MEMOIRES DE VOLTAIRE - Partie 8

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Voltaire

 

1694 - 1778

 

 

 

 

 

 

 

   

L’Angleterre fit une guerre de pirates à la France, pour quelques arpents de neige, en 1756 (1) : dans le même temps l’impératrice reine de Hongrie parut avoir quelque envie de reprendre, si elle pouvait, sa chère Silésie, que le roi de Prusse lui avait arrachée. Elle négociait dans ce dessein avec l’impératrice de Russie et avec le roi de Pologne, seulement en qualité d’électeur de Saxe, car on ne négocie point avec les Polonais.

 

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Le roi de France, de son côté, voulait se venger sur les Etats de Hanovre du mal que l’électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, lui faisait sur mer. Frédéric, qui était alors allié avec la France, et qui avait un profond mépris pour notre gouvernement, préféra l’alliance de l’Angleterre à celle de France, et s’unit avec la maison de Hanovre, comptant empêcher d’une main les Russes d’avancer dans sa Prusse, et de l’autre les Français de venir en Allemagne ; il se trompa dans ces deux idées : mais il en avait une troisième dans laquelle il ne se trompa point ; ce fut d’envahir la Saxe sous prétexte d’amitié, et de faire la guerre à l’impératrice, reine de Hongrie, avec l’argent qu’il pilla chez les Saxons.

 

         Le marquis de Brandebourg, par cette manœuvre singulière, fit seul changer tout le système de l’Europe. Le roi de France, voulant le retenir dans son alliance, lui avait envoyé le duc de Nivernois, homme d’esprit et qui faisait de très jolis vers. L’ambassade d’un duc et pair et d’un poète semblait devoir flatter la vanité et le goût de Frédéric ; il se moqua du roi de France, et signa son traité avec l’Angleterre le jour même que l’ambassadeur arriva à Berlin, joua très poliment le duc et pair, et fit une épigramme contre le poète.

 

 

 

         C’était alors le privilège de la poésie de gouverner les Etats. Il y avait un autre poète à Paris, homme de condition, fort pauvre, mais très aimable, en un mot l’abbé de Bernis, depuis cardinal. Il avait débuté par faire des vers contre moi, et ensuite était devenu mon ami (2), ce qui ne lui servait à rien ; mais il était devenu celui de madame de Pompadour, et cela lui fut plus utile. On l’avait envoyé du Parnasse en ambassade à Venise ; il était alors à Paris avec un très grand crédit.

 

         Le roi de Prusse, dans ce beau livre de poëshies, que ce Freytag redemandait à Francfort avec tant d’instance, avait glissé un vers contre l’abbé de Bernis :

 

 

Evitez de Bernis la stérile abondance.

 

 

         Je ne crois pas que ce livre et ce vers fussent parvenus jusqu’à l’abbé : mais, comme Dieu est juste, Dieu se servit de lui pour venger la France du roi de Prusse. L’abbé conclut un traité offensif et défensif avec M. de Staremberg, ambassadeur d’Autriche, en dépit de Rouillé, alors ministre des affaires étrangères. Madame de Pompadour présida à cette négociation : Rouillé fut obligé de signer le traité conjointement avec l’abbé de Bernis, ce qui était sans exemple. Ce ministre Rouillé, il faut l’avouer, était le plus inepte secrétaire d’Etat que jamais roi de France ait eu, et le pédant le plus ignorant qui fût dans la robe. Il avait demandé un jour si la Vétéravie était en Italie. Tant qu’il n’y eut point d’affaires épineuses à traiter, on le souffrit ; mais, dès qu’on eut de grands objets, on sentit son insuffisance, on le renvoya, et l’abbé de Bernis eut sa place.

 

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         Mademoiselle Poisson, dame Le Normand, marquise de Pompadour, était réellement premier ministre d’Etat. Certains termes outrageants, lâchés contre elle par Frédéric (3), qui n’épargnait ni les femmes ni les poètes, avaient blessé le cœur de la marquise, et ne contribuèrent pas peu à cette révolution dans les affaires qui réunit en un moment les maisons de France et d’Autriche, après plus de deux cents ans d’une haine réputée immortelle. La cour de France, qui avait prétendu, en 1741, écraser l’Autriche, la soutint en 1756 ; et enfin l’on vit la France, la Russie, la Suède, la Hongrie, la moitié de l’Allemagne, et le fiscal de l’Empire, déclarés contre le seul marquis de Brandebourg.

 

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         Ce prince, dont l’aïeul pouvait à peine entretenir vingt mille hommes, avait une armée de cent mille fantassins, et de quarante mille cavaliers, bien composée, encore mieux exercée, pourvue de tout ; mais enfin il y avait plus de quatre cent mille hommes en armes contre le Brandebourg.

 

         Il arriva, dans cette guerre, que chaque parti prit d’abord tout ce qu’il était à portée de prendre. Frédéric prit la Saxe, la France prit les Etats de Frédéric depuis la ville de Gueldres jusqu’à Minden, sur le Veser, et s’empara pour un temps de tout l’électorat de Hanovre et de la Hesse, alliée de Frédéric ; l’impératrice de Russie prit toute la Prusse ; ce roi, battu d’abord par les Russes, battit les Autrichiens ; et ensuite en fut battu dans la Bohême, le 18 de juin 1757 (4).

 

         La perte d’une bataille semblait devoir écraser ce monarque ; pressé de tous côtés par les Russes, par les Autrichiens, et par la France, lui-même se crut perdu. Le maréchal de Richelieu venait de conclure près de Stade un traité avec les Hanovriens et les Herrois, qui ressemblait à celui des Fourches-Caudines. Leur armée ne devait plus servir ; le maréchal était près d’entrer dans la Saxe avec soixante mille hommes ; le prince de Soubise allait y entrer d’un autre côté avec plus de trente mille, et était secondé de l’armée des Cercles de l’Empire ; de là on marchait à Berlin. Les Autrichiens avaient gagné un second combat, et étaient déjà dans Breslau ; un de leurs généraux même avait fait une course jusqu’à Berlin, et l’avait mis à contribution : le trésor du roi de Prusse était presque épuisé, et bientôt il ne devait plus lui rester un village ; on allait le mettre au ban de l’Empire ; son procès était commencé ; il était déclaré rebelle, et, s’il était pris, l’apparence était qu’il aurait été condamné à perdre la tête.

 

         Dans ces extrémités, il lui passa dans l’esprit de vouloir se tuer. Il écrivit à sa sœur, madame la margrave de Bareith, qu’il allait terminer sa vie : il ne voulut point finir la pièce sans quelques vers ; la passion de la poésie était encore plus forte que la haine de la vie. Il écrivit donc au marquis d’Argens une longue épître en vers, dans laquelle il lui faisait part de sa résolution, et lui disait adieu. Quelque singulière que soit cette épître par le sujet et par celui qui l’a écrite, et par le personnage à qui elle est adressée, il n’y a pas moyen de la transcrire ici tout entière, tant il y a de répétitions ; mais on y trouve quelques morceaux assez bien tournés pour un roi du Nord ; en voici plusieurs passages :

 

5 

 

 

Ami le sort en est jeté :

Las de plier dans l’infortune,

Sous le joug de l’adversité,

J’accourcis le temps arrêté

Que la nature notre mère

A mes jours remplis de misère

A daigné prodiguer par libéralité.

D’un cœur assuré, d’un œil ferme,

Je m’approche de l’heureux terme

Qui va me garantir contre les coups du sort,

Sans timidité, sans effort.

Adieu, grandeurs, adieu, chimères ;

De vos bluettes passagères

Mes yeux ne sont plus éblouis.

Si votre faux éclat  de ma naissante aurore

Fit trop imprudemment éclore

Des désirs indiscrets, longtemps évanouis,

Au sein de la philosophie,

Ecole de la vérité,

Zénon me détrompa de la frivolité

Qui produit les erreurs du songe de la vie…

Adieu, divine volupté,

Adieu, plaisirs charmants, qui flattez la mollesse,

Et dont la troupe enchanteresse

Par des liens de fleurs enchaîne la gaieté…

Mais que fais-je, grand Dieu ! courbé sous la tristesse,

Est-ce à moi de nommer les plaisirs, l’allégresse ?

Et sous la griffe du vautour

Voit-on la tendre tourterelle

Et la plaintive Philomèle

Chanter ou respirer l’amour ?

Depuis longtemps pour moi l’astre de la lumière

N’éclaira que des jours signalés par mes maux ;

Depuis longtemps Morphée, avare de pavots,

N’en daigne plus jeter sur ma triste paupière.

Je disais ce matin, les yeux couverts de pleurs :

Le jour, qui dans peu va paraître,

M’annonce de nouveaux malheurs ;

Je disais à la nuit : Tu vas bientôt renaître

Pour éterniser mes douleurs…

Vous, de la liberté héros que je révère,

O mânes de Caton ! ô mânes de Brutus !

Votre illustre exemple m’éclaire

Parmi l’erreur et les abus ;

C’est votre flambeau funéraire

Qui m’instruit du chemin, peu connu du vulgaire,

Que nous avaient tracé vos antiques vertus…

J’écarte les romans et les pompeux fantômes

Qu’engendra de ses flancs la Superstition ;

Et pour approfondir la nature des hommes,

Pour connaître ce que nous sommes,

Je ne m’adresse point à la Religion (5).

J’apprends de mon maître Epicure

Que du temps la cruelle injure

Dissout les êtres composés ;

Que ce souffle, cette étincelle,

Ce feu vivifiant des corps organisés,

N’est point de nature immortelle.

Il naît avec le corps, s’accroît dans les enfants,

Souffre de la douleur cruelle ;

Il s’égare, il s’éclipse, il baisse avec les ans.

Sans doute il périra quand la nuit éternelle

Viendra nous arracher du nombre des vivants…

Vaincu, persécuté, fugitif dans le monde,

Trahi par des amis pervers,

Je souffre, en ma douleur profonde,

Plus de maux dans cet univers

Que, dans les fictions de la fable féconde,

N’en a jamais souffert Prométhée aux enfers.

Ainsi, pour terminer mes peines,

Comme ces malheureux au fond de leurs cachots,

Las d’un destin cruel, et trompant leurs bourreaux,

D’un noble effort brisent leurs chaînes ;

Sans m’embarrasser des moyens,

Je romps les funestes liens

Dont la subtile et fine trame

A ce corps rongé de chagrins

Trop longtemps attacha mon âme.

Tu vois, dans ce cruel tableau,

De mon trépas la juste cause.

Au moins ne pense pas du néant du caveau

Que j’aspire à l’apothéose…

Mais lorsque le printemps, paraissant de nouveau,

De son sein abondant  t’offre des fleurs écloses,

Chaque fois d’un bouquet de myrtes et de roses

Souviens-toi d’orner mon tombeau.

 

 

 

         Il m’envoya cette épître écrite de sa main. Il y a plusieurs hémistiches pillés de l’abbé de Chaulieu et de moi. Les idées sont incohérentes, les vers en général mal faits ; mais il y en a de bons ; et c’est beaucoup pour un roi de faire une épître de deux cents mauvais vers dans l’état où il était. Il voulait qu’on dît qu’il avait conservé toute la présence et toute la liberté de son esprit dans un moment où les hommes n’en ont guère.

 

         La lettre qu’il m’écrivit témoignait les mêmes sentiments ; mais il y avait moins de myrtes et de roses, et d’Ixion et de douleur profonde. Je combattis en prose la résolution qu’il disait avoir prise de mourir ; et je n’eus pas de peine à le déterminer à vivre. Je lui conseillai d’entamer une négociation avec le maréchal de Richelieu, d’imiter le duc de Cumberland ; je pris enfin toutes les libertés qu’on peut prendre avec un poète désespéré, qui était tout près de n’être plus roi. Il écrivit en effet au maréchal de Richelieu ; mais, n’ayant pas de réponse, il résolut de nous battre. Il me manda qu’il allait combattre le prince de Soubise ; sa lettre finissait par des vers plus dignes de sa situation, de sa dignité, de son courage, et de son esprit.

 

 

Quand on est voisin du naufrage,

Il faut, en affrontant l’orage,

Penser, vivre, et mourir en roi (6).

 

 

voltaire 

 

 

 

1 – Voyez le chapitre XXXI du Précis du Siècle de Louis XV. (G.A.)

 

2 – Il y a dans la CORRESPONDANCE beaucoup de lettres adressées à Bernis. (G.A.)

 

3 – Il l’appelait Cotillon III. (G.A.)

 

4 – A Kollin. (G.A.)

 

5 – On a mis dans les Œuvres du roi de Prusse Dévotion pour Religion. (G.A.)

 

6 – Tout cela se trouve dans la CORRESPONDANCE avec le roi de Prusse. (G.A.)

 

 

 

 

 

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