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Lundi 13 juin 2011 1 13 /06 /Juin /2011 05:22

LE-TEMPLE-DU-GOUT-Partie-4.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE TEMPLE DU GOÛT.

 

 

− PARTIE 4 −

 

 

 

 

 

         Ce fut parmi ces hommes aimables que je rencontrai le président de Maisons, homme très éloigné de dire des riens, homme aimable et solide, qui avait aimé tous les arts.

 

O transports ! ô plaisirs ! ô moments pleins de charmes !

Cher Maisons ! m’écriai-je en l’arrosant de larmes,

C’est toi que j’ai perdu, c’est toi que le trépas,

A la fleur de tes ans, vint frapper dans mes bras (1) !

La mort, l’affreuse mort, fut sourde à ma prière.

Ah ! Puisque le destin nous voulait séparer,

C’était à toi de vivre, à moi seul d’expirer.

Hélas ! Depuis le jour où j’ouvris la paupière,

Le ciel pour mon partage a choisi les douleurs ;

Il sème de chagrins ma pénible carrière :

La tienne était brillante et couverte de fleurs.

Dans le sein des plaisirs, des arts et des honneurs,

Tu cultivais en paix les fruits de ta sagesse ;

Ma vertu n’était point l’effet de ta faiblesse ;

Je ne te vis jamais offusquer ta raison

Du bandeau de l’exemple et de l’opinion.

L’homme est né pour l’erreur : on voit la molle argile

Sous la main du potier moins souple et moins docile

Que l’âme n’est flexible aux préjugés divers,

Précepteurs ignorants de ce faible univers.

Tu bravas leur empire, et tu ne sus te rendre

Qu’aux paisibles douceurs de la pure amitié ;

Et dans toi la nature avait associé

A l’esprit le plus ferme un cœur facile et tendre.

 

 

         Parmi ces gens d’esprit, nous trouvâmes quelques jésuites. Un janséniste dira que les jésuites se fourrent partout ; mais le dieu du Goût reçoit aussi leurs ennemis, et il est assez plaisant de voir dans ce temple Bourdaloue qui s’entretient avec Pascal sur le grand art de joindre l’éloquence au raisonnement. Le père Bouhours est derrière eux, marquant sur des tablettes toutes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent.

 

         Le cardinal ne put s’empêcher de dire au père Bouhours :

 

 

Quittez d’un censeur pointilleux

La pédantesque diligence ;

Aimons jusqu’aux défauts heureux

De leur mâle et libre éloquence :

J’aime mieux errer avec eux

Que d’aller, censeur scrupuleux,

Peser des mots dans ma balance.

 

 

         Cela fut dit avec beaucoup plus de politesse que je ne le rapporte ; mais nous autres poètes, nous sommes souvent très impolis, pour la commodité de la rime (2).

 

         Je ne m’arrêtai pas dans ce Temple à voir les seuls beaux esprits.

 

 

Vers enchanteurs, exacte prose,

Je ne me borne point à vous ;

N’avoir qu’un goût est peu de chose.

Beaux-arts, je vous invoque tous ;

Musique, danse, architecture,

Que vous m’inspirez de désirs !

Art de graver, docte peinture,

Beaux-arts, vous êtes des plaisirs ;

Il n’en est point qu’on doive exclure.

 

 

         Je vis les Muses présenter tout à tour, sur l’autel du dieu, des livres, des dessins, et des plans de toute espèce. On voit sur cet autel le plan de cette belle façade du Louvre, dont on n’est point redevable au cavalier Bernini, qu’on fit venir inutilement en France avec tant de frais, et qui fut construite par Perrault et par Louis Le Vau, grands artistes trop peu connus. Là est le dessin de la porte Saint-Denis, dont la plupart des Parisiens ne connaissent pas plus la beauté que le nom de François Blondel, qui acheva ce monument ; cette admirable fontaine (3), qu’on regarde si peu, et qui est ornée des précieuses sculptures de Jean Goujon, mais qui le cède en tout à l’admirable fontaine de Bouchardon, et qui semble accuser la grossière rusticité de toutes les autres ; le portail de Saint-Gervais, chef-d’œuvre d’architecture, auquel il manque une église, une place, et des admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom de Desbrosses, encore plus que le palais du Luxembourg, qu’il a aussi bâti. Tous ces monuments, négligés par un vulgaire toujours barbare, et par les gens du monde toujours légers, attirent souvent les regards du dieu.

 

         On nous fit voir ensuite la bibliothèque de ce palais enchanté : elle n’était pas ample. On croira bien que nous n’y trouvâmes pas

 

 

L’amas curieux et bizarre

De vieux manuscrits vermoulus,

Et la suite inutile et rare

D’écrivains qu’on n’a jamais lus.

Le dieu daigna de sa main même

En leur rang placer ces auteurs

Qu’on lit, qu’on estime et qu’on aime,

Et dont la sagesse suprême

N’a ni trop ni trop peu de fleurs.

 

 

         Presque tous les livres y sont corrigés et retranchés de la main des Muses. On y voit entre autres l’ouvrage de Rabelais, réduit tout au plus à un demi-quart.

 

         Marot, qui n’a qu’un style, et qui chante du même ton les Psaumes de David et les Merveilles d’Alix, n’a plus que huit ou dix feuillets. Voiture et Sarrasin n’ont pas à eux deux plus de soixante pages.

 

         Tout l’esprit de Bayle se trouve dans un seul tome, de son propre aveu ; car ce judicieux philosophe, ce juge éclairé de tant d’auteurs et de tant de sectes, disait souvent qu’il n’aurait pas composé plus d’un in-folio, s’il n’avait écrit que pour lui, et non pour les libraires (4).

 

         Enfin on nous fit passer dans l’intérieur du sanctuaire. Là, les mystères du dieu furent dévoilés ; là, je vis ce qui doit servir d’exemple à la postérité : un petit nombre de véritablement grands hommes s’occupait à corriger ces fautes de leurs écrits excellents, qui seraient des beautés dans les écrits médiocres.

 

         L’aimable auteur du Télémaque retranchait des répétitions et des détails inutiles dans son roman moral, et rayait le titre de poème épique que quelques zélés indiscrets lui donnent ; car il avoue sincèrement qu’il n’y a point de poème en prose (5).

 

         L’éloquent Bossuet voulait bien rayer quelques familiarités échappées à son génie vaste, impétueux, et facile, lesquelles déparent un peu la sublimité de ses Oraisons funèbres ; et il est à remarquer qu’il ne garantit point tout ce qu’il a dit de la prétendue sagesse des anciens Egyptiens.

 

 

Ce grand, ce sublime Corneille,

Qui plut bien moins à notre oreille

Qu’à notre esprit, qu’il étonna ;

Ce Corneille, qui crayonna (6)

L’âme d’Auguste et de Cinna,

De Pompée et de Cornélie,

Jetai au feu sa Pulchérie,

Agésilas et Suréna ;

Et sacrifiait sans faiblesse

Tous ces enfants infortunés,

Fruits languissants de sa vieillesse,

Trop indignes de leurs aînés.

 

 

Plus pur, plus élégant, plus tendre,

Et parlant au cœur de plus près,

Nous attachant sans nous surprendre,

Et ne se démentant jamais,

Racine observe les portraits

De Bajazet, de Xipharès,

De Britannicus, d’Hippolyte.

A peine il distingue leurs traits :

Ils ont tous le même mérite,

Tendres, galants, doux et discrets ;

Et l’Amour, qui marche à leur suite,

Les croit des courtisans français.

 

 

Toi, favori de la nature,

Toi, La Fontaine, auteur charmant,

Qui, bravant et rime et mesure,

Si négligé dans ta parure,

N’en avais que plus d’agrément,

Sur tes écris inimitables

Dis-nous quel est ton sentiment ;

Eclaire notre jugement

Sur tes contes et sur tes fables.

 

 

         La Fontaine, qui avait conservé la naïveté de son caractère, et qui, dans le Temple du Goût, joignait un sentiment éclairé à cet heureux et singulier instinct qui l’inspirait pendant sa vie, retranchait quelques-unes de ses fables ; il accourcissait presque tous ses contes, et déchirait les trois quarts d’un gros recueil d’œuvres posthumes, imprimées par ces éditeurs qui vivent des sottises des morts.

 

 

Là régnait Despréaux, leur maître en l’art d’écrire,

Lui qu’arma la raison des traits de la satire,

Qui, donnant le précepte et l’exemple à la fois,

Etablit d’Apollon les rigoureuses lois.

Il revoit ses enfants avec un œil sévère :

De la triste Equivoque il rougit d’être père,

Et rit des traits manqués du pinceau faible et dur

Dont il défigura le vainqueur de Namur (7).

Lui-même il les efface, et semble encor nous dire :

Ou sachez vous connaître, ou gardez-vous d’écrire.

 

 

         Despréaux, par un ordre exprès du dieu du Goût, se réconciliait avec Quinault, qui est le poète des grâces, comme Despréaux est le poète de la raison.

 

 

Mais le sévère satirique

Embrassait encore en grondant

Cet aimable et tendre lyrique,

Qui lui pardonnait en riant.

 

 

         Je ne me réconcilie point avec vous, disait Despréaux, que vous ne conveniez qu’il y a bien des fadeurs dans ces opéras si agréables. Cela peut bien être, dit Quinault ; mais avouez aussi que vous n’eussiez jamais fait Atys ni Armide.

 

 

Dans vos scrupuleuses beautés

Soyez vrai, précis, raisonnable ;

Que vos écrits soient respectés :

Mais permettez-moi d’être aimable.

 

 

         Après avoir salué Despréaux, et embrassé tendrement Quinault, je vis l’inimitable Molière, et j’osai lui dire :

 

 

Le sage, le discret Térence

Est le premier des traducteurs ;

Jamais dans sa froide élégance

Des Romains il n’a peint les mœurs :

Tu fus le peintre de la France :

Nos bourgeois à sots préjugés,

Nos petits marquis rengorgés,

Nos robins toujours arrangés,

Chez toi venaient se reconnaître ;

Et tu les aurais corrigés.

Si l’esprit humain pouvait l’être.

 

 

         Ah ! disait-il, pourquoi ai-je été forcé d’écrire quelquefois pour le peuple ? Que n’ai-je toujours été le maître de mon temps ! J’aurais trouvé des dénouements plus heureux ; j’aurais moins fait descendre mon génie au bas comique !

 

         C’est ainsi que tous ces maîtres de l’art montraient leur supériorité, en avouant ces erreurs auxquelles l’humanité est soumise, et dont nul grand homme n’est exempt.

 

         Je connus alors que le dieu du Goût est très difficile à satisfaire, mais qu’il n’aime point à demi. Je vis que les ouvrages qu’il critique le plus en détail sont ceux qui en tout lui plaisent davantage.

 

 

Nul auteur avec lui n’a tort

Quand il a trouvé l’art de plaire ;

Il le critique sans colère,

Il l’applaudit avec transport.

 

 

Melpomène, étalant ses charmes,

Vient lui présenter ses héros ;

Et c’est en répandant des larmes

Que ce dieu connaît leurs défauts.

Malheur à qui toujours raisonne,

Et qui ne s’attendrit jamais !

Dieu du Goût, ton divin palais

Est un séjour qu’il abandonne.

 

 

         Quand mes conducteurs s’en retournèrent, le dieu leur parla à peu près dans ce sens ; car il ne m’est pas donné de dire ses propres mots :

 

 

Adieu, mes plus chers favoris :

Comblés des faveurs du Parnasse,

Ne souffrez pas que dans Paris

Mon rival usurpe ma place.

 

 

Je sais qu’à vos yeux éclairés

Le faux goût tremble de paraître :

Si jamais vous le rencontrez,

Il est aisé de le connaître :

 

 

Toujours accablé d’ornements,

Composant sa voix, son visage,

Affecté dans ses agréments,

Et précieux dans son langage.

 

 

Il prend mon nom, mon étendard ;

Mais on voit assez l’imposture ;

Car il n’est que le fils de l’art,

Moi, je le suis de la nature.

 

 

 

 

 LE TEMPLE DU GOUT-Partie 4

 

 

1 – En 1731. Il était âgé de trente ans. (G.A.)

 

2 – Ici se trouvait, en 1733, l’éloge du jeune duc de Richelieu « qui revenait du sermon de Ninon » ; puis un morceau sur les embellissement de Paris. C’était Colbert qui disait : « Je n’ai exécuté que la moindre partie de ce que je méditais ; j’aurais voulu que Louis XIV eût employé aux embellissements nécessaires de sa capitale les trésors ensevelis dans Versailles et prodigués pour forcer la nature. Si j’avais vécu plus longtemps, Paris aurait pu surpasser Rome en magnificence et en bon goût, comme il la surpasse en grandeur ; ceux qui viendront après moi feront ce que j’ai seulement imaginé. Alors le royaume sera rempli des monuments de tous les beaux-arts. Déjà les grands chemins qui conduisent à la capitale sont des promenades délicieuses, ombragées de grands arbres l’espace de plusieurs milles, et ornées même de fontaines et de statues. Un jour vous n’aurez plus de temples gothiques ; les salles de vos spectacles seront dignes des ouvrages immortels construits sous des colonnades, décoreront Paris comme l’ancienne Rome ; les eaux seront distribuées dans toutes les maisons comme à Londres ; les inscriptions de Santeul ne seront plus la seule chose que l’on admirera dans vos fontaines ; la sculpture étalera partout ses beautés durables, et annoncera aux étrangers la gloire de la nation, le bonheur du peuple la sagesse et le goût de ses conducteurs. Ainsi parlait ce grand ministre. » Enfin Voltaire célébrait les grands seigneurs amateurs des arts, le comte de Clermont et le prince de Conti ; il félicitait aussi le chevalier de Brassac, le comte de Caylus, le marquis de Surgères, de cultiver, l’un la musique, l’autre la gravure, et le troisième les vers ; mais ces messieurs se trouvèrent offensés d’être loués comme artistes et invitèrent le poète à supprimer le passage qui les concernait. (G.A.)

 

 

3 – La fontaine Saints-Innocents. L’architecture est de Lescot, abbé de Claigny, et les sculptures de Jean Goujon. (1733 et  1743.) (Voltaire.)

 

4 – C’est ce que Bayle lui-même écrivit au sieur des Maizeaux. (1742.) (Voltaire.)

 

5 – Jamais l’illustre Fénelon n’avait prétendu que son Télémaque fût un poème ; il connaissait trop les arts pour les confondre ainsi : lisez sur ce sujet une Dissertation de l’abbé Fraguier, imprimée dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions. (1733.) (Voltaire.)

 

6 – Terme dont Corneille se sert dans une de ses épîtres. (1733.) (Voltaire.)

 

7 – On retrouve ce vers dans l’Epître à Boileau, 1769. (G.A.)

 

 

 

 

Par loveVoltaire - Publié dans : Le Temple du Goût
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