’un moderne opposées aux fantaisies des anciens. Une philosophie qui ne serait établie que sur des explications hasardées ne mériterait pas, en rigueur, le moindre examen ; car il y a un nombre innombrable de manières d’arriver à l’erreur, et il n’y a qu’une seule route vers la vérité : il y a donc l’infini contre un à parier qu’un philosophe qui ne s’appuiera que sur des hypothèses ne dira que des chimères. Voilà pourquoi tous les anciens qui ont raisonné sur la physique, sans avoir le flambeau de l’expérience, n’ont été que des aveugles qui expliquaient la nature des couleurs à d’autres aveugles.

 

         Cet écrit ne sera point un cours de physique complet. S’il était tel, il serait immense ; une seule partie de la physique occupe la vie de plusieurs hommes, et les laisse souvent mourir dans l’incertitude (2).

 

         Vous vous bornez dans cette étude, dont je rends compte, à vous faire seulement une idée nette de ces ressorts si déliés et si puissants, de ces lois primitives de la nature que Newton a découvertes ; à examiner jusqu’où l’on a été avant lui, d’où il est parti, et où il s’est arrêté. Nous commencerons, comme lui, par la lumière : c’est, de tous les corps qui se font sentir à nous, le plus délié, le plus approchant de l’infini en petit ; c’est pourtant celui que nous connaissons davantage. On l’a suivi dans ses mouvements, dans ses effets : on est parvenu à l’anatomiser, à le séparer en toutes ses parties possibles. C’est celui de tous les corps dont la nature intime est le plus développée ; c’est celui qui nous approche le plus près des premiers ressorts de la nature (3).

 

         On tâchera de mettre ces Eléments à la portée de ceux qui ne connaissent de Newton et de la philosophie que le nom seul. La science de la nature est un bien qui appartient à tous les hommes : tous voudraient avoir connaissance de leur bien, peu ont le temps ou la patience de le calculer ; Newton a compté pour eux. Il faudra ici se contenter quelquefois de la somme de ses calculs : tous les jours un homme public, un ministre, se forme une idée juste du résultat des opérations que lui-même n’a pu faire ; d’autres yeux ont vu pour lui, d’autres mains ont travaillé, et le mettent en état, par un compte fidèle, de porter son jugement. Tout homme d’esprit sera à peu près dans le cas de ce ministre.

 

         La philosophie de Newton a semblé jusqu’à présent à beaucoup de personnes aussi inintelligible que celle des anciens : mais l’obscurité des Grecs venait de ce qu’en effet ils n’avaient point de lumières, et les ténèbres de Newton viennent de ce que sa lumière était trop loin de nos yeux. Il a trouvé des vérités ; mais il les a cherchées, et placées dans un abîme ; il faut y descendre, et les apporter au grand jour.

 

         On trouvera ici toutes celles qui conduisent à établir la nouvelle propriété de la matière découverte par Newton. On sera obligé de parler de quelques singularités qui se sont trouvées sur la route dans cette carrière ; mais on ne s’écartera point du but.

 

         Ceux qui voudront s’instruire davantage liront les excellentes Physiques des s’Gravesande, des Keill, des Musschenbroek, des Pemberton, et s’approcheront de Newton par degrés.

 

 

 

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1 – Cet avant-propos ou lettre d’envoi se trouvait en tête de l’édition de 1738 avec une épître en vers qu’on trouvera aux POÉSIES. (G.A.)

 

2 – Que dirait aujourd’hui Voltaire ? (Delavaut.)

 

3 – En France, la matériabilité de la lumière a eu pour dernier adepte M. Biot. Personne ne l’a soutenue, à la suite de Newton, avec plus de talent ; mais en présence des travaux de Fresnel, le doute n’est plus possible. (Delavaut.)

 

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mamoutou kone 07/01/2017 10:29

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