LA HENRIADE : Projet de dédicace au roi

Publié le par loveVoltaire

LA HENRIADE-DEDICACE AU ROI

 

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PROJET DE DÉDICACE AU ROI

 

 

PAR VOLTAIRE.

 

 

 

 

 

 

 

         Sire, tout ouvrage où il est parlé des grandes actions de Henri IV doit être offert à Votre Majesté. C’est le sang de ce héros qui coule dans vos veines. Vous n’êtes roi que parce qu’il a été grand homme, et la France, qui vous souhaite autant de vertus et plus de bonheur qu’à lui, se flatte que le jour et le trône que vous lui devez vous engageront à l’imiter.

 

         Henri IV était, de l’aveu de toutes les nations, le meilleur prince, le maître le plus doux, le plus intrépide capitaine, le plus sage politique de son siècle. Il conquit son royaume à force de vaincre et de pardonner. Après plus de cent combats sanglants et plus de deux cents sièges, il se vit enfin maître de la France ; mais la France était désolée et épuisée d’hommes et d’argent ; les campagnes étaient incultes, les villes désertes, les peuples misérables. Henri IV en peu d’années répara tant de ruines ; et parce qu’il était juste et qu’il savait choisir de bons ministres, il rétablit l’ordre dans l’Etat et dans les finances ; il sut en même temps enrichir son épargne et ses peuples.

 

         Heureux d’avoir connu l’adversité, il compatissait aux malheurs des hommes, et il modérait les rigueurs du commandement que lui-même il avait ressenties.

 

         Les autres rois ont des courtisans, il avait des amis ; son cœur était plein de tendresse pour ses vrais serviteurs. Il écrivit au fameux Duplessis-Mornay, qui avait reçu un outrage : « Comme votre roi, je vous ferai justice ; et comme votre ami, je vous offre mon épée. » Plusieurs Français gardent avec un respect religieux quelques lettres écrites de sa main, monument de sa justice et de sa bonté. Une à M. de Caumartin, depuis garde des sceaux, commençait par ces mots : Euge, serve bone et fidelis ; quia supra pauca fuisti fidelis, supra multa te constituam. « Courage, bon et fidèle serviteur ; puisque vous m’avez bien servi dans les petites choses, je vous en confierai de plus importantes. »

 

         Tout le monde connaît celle qu’il écrivit au duc de Sully au sujet des habitants des vallées de la Loire, ruinés par les débordements de cette rivière :

 

         « Pour ce qui touche la ruine des eaux, Dieu m’a donné mes sujets pour les conserver comme mes enfants ; que mon conseil les traite avec charité. Les aumônes sont agréables à Dieu, particulièrement en cet accident ; j’en sentirais ma conscience chargée ; que l’on les secoure de tout ce qu’on jugera que je le pourrai faire. »

 

         Ce roi, qui aimait véritablement ses sujets, ne regarda jamais leurs plaintes comme des séditions, ni les remontrances des magistrats comme des attentats à l’autorité souveraine. Quelquefois son conseil prit des moyens odieux pour rétablir les finances. On créa des impôts qui firent soulever les peuples. Henri IV réprima doucement les séditieux, il rétablit ces impôts pour marquer son pouvoir, et les révoqua presque en même temps pour signaler sa bonté. Les députés des villes où les séditions s’étaient allumées vinrent se jeter aux pieds du roi, dans la crainte qu’on ne fît bâtir des citadelles dans leurs villes. « Je n’en veux point avoir d’autres reprit le roi, que le cœur de mes sujets. »

 

         Ce fut à peu près dans une pareille occurrence que l’un des plus sages et des plus vertueux magistrats que la France ait jamais eus, Miron, lieutenant civil et prévôt des marchands, fit au roi des remontrances hardies au sujet des rentes de l’hôtel-de-ville, dont on voulait faire une recherche préjudiciable à l’intérêt et au repos des familles ; les paroles de Miron, qui n’étaient que fortes, parurent séditieuses aux courtisans. Plusieurs conseillèrent au roi de le faire enfermer à la Bastille.

 

         Au premier bruit de ces conseils violents, le peuple, qui idolâtrait Miron, et qui n’avait pas encore perdu cette audace et cette impétuosité que donnent les guerres civiles, accourut en foule à la porte de ce magistrat. Il fit retirer la populace avec sagesse, et vint se présenter à Henri IV, plein d’une confiance que lui donnaient sa vertu et celle de son maître. Quand il parut devant le roi, il n’en reçut que des éloges. Le prince approuva sa fidélité et la hardiesse de son zèle : « Vous avez voulu, dit-il, être le martyr du public, mais je ne veux pas en être le persécuteur. » Il fit plus, il révoqua son édit, et apprit aux rois, par cet exemple, qu’ils ne sont jamais si grands que lorsqu’ils avouent qu’ils se sont trompés. Le dirai-je, Sire ? Oui, la vérité me l’ordonne ; c’est une chose bien honteuse pour les rois que cet étonnement où nous sommes, quand ils aimaient sincèrement le bonheur de leurs peuples. Puissiez-vous un jour nous accoutumer à regarder en vous cette vertu comme un apanage inséparable de votre couronne ! Ce fut cet amour véritable de Henri IV pour la France qui le fit enfin adorer de ses sujets.

 

         Les cœurs que l’esprit de la Ligue avait endurcis s’attendrirent ; ceux qui s’étaient le plus opposés à sa grandeur, n’en désiraient plus que l’affermissement et la durée. Dans ce haut degré de gloire, il allait changer la face de l’Europe ; il partait à la tête d’une armée formidable ; on allait éclore un dessein inouï que seul il avait pu former, et qu’il était seul capable d’exécuter, lorsqu’au milieu de ses préparatifs et sous les arcs de triomphe préparés pour son épouse, il fut assassiné.

 

         A ces paroles, qui furent en un moment portées dans tout Paris : Le roi est mort ! La consternation saisit tous les cœurs, on n’entendit que des cris et des gémissements ; on s’embrassait en versant des larmes. Les vieillards disaient à leurs enfants : « Vous avez perdu votre père ! » Vous le savez, Sire, ce ne sont point des exagérations, c’est l’exacte peinture de la douleur que sa mort fit sentir à la France.

 

         Vous êtes né, Sire, ce que Henri-le-Grand devint par son courage. Ce trône qu’il conquit à quarante ans, dont il trouva les fondements ébranlés et teints du sang des Français, la nature vous l’a donné dans votre enfance, glorieux et paisible. Les cœurs des Français que ses vertus forcèrent si tard à l’aimer, vous les possédez dès votre berceau. Vos yeux ne se sont ouverts que pour voir des hommes pénétrés pour vous d’une tendresse respectueuse ; que dis-je, la France vous adore !

 

 

 

 

 

 

 

 

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