LA PUCELLE D'ORLEANS : Chant sixième

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LA PUCELLE.

 

 

 

CHANT SIXIÈME.

 

 

 

 

ARGUMENT.

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Aventure d’Agnès et de Monrose. Temple de la Renommée. Aventure tragique de Dorothée.

 

 

 

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Quittons l’enfer, quittons ce gouffre immonde

Où Grisbourdon brûle avec Lucifer :

Dressons mon vol aux campagnes de l’air,

Et revoyons ce qui se passe au monde.

Ce monde, hélas ! est bien un autre enfer.

J’y vois partout l’innocence proscrite,

L’homme de bien flétri par l’hypocrite ;

L’esprit, le goût, les beaux-arts, éperdus,

Sont envolés, ainsi que les vertus ;

Une rampante et lâche politique

Tient lieu de tout, est le mérite unique ;

Le zèle affreux des dangereux dévots

Contre le sage arme la main des sots ;

Et l’intérêt, ce vil roi de la terre,

Pour qui l’on fait et la paix et la guerre,

Triste et pensif, auprès d’un coffre-fort

Vend le plus faible aux crimes du plus fort (1).

Chétifs mortels, insensés et coupables,

De tant d’horreurs, à quoi bon vous noircir ?

Ah, malheureux ! qui péchez sans plaisir,

Dans vos erreurs soyez plus raisonnables ;

Soyez au moins des pécheurs fortunés ;

Et puisqu’il faut que vous soyez damnés,

Damnez-vous donc pour des fautes aimables.

 

Agnès Sorel sut en user ainsi.

On ne lui peut reprocher dans sa vie

Que les douceurs d’une tendre folie.

Je lui pardonne, et je pense qu’aussi

Dieu tout clément aura pris pitié d’elle :

En paradis tout saint n’est pas pucelle ;

Le repentir est vertu du pécheur.

 

Quand Jeanne d’Arc défendait son honneur

Et que du fil de sa céleste épée

De Grisbourdon la tête fut coupée,

Notre âne ailé, qui dessus son harnois

Portait en l’air le chevalier Dunois,

Conçut alors le caprice profane

De l’éloigner, et de l’ôter à Jeanne.

Quelle raison en avait-il ? L’amour,

Le tendre amour, et la naissante envie

Dont en secret son âme était saisie.

L’ami lecteur apprendra quelque jour

Quel trait de flamme et quelle idée hardie

Pressait déjà ce héros d’Arcadie.

L’animal saint eut donc la fantaisie

De s’envoler devers la Lombardie ;

Le bon Denys en secret conseilla

Cette escapade à sa monture ailée.

Vous demandez, lecteur, pourquoi cela.

C’est que Denys lut dans l’âme troublée

De son bel âne et de son beau bâtard.

Tous deux brûlaient d’un feu qui tôt ou tard

Aurait pu nuire à la cause commune,

Perdre la France, et Jeanne, et sa fortune.

Denys pensa que l’absence et le temps

Les guériraient de leurs amours naissants.

Denys encore avait en cette affaire

Un autre but, une bonne œuvre à faire.

Craignez, lecteur, de blâmer ses desseins ;

Et respectez tout ce que font les saints.

L’âne céleste, où Denys met sa gloire,

S’envola donc loin des rives de Loire,

Droit vers le Rhône, et Dunois stupéfait

A tire d’aile est parti comme un trait.

Il regardait de loin son héroïne,

Qui, toute nue, et le fer à la main,

Le cœur ému d’une fureur divine,

Rouge de sang se frayait un chemin.

Hermaphrodix veut l’arrêter en vain ;

Ses farfadets, son peuple aérien,

En cent façons volent sur son passage :

Jeanne s’en moque, et passe avec courage.

Lorsqu’en un bois quelque jeune imprudent

Voit une ruche, et, s’approchant, admire

L’art étonnant de ce palais de cire,

De toutes parts un essaim bourdonnant

Sur mon badaud s’en vient fondre avec rage ;

Un peuple ailé lui couvre le visage :

L’homme piqué court à tort, à travers ;

De ses deux mains il frappe, il se démène,

Dissipe, tue, écrase par centaine

Cette canaille, habitante des airs.

C’était ainsi que la Pucelle fière

Chassait au loin cette foule légère.

    

A ses genoux le chétif muletier,

Craignant pour soi le sort du cordelier,

Tremble et s’écrie : « O Pucelle ! ô ma mie !

Dans l’écurie autrefois tant servie !

Quelle furie ! épargne au moins ma vie ;

Que les honneurs ne changent point tes mœurs !

Tu vois mes pleurs, ah Jeanne ! je me meurs. »

 

Jeanne répond : « Faquin, je te fais grâce ;

Dans ton vil sang, de fange tout chargé

Ce fer divin ne sera point plongé.

Végète encore, et que ta lourde masse

Ait à l’instant l’honneur de me porter ;

Je ne te puis en mulet translater ;

Mais ne m’importe ici de ta figure ;

Homme ou mulet, tu seras ma monture.

Dunois m’a pris l’âne qui fut pour moi,

Et je prétends le retrouver en toi.

Ça, qu’on se courbe. » Elle dit, et la bête

Baisse à l’instant sa chauve et lourde tête,

Marche des mains, et Jeanne sur son dos

Va dans les champs affronter les héros.

Pour le génie, il jura par son père

De tourmenter toujours les bons Français ;

Son cœur navré pencha vers les Anglais ;

Il se promit, dans sa juste colère,

De se venger du tour qu’on lui jouait,

De bien punir tout Français indiscret

Qui pour son dam passerait sur sa terre.

Il fait bâtir au plus vite un château

D’un goût bizarre, et tout à fait nouveau,

Un labyrinthe, un piège où sa vengeance

Veut attraper les héros de la France (2).

 

Mais que devint la belle Agnès Sorel ?

Vous souvient-il de son trouble cruel ?

Comme elle fut interdite, éperdue,

Quand Jean Chandos l’embrassait toute nue ?

Ce Jean Chandos s’élança de ses bras

Très brusquement, et courut aux combats.

La belle Agnès crue sortir d’embarras ;

De son danger encor toute surprise,

Elle jurait de n’être jamais prise

A l’avenir en un semblable cas.

Au bon roi Charles elle jurait tout bas

D’aimer toujours ce roi qui n’aime qu’elle,

De respecter ce tendre et doux lien,

Et de mourir plutôt qu’être infidèle :

Mais il ne faut jamais jurer de rien.

 

Dans ce fracas, dans ce trouble effroyable,

D’un camp surpris tumulte inséparable,

Quand chacun court, officier et soldat,

Que l’un s’enfuit et que l’autre combat,

Que les valets, fripons suivant l’armée,

Pillent le camp, de peur des ennemis :

Parmi les cris, la poudre et la fumée,

La belle Agnès se voyant sans habits,

Du grand Chandos entre en la garde-robe ;

Puis avisant chemise, mules, robe,

Saisit le tout en tremblant et sans bruit ;

Même elle prend jusqu’au bonnet de nuit.

Tout vint à point : car de bonne fortune

Elle aperçut une jument bai-brune,

Bride à la bouche et selle sur le dos,

Que l’on devait amener à Chandos.

Un écuyer, vieil ivrogne, intrépide,

Tout en dormant la tenait par la bride.

L’adroite Agnès s’en va subtilement

Oter la bride à l’écuyer dormant ;

Puis se servant de certaine escabelle,

Y pose un pied, monte, se met en selle,

Pique et s’en va, croyant gagner les bois,

Pleine de crainte et de joie à la fois.

L’ami Bonneau court à pied dans la plaine,

En maudissant sa pesante bedaine,

Ce beau voyage, et la guerre, et la cour,

Et les Anglais, et Sorel, et l’amour.

 

Or, de Chandos le très fidèle page

(Monrose était le nom du personnage) (3),

Qui revenait ce matin d’un message,

Voyant de loin tout ce qui se passait,

Cette jument qui vers les bois courait,

Et de Chandos la robe et le bonnet,

Devinant mal ce que ce pouvait être,

Crut fermement que c’était son cher maître,

Qui loin du camp demi-nu s’enfuyait.

Epouvanté de l’étrange aventure,

D’un coup de fouet il hâte sa monture,

Galope, et crie : « Ah ! mon maître ah ! seigneur !

Vous poursuit-on ? Charlot est-il vainqueur ?

Où courez-vous ? Je vais partout vous suivre :

Si vous mourez, je cesserai de vivre. »

Il dit, et vole, et le vent emportait

Lui, son cheval, et tout ce qu’il disait.

 

La belle Agnès, qui se croit poursuivie,

Court dans le bois, au péril de sa vie ;

Le page y vole, et plus elle s’enfuit,

Plus notre Anglais avec ardeur la suit.

La jument bronche, et la belle éperdue,

Jetant un cri dont retentit la nue,

Tombe à côté sur la terre étendue.

Le page arrive, aussi prompt que les vents ;

Mais il perdit l’usage de ses sens,

Quand cette robe ouverte et voltigeante

Lui découvrit une beauté touchante,

Un sein d’albâtre, et les charmants trésors

Dont la nature enrichissait son corps.

     

Bel Adonis (4), telle fut ta surprise

Quand la maîtresse et de Mars et d’Anchise,

Du haut des cieux, le soir au coin d’un bois,

S’offrit à toi pour la première fois.

Vénus sans doute avait plus de parure ;

Une jument n’avait point renversé

Son corps divin, de fatigue harassé ;

Bonnet de nuit n’était point sa coiffure ;

Son cul d’ivoire était sans meurtrissure ;

Mais Adonis, à ces attraits tout nus,

Balancerait entre Agnès et Vénus.

Le jeune Anglais se sentit l’âme atteinte

D’un feu mêlé de respect et de crainte.

Il prend Agnès, et l’embrasse en tremblant :

« Hélas ! dit-il, seriez-vous point blessée ? »

Agnès sur lui tourne un œil languissant,

Et d’une voix timide, embarrassée,

En soupirant elle lui parle ainsi :

« Qui que tu sois qui me poursuis ici,

Si tu n’as point un cœur né pour le crime,

N’abuse point du malheur qui m’opprime ;

Jeune étranger, conserve mon honneur,

Sois mon appui, soit mon libérateur. »

Elle ne put en dire davantage :

Elle pleura, détourna son visage,

Triste, confuse, et tout bas promettant

D’être fidèle au bon roi son amant.

Monrose ému fut un temps en silence ;

Puis il lui dit d’un ton tendre et touchant :

« O de ce monde adorable ornement,

Que sur les cœurs vous avez de puissance !

Je suis à vous, comptez sur mon secours ;

Vous disposez de mon cœur, de mes jours,

De tout mon sang ; ayez tant d’indulgence

Que d’accepter que j’ose vous servir :

Je n’en veux point une autre récompense ;

C’est être heureux que de vous secourir. »

Il tire alors un flacon d’eau des carmes ;

Sa main timide en arrose ses charmes,

Et les endroits de roses et de lis

Qu’avaient la selle et la chute meurtris.

La belle Agnès rougissait sans colère,

Ne trouvait point sa main trop téméraire

Et le lorgnait sans bien savoir pourquoi,

Jurant toujours d’être fidèle au roi.

Le page ayant employé sa bouteille :

« Rare beauté, dit-il, je vous conseille

De cheminer jusques au bourg voisin :

Nous marcherons par ce petit chemin.

Dedans ce bourg nul soldat  ne demeure ;

Nous y serons avant qu’il soit une heure.

J’ai de l’argent ; et l’on vous trouvera

Et coiffe, et jupe, et tout ce qu’il faudra

Pour habiller avec plus de décence

Une beauté digne d’un roi de France. »

 

La dame errante approuva son avis ;

Monrose était si tendre et si soumis,

Etait si beau, savait à tel point vivre,

Qu’on ne pouvait s’empêcher de le suivre.

 

Quelque censeur, interrompant le fil

De mon discours, dira : « Mais se peut-il

Qu’un étourdi, qu’un jeune Anglais, qu’un page,

Fût près d’Agnès respectueux et sage,

Qu’il ne prît point la moindre liberté ? »

Ah ! laissez là vos censures rigides ;

Ce page aimait ; et si la volupté

Nous rend hardis, l’amour nous rend timides.

 

Agnès et lui marchaient donc vers ce bourg,

S’entretenant de beaux propos d’amour,

D’exploits de guerre et de chevalerie,

De vieux romans pleins de galanterie.

Notre écuyer, de cent pas en cent pas,

S’approchait d’elle et baisait ses beaux bras,

Le tout d’un air respectueux et tendre ;

La belle Agnès ne savait s’en défendre :

Mais rien de plus, ce jeune homme de bien

Voulait beaucoup et ne demandait rien.

Dedans le bourg ils sont entrés à peine,

Dans un logis son écuyer la mène

Bien fatiguée : Agnès entre deux draps

Modestement repose ses appas.

Monrose court, et va tout hors d’haleine

Chercher partout pour dignement servir,

Alimenter, chauffer, coiffer, vêtir

Cette beauté déjà sa souveraine.

Charmant enfant dont l’amour et l’honneur

Ont pris plaisir à diriger le cœur,

Où sont les gens dont la sagesse égale

Les procédés de ton âme loyale ?

Dans ce logis (je ne puis le nier)

De Jean Chandos logeait un aumônier.

Tout aumônier est plus hardi qu’un page :

Le scélérat, informé du voyage

Du beau Monrose et de la belle Agnès,

Et trop instruit que dans son voisinage

A quatre pas reposaient tant d’attraits,

Pressé soudain de son désir infâme,

Les yeux ardents, le sang rempli de flamme,

Le corps en rut, de luxure enivré,

Entre en jurant comme un désespéré,

Ferme la porte, et les deux rideaux tire.

Mais, cher lecteur, il convient de te dire

Ce que faisait en ce même moment

Le grand Dunois sur son âne volant.

   

Au haut des airs, où les Alpes chenues

Portent leur tête et divisent les nues,

Vers ce rocher fendu par Annibal (5),

Fameux passage aux Romains si fatal,

Qui voit le ciel s’arrondir sur sa tête,

Et sous ses pieds se former la tempête,

Est un palais de marbre transparent,

Sans toi ni porte, ouvert à tout venant.

Tous les dedans sont des glaces fidèles ;

Si que chacun qui passe devant elles,

Ou belle ou laide, ou jeune homme ou barbon,

Peut se mirer tant qu’il lui semble bon.

 

Mille chemins mènent devers l’empire

De ces beaux lieux où si bien l’on se mire ;

Mais ces chemins sont tous bien dangereux ;

Il faut franchir des abîmes affreux.

Tel, bien souvent, sur ce nouvel Olympe

Est arrivé sans trop savoir par où ;

Chacun y court ; et tandis que l’un grimpe,

Il en est cent qui se cassent le cou.

 

De ce palais la superbe maîtresse,

Est cette vieille et bavarde déesse,

La Renommée, à qui dans tous les temps

Le plus modeste a donné quelque encens !

Le sage dit que son cœur la méprise,

Qu’il hait l’éclat que lui donne un grand nom,

Que la louange est pour l’âme un poison :

Le sage ment, et dit une sottise.

 

La Renommée est donc en ces hauts lieux.

Les courtisans dont elle est entourée,

Princes, pédants, guerriers, religieux,

Cohorte vaine, et de vent enivrée,

Vont tous priant, et criant à genoux :

« O Renommée ! ô puissante déesse

Qui savez tout, et qui parlez sans cesse,

Par charité, parlez un peu de nous ! »

 

Pour contenter leurs ardeurs indiscrètes,

La Renommée a toujours deux trompettes :

L’une, à sa bouche appliquée à propos,

Va célébrant les exploits des héros ;

L’autre est au cul, puisqu’il faut vous le dire ;

C’est celle-là qui sert à nous instruire

De ce fatras de volumes nouveaux,

Productions de plumes mercenaires,

Et du Parnasse insectes éphémères (6),

Qui l’un par l’autre éclipsés tour à tour,

Faits en un mois, périssent en un jour,

Ensevelis dans le fond des collèges,

Rongés des vers, eux et leurs privilèges.

 

Un vil ramas de prétendus auteurs,

Du vrai génie infâmes détracteurs,

Guyon, Fréron, La Beaumelle, Nonotte (7),

Et ce rebut de la troupe bigote,

Ce Savatier (8), de la fraude instrument,

Qui vend sa plume et ment pour de l’argent,

Tous ces marchands d’opprobre et de fumée

Osent pourtant chercher la Renommée ;

Couverts de fange, ils ont la vanité

De se montrer à la divinité.

A coups de fouet chassés du sanctuaire,

A peine encore ils ont vu son derrière (9).

 

Gentil Dunois, sur ton ânon monté,

En ce beau lieu tu te vis transporté.

Ton nom fameux, qu’avec justice on fête,

Etait corné par la trompette honnête.

Tu regardas ces miroirs si polis :

O quelle joie enchantait tes esprits !

Car tu voyais dans ces glaces brillantes

De tes vertus les peintures vivantes ;

Non seulement des sièges, des combats,

Et ces exploits qui font tant de fracas,

Mais des vertus encor plus difficiles ;

Des malheureux, de tes bienfaits chargés,

Te bénissant au sein de leurs asiles ;

Des gens de bien à la cour protégés ;

Des orphelins de leurs tuteurs vengés.

Dunois ainsi, contemplant son histoire,

Se complaisait à jouir de sa gloire.

Son âne aussi, s’amusant à se voir,

Se pavanait de miroir en miroir.

 

On entendit, dessus ces entrefaites,

Sonner en l’air une des deux trompettes ;

Elle disait : « Voici l’horrible jour

Où dans Milan la sentence est dictée ;

On va brûler la belle Dorothée :

Pleurez, mortels qui connaissez l’amour. »

« Qui ? dit Dunois ; quelle est donc cette belle ?

Qu’a-t-elle fait ? pourquoi la brûle-t-on ?

Passe, après tout, si c’est une laidron ;

Mais dans le feu mettre un jeune tendron,

Par tous les saints c’est chose trop cruelle !

Les Milanais ont donc perdu l’esprit ? »

Comme il parlait, la trompette reprit :

« O Dorothée, ô pauvre Dorothée !

En feu cuisant tu vas être jetée,

Si la valeur d’un chevalier loyal

Ne te recout de ce brasier fatal. »

 

A cet avis, Dunois sentit dans l’âme

Un prompt désir de secourir la dame ;

Car vous savez que sitôt qu’il s’offrait

Occasion de marquer son courage,

Venger un tort, redresser quelque outrage,

Sans raisonner ce héros y courait.

« Allons, dit-il, à son âne fidèle,

Vole à Milan, vole où l’honneur t’appelle. »

L’âne aussitôt ses deux ailes étend ;

Un chérubin va moins rapidement (10).

On voit déjà la ville où la justice

Arrangeait tout pour cet affreux supplice.

Dans la grand’place on élève un bûcher ;

Trois cents archers, gens cruels et timides,

Du mal d’autrui monstres toujours avides,

Rangent le peuple, empêchent d’approcher.

On voit partout le beau monde aux fenêtres,

Attendant l’heure et déjà larmoyant ;

Sur un balcon l’archevêque et ses prêtres

Observent tout d’un œil ferme et content.

 

Quatre alguazils (11) amènent Dorothée, (11)

Nue en chemise, et de fer garrottée.

Le désespoir et la confusion,

Le juste excès de son affliction,

Devant ses yeux répandent un nuage ;

Des pleurs amers inondent son visage.

Elle entrevoit d’un œil mal assuré

L’affreux poteau pour sa mort préparé ;

Et ses sanglots se faisant un passage :

Des pleurs amers inondent son visage.

« O mon amant ! ô toi qui dans mon cœur

Règnes encore en ces moments d’horreur !... »

Elle ne put en dire davantage ;

Et, bégayant le nom de son amant,

Elle tomba sans voix, sans mouvement,

Le front jauni d’une pâleur mortelle :

Dans cet état elle était encor belle.

 

Un scélérat, nommé Sacrogorgon,

De l’archevêque infâme champion (12),

La dague au poing, vers le bûcher s’avance,

Le chef armé de fer et d’impudence,

Et dit tout haut : « Messieurs, je jure Dieu

Que Dorothée a mérité le feu.

Est-il quelqu’un qui prenne sa querelle ?

Est-il quelqu’un qui combatte pour elle ?

S’il en est un, que cet audacieux

Ose à l’instant se montrer à mes yeux ;

Voici de quoi lui fendre la cervelle. »

Disant ces mots il marche fièrement,

Branlant en l’air un braquemart (13) tranchant,

Roulant les yeux, tordant sa laide bouche.

On frémissait à son aspect farouche,

Et dans la ville il n’était écuyer

Qui Dorothée osât justifier ;

Sacrogorgon venait de les confondre :

Chacun pleurait, et nul n’osait répondre.

 

Le fier prélat, du haut de son balcon,

Encourageait le brutal champion.

 

Le beau Dunois, qui planait sur la place,

Fut si choqué de l’insolente audace

De ce pervers, et Dorothée en pleurs

Etait si belle au sein de tant d’horreurs,

Son désespoir la rendait si touchante,

Qu’en la voyant il la crut innocente.

Il saute à terre, et d’un ton élevé :

« C’est moi, dit-il, face de réprouvé,

Qui viens ici montrer par mon courage

Que Dorothée est vertueuse et sage,

Et que tu n’es qu’un fanfaron brutal,

Suppôt du crime et menteur déloyal.

Je veux d’abord savoir de Dorothée

Quelle noirceur lui peut être imputée,

Quel est son cas, et par quel guet-apen

On fait brûler les belles à Milan. »

Il dit : le peuple à la surprise en proie,

Poussa des cris d’espérance et de joie.

Sacrogorgon, qui se mourait de peur,

Fit comme il put semblant d’avoir du cœur.

Le fier prélat, sous sa mine hypocrite,

Ne peut cacher le trouble qui l’agite.

 

A Dorothée alors le beau Dunois

S’en vient parler d’un air noble et courtois.

Les yeux baissés, la belle lui raconte,

En soupirant, son malheur et sa honte.

L’âne divin, sur l’église perché,

De tout ce cas paraissait fort touché ;

Et de Milan les dévotes familles

Bénissaient Dieu, qui prend pitié des filles.

 

   

 

 

LA PUCELLE - CHANT SIXIEME

 

1 – Voltaire a dit dans Mérope :

 

Et le vil intérêt, cet arbitre du sort,

Vend toujours le plus faible aux crimes du plus fort. (G.A.)

 

2 – Voyez le dix-septième chant. (1773.) (Voltaire.)

 

3 – C’est le même page sur le derrière duquel Jeanne avait crayonné trois fleurs de lis. (1762.) (Voltaire.)

 

4 – Adonis ou Adoni, fils de Cinyras et de Myrrha, dieu des Phéniciens, amant de Vénus Astarté. Les Phéniciens pleuraient tous les ans sa mort ; ensuite ils se réjouissaient de sa résurrection. (1762.) (Voltaire.)

 

5 – On croit qu’Annibal passa par la Savoie : c’est donc chez les Savoyards qu’est le temple de la Renommée. (1762.) (Voltaire.)

 

6 – En 1756, on lisait :

 

De ce fatras de volumes nouveaux,

Vers de Danchet, prose de Marivaux,

Nouveau Cyrus, voyage de Séthos,

Tous fort loués, et qu’on ne saurait lire ;

Qui, l’un par l’autre … etc.

 

Le Cyrus est de Ramsay, et le Séthos est de Terrasson. (G.A.)

 

7 –On trouvera, dans OPUSCULES LITTÉRAIRES, des renseignements sur ces quatre personnages. (G.A.)

 

8 – Sabatier. Voyez le dix-huitième chant. (G.A.)

 

9 – Ce ramas est bien vil en effet. Ces gens-là, comme on sait, ont vomi des torrents de calomnies contre l’auteur, qui ne leur avait fait aucun mal. Ils ont imprimé qu’il était un plagiaire ; qu’il ne croyait pas en Dieu ; que le bienfaiteur de la race de Corneille était l’ennemi de Corneille ; qu’il était fils d’un paysan. Ils lui ont attribué les aventures les plus fausses. Ils ont redit vingt fois qu’il vendait ses ouvrages. Il est bien juste qu’à la fin il chasse cette canaille du sanctuaire de la Renommée, où elle a voulu s’introduire, comme des voleurs se glissent de nuit dans une église pour y voler des calices. (1773.) (Voltaire.)

 

10 -  Chérubin, esprit céleste, ou ange du second ordre de la première hiérarchie. Ce mot vient de l’hébreu chérub, dont le pluriel est chérubin. Les chérubins avaient quatre ailes comme quatre faces, et des pieds de bœuf. (1762.) (Voltaire.)

 

11 – Alguazil : guazil, en arabe, signifie huissier ; de là alguazil, archer espagnol. (1762.) (Voltaire.)

 

12 – Champion vient de champ, pion du champ : pion, mot indien adopté par les Arabes ; il signifie soldat. (1762.) (Voltaire.)

 

13- Braquemart, du grec brachi makera, courte épée. (1762.) (Voltaire.)

 

Publié dans La Pucelle d'Orléans

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