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Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 06:54

voltaire

 

 

 

MÉMOIRES DE VOLTAIRE.

 

 

 

 

________

 

 

 

 

PARTIE 5

 

 

 

 

 

         Frédéric gouvernait l’Eglise aussi despotiquement que l’Etat. C’était lui qui prononçait les divorces quand un mari et une femme voulaient se marier ailleurs. Un ministre lui cita un jour l’ancien Testament, au sujet d’un de ces divorces : « Moïse, lui dit-il, menait ses Juifs comme il voulait, et moi je gouverne mes Prussiens comme je l’entends. »

 

         Ce gouvernement singulier, ces mœurs encore plus étranges, ce contraste de stoïcisme et d’épicuréisme, de sévérité dans la discipline militaire, et de mollesse dans l’intérieur du palais, des pages avec lesquels on s’amusait dans son cabinet, et des soldats qu’on faisait passer trente-six fois par les baguettes sous les fenêtres du monarque qui les regardait, des discours de morale, et une licence effrénée, tout cela composait un tableau bizarre que peu de personnes connaissaient alors, et qui depuis a percé dans l’Europe.

 

         La plus grande économie présidait dans Potsdam à tous ses goûts. Sa table et celle de ses officiers et de ses domestiques étaient réglées à trente-trois écus par jour, indépendamment du vin. Et au lieu que chez les autres rois ce sont des officiers de la couronne qui se mêlent de cette dépense, c’était son valet de chambre Federsdoff qui était à la fois son grand-maître d’hôtel, son grand échanson, et son grand-panetier.

 

         Soit économie, soit politique, il n’accordait pas la moindre grâce à ses anciens favoris, et surtout à ceux qui avaient risqué leur vie pour lui quand il était prince royal. Il ne payait pas même l’argent qu’il avait emprunté alors : et comme Louis XII ne vengeait pas les injures du duc d’Orléans, le roi de Prusse oubliait les dettes du prince royal.

 

         Cette pauvre maîtresse, qui avait été fouettée pour lui par la main du bourreau, était alors mariée, à Berlin, au commis du bureau des fiacres ; car il y avait dix-huit fiacres dans Berlin ; et son amant lui faisait une pension de soixante et dix écus qui lui a toujours été très bien payée. Elle s’appelait madame Shommers, grande femme, maigre, qui ressemblait à une sibylle, et n’avait nullement l’air d’avoir mérité d’être fouettée pour un prince.

 

         Cependant, quand il allait à Berlin, il y étalait une grande magnificence dans les jours d’appareil. C’était un très beau spectacle pour les hommes vains, c'est-à-dire pour presque tout le monde, de le voir à table, entouré de vingt princes de l’Empire, servi dans la plus belle vaisselle d’or de l’Europe, et trente beaux pages, et autant de jeunes heiduques superbement parés, portant de grands plats d’or massif. Les grands-officiers paraissaient alors, mais hors de là on ne les connaissait point.

 

         On allait après dîner à l’opéra, dans cette grande salle de trois cents pieds de long, qu’un de ses chambellans, nommé Knobersdorf (1), avait bâtie sans architecte. Les plus belles voix, les meilleurs danseurs, étaient à ses gages. La Barbarini dansait alors sur son théâtre : c’est elle qui depuis épousa le fils de son chancelier. Le roi avait fait enlever à Venise cette danseuse par des soldats, qui l’emmenèrent par Vienne même jusqu’à Berlin. Il en était un peu amoureux, parce qu’elle avait les jambes d’un homme. Ce qui était incompréhensible, c’est qu’il lui donnait trente-deux mille livres d’appointements.

 

         Son poète italien, à qui il faisait mettre en vers les opéras dont lui-même faisait toujours le plan, n’avait que douze cents livres de gages ; mais aussi il faut considérer qu’il était fort laid, et qu’il ne dansait pas. En un mot, la Barbarini touchait à elle seule plus que trois ministres d’Etat ensemble. Pour le poète italien, il se paya un jour par ses mains. Il décousit, dans une chapelle du premier roi de Prusse, de vieux galons d’or dont elle était ornée. Le roi, qui jamais ne fréquenta de chapelle, dit qu’il ne perdait rien. D’ailleurs il venait d’écrire une Dissertation en faveur des voleurs, qui est imprimée dans les recueils de son Académie (2), et il ne jugea pas à propos, cette fois-là, de détruire ses écrits par les faits.

 

         Cette indulgence ne s’étendait pas sur le militaire. Il y avait dans les prisons de Spandau un vieux gentilhomme de Franche-Comté (3), haut de six pieds, que le feu roi avait fait enlever pour sa belle taille ; on lui avait promis une place de chambellan, et on lui en donna une de soldat. Ce pauvre homme déserta bientôt avec quelques-uns de ses camarades ; il fut saisi et ramené devant le roi auquel il eut la naïveté de dire qu’il ne se repentait que de n’avoir pas tué un tyran comme lui. On lui coupa, pour réponse, le nez et les oreilles ; il passa par les baguettes trente-six fois ; après quoi il alla traîner la brouette à Spandau. Il la traînait encore quand M. de Valori, notre envoyé, me pressa de demander sa grâce au très clément fils du très dur Frédéric-Guillaume. Sa majesté se plaisait à dire que c’était pour moi qu’il faisait jouer la Clemenza di Tito, opéra plein de beautés, du célèbre Metastasio, mis en musique par le roi lui-même aidé de son compositeur. Je pris mon temps pour recommander à ses bontés ce pauvre Franc-Comtois sans oreilles et sans nez et je lui détachai cette semonce (4) :

 

 

Génie universel, âme sensible et ferme,

Quoi ! lorsque vous régnez, il est des malheureux !

Aux tourments d’un coupable il vous faut mettre un terme,

Et n’en mettre jamais à vos soins généreux.

 

Voyez autour de vous les Prières tremblantes,

Filles du repentir, maîtresses des grands cœurs,

S’étonner d’arroser de larmes impuissantes

Les mains qui de la terre ont dû sécher les pleurs.

Ah ! pourquoi m’étaler avec magnificence

Ce spectacle étonnant où triomphe Titus !

Pour achever la fête, égalez sa clémence,

Et l’imitez en tout, ou ne le vantez plus.

 

 

         La requête était un peu forte ; mais on a le privilège de dire ce qu’on veut en vers. Le roi promit quelque adoucissement ; et même, plusieurs mois après, il eut la bonté de mettre le gentilhomme dont il s’agissait à l’hôpital, à six sous par jour. Il avait refusé cette grâce à la reine sa mère, qui apparemment ne l’avait demandée qu’en prose.

 

 

 

fete-1.jpg

 

 

 

 

        Au milieu des fêtes, des opéras, des soupers, ma négociation secrète avançait. Le roi trouva bon que je lui parlasse de tout ; et j’entremêlais souvent des questions sur la France et sur l’Autriche à propos de l’Enéide et de Tite-Live.  La conversation s’animait quelquefois ; le roi s’échauffait, et me disait que tant que notre cour frapperait à toutes les portes pour obtenir la paix, il ne s’aviserait pas de se battre pour elle. Je lui envoyais de ma chambre à son appartement mes réflexions sur un papier à mi-marge (5). Il répondait sur une colonne à mes hardiesses. J’ai encore ce papier où je lui disais : « Doutez-vous que la maison d’Autriche ne vous redemande la Silésie à la première occasion ? » Voici sa réponse en marge :

 

 

Ils seront reçus, biribi,

A la façon de Barbari,

Mon ami.

 

 

         Cette négociation d’une espèce nouvelle finit par un discours qu’il me tint dans un de ses mouvements de vivacité contre le roi d’Angleterre, son cher oncle. Ces deux rois ne s’aimaient pas. Celui de Prusse disait : « George est l’oncle de Frédéric, mais George ne l’est pas du roi de Prusse. » Enfin il me dit : « Que la France déclare la guerre à l’Angleterre, et je marche. »

 

         Je n’en voulais pas davantage. Je retournai vite à la cour de France : je rendis compte de mon voyage. Je lui donnai l’espérance qu’on m’avait donnée à Berlin. Elle ne fut point trompeuse : et le printemps suivant le roi de Prusse fit en effet un nouveau traité avec le roi de France. Il s’avança en Bohême avec cent mille hommes, tandis que les Autrichiens étaient en Alsace.

 

         Si j’avais conté à quelque bon Parisien mon aventure, et le service que j’avais rendu, il n’eût pas douté que je fusse promu à quelque beau poste. Voici quelle fut ma récompense.

 

         La duchesse de Châteauroux fut fâchée que la négociation n’eût pas passé immédiatement par elle ; il lui avait pris envie de chasser M. Amelot, parce qu’il était bègue, et que ce petit défaut lui déplaisait : elle haïssait de plus cet Amelot, parce qu’il était gouverné par M. de Maurepas ; il fut renvoyé au bout de huit jours, et je fus enveloppé dans sa disgrâce.

 

         Il arriva, quelque temps après, que Louis XV fut malade à l’extrémité dans la ville de Metz : M. de Maurepas et sa cabale prirent ce temps pour perdre madame de Châteauroux. L’évêque de Soissons, Fitz-James, fils du bâtard de Jacques II, regardé comme un saint, voulut, en qualité de premier aumônier, convertir le roi, et lui déclara qu’il ne lui donnerait ni absolution ni communion, s’il ne chassait sa maîtresse et sa sœur la duchesse de Lauraguais, et leurs amis. Les deux sœurs partirent chargées de l’exécration du peuple de Metz. Ce fut pour cette action que le peuple de Paris, aussi sot que celui de Metz, donna à Louis XV le surnom de Bien-aimé. Un polisson, nommé Vadé, imagina ce titre (6) que les almanachs prodiguèrent. Quand ce prince se porta bien, il ne voulut être que le bien-aimé de sa maîtresse. Ils s’aimèrent plus qu’auparavant. Elle devait rentrer dans son ministère ; elle allait partir de Paris pour Versailles, quand elle mourut subitement des suites de la rage que sa démission lui avait causée. Elle fut bientôt oubliée.

 

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        Il fallait une maîtresse. Le choix tomba sur la demoiselle Poisson, fille d’une femme entretenue et d’un paysan de la Ferté-sous-Jouarre (7), qui avait amassé quelque chose à vendre du blé aux entrepreneurs des vivres. Ce pauvre homme était alors en fuite, condamné pour quelque malversation. On avait marié sa fille au sous-fermier Le Normand, seigneur d’Etiole, neveu du fermier-général Le Normand de Tournehem, qui entretenait la mère. La fille était bien élevée, sage, aimable, remplie de grâces et de talents, née avec du bon sens et un bon cœur. Je la connaissais assez : je fus même le confident de son amour. Elle m’avouait qu’elle avait toujours eu un secret pressentiment qu’elle serait aimée du roi, et qu’elle s’était senti une violente inclination pour lui.

 

         Cette idée, qui aurait pu paraître chimérique dans sa situation, était fondée sur ce qu’on l’avait souvent menée aux chasses que faisait le roi dans la forêt de Sénars. Tournehem, l’amant de sa mère, avait une maison de campagne dans le voisinage. On promenait madame d’Etiole dans une jolie calèche. Le roi la remarquait, et lui envoyait souvent des chevreuils. Sa mère ne cessait de lui dire qu’elle était plus jolie que madame de Châteauroux, et le bonhomme Tournehem s’écriait souvent : « il faut avouer que la fille de madame Poisson est un morceau de roi. » Enfin, quand elle eut tenu le roi entre ses bras, elle me dit qu’elle croyait fermement à la destinée ; et elle avait raison. Je passai quelques mois avec elle à Etiole, pendant que le roi faisait la campagne de 1746.

 

         Cela me valut des récompenses qu’on n’avait jamais données ni à mes ouvrages ni à mes services. Je fus jugé digne d’être l’un des quarante membres inutiles de l’Académie. Je fus nommé historiographe de France ; et le roi me fit présent d’une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre. Je conclus que, pour faire la plus petite fortune, il valait mieux dire quatre mots à la maîtresse d’un roi que d’écrire cent volumes.

 

         Dès que j’eus l’air d’un homme heureux, tous mes confrères les beaux esprits de Paris se déchaînèrent contre moi avec toute l’animosité et l’acharnement qu’ils devaient avoir contre quelqu’un à qui on donnait toutes les récompenses qu’ils méritaient.

 

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        J’étais toujours lié avec la marquise du Châtelet par l’amitié la plus inaltérable et par le goût de l’étude. Nous demeurions ensemble à Paris et à la campagne. Cirey est sur les confins de la Lorraine : le roi Stanislas tenait alors sa petite et agréable cour à Lunéville. Tout vieux et tout dévot qu’il était, il avait une maîtresse : c’était madame la marquise de Boufflers. Il partageait son âme entre elle et un jésuite nommé Menou (8), le plus intrigant et le plus hardi prêtre que j’aie jamais connu. Cet homme avait attrapé au roi Stanislas, par les importunités de sa femme qu’il avait gouvernée, environ un million, dont partie fut employée à bâtir une magnifique maison pour lui et pour quelques jésuites, dans la ville de Nancy. Cette maison était dotée de vingt-quatre mille livres de rente, dont douze pour la table de Menou, et douze pour donner à qui il voudrait.

 

         La maîtresse n’était pas, à beaucoup près, si bien traitée. Elle tirait à peine alors du roi de Pologne de quoi avoir des jupes ; et cependant le jésuite enviait sa portion, et était furieusement jaloux de la marquise. Ils étaient ouvertement brouillés. Le pauvre roi avait tous les jours bien de la peine, au sortir de la messe, à rapatrier sa maîtresse et son confesseur.

 

         Enfin notre jésuite ayant entendu parler de madame du Châtelet, qui était très bien faite, et encore assez belle, imagina de la substituer à madame de Boufflers. Stanislas se mêlait quelquefois de faire d’assez mauvais petits ouvrages : Menou crut qu’une femme auteur réussirait mieux qu’une autre auprès de lui. Et le voilà qui vient à Cirey pour ourdir cette belle trame : il cajole madame du Châtelet, et nous dit que le roi Stanislas sera enchanté de nous voir : il retourne dire au roi que nous brûlons d’envie de venir lui faire notre cour : Stanislas recommande à madame de Boufflers de nous amener.

 

         Et en effet, nous allâmes passer à Lunéville toute l’année 1749. Il arriva tout le contraire de ce que voulait le révérend père. Nous nous attachâmes à madame de Boufflers ; et le jésuite eut deux femmes à combattre.

 

 

 

  voltaire

 

 

 

1 – Knobersdorf était aussi peintre à ses heures. Voyez la lettre de Frédéric à Voltaire, du 7 Avril 1737. (G.A.)

 

2 – Il n’y a pas de dissertation pareille dans les Mémoires de l’Académie de Berlin. (G.A.)

 

3 – Il s’appelait Courtilz. (G.A.)

 

4 – On retrouvera ces vers aux STANCES. Avec quelques variantes. (G.A.)

 

5 – On le trouvera dans la CORRESPONDANCE avec le roi de Prusse, année 1743. (G.A.)

 

6 – On en attribue aussi l’invention à un autre vaudevilliste, Pannard. (G.A.)

 

7 – Le père de madame de Pompadour était écuyer du régent. (G.A.)

 

8 – Il y a dans la CORRESPONDANCE deux lettres adressées à Menou ou Menoux. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

Par loveVoltaire - Publié dans : Mémoires de Voltaire
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Commentaires

J'aime vos illustrations de la bio de Volti, et j'ai bien ri en voyant la "demoiselle poisson" : bien trouvé !

Volti n'a jamais été dupe de Frédéric et fait preuve d'une critique sucrée-acide de la vie de ce sacré prussien ; bien avant les ligues de défense des homsexuels actuelles, il laissait sagement de côté ces affinités purement privées ... Et sera pourtant capable de descendre en flammes , aux mêmes motifs, Desfontaines et Fréron , par exemple .

Ah, que j'aime cet homme qui ne vivait pas uniquement dans le parti pris ;

Mille tendres pensées à vous Love, qu'elles vous tiennent au chaud, au coeur et au corps .

 

 

Commentaire n°1 posté par James le 03/02/2012 à 17h02

Bonjour Mister James,

 

Encore avez-vous échappé à ceci que je n'ai pas pu mettre en ligne, sur le blog :

  <a href="http://www.casimages.com/img.php?i=120203061226901714.gif" target="_blank" title="upload image"><img src="http://nsa22.casimages.com/img/2012/02/03/mini_120203061226901714.gif" border="0" alt="Hebergement gratuit d'image et photo"/></a>

J'espère vous voir très bientôt.

Attendons quand même la fin de ces grandes gelées. Brrrrrrrrrrrr !

Réponse de loveVoltaire le 03/02/2012 à 18h05
 
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