LA HENRIADE : Chant second - Partie 2

Publié le par loveVoltaire

 LA HENRIADE - CHANT SECOND- Partie 2

 

 

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CHANT SECOND.

 

 

 

(suite)

 

 LA HENRIADE - CHANT SECOND

 

 

 

 

 

 

 

 

Déjà des assassins la nombreuse cohorte

Du salon qui l’enferme allait briser la porte ;

Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux

Avec cet œil serein, ce front majestueux,

Tel que dans les combats, maître de son courage,

Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.

 

A cet air vénérable, à cet auguste aspect,

Les meurtriers surpris sont saisis de respect ;

Une force inconnue a suspendu leur rage.

« Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,

Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs,

Que le sort des combats respecta quarante ans ;

Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne ;

Ma vie est peu de chose, et je vous l’abandonne…

J’eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous… »

Ces tigres à ces mots tombent à ses genoux :

L’un, saisi d’épouvante, abandonne ses armes ;

L’autre embrasse ses pieds, qu’il trempe de ses larmes ;

Et de ses assassins ce grand homme entouré

Semblait un roi puissant par son peuple adoré (1).

 

Besme (2), qui dans la cour attendait sa victime,

Monte, accourt, indigné qu’on diffère son crime ;

Des assassins trop lents il veut hâter les coups ;

Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.

A cet objet touchant lui seul est inflexible :

Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,

Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,

Si du moindre remords il se sentait surpris.

A travers les soldats il court d’un pas rapide :

Coligny l’attendait d’un visage intrépide ;

Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux

Lui plonge son épée, en détournant les yeux,

De peur que d’un coup d’œil cet auguste visage

Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.

 

Du plus grand des Français tel fut le triste sort.

On l’insulte (3), on l’outrage encore après sa mort.

Son corps percé de coups, privé de sépulture,

Des oiseaux dévorants fut l’indigne pâture ;

Et l’on porta sa tête aux pieds de Médicis,

Conquête digne d’elle et digne de son fils.

Médicis la reçut avec indifférence (4)

Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,

Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,

Et comme accoutumée à de pareils présents.

 

Qui pourrait cependant exprimer les ravages

Dont cette nuit cruelle étala les images (5) ?

La mort de Coligny, prémices des horreurs,

N’était qu’un faible essai de toutes leurs fureurs.

D’un peuple d’assassins les troupes effrénées,

Par devoir et par zèle au carnage acharnées,

Marchaient le fer en main, les yeux étincelants,

Sur les corps étendus de nos frères sanglants.

Guise (6) était à leur tête, et, bouillant de colère,

Vengeait sur tous les miens les mânes de son père.

Nevers (7), Gondi (8), Tavanne (9), un poignard à la main,

Echauffaient les transports de leur zèle inhumain ;

Et portant devant eux la liste de leurs crimes,

Les conduisaient au meurtre, et marquaient les victimes.

 

Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris,

Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris,

Le fils assassiné sur le corps de son père,

Le frère avec la sœur, la fille avec la mère,

Les époux expirant sous leurs toits embrasés,

Les enfants au berceau sur la pierre écrasés :

Des fureurs des humains c’est ce qu’on doit attendre.

Mais ce que l’avenir aura peine à comprendre,

Ce que vous-même encore à peine vous croirez,

Ces monstres furieux, de carnage altérés,

Excités par la voix des prêtres sanguinaires,

Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères ;

Et, le bras tout souillé du sang des innocents,

Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens.

 

Oh ! Combien de héros indignement périrent !

Resnel (10) et Pardaillan chez les morts descendirent ;

Et vous, brave Guerchy (11), vous, sage Lavardin,

Dignes de plus de vie et d’un autre destin.

Parmi les malheureux que cette nuit cruelle

Plongea dans les horreurs d’une nuit éternelle,

Marsillac et Soubise (12), au trépas condamnés,

Défendent quelque temps leurs jours infortunés.

Sanglants, percés de coups, et respirant à peine,

Jusqu’aux portes du Louvre, on les pousse, on les traîne ;

Ils teignent de leur sang ce palais odieux,

En implorant leur roi qui les trahit tous deux.

 

Du haut de ce palais excitant la tempête,

Médicis à loisir contemplait cette fête :

Ses cruels favoris, d’un regard curieux,

Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux,

Et de Paris en feu les ruines fatales

Etaient de ces héros les pompes triomphales.

 

Que dis-je ! ô crime ! ô honte ! ô comble de nos maux !

Le roi (13), le roi lui-même, au milieu des bourreaux,

Poursuivant des proscrits les troupes égarées,

Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées :

Et ce même Valois que je sers aujourd’hui,

Ce roi qui par ma bouche implore votre appui,

Partageant les forfaits de son barbare frère,

A ce honteux carnage excitait sa colère.

Non qu’après tout Valois ait un cœur inhumain ;

Rarement dans le sang il a trempé sa main ;

Mais l’exemple du crime assiégeait sa jeunesse ;

Et sa cruauté même était une faiblesse.

 

Quelques-uns, il est vrai, dans la foule des morts,

Du fer des assassins trompèrent les efforts.

De Caumont (14), jeune enfant, l’étonnante aventure

Ira de bouche en bouche à la race future.

Son vieux père, accablé sous le fardeau des ans,

Se livrait au sommeil entre ses deux enfants ;

Un lit seul enfermait et les fils et le père.

Les meurtriers ardents, qu’aveuglait la colère,

Sur eux à coups pressés enfoncent le poignard :

Sur ce lit malheureux la mort vole au hasard.

 

L’Eternel en ses mains tient seul nos destinées ;

Il sait, quand il lui plaît, veiller sur nos années,

Tandis qu’en ses fureurs l’homicide est trompé.

D’aucun coup, d’aucun trait, Caumont ne fut frappé,

Un invisible bras, armé pour sa défense,

Aux mains des meurtriers dérobait son enfance ;

Son père, à son côté, sous mille coups mourant,

Le couvrait tout entier de son corps expirant ;

Et, du peuple et du roi trompant la barbarie,

Une seconde fois il lui donna la vie.

 

Cependant que faisais-je en ces affreux moments ?

Hélas ! Trop assuré sur la foi des serments,

Tranquille au fond du Louvre, et loin du bruit des armes,

Mes sens d’un doux repos goûtaient encor les charmes.

O nuit, nuit effroyable ! ô funeste sommeil !

L’appareil de la mort éclaira mon réveil.

On avait massacré mes plus chers domestiques ;

Le sang de tous côtés inondait mes portiques,

Et je n’ouvris les yeux que pour envisager

Les miens que sur le marbre on venait d’égorger.

Les assassins sanglants vers mon lit s’avancèrent ;

Leurs parricides mains devant moi se levèrent ;

Je touchais au moment qui terminait mon sort ;

Je présentai ma tête, et j’attendis la mort.

 

Mais soit qu’un vieux respect pour le sang de leurs maîtres

Parlât encor pour moi dans le cœur de ces traîtres (15) ;

Soit que de Médicis l’ingénieux courroux

Trouvât pour moi la mort d’un supplice trop doux ;

Soit qu’enfin s’assurant d’un port durant l’orage,

Sa prudente fureur me gardât pour otage ;

On réserva ma vie à de nouveaux revers,

Et bientôt de sa part on m’apporta des fers.

 

Coligny, plus heureux et plus digne d’envie,

Du moins, en succombant, ne perdit que la vie ;

Sa liberté, sa gloire au tombeau le suivit …

Vous frémissez, madame, à cet affreux récit :

Tant d’horreur vous surprend ; mais de leur barbarie

Je ne vous ai conté que la moindre partie.

On eût dit que, du haut de son Louvre fatal,

Médicis à la France eût donné le signal ;

Tout imita Paris : la mort sans résistance

Couvrit en un moment la face de la France.

Quand un roi veut le crime, il est trop obéi !

Par cent mille assassins son courroux fut servi ;

Et des fleuves français les eaux ensanglantées

Ne portaient que des morts aux mers épouvantées (16). »

 

  LA HENRIADE - CHANT SECOND- Partie 2

 

 

 

1 – « Cette image est très belle, s’écrie La Beaumelle sous la monarchie. – Si on le considère philosophiquement, ce vers, écrit-on en 1794, est un chef-d’œuvre de ridicule et de basse adulation ; c’est la chute du génie dans la boue. Il est vrai que c’est Henri IV qui parle. » (G.A.)

 

2 – Besme était un Allemand (*), domestique de la maison de Guise. Ce misérable étant depuis pris par les protestants, les Rochellois voulurent l’acheter pour le faire écarteler dans leur place publique. Ils proposèrent ensuite de l’échanger contre le brave Montbrun, chef des protestants du Dauphiné, à qui le parlement de Grenoble faisait alors le procès. Montbrun fut exécuté, et Besme tué par un nommé Bretanville. (1730.) (Voltaire.)

 

* ou mieux, un Bohémien.

 

 

3 – Il est impossible de savoir s’il est vrai que Catherine de Médicis ait envoyé la tête de l’amiral à Rome, comme l’assurent les protestants (1723.) – Mais il est sûr qu’on porta sa tête à la reine, avec un coffre plein de papiers, parmi lesquels était l’histoire du temps, écrite de la main de Coligny. (1730.). On y trouva aussi plusieurs mémoires sur les affaires publiques. Un de ces mémoires avait pour objet d’engager Charles à faire la guerre aux Anglais. Charles IX fit lire ce mémoire à l’ambassadeur d’Angleterre, qui se plaignait à lui de la trahison faite aux protestants, et qui n’en méprisa que plus la politique de la cour de France. Un autre mémoire montrait les dangers auxquels il exposerait la tranquillité de l’Etat, s’il donnait un apanage à son frère le duc d’Alençon : on le montra à ce jeune prince, qui regrettait l’amiral. « Je ne sais pas, répondit-il après l’avoir lu, si ce mémoire est d’un de mes amis, mais il est sûrement d’un sujet fidèle. » (K.)

 

La populace traîna le corps de l’amiral par les rues, et le pendit par les pieds avec une chaîne de fer au gibet de Montfaucon. – Le roi eut la cruauté d’aller lui-même avec sa cour à Montfaucon  jouir de cet horrible spectacle. Quelqu’un lui ayant dit que le corps de l’amiral sentait mauvais, il répondit comme Vitellius : « Le corps d’un ennemi mort sent toujours bon. » (1723 et 1730.)

 

Il alla au parlement accuser l’amiral d’une conspiration ; et le parlement rendit un arrêt contre le mort, par lequel il ordonna que son corps, après être traîné sur une claie, serait pendu en Grève, ses enfants déclarés roturiers et incapables de posséder aucune charge, sa maison de Châtillon-sur-Loing rasée, les arbres coupés, etc. ; et que tous les ans on ferait une procession, le jour de la Saint-Barthélemy, pour remercier Dieu de la découverte de la conspiration, à laquelle l’amiral n’avait pas songé. Malgré cet arrêt, la fille de l’amiral, veuve de Téligny, épousa peu de temps après le prince d’Orange. (1723. et K.)

 

Le parlement avait mis quelques années auparavant sa tête à cinquante mille écus ; il est assez singulier que ce soit précisément le même prix qu’il mit depuis à celle du cardinal Mazarin. Le génie des Français est de tourner en plaisanterie les événements les plus affreux : on débita un petit écrit intitulé : Passio Domini nostri Gaspardi Coligni, secundum Bartholomœum. (1723.) (Voltaire.)

 

Mézeray rapporte, dans sa grande histoire, un fait dont il est très permis de douter. Il dit que, quelques années auparavant, le gardien du couvent des cordeliers de Saintes, nommé Michel Crellet, condamné par l’amiral à être pendu, lui prédit qu’il mourrait assassiné, qu’il serait jeté par les fenêtres, et ensuite pendu lui-même.

 

De nos jours, un financier ayant acheté une terre qui avait appartenu aux Coligny, y trouva dans le parc, à quelques pieds sous terre, un coffre de fer rempli de papiers qu’il fit jeter au feu, comme ne produisant aucun revenu. (1723.) (Voltaire.)

 

4 – Voir la Préface de Marmontel. (G.A.)

 

5 – « Partout où Voltaire ne croit pas, dit M. Bancel, sa poésie se décolore, son inspiration l’abandonne, et vainement il la remplace par l’artifice. Au contraire, s’il est ému, convaincu, son langage s’élève, le verbe poétique résonne. Souvenez-vous de la belle description de la Saint-Barthélemy. » (G.A.)

 

6 – C’était Henri, duc de Guise, surnommé le Balafré, fameux depuis par les barricades, et qui fut tué à Blois. Il était fils du duc François, assassiné par Poltrot. (1730.) (Voltaire.)

 

7 – Frédéric de Gonzague, de la maison de Mantoue, duc de Nevers, l’un des auteurs de la Saint-Barthélemy. (1730.) (Voltaire.)

 

8 – Albert de Gondi, maréchal de Retz, favori de Catherine de Médicis. – C’était lui qui avait appris à Charles IX à jurer et à renier Dieu, comme on disait dans ces temps-là. (K.)

 

9 – Gaspard de Tavane, élevé page de François 1er. Il courait dans les rues la nuit de la Saint-Barthélemy, criant : « Saignez, saignez ; la saignée est aussi bonne au mois d’août qu’au mois de mai. » Son fils, qui a écrit des Mémoires, rapporte que son père, étant au lit de la mort, fit une confession générale de sa vie, et que le confesseur lui ayant dit d’un air étonné : « Quoi ! Vous ne parlez point de la Saint-Barthélemy ? – Je la regarde, répondit le maréchal, comme une action méritoire qui doit effacer mes autres péchés. » (1730.)

 

10 – Antoine de Clermont-Resnel, se sauvant en chemise, fut massacré par le fils du baron des Adrets, et par son propre cousin Bussy d’Amboise.

 

Le marquis de Pardaillan fut tué à côté de lui. (1730.) (Voltaire.)

 

11 – Guerchy se défendit longtemps dans la rue, et tua quelques meurtriers, avant d’être accablé  par le nombre ; mais le marquis de Lavardin n’eut pas le temps de tirer l’épée. (1730.) (Voltaire.)

 

12 – Marsillac, comte de La Rochefoucauld, était favori de Charles IX, et avait passé une partie de la nuit avec le roi. Ce prince avait eu quelque envie de le sauver, et il lui avait même dit de coucher dans le Louvre ; mais enfin il le laissa aller en disant : « Je vois bien que Dieu veut qu’il périsse. »

 

Soubise portait ce nom, parce qu’il avait épousé l’héritière de la maison de Soubise. Il s’appelait Dupont-Quellenec. Il se défendit très longtemps, et tomba percé de coups sous les fenêtres de la reine. Comme sa femme lui avait intenté un procès pour cause d’impuissance, les dames de la cour allèrent voir son corps nu et tout sanglant, par une curiosité barbare digne de cette cour abominable. (1730.) (Voltaire.)

 

13 – Voici ce que Brantôme ne fait pas difficulté d’avouer lui-même dans ses Mémoires : « Quand il fut jour, le roi mit la tête à la fenêtre de sa chambre, et voyant aucuns dans le faubourg Saint-Germain, qui se remuoient et se sauvoient, il prit une grande arquebuse de chasse qu’il avoit, et en tiroit tout plein de coups à eux, mais en vain, car l’arquebuse ne tiroit si loin ; incessament crioit : Tuez, tuez ! »

 

Plusieurs personnes ont entendu conter à M. le maréchal de Tessé que, dans son enfance, il avait vu un gentilhomme âgé de plus de cent ans, qui avait été fort jeune dans les gardes de Charles IX. Il interrogea ce vieillard sur la Saint-Barthélemy, et lui demanda s’il était vrai que le roi eût tiré sur les huguenots.

 

« C’était moi, monsieur, répondit le vieillard, qui chargeais son arquebuse. »

 

Henri IV dit publiquement plus d’une fois qu’après la Saint-Barthélemy une nuée de corbeaux était venue se percher sur le Louvre ; et que, pendant sept nuits, le roi, lui, et toute la cour, entendirent des gémissements et des cris épouvantables à la même heure. Il racontait un prodige encore plus étrange : il disait que, quelques jours avant les massacres, jouant aux dés avec le duc d’Alençon et le duc de Guise, il vit des gouttes de sang sur la table ; que par deux fois il les fit essuyer, que deux fois elles reparurent, et qu’il quitta le jeu saisi d’effroi. (1723.) (Voltaire.)

 

14 – Caumont, qui échappa à la Saint-Barthélemy, est le fameux maréchal de La Force, qui depuis se fit une si grande réputation, et qui vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. (1723 ?) – Il a laissé des Mémoires qui n’ont point été imprimés, et qui doivent être encore dans la maison de La Force. (1730.) (Voltaire.)

 

Mézeray, dans sa grande histoire, dit que le jeune Caumont, son père et son frère, couchaient dans un même lit ; que son père et son frère furent massacrés, et qu’il échappa comme par miracle, etc. C’est sur la foi de cet historien que j’ai mis en vers cette aventure. (1723.) (Voltaire.)

 

Les circonstances dont Mézeray appuie son récit ne me permettaient pas de douter de la vérité du fait, tel qu’il le rapporte ; mais depuis, M. le duc de La Force m’a fait voir les Mémoires manuscrits de ce même maréchal de La Force écrits de sa propre main. Le maréchal y conte son aventure d’une autre façon : cela fait voir comme il faut se fier aux historiens.

 

Voici l’extrait des particularités curieuses que le maréchal de La Force raconte de la Saint-Barthélemy.

 

Deux jours avant la Saint-Barthélemy, le roi avait ordonné au parlement de relâcher un officier qui était prisonnier à la Conciergerie ; le parlement n’en ayant rien fait, le roi avait envoyé quelques-uns de ses gardes enfoncer les portes de la prison, et tirer de force le prisonnier. Le lendemain, le parlement vint faire ses remontrances au roi : tous ces messieurs avaient mis leurs bras en écharpe, pour faire voir à Charles IX qu’il avait estropié la justice. Tout cela avait fait beaucoup de bruit ; et au commencement du massacre, on persuada d’abord aux huguenots que le tumulte qu’ils entendaient venait d’une sédition excitée dans le peuple à l’occasion de l’affaire du parlement.

 

Cependant un maquignon, qui avait vu le duc de Guise entrer avec des satellites chez l’amiral de Coligny, et qui, se glissant dans la foule, avait été témoin de l’assassinat de ce seigneur, courut aussitôt en donner avis au sieur de Caumont de La Force, à qui il avait vendu dix chevaux huit jours auparavant.

 

La Force et ses deux fils logeaient au faubourg Saint-Germain, aussi bien que plusieurs calvinistes. Il n’y avait point encore de pont qui joignît ce faubourg à la ville. On s’était saisi de tous les bateaux par ordre de la cour, pour faire passer les assassins dans le faubourg. Ce maquignon se jette à la nage, passe à l’autre bord, et avertit M. de La Force de son danger. La Force était déjà sorti de sa maison ; il avait encore eu le temps de se sauver ; mais voyant que ses enfants ne venaient pas, il retourna les chercher. A peine est-il rentré chez lui, que les assassins arrivent : un nommé Martin, à leur tête, entre dans sa chambre, le désarme, lui et ses deux enfants, et lui dit, avec des serments affreux, qu’il faut mourir. La Force lui proposa une rançon de deux mille écus : le capitaine l’accepte. La Force lui jure de la payer dans deux jours ; et aussitôt les assassins, après avoir tout pillé, dans la maison, disent à La Force et à ses enfants de mettre leurs mouchoirs en croix sur leurs chapeaux, et leur font retrousser leur manche droite sur l’épaule : c’était la marque des meurtriers. En cet état ils leur font passer la rivière, et les amènent dans la ville. Le maréchal de La Force assure qu’il vit la rivière couverte de morts. Son père, son frère et lui, abordèrent devant le Louvre ; là ils virent égorger plusieurs de leurs amis, et entre autres le brave de Piles, père (*) de celui qui tua en duel le fils de Malherbe. De là le capitaine Martin mena ses prisonniers dans sa maison, rue des Petits-Champs, fit jurer à La Force que ni lui ni ses enfants ne sortiraient point de là avant d’avoir payé les deux mille écus, les laissa en garde à deux soldats suisses, et alla chercher quelques autres calvinistes à massacrer dans la ville.

 

L’un des deux Suisses, touché de compassion, offrit aux prisonniers de les faire sauver. La Force n’en voulut jamais rien faire ; il répondit qu’il avait donné sa parole, et qu’il aimait mieux mourir que d’y manquer. Une tante, qu’il avait, lui trouva les deux mille écus ; et l’on allait les délivrer au capitaine Martin, lorsque le comte de Coconas (celui-là même à qui depuis on coupa le cou) vint dire à La Force que le duc d’Anjou demandait à lui parler. Aussitôt il fit descendre le père et les enfants nu-tête et sans manteau. La Force vit bien qu’on le menait à la mort ; il suivit Coconas, en le priant d’épargner ses deux enfants innocents. Le plus jeune, âgé de treize ans, qui s’appelait Jacques Nompar, et qui a écrit ceci, éleva la voix, et reprocha à ces meurtriers leurs crimes, en leur disant qu’ils en seraient punis de Dieu. Cependant les deux enfants sont menés avec leur père au bout de la rue des Petits-Champs ; on donne d’abord plusieurs coups de poignard à l’aîné, qui s’écrie : « Ah ! mon père ! ah ! mon Dieu ! je suis mort. » Dans le même moment le père tombe percé de coups sur le corps de son fils. Le plus jeune, couvert de leur sang, mais qui, par un miracle étonnant, n’avait reçu aucun coup, eut la prudence de s’écrier aussi : « Je suis mort. » Il se laissa tomber entre son père et son frère, dont il reçut les derniers soupirs. Les meurtriers, les voyant tous morts, s’en allèrent en disant : « Les voila bien tous trois. » Quelques malheureux vinrent ensuite dépouiller les corps : il restait un bas de toile au jeune de La Force ; un marqueur du Jeu de paume du Verdelet voulut avoir ce bas de toile ; en le tirant, il s’amusa à considérer le corps de ce jeune enfant : « Hélas ! dit-il, c’est bien dommage ; celui-ci n’est qu’un enfant, que peut-il avoir fait ? » Ces paroles de compassion obligèrent le petit La Force à lever doucement la tête, et lui dire tout bas : « Je ne suis pas encore mort. » Ce pauvre homme lui répondit : « Ne bougez pas, mon enfant, ayez patience. » Sur le soir il le vint chercher ; il lui dit : « Levez-vous, ils n’y sont plus, » et lui mit sur les épaules un méchant manteau. Comme il le conduisait, quelqu’un des bourreaux lui demanda : « Qui est ce jeune garçon ? C’est mon neveu, lui dit-il, qui s’est enivré ; vous voyez comme il s’est accommodé ; je m’en vais bien lui donner le fouet. » Enfin le pauvre marqueur le mena chez lui et lui demanda trente écus pour sa récompense. De là le jeune La Force se fit conduire, déguisé en gueux, jusqu’à l’Arsenal, chez le maréchal de Biron son parent, grand-maître de l’artillerie ; on le cacha quelques temps dans la chambre des filles ; enfin, sur le bruit que la cour le faisait chercher pour s’en défaire, on le fit sauver en habit de page, sous le nom de Beaupui. (1723.) (Voltaire.)

 

* Ou plutôt, grand-père. (G.A.)

 

 

15- Je fus corrigé, raconte Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions, liv.III, d’une faute d’orthographe que je faisais avec tous nos Génevois par ces deux vers de la Henriade… Ce mot parlât, qui me frappa, m’apprit qu’il fallait un t à la troisième personne du subjonctif, au lieu qu’auparavant je l’écrivais et le prononçais parla, comme le prétérit de l’indicatif. (G.A.)

 

16 – « La religion catholique romaine, écrit le critique de 94, à propos de ce massacre, ne se lavera jamais de cette tache sur laquelle l’épouvantable guerre de la Vendée a encore étendu de nouvelles couches de sang, et cette guerre est encore le crime de la royauté. Aussi trouve-t-on avec plaisir à la fin de ce chant l’aveu des maux dont elle peut inonder un pays. » (G.A.)

 

Publié dans La Henriade

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James 13/05/2011 06:45



Je suis pris par ce récit, cette épopée, et avide de savoir la suite, comme dans un film à suspense .


Bonne journée Love et que vos belles mains nous offrent encore de beaux textes



loveVoltaire 13/05/2011 17:22



Je suis comme vous, Mister James, très impatiente de lire la suite : mes mains tremblent presque de plaisir à taper les mots de Voltaire ! Je suis complètement
sous le charme !


 


Je visualise tout à fait les scènes. La Henriade, version Voltaire, ferait très certainement un excellent film.


Quoi qu'il en soit, c'est un petit garçon (comme l'appelait Voltaire) qui me donne bien des soucis ... je relis, au moins, 6 fois, chaque chant, pour qu'il n'y ait
aucune coquille... C'est vous dire !


Demain, vous aurez la suite.