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Vendredi 15 avril 2011 5 15 /04 /Avr /2011 05:24

OEDIPE---PARTIE-1.jpg

 

 Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT POUR LA PRÉSENTE ÉDITION

 

 

 

 

         Ce fut un évènement que la première représentation d’Œdipe. On savait que l’auteur avait composé sa pièce dès l’âge de vingt ans, et que, pendant quatre années, il avait inutilement sollicité les comédiens ; on savait qu’il avait été mis à la Bastille comme pamphlétaire, qu’il y était resté douze mois, qu’il n’en était sorti que depuis peu, et qu’interné à Châtenay il n’avait pu venir qu’avec la permission de suivre les répétitions de sa tragédie ; on savait que le jeune Arouet avait été de la société libertine du Temple, et que sa pièce renfermait de violentes attaques contre les prêtres ; on disait mieux enfin, on racontait tout bas que l’auteur, familier de la cour de Sceaux, où dans ce moment même on conspirait, avait pris Œdipe pour sujet avec l’intention secrète de flétrir les mœurs du régent et de sa fille, car c’était d’un inceste qu’il allait s’agir-là. Qu’on juge quelle foule avide d’entendre, et quels furent les applaudissements dès qu’on eut entendu ! Il n’y avait pas de désillusion ! La pièce était bien d’opposition et du plus grand souffle. Voltaire fut acclamé.

 

         Que fit le régent ? Homme d’esprit, il fut habile. Ayant déjoué la conspiration, il vint voir Œdipe, et récompensa l’auteur. Que fit la fille du régent ? Comme son père elle paya d’audace, et ce fut sous un dais de parade, en vrai saint-sacrement, au milieu de gardes, de dames et de gentilshommes, qu’elle applaudit à la chose comme sans y voir d’allusion. Quelle réplique alors eut Voltaire ? Il demanda effrontément à l’effronté duc la faveur de lui dédier sa pièce même, et comme le duc hésitait cette fois, il adressa son hommage à madame la duchesse, jalouse avec raison de sa fille, et entièrement dévouée à son frère le conspirateur, M. le duc du Maine.

 

         Voltaire a dit depuis que pour écrire une tragédie, il fallait avoir le diable au corps. Il l’avait déjà.

 

Georges Avenel.

 

 

 OEDIPE - PARTIE 1

 

 

 

 

AVERTISSEMENT SUR L’ŒDIPE

 

 

 

 

 

         L’auteur composa cette pièce à l’âge de dix-neuf ans (1). Elle fut jouée, en 1718, quarante-cinq fois de suite. Ce fut le sieur Dufresne, célèbre acteur, de l’âge de l’auteur, qui joua le rôle d’Œdipe ; la demoiselle Desmares, très grande actrice, joua celui de Jocaste, et quitta le théâtre quelque temps après. On a rétabli dans cette édition le rôle de Philoctète tel qu’il fut joué à la première représentation.

 

         La pièce fut imprimée pour la première fois en 1719. M. de La Motte approuva la tragédie d’Œdipe. On trouve dans son approbation cette phrase remarquable : « le public, à la représentation de cette pièce, s’est promis un digne successeur de Corneille et de Racine, et je crois qu’à la lecture il ne rabattra rien de ses espérances. »

 

         L’abbé de Chaulieu fit une mauvaise épigramme contre cette approbation : il disait que l’on connaissait La Motte pour un mauvais auteur, mais non pour un faux prophète. C’est ainsi que les grands hommes sont traités au commencement de leur carrière ; mais il ne faut pas que tous ceux que l’on traite de même s’imaginent pour cela être de grands hommes : la médiocrité insolente éprouve les mêmes obstacles que le génie ; et cela prouve seulement qu’il y a plusieurs manières de blesser l’amour-propre des hommes.

 

La première édition d’Œdipe fut dédiée à Madame, femme du régent. Voici cette dédicace : elle ressemble aux épîtres dédicatoires de ce temps-là. Ce ne fut qu’après son voyage en Angleterre, et lorsqu’il dédia Brutus au lord Bolingbroke, que M. de Voltaire montra qu’on pouvait, dans une dédicace, parler à celui qui la reçoit d’autre chose que de lui-même.

 

 

  Madame,

 

  « Si l’usage de dédier ses ouvrages à ceux qui en jugent le mieux n’était pas établi, il commencerait par votre Altesse Royale. La protection éclairée dont vous honorez les succès ou les efforts des auteurs met en droit ceux mêmes qui réussissent le moins, d’oser mettre sous votre nom des ouvrages qu’ils ne composent que dans le dessein de vous plaire. Pour moi, dont le zèle tient lieu de mérite auprès de vous, souffrez que je prenne la liberté de vous offrir les faibles essais de ma plume. Heureux si, encouragé par vos bontés, je puis travailler longtemps pour Votre Altesse Royale, dont la conservation n’est pas moins précieuse à ceux qui cultivent les beaux-arts qu’à toute la France, dont elle est les délices et l’exemple.

 

  Je suis avec un profond respect,

 

  Madame,

 

                     De votre Altesse Royale

 

                              Le très humble et très obéissant serviteur.

 

                                                              Arouet de Voltaire (2). »

 

 

         On trouvera plus loin une préface, imprimée en 1729, dans laquelle M. de Voltaire combat les opinions de M. de La Motte sur la tragédie. La Motte y a répondu avec beaucoup de politesse, d’esprit et de raison. On peut voir cette réponse dans ses œuvres. M. de Voltaire n’a répliqué qu’en faisant Zaïre, Alzire, Mahomet, etc., et jusqu’à ce que des pièces en prose, où les règles des unités seraient violées, aient fait autant d’effet au théâtre et autant de plaisir à la lecture, l’opinion de M. de Voltaire doit l’emporter.

 

 

1 – Cette ligne était tout l’Avertissement en 1738. Ce sont les éditeurs de Kehl qui ont publié le reste. (G.A.)

 

2 – C’est la première fois qu’il signe ainsi. Jusqu’alors il ne s’était appelé que Arouet. (G.A.)

 

 

 

 OEDIPE - PARTIE 1

 

 

 

 

 

LETTRES

 

ÉCRITES EN 1719

 

(1)

 

QUI CONTIENNENT LA CRITIQUE DE L’ŒDIPE  DE SOPHOCLE,

DE CELUI DE CORNEILLE ET DE CELUI DE L’AUTEUR ;

 

 

 

 

LETTRE PREMIÈRE,

 

ÉCRITE AU SUJET DES CALOMNIES DONT ON AVAIT CHARGÉ L’AUTEUR

 

(2)

 

 

         Je vous envoie, monsieur, ma tragédie d’Œdipe, que vous avez vue naître. Vous savez que j’ai commencé cette pièce à dix-neuf ans : si quelque chose pouvait faire pardonner la médiocrité d’un ouvrage, ma jeunesse me servirait d’excuse. Du moins, malgré les défauts dont cette tragédie est pleine, et que je suis le premier à reconnaître, j’ose me flatter que vous verrez quelque différence entre cet ouvrage et ceux que l’ignorance et la malignité m’ont imputés.

 

         (3) Vous savez mieux que personne que cette satire intitulée les J’ai vu, est d’un poète du marais, nommé Le Brun, auteur de l’opéra d’Hippocrate amoureux, qu’assurément personne ne mettra en musique.

 

         Ces J’ai vu sont grossièrement imités de ceux de l’abbé Régnier, de l’Académie, avec qui l’auteur n’a rien de commun. Ils finissent par ces vers :

 

J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans.

 

         Il est vrai que je n’avais pas vingt ans alors ; mais ce n’est pas une raison qui puisse faire croire que j’ai fait les vers de M. Le Brun.

 

         Hos Le Brun versiculos fecit ; tulit alter honores.

 

         J’apprends que c’est un des avantages attachés à la littérature, et surtout à la poésie, d’être exposé à être accusé sans cesse de toutes les sottises qui courent la ville. On vient de me montrer une épître de l’abbé de Chaulieu au marquis de La Fare, dans laquelle il se plaint de cette injustice. Voici le passage :

 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Accort, insinuant, et quelquefois flatteur,

J’ai su d’un discours enchanteur

Tout l’usage que pouvait faire

Beaucoup d’imagination,

Qui rejoignît avec adresse,

Au tour précis, à la justesse,

Le charme de la fiction.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Chapelle, par malheur .  .  .  .

.  .  .  .  . comme moi libertin,

Entre les amours et le vin,

M’apprit, sans rabot et sans lime,

L’art d’attraper facilement,

Sans être esclave de la rime,

Ce tour aisé, cet enjouement

Qui seul peut faire le sublime.

 

Que ne m’ont point coûté ces funestes talents !

Dès que je me vis, tout en même temps,

Affublé du nom de poète.

Dès lors on ne fit de chanson,

On ne lâcha de vaudeville,

Que, sans rime ni sans raison,

On ne me donnât par la ville.

 

Sur la foi d’un ricanement,

Qui n’était que l’effet d’un gai tempérament,

Dont je fis, j’en conviens, assez peu de scrupule,

Les fats crurent qu’impunément

Personne devant moi ne serait ridicule

Ils m’ont fait là-dessus mille injustes procès :

J’eus beau les souffrir et me taire,

On m’imputa des vers que je n’ai jamais faits ;

C’est assez que j’en susse faire.

 

 

         Ces vers, monsieur, ne sont pas dignes de l’auteur de la Rocane et de la Retraite ; vous les trouverez bien plats (4), et aussi remplis de fautes que d’une vanité ridicule. Je vous les cite comme une autorité en ma faveur ; mais j’aime mieux vous citer l’autorité de Boileau. Il ne répondit un jour aux compliments d’un campagnard qui le louait d’une impertinente satire contre les évêques, très fameuse parmi la canaille, qu’en répétant à ce pauvre louangeur :

 

Vient-il de la province une satire fade,

D’un plaisant du pays insipide boutade ?

Pour la faire courir on dit qu’elle est de moi,

Et le sot campagnard le croit de bonne foi.

 

                                                        Boileau, épître VI., vers 69-72.

 

 

         Je ne suis ni ne serai Boileau ; mais les mauvais vers de M. le Brun m’ont attiré des louanges et des persécutions qu’assurément je ne méritais pas.

 

         Je m’attends bien que plusieurs personnes, accoutumées à juger de tout sur le rapport d’autrui, seront étonnées de me trouver si innocent après m’avoir cru, sans me connaître, coupable des plus plats vers du temps présent. Je souhaite que mon exemple puisse leur apprendre à ne plus précipiter leurs jugements sur les apparences les plus frivoles, et à ne plus condamner ce qu’ils ne connaissent pas. On rougirait bientôt de ses décisions, si l’on voulait réfléchir sur les raisons par lesquelles on se détermine.

 

Il s’est trouvé des gens qui ont cru sérieusement que l’auteur de la tragédie d’Atrée (5) était un méchant homme, parce qu’il avait rempli la coupe d’Atrée du sang du fils de Thyeste ; et aujourd’hui il y a des consciences timorées qui prétendent que je n’ai point de religion, parce que Jocaste se défie des oracles d’Apollon. C’est ainsi qu’on décide presque toujours dans le monde, et ceux qui sont accoutumés à juger de la sorte ne se corrigeront pas par la lecture de cette lettre : peut-être même ne la liront-ils point.

 

Je ne prétends donc point ici faire taire la calomnie, elle est trop inséparable des succès ; mais du moins il m’est permis de souhaiter que ceux qui ne sont en place que pour rendre justice ne fassent point des malheureux sur le rapport vague et incertain du premier calomniateur. Faudra-t-il donc qu’on regarde désormais comme un malheur d’être connu par les talents de l’esprit, et qu’un homme soit persécuté dans sa patrie, uniquement parce qu’il court une carrière dans laquelle il peut faire honneur à sa patrie même ?

 

         Ne croyez pas, monsieur, que je compte parmi les preuves de mon innocence le présent dont M. le régent a daigné m’honorer ; cette bonté pourrait n’être qu’une marque de sa clémence ; il est au nombre des princes qui, par des bienfaits, savent lier à leur devoir ceux mêmes qui s’en sont écartés. Une preuve plus sûre de mon innocence, c’est qu’il a daigné dire que je n’étais point coupable, et qu’il a reconnu la calomnie lorsque le temps a permis qu’il pût la découvrir.

 

         Je ne regarde point non plus cette grâce que monseigneur le duc d’Orléans m’a faite, comme une récompense de mon travail, qui ne méritait tout au plus que son indulgence ; il a moins voulu me récompenser que m’engager à mériter sa protection.

 

         Sans parler de moi, c’est un grand bonheur pour les lettres que nous vivions sous un prince qui aime les beaux-arts autant qu’il hait la flatterie, et dont on peut obtenir la protection plutôt par de bons ouvrages que par des louanges, pour lesquelles il a un dégoût peu ordinaire dans ceux qui, par leur naissance et par leur rang, sont destinés à être loués toute leur vie.

 

 

OEDIPE - PARTIE 1

 

 

1 – On ne sait trop à qui elles ont été adressées. Les éditeurs de Kehl désignent sans raison un ami de Voltaire, Génonville. (G.A.)

 

2 – Ce n’étaient pas des calomnies qui l’avaient fait mettre à la Bastille. Il se défend ici d’être l’auteur des J’ai vu ;  mais il sait bien que c’est pour le Puero regnante qu’il fut arrêté ; et le Puero regnante est bien de lui. Voyez, la Vie de Voltaire et notre Appendice à cette Vie. (G.A.)

 

3 – Dans l’édition de 1719, au lieu de ce qui suit, on lisait :

 

« Je sens combien il est dangereux de parler de soi ; mais mes malheurs ayant été publics, il faut que ma justification le soit aussi. La réputation d’honnête homme m’est plus chère que celle d’auteur : ainsi je crois que personne ne trouvera mauvais qu’en donnant au public un ouvrage pour lequel il a eu tant d’indulgence, j’essaye de mériter entièrement son estime en détruisant l’imposture qui pourrait me l’ôter.

 

Je sais que tous ceux avec qui j’ai vécu sont persuadés de mon innocence : mais aussi, bien des gens, qui ne connaissent ni la poésie ni moi, m’imputent encore les ouvrages les plus indignes d’un honnête homme et d’un poète.

 

Il y a peu d’écrivains célèbres qui n’aient essuyé de pareilles disgrâces ; presque tous les poètes qui ont réussi ont été calomniés, et il est bien triste pour moi de ne leur ressembler que par mes malheurs.

 

Vous n’ignorez pas que la cour et la ville ont de tout temps été remplies de critiques obscurs, qui, à la faveur des nuages qui les couvrent, lancent, sans être perçus, les traits les plus envenimés contre les femmes et contre les puissances, et qui n’ont que la satisfaction de blesser adroitement, sans goûter le plaisir dangereux de se faire connaître. Leurs épigrammes et leurs vaudevilles sont toujours des enfants supposés dont on ne connaît point les vrais parents : ils cherchent à charger de ces indignités quelqu’un qui soit assez connu pour que le monde puisse l’en soupçonner, et qui soit assez peu protégé pour ne pouvoir se défendre. Telle était la situation où je me suis trouvé en entrant dans le monde. Je n’avais pas plus de dix-huit ans ; l’imprudence attachée d’ordinaire à la jeunesse pouvait aisément autoriser les soupçons que l’on faisait naître sur moi : j’étais d’ailleurs sans appui, et je n’avais jamais songé à me faire des protecteurs, parce que je ne croyais pas que je dusse jamais avoir des ennemis.

 

Il parut, à la mort de Louis XIV, une petite pièce des J’ai vu de l’abbé Régnier. C’était un ouvrage où l’auteur passait en revue tout ce qu’il avait vu dans sa vie ; cette pièce est aussi négligée aujourd’hui qu’elle était alors recherchée : c’est le sort de tous les ouvrages qui n’ont d’autre mérite que celui de la satire. Cette pièce n’en avait point d’autre ; elle n’était remarquable que par les injures grossières qui y étaient indignement répandues, et c’est ce qui lui donna un cours prodigieux ; on oublia la bassesse du style en faveur de la malignité de l’ouvrage. Elle finissait ainsi :

 

 

« J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans. »

 

 

Comme je n’avais pas vingt ans alors, plusieurs personnes crurent que j’avais mis par là mon cachet à cet indigne ouvrage ; on ne me fit pas l’honneur de croire que je pusse avoir assez de prudence pour me déguiser. L’auteur de cette misérable satire ne contribua pas peu à la faire courir sous mon nom, afin de mieux cacher le sien. Quelques-uns m’imputèrent cette pièce par malignité, pour me décrier et pour me perdre ; quelques autres, qui l’admiraient bonnement, me l’attribuèrent pour m’en faire honneur : ainsi un ouvrage que je n’avais point fait, et même que je n’avais point encore vu alors, m’attira de tous côtés des malédictions et des louanges.

 

Je me souviens que, passant alors par une petite ville de province, les beaux esprits du lieu me prièrent de leur réciter cette pièce, qu’ils disaient être un chef-d’œuvre ; j’eus beau leur répondre que je n’en étais point l’auteur et que la pièce était misérable, ils ne m’en crurent point sur ma parole ; ils admirèrent ma retenue, et j’acquis ainsi auprès d’eux, sans y penser, la réputation d’un grand poète et d’un homme fort modeste.

 

Cependant ceux qui m’avaient attribué ce malheureux ouvrage continuèrent à me rendre responsable de toutes les sottises qui se débitaient dans Paris, et que moi-même je dédaignais de lire. Quand un homme a eu le malheur d’être calomnié une fois, il est sûr de l’être toujours, jusqu’à ce que son innocence éclate, ou que la mode de le persécuter soit passée ; car tout est mode en ce pays, et on se lasse de tout à la fin, même de faire du mal.

 

Heureusement ma justification est venue, quoique un peu tard ; celui qui m’avait calomnié et qui avait causé ma disgrâce m’a signé lui-même, les larmes aux yeux, le désaveu de sa calomnie, en présence de deux personnes de considération, qui ont signé après lui. M. le marquis de la Vrillière a eu la bonté de faire voir ce certificat à monseigneur le Régent.

 

Ainsi il ne manquait à ma justification que de la faire connaître au public. Je le fais aujourd’hui parce que je n’ai pas eu occasion de le faire plus tôt ; et je le fais avec d’autant plus de confiance, qu’il n’y a personne en France qui puisse avancer que je sois l’auteur des choses dont j’ai été accusé, ni que j’en aie débité aucune, ni même que j’en aie jamais parlé que pour marquer le mépris souverain que je fais de ces indignités.

 

Je m’attends bien, etc. » (Voyez au texte.)

 

              Dans l’édition de 1775, Voltaire fit des additions et corrections à ce morceau. Il y a : « Quand un homme a eu le malheur d’être calomnié une fois, on dit qu’il le sera longtemps. On m’assure que de toutes les modes de ce pays-ci, c’est celle qui dure davantage.

 

              La justification est venue, quoique un peu tard ; le calomniateur a signé, les larmes aux yeux, le désaveu de sa calomnie devant un secrétaire d’Etat ; c’est sur quoi un vieux connaisseur en vers et en hommes m’a dit : Oh ! le bon billet qu’a la Châtre ! Continuez, mon enfant, à faire des tragédies ; renoncez à toute profession pour ce malheureux métier ; et comptez que vous serez harcelé publiquement toute votre vie, puisque vous êtes assez abandonné de Dieu pour vous faire de gaieté de cœur un homme public. » Il m’en a cité cent exemples ; il m’a donné les meilleures raisons du monde pour me détourner de faire des vers. Que lui ai-je répondu ? Des vers.

 

              Je me suis donc aperçu de bonne heure qu’on ne peut ni résister à son goût dominant, ni vaincre sa destinée. Pourquoi la nature force-t-elle un homme à calculer, celui-ci à faire rimer des syllabes, cet autre à former des croches et des rondes sur des lignes parallèles ?

 

«  Scit Genius, natale comes qui temperat astrum. »

 

                                                                         Horace, II, épître II, V. 187.

 

              Mais on prétend que tous peuvent dire :

 

                          « Ploravère suis non respondere favorem

                          « Speratum meritis. »

 

                                                                         Id., II, épître I, V. 2.

 

[…]

 

Le Régent, qui s’appelle Philippe, rend la comparaison parfaite. Ne nous enorgueillissons ni des méchancetés de nos ennemis, ni des bontés de nos protecteurs ; on peut être avec tout cela un homme très médiocre ; on peut être récompensé et envié sans aucun mérite.

 

Mais il faut convenir que c’est un grand bonheur pour les lettres, etc. » (la fin dans le texte.)

 

Le présent fait par le régent à Voltaire était une pension de 1,200 livres et une médaille d’or de 675 livres représentant d’un côté le roi, et de l’autre le duc d’Orléans lui-même. (G.A.)

 

 

4 – Tout ce morceau fut retranché dans l’édition qu’on fit de ces lettres, parce qu’on ne voulut pas affliger l’abbé de Chaulieu : on doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité.

 

5 – Crébillon. (G.A.)

 

 

 

 

 

LETTRE II.

 

 

 

         Monsieur, avant que de vous faire lire ma tragédie, souffrez que je vous prévienne sur le succès qu’elle a eu, non pas pour m’en applaudir, mais pour vous assurer combien je m’en défie.

 

         Je sais que les premiers applaudissements du public ne sont pas toujours de sûrs garants de la bonté d’un ouvrage. Souvent un auteur doit le succès de sa pièce ou à l’art des acteurs qui la jouent, ou à la décision de quelques amis accrédités dans le monde, qui entraînent pour un temps les suffrages de la multitude ; et le public est étonné, quelques mois après, de s’ennuyer à la lecture du même ouvrage qui lui arrachait des larmes dans la représentation.

 

         Je me garderai donc bien de me prévaloir d’un succès peut-être passager, et dont les comédiens ont plus à s’applaudir que moi-même.

 

         On ne voit que trop d’auteurs dramatiques qui impriment à la tête de leurs ouvrages des préfaces pleines de vanité ; « qui comptent les princes et les princesses qui sont venus pleurer aux représentations ; qui ne donnent d’autres réponses à leurs censeurs que l’approbation du public ; » et qui enfin, après s’être placés à côté de Corneille et de Racine, se trouvent confondus dans la foule des mauvais auteurs, dont ils sont les seuls qui s’exceptent.

 

         J’éviterai du moins ce ridicule ; je vous parlerai de ma pièce plus pour avouer mes défauts que pour les excuser ; mais aussi je traiterai Sophocle et Corneille avec autant de liberté que je me traiterai avec justice.

 

         J’examinerai les trois Œdipes avec une égale exactitude. Le respect que j’ai pour l’antiquité de Sophocle et pour le mérite de Corneille ne m’aveuglera pas sur leurs défauts ; l’amour-propre ne m’empêchera pas non plus de trouver les miens. Au reste, ne regardez point ces dissertations comme les décisions d’un critique orgueilleux, mais comme les doutes d’un jeune homme qui cherche à s’éclairer. La décision ne convient ni à mon âge, ni à mon peu de génie ; et si la chaleur de la composition m’arrache quelques termes peu mesurés, je les désavoue d’avance, et je déclare que je ne prétends parler affirmativement que sur mes fautes.

 

 

 

Par loveVoltaire - Publié dans : Œdipe
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