MEMOIRES DE VOLTAIRE : M. Courtilz

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MÉMOIRES DE VOLTAIRE.

 

 

 

− 1743 −

 

 

 

 

[…]

 

 

 

 

         Cette indulgence ne s’étendait pas sur le militaire. Il y avait dans les prisons de Spandau un vieux gentilhomme de Franche-Comté (1), haut de six pieds, que le feu roi avait fait enlever pour sa belle taille ; on lui avait promis une place de chambellan, et on lui en donna une de soldat. Ce pauvre homme déserta bientôt avec quelques-uns de ses camarades ; il fut saisi et ramené devant le roi auquel il eut la naïveté de dire qu’il ne se repentait que de n’avoir pas tué un tyran comme lui. On lui coupa, pour réponse, le nez et les oreilles ; il passa par la baguette trente-six fois ; après quoi il alla traîner la brouette à Spandau. Il la traînait encore quand M. de Valori, notre envoyé, me pressa de demander sa grâce au très clément fils du très dur Frédéric-Guillaume. Sa majesté se plaisait à dire que c’était pour moi qu’il faisait jouer la Clemenza di Tito, opéra plein de beautés, du célèbre Metastasio, mis en musique par le roi lui-même aidé de son compositeur. Je pris mon temps pour recommander à ses bontés ce pauvre Franc-Comtois sans oreilles et sans nez et je lui détachai cette semonce (2) :

 

 

Génie universel, âme sensible et ferme,

Quoi ! lorsque vous régnez, il est des malheureux !

Aux tourments d’un coupable il vous faut mettre un terme,

Et n’en mettre jamais à vos soins généreux.

 

Voyez autour de vous les Prières tremblantes,

Filles du repentir, maîtresses des grands cœurs,

S’étonner d’arroser de larmes impuissantes

Les mains qui de la terre ont dû sécher les pleurs.

Ah ! pourquoi m’étaler avec magnificence

Ce spectacle étonnant où triomphe Titus !

Pour achever la fête, égalez sa clémence,

Et l’imitez en tout, ou ne le vantez plus.

 

 

         La requête était un peu forte ; mais on a le privilège de dire ce qu’on veut en vers. Le roi promit quelque adoucissement ; et même, plusieurs mois après, il eut la bonté de mettre le gentilhomme dont il s’agissait à l’hôpital, à six sous par jour. Il avait refusé cette grâce à la reine sa mère, qui apparemment ne l’avait demandée qu’en prose.

 

 MEMOIRES - COURTILZ

 

1 – Il s’appelait Courtilz. (G.A.)

 

2 – On retrouvera ces vers aux STANCES. Avec quelques variantes. (G.A.)

 

 

 

 

 

Publié dans Mémoires de Voltaire

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