LA PUCELLE D'ORLEANS : Chant quatrième - Partie 2

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 Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

LA PUCELLE.

 

 

 

CHANT QUATRIÈME.

 

 

PARTIE 2

 

 

 

Le soir venu, monseigneur étant femme,

Quatre huissiers de la part de madame

Viennent prier notre aimable bâtard

De vouloir bien descendre sur le tard

Dans l’entresol, tandis qu’en compagnie

Jeanne soupait avec cérémonie.

Le beau Dunois tout parfumé descend

Au cabinet où le souper l’attend.

Tel que jadis la sœur de Ptolémée (15),

De tout plaisir noblement affamée,

Sut en donner à ces Romains fameux,

A ces héros fiers et voluptueux,

Au grand César, au brave ivrogne Antoine ;

Tel que moi-même en ai fait chez un moine,

Vainqueur heureux de ses pesants rivaux,

Quand on l’élut roi tondu de Clairvaux ;

Ou tel encore, aux voûtes éternelles,

Si l’on en croit frère Orphée et Nason,

Et frère Homère, Hésiode, Platon,

Le dieu des dieux, patron des infidèles,

Loin de Junon soupe avec Sémélé,

Avec Isis, Europe ou Danaé ;

Les plats sont mis sur la table divine

Des belles mains de la tendre Euphrosine,

Et de Thalie et de la jeune Eglé,

Qui, comme on sait, sont là-haut les trois Grâces,

Dont nos pédants suivent si peu les traces ;

Le doux nectar est servi par Hébé,

Et par l’enfant du fondateur de Troie (16),

Qui dans Ida par un aigle enlevé

De son seigneur en secret fait la joie :

Ainsi soupa madame Hermaphrodix

Avec Dunois, juste entre neuf et dix.

 

Madame avait prodigué la parure :

Les diamants surchargeaient sa coiffure,

Son gros cou jaune, et ses deux bras carrés,

Sont de rubis, de perles entourés ;

Elle en était encor plus effroyable.

Elle le presse  au sortir de la table :

Dunois trembla pour la première fois.

Des chevaliers c’était le plus courtois :

Il eût voulu de quelque politesse

Payer au moins les soins de son hôtesse ;

         Et, du tendron contemplant la laideur,

Il se disait : « J’en aurai plus d’honneur. »

Il n’en eut point : le plus brillant courage

Peut quelquefois essuyer cet outrage.

Hermaphrodix, en son affliction,

Eut pour Dunois quelque compassion ;

Car en secret son âme était flattée

Des grands efforts du triste champion.

Sa probité, sa bonne intention

Fut cette fois pour le fait réputée.

« Demain, dit-elle, on pourra vous offrir

Votre revanche. Allez, faites en sorte

Que votre amour sur vos respects l’emporte,

Et soyez prêt, seigneur, à mieux servir. »

 

Déjà du jour la belle avant-courrière

De l’orient entr’ouvrait la barrière :

Or, vous savez que cet instant prefix

En cavalier changeait Hermaphrodix.

Alors brûlant d’une flamme nouvelle,

Il s’en va droit au lit de la Pucelle,

Les rideaux tire, et lui fourrant au sein

Sans compliment son impudente main,

Et lui donnant un baiser immodeste,

Attente en maître à sa pudeur céleste :

Plus il s’agite, et plus il devient laid.

Jeanne, qu’anime une chrétienne rage,

D’un bras nerveux lui détache un soufflet

A poing fermé sur son vilain visage.

Ainsi j’ai vu dans mes fertiles champs,

Sur un pré vert, une de mes cavales,

Au poil de tigre, aux taches inégales,

Aux pieds légers, aux jarrets bondissants,

Réprimander d’une fière ruade

Un bourriquet de sa croupe amoureux,

Qui dans sa lourde et grossière embrassade

Dressait l’oreille, et se croyait heureux.

Jeanne en cela fit sans doute une faute ;

Elle devait des égards à son hôte.

De la pudeur je prends les intérêts ;

Cette vertu n’est point chez moi bannie ;

Mais quand un prince, et surtout un génie,

De vous baiser a quelque douce envie,

Il ne faut pas lui donner des soufflets.

Le fils d’Alix, quoiqu’il fût des plus laids,

N’avait point vu de femme assez hardie

Pour l’oser battre en son propre palais.

Il crie, on vient ; ses pages, ses valets,

Gardes, lutins, à ses ordres sont prêts :

L’un d’eux lui  dit que la fière Pucelle

Envers Dunois n’était pas si cruelle.

O calomnie ! affreux poison des cours,

Discours malins, faux rapports, médisance,

Serpents maudits, sifflerez-vous toujours

Chez les amants comme à la cour de France (17) ?

 

Notre tyran, doublement outragé,

Sans nul délai voulut être vengé.

Il prononça la sentence fatale :

« Allez, dit-il, amis, qu’on les empale. »

On obéit ; on fit incontinent

Tous les apprêts de ce grand châtiment.

Jeanne et Dunois, l’honneur de leur patrie,

S’en vont mourir au printemps de leur vie.

Le beau bâtard est garrotté tout nu

Pour être assis sur un bâton pointu.

Au même instant, une troupe profane

Mène au poteau la belle et fière Jeanne ;

Et ses soufflets, ainsi que ses appas,

Seront punis par un affreux trépas.

De sa chemise aussitôt dépouillée,

De coups de fouet en passant flagellée,

Elle est livrée aux cruels empaleurs.

Le beau Dunois, soumis à leurs fureurs,

N’attendant plus que son heure dernière,

Faisait à Dieu sa dévote prière ;

Mais une œillade impérieuse et fière

De temps en temps étonnait les bourreaux,

Et ses regards disaient : C’est un héros.

Mais quand Dunois eut vu son héroïne,

Des fleurs de lis vengeresse divine,

Prête à subir cette effroyable mort,

Il déplora l’inconstance du sort.

De la Pucelle il parcourait les charmes ;

Et regardant les funestes apprêts

De ce trépas,il répandit des larmes,

Que pour lui-même il ne versa jamais.

 

Non moins superbe et non moins charitable,

Jeanne, aux frayeurs toujours impénétrable,

Languissamment le beau bâtard lorgnait,

Et pour lui seul son grand cœur gémissait.

Leur nudité, leur beauté, leur jeunesse,

En dépit d’eux réveillait leur tendresse (18).

Ce feu si doux, si discret et si beau,

Ne s’échappait qu’au bord de leur tombeau.

Et cependant l’animal amphibie,

A son dépit joignant la jalousie,

Faisait aux siens l’effroyable signal

Qu’on empalât le couple déloyal.

 

Dans ce moment, une voix de tonnerre,

Qui fit trembler et les airs et la terre,

Crie : « Arrêtez, gardez-vous d’empaler,

N’empalez pas ! «  Ces mots font reculer

Les fiers licteurs. On regarde, on avise

Sous le portail un grand homme d’église,

Coiffé d’un froc, les reins ceints d’un cordon :

On reconnut le père Grisbourdon.

Ainsi qu’un chien dans la forêt voisine,

Ayant senti d’une adroite narine

Le doux fumet, et tous ces petits corps

Sortant au loin de quelque cerf dix cors,

Il le poursuit d’une course légère,

Et sans le voir, par l’odorat mené,

Franchit fossés, se glisse en la bruyère,

Par d’autres cerfs il n’est point détourné.

Ainsi le fils de saint François d’Assise,

Porté toujours sur son lourd muletier,

De la Pucelle a suivi le sentier,

Courant sans cesse et ne lâchant point prise.

 

En arrivant il cria : « Fils d’Alix,

Au nom du diable, et par les eaux du Styx,

Par le démon qui fut ton digne père,

Par le psautier de sœur Alix ta mère,

Sauve le jour à l’objet de mes vœux ;

Regarde-moi, je viens payer pour deux.

Si ce guerrier et si cette pucelle

Ont mérité ton indignation,

Je tiendrai lieu de ce couple rebelle ;

Tu sais quelle est ma réputation.

Tu vois de plus cet animal insigne,

Ce mien mulet, de me porter si digne ;

Je t’en fais don, c’est pour toi qu’il est fait ;

Et du diras : Tel moine, tel mulet.

Laissons aller ce gendarme profane ;

Qu’on le délie, et qu’on nous laisse Jeanne ;

Nous demandons tous deux pour digne prix

Cette beauté dont nos cœurs sont épris. »

 

Jeanne écoutait cet horrible langage

En frémissant : sa foi, son pucelage,

Ses sentiments d’amour et de grandeur,

Plus que la vie étaient chers à son cœur.

La grâce encor, du ciel ce don suprême,

Dans son esprit combattait Dunois même.

Elle pleurait, elle implorait les cieux,

Et rougissant d’être ainsi toute nue.

De temps en temps fermant ses tristes yeux,

Ne voyant point, pensait n’être point vue.

 

Le bon Dunois était désespéré :

« Quoi ! disait-il, ce pendard décloîtré

Aura ma Jeanne et perdra ma patrie !

Tout va céder à ce sorcier impie !

Tandis que moi, discret jusqu’à ce jour,

Modestement je cachais mon amour ! »

 

Et cependant l’offre honnête et polie

De Grisbourdon fit un très bon effet

Sur les cinq sens, sur l’âme du génie.

Il s’adoucit, il parut satisfait.

« Ce soir, dit-il, vous et votre mulet

Tenez-vous prêts : je cède, je pardonne

A ces Français : je vous les abandonne. »

 

Le moine gris possédait le bâton

Du bon Jacob (19), l’anneau de Salomon,

Sa clavicule, et la verge enchantée

Des conseillers-sorciers de Pharaon,

Et le balai sur qui parut montée

Du preux Saül la sorcière édentée,

Quand dans Endor à ce prince imprudent

Elle fit voir l’âme d’un revenant,

Le cordelier en savait tout autant ;

Il fit un cercle et priT de la poussière,

Que sur la bête il jeta par derrière,

En lui disant ces mots toujours puissants

Que Zoroastre enseignait aux Persans (20).

A ces grands mots dits en langue du diable,

O grand pouvoir : ô merveille ineffable !

Notre mulet sur deux pieds se dressa ;

Sa tête oblongue en ronde se changea,

Ses longs crins noirs petits cheveux devinrent,

Sous son bonnet ses oreilles se tinrent.

Ainsi jadis ce sublime empereur (21)

Dont Dieu punit le cœur dur et superbe,

Devenu bœuf, et sept ans nourri d’herbe,

Redevint homme, et n’en fut pas meilleur.

 

Du cintre bleu de la céleste sphère,

Denys voyait avec des yeux de père

De Jeanne d’Arc le déplorable cas ;

Il eût voulu s’élancer ici-bas,

Mais il était lui-même en embarras.

Denys s’était attiré sur les bras

Par son voyage une fâcheuse affaire.

Saint George était le patron d’Angleterre (22) ;

Il se plaignait que monsieur saint Denys,

Sans aucun ordre et sans aucun avis,

A ses Bretons eût fait ainsi la guerre.

George et Denys, de propos en propos,

Piqués au vif, en vinrent aux gros mots.

Les saints anglais ont dans leur caractère

Je ne sais quoi de dur et d’insulaire ;

On tient toujours un peu de son pays.

En vain notre âme est dans le paradis ;

Tout n’est pas pur, et l’accent de province

Ne se perd point, même à la cour du prince.

 

Mais il est temps, lecteur, de m’arrêter ;

Il faut fournir une longue carrière :

J’ai peu d’haleine, et je dois vous conter

L’événement de tout ce grand mystère ;

Dire comment ce nœud se débrouilla,

Ce que fit Jeanne, et ce qui se passa

Dans les enfers, au ciel et sur la terre.

 

LA PUCELLE - CHANT QUATRIEME - 3 

 

 

15 – Cléopâtre. (1762.) (Voltaire.)

 

16 – Ganymède. (1762.) (Voltaire.)

 

17 – Voltaire fait allusion ici aux persécutions de ses ennemis, vers 1738 et 1740. (G.A.)

 

18 – On lit encore dans un manuscrit :

 

Même en Dunois l’aiguillon de la chair,

Pour Conculix si longtemps indocile,

Et qu’on eût cru de la plus molle argile,

En ce moment semblait forge de fer.

Le nécromant, piqué d’un tel outrage,

En redoubla son dépit et sa rage, etc. (G.A.)

 

19 – Les charlatans ont le bâton de Jacob ; les magiciens, les livres de Salomon intitulés l’Anneau et la Clavicule. Les conseillers du roi, sorciers à la cour de Pharaon, qui firent les mêmes prodiges que Moïse, s’appelaient Jannès et Mambres. On ne sait pas le nom de la pythonisse d’Endor qui évoqua l’ombre de Samuel ; mais tout le monde sait ce que c’est qu’une ombre, et que cette femme avait un esprit Python ou de Python. (1762.) (Voltaire.)

 

20 – Zoroastre, dont le nom propre est Zerdust, était un grand magicien, ainsi qu’Albert-le-Grand, Roger Bacon, et le révérend père Grisbourdon. (1762).

 

 

21 – Nébucadnetzar, Nabuchodonosor, fils de Nabo-Polassar, roi des Chaldéens, assiégea Jérusalem, la prit, et fit charger de fers Joachim, roi de Juda, qu’il envoya prisonnier à Babylone, l’an du monde 3429. Nébucadnetzar fit un songe, et l’oublia ; les magiciens, les astrologues ni les sages ne purent le deviner ; en conséquence, Arioc, officier de sa maison, eut ordre de les faire mourir : le jeune Daniel devine le songe, et l’explique ; ce songe était une belle statue, etc. A quelque temps de là, Nébucadnetzar fit élever un colosse d’or pur, haut de soixante coudées, et large de six ; il oblige tout son peuple assemblé d’adorer ce colosse au son du cor, du clairon, de la harpe, de la saquebute, et du psaltérion ; et, sur le refus qu’en firent Sidrac, Misac, et Habed-nego, jeunes Hébreux, compagnons de Daniel, le roi les fit jeter dans une fournaise, qu’on chaussa cette fois-là sept fois plus qu’à l’ordinaire ; et ils en sortirent sains et saufs. Nébucadnetzar songea encore : il vit un arbre grand et fort : le sommet touchait les cieux, et les oiseaux habitaient dans ses branches. Un saint alors descendit, et cria : « Coupez l’arbre et l’ébranchez, etc. » Daniel expliqua encore ce songe ; il prédit au roi qu’il serait chassé d’entre les hommes ; que pendant sept ans son habitation serait avec des bêtes, qu’il paîtrait l’herbe comme les bœufs, jusqu’à ce que son poil crût comme celui de l’aigle, et ses ongles comme ceux des oiseaux ; ce qui arriva. Tertullien et saint Augustin disent que Nabuchodonor s’imagina être bœuf, par l’effet d’une maladie qu’on nomme lycanthropie. Au bout de sept ans, ce prince recouvra sa raison, et remonta sur le trône. Il ne vécut qu’un an depuis son rétablissement ; mais il l’employa si bien, que saint Augustin, saint Jérôme, saint Epiphane, Théordoret, etc., cités par Pérérius, comptent sur son salut. (1762.) (Voltaire.)

 

22 – Il ne faut pas confondre George, patron de l’Angleterre et de l’ordre de la Jarretière, avec saint George le moine tué pour avoir soulevé le peuple contre l’empereur Zénon. Notre saint George est le Cappadocien, colonel au service de Dioclétie, martyrisé, dit-on, en Perse, dans une ville nommée Diospole. Mais comme les Persans n’avaient point de ville de ce nom, on a placé depuis son martyre en Arménie, à Mitylène. Il n’y a pas plus de Mitylène en Arménie que de Diospole en Perse. Mais ce qui est constant, c’est que George était colonel de cavalerie, puisqu’il a encore son cheval en paradis. (1762.) (Voltaire.)

 

 

 

 

Publié dans La Pucelle d'Orléans

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James 07/09/2011 07:09



Bonne journée Love


J' ai grand plaisir à la commencer avec vous et La Pucelle . Je suis toujours émerveillé par votre puissance de travail . Je vous trouve adorablement géniale .


Je vous embrasse fidèlement



loveVoltaire 07/09/2011 07:33



Bonjour Mister James,


 


Plus que 17 chants à taper ... en gros j'atteindrai près de 300 pages Word ...


 


Je suis obligée de couper certains chants en 2 parties lorsque ceux-ci sont trop longs, j'espère que cela ne casse pas le rythme du chant ; je ne peux mettre que 15
pages word en ligne par article.


 


Je vous souhaite une très bonne journée.