EPITRE : Lettre à Melle QUINAULT

Publié le par loveVoltaire

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Jeanne-Françoise Quinault

 

1699 - 1783

 

Comédienne

 

 

 

 

 

à Mademoiselle Quinault

 

 

Cirey, ce 16 Août 1738 (1).

 

 

 

 

Vous voulez, charmante Thalie,

Ressusciter et rendre au jour

Ma Melpomène ensevelie

Dans le sombre et profond séjour

De l’obscure philosophie.

C’est, je vous jure, un grand effort ;

Car je sens que je suis bien mort,

Et je regrette peu la vie.

 

       

            Vous êtes toute propre à faire des miracles ; j’en ai grand besoin. Je ne sais si je n’ai pas renoncé entièrement à l’envie dangereuse de me faire juger par le public. Il vient un temps, aimable Thalie, où le goût du repos et les charmes d’une vie retirée l’emportent sur tout le reste. Heureux qui sait se dérober de bonne heure aux séductions de la renommée, aux fureurs de l’envie, aux jugements inconsidérés des hommes ! Je n’ai que trop à me repentir d’avoir travaillé à autre chose qu’à mon repos. Qu’ai-je gagné par vingt ans de travail ? Rien que des ennemis. C’est là presque tout le prix qu’il faut attendre de la culture des belles-lettres ; beaucoup de mépris, quand on ne réussit pas, et beaucoup de haine, quand on réussit. Le succès même a toujours quelque chose d’avilissant par le soin qu’on a d’encourager je ne sais quels bateleurs d’Italie à tourner le sérieux en ridicule et à gâter le goût dans le comique (2).

 

 

           Personne n’était plus capable que vous de donner quelque considération à l’état charmant que vous ennoblissez tous les jours. Mais ce bel état en est-il moins décrié par les bigots, moins indifférent aux personnes de la cour ? Et répand-on moins d’opprobe sur un état qui demande des lumières, de l’éducation, des talents, sur une étude et sur un art qui n’enseigne que la morale, les bienséances et les vertus ?

 

 

          J’ai toujours été indigné, pour vous et pour moi, que des travaux si difficiles et si utiles fussent payés de tant d’ingratitude ; mais à présent mon indignation est changée en découragement. Je ne réformerai point les abus du monde ; il vaut mieux y renoncer. Le public est une bête féroce ; il faut l’enchaîner ou la fuir. Je n’ai point de chaînes pour elle ; mais j’ai le secret de la retraite. J’ai trouvé la douceur du repos, le vrai bonheur. Irai-je quitter tout cela pour être déchiré par l’abbé Desfontaines, et pour être immolé sur le théâtre des farceurs italiens à la malignité du public et aux rires de la canaille ? Je devrais plutôt vous exhorter à quitter une profession ingrate, que vous ne devriez m’encourager à m’exposer encore sur la scène. J’ajouterai à tout ce que je viens de vous dire qu’il est impossible de bien travailler dans le découragement où je suis. Il faut une ivresse d’amour-propre et d’enthousiasme : c’est un vin que j’ai cuvé, et que je n’ai plus envie de boire. Vous seule seriez capable de m’enivrer encore ; mais si vous avez toujours le saint zèle de faire des prosélytes, vous trouverez dans Paris des esprits plus propres que moi à cette vocation, plus jeunes, plus hardis et qui auront plus de talent. Séduisante Thalie, laissez-moi ma tranquillité : Je vous serai toujours aussi attaché que si je devais à vos soins, le succès de deux pièces par an. Ne me tentez point, ne rallumez point un feu que je veux éteindre ; n’abusez point de votre pouvoir. Votre lettre m’a presque fait imaginer un plan de tragédie ; une seconde lettre m’en ferait faire les vers. Laissez-moi ma raison, je vous en prie. Hélas ! J’en ai si peu ! Adieu ; les petits chiens noirs (3) vous font mille tendres compliments ; l’un s’appelle Zamore, l’autre Alzire. Quels noms ! Tout parle ici de tragédie.

 

 

          On ne peut vous être plus tendrement dévoué que je le suis. − V.

 

 

          Madame la marquise du Châtelet vous fait mille compliments. Comptez encore une fois, mademoiselle, sur mon tendre dévouement et sur ma reconnaissance.

 

 

 

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1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

2 – Allusion aux parodies de ses pièces, qu’on jouait alors aux Italiens et au théâtre de la Foire. (A. François.)

 

3 – C’était un présent de mademoiselle Quinault. (A.François)

 

 

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james 11/09/2010 11:30



Belle lettre franche d'un Volti qui par amour d'Emilie et amour du savoir se consacre (trop ?) au travail scientifique ; il répond aussi au feu des critiques de son vivant et à celles qui
viendront après sa mort . Belle clairvoyance et humilité ! Beau courage que se mettre à l'écart !


Volti, tu n'as pas fini de me plaire et Love de m'enchanter  



loveVoltaire 11/09/2010 12:14



Il est vrai qu'en cette année 1738, Voltaire est en pleine réflexion sur la métaphysique et correspond beaucoup en ce sens pour aller plus loin ... Certaines
lettres, adressées à Maupertuis ou bien Mairan, font 15 pages, format Word !  


 


J'ai mis cette lettre en avant  car j'ai pensé qu'elle répondait parfaitement à tous les détracteurs de Voltaire, fort heureusement rares par rapport
... à toutes les âmes corrompues  mises en ligne/lumière, depuis quelques jours.


 


Si je vous enchante, Mister James, vous m'en voyez ravie !