LA HENRIADE : Chant premier - Partie 2

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LA HENRIADE

 

 

CHANT PREMIER.

 

 

Suite

 

 

 

 

 

la henriade - CHANT PREMIER

 

 

 

 

 

 

 

Dans ce même moment, le Dieu de l’univers,

Qui vole sur les vents, qui soulève les mers ;

Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde

Forme, élève, et détruit les empires du monde,

De son trône enflammé, qui luit au haut des cieux,

Sur le héros français daigna baisser les yeux.

Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages

De porter le vaisseau vers ces prochains rivages

Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots :

Là, conduit par le ciel, aborda le héros.

 

Non loin de ce rivage, un bois sombre et tranquille,

Sous des ombrages frais, présente un doux asile :

Un rocher, qui le cache à la fureur des flots,

Défend aux aquilons d’en troubler le repos :

Une grotte est auprès, dont la simple structure

Doit tous ses ornements aux mains de la nature.

Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,

Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.

Aux humains inconnu, libre d’inquiétude,

C’est là que de lui-même il faisait son étude ;

C’est là qu’il regrettait ses inutiles jours,

Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours.

Sur l’émail de ces prés, au bord de ces fontaines,

Il foulait à ses pieds les passions humaines :

Tranquille, il attendait qu’au gré de ses souhaits

La mort vînt à son Dieu le rejoindre à jamais.

Ce Dieu qu’il adorait prit soin de sa vieillesse ;

Il fit dans son désert descendre la sagesse,

Et prodigue envers lui de ses trésors divins,

Il ouvrit à ses yeux le livre des destins.

 

Ce vieillard, au héros que Dieu lui fit connaître,

Au bord d’une onde pure offre un festin champêtre :

Le prince à ces repas  était accoutumé ;

Souvent sous l’humble toit du laboureur charmé,

Fuyant le bruit des cours, et se cherchant lui-même,

Il avait déposé l’orgueil du diadème.

 

Le trouble répandu dans l’empire chrétien

Fut pour eux le sujet d’un utile entretien.

Mornay, qui dans sa secte était inébranlable,

Prêtait au calvinisme un appui redoutable ;

Henri doutait encore, et demandait aux cieux

Qu’un rayon de clarté vînt dessiller ses yeux.

« De tout temps, disait-il, la vérité sacrée

Chez les faibles humains fut d’erreurs entourée :

Faut-il que, de Dieu seul attendant mon appui,

J’ignore les sentiers qui mènent jusqu’à lui ?

Hélas ! Un Dieu si bon, qui de l’homme est le maître,

En été servi, s’il avait voulu l’être. »

 

« De Dieu, dit le vieillard, adorons les desseins,

Et ne l’accusons pas des fautes des humains.

J’ai vu naître autrefois le calvinisme en France ;

Faible, marchant dans l’ombre, humble dans sa naissance,

Je l’ai vu, sans support, exilé dans nos murs,

S’avancer à pas lents par cent détours obscurs :

Enfin mes yeux ont vu, du sein de la poussière,

Ce fantôme effrayant lever sa tête altière,

Se placer sur le trône, insulter aux mortels,

Et d’un pied dédaigneux renverser nos autels.

 

Loin de la cour alors, en cette grotte obscure,

De ma religion je vins pleurer l’injure.

Là, quelque espoir au moins flatte mes derniers jours :

Un culte si nouveau ne peut durer toujours.

Des caprices de l’homme il a tiré son être ;

On le verra périr ainsi qu’on l’a vu naître.

Les œuvres des humains sont fragiles comme eux ;

Dieu dissipe à son gré leurs desseins factieux.

Lui seul est toujours stable ; et tandis que la terre

Voit de sectes sans nombre une implacable guerre,

La Vérité repose aux pieds de l’Eternel.

Rarement elle éclaire un orgueilleux mortel :

Qui la cherche du cœur, un jour peut la connaître.

Vous serez éclairé, puisque vous voulez l’être.

Ce Dieu vous a choisi : sa main, dans les combats,

Au trône des Valois va conduire vos pas.

Déjà sa voix terrible ordonne à la Victoire

De préparer pour vous les chemins de la gloire ;

Mais si la vérité n’éclaire vos esprits.

N’espérez point entrer dans les murs de Paris.

Surtout des plus grands cœurs évitez la faiblesse ;

Fuyez d’un doux poison l’amorce enchanteresse :

Craignez vos passions, et sachez quelque jour,

Résister aux plaisirs, et combattre l’amour.

Enfin quand vous aurez, par un effort suprême,

Triomphé des ligueurs, et surtout de vous-même ;

Lorsqu’en un siège horrible, et célèbre à jamais,

Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits,

Ces temps de vos Etats finiront les misères ;

Vous lèverez les yeux vers le Dieu de vos pères ;

Vous verrez qu’un cœur droit peut espérer en lui.

Allez : qui lui ressemble est sûr de son appui. »

 

Chaque mot qu’il disait était un trait de flamme

Qui pénétrait Henri jusqu’au fond de son âme.

Il se crut transporté dans ces temps bienheureux

Où le Dieu des humains conversait avec eux,

Où la simple vertu, prodiguant les miracles,

Commandait à des rois, et rendait des oracles.

 

Il quitte avec regret ce vieillard vertueux :

Des pleurs, en l’embrassant, coulèrent de ses yeux ;

Et, dès ce moment même, il entrevit l’aurore

De ce jour qui pour lui ne brillait pas encore.

Mornay parut surpris, et ne fut point touché :

Dieu, maître de ses dons, de lui s’était caché.

Vainement sur la terre il eut le nom de sage,

Au milieu des vertus l’erreur fut son partage.

 

Tandis que le vieillard, instruit par le Seigneur,

Entretenait le prince, et parlait à son cœur,

Les vents impétueux à sa voix s’apaisèrent,

Le soleil reparut, les ondes se calmèrent.

Bientôt jusqu’au rivage il conduisit Bourbon :

Le héros part, et vole aux plaines d’Albion.

 

En voyant l’Angleterre, en secret il admire

Le changement heureux de ce puissant empire,

Où l’éternel abus de tant de sages lois

Fit longtemps le malheur et du peuple et des rois.

Sur ce sanglant théâtre où cent héros périrent,

Sur ce trône glissant dont cent rois descendirent,

Une femme, à ses pieds enchaînant les destins,

De l’éclat de son règne étonnait les humains :

C’était Elisabeth ; elle dont la prudence

De l’Europe à son choix fit pencher la balance,

Et fit aimer son joug à l’Anglais indompté,

Qui ne peut ni servir, ni vivre en liberté.

Ses peuples sous son règne ont oublié leurs pertes ;

De leurs troupeaux féconds leurs plaines sont couvertes,

Les guérets de leurs blés, les mers de leurs vaisseaux ;

Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux ;

Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune,

Des bouts de l’univers appelle la fortune :

Londres, jadis barbare, est le centre des arts,

Le magasin du monde, et le temple de Mars.

Aux murs de Westminster (1) on voit paraître ensemble

Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,

Les députés du peuple, et les grands, et le roi,

Divisés d’intérêt, réunis par  la loi ;

Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,

Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible (2).

Heureux lorsque le peuple, instruit dans son devoir,

Respecte, autant qu’il doit, le souverain pouvoir !

Plus heureux lorsqu’un roi, doux, juste et politique,

Respecte, autant qu’il doit, la liberté publique !

« Ah ! s’écria Bourbon, quand pourront les Français

Réunir comme vous, la gloire avec la paix ?

Quel exemple pour vous, monarques de la terre !

Une femme a fermé les portes de la guerre ;

Et, renvoyant chez vous la discorde et l’horreur,

D’un peuple qui l’adore elle a fait le bonheur. »

 

Cependant il arrive à cette ville immense,

Où la liberté seule entretient l’abondance.

Du vainqueur (3) des Anglais il aperçoit la tour.

Plus loin, d’Elisabeth est l’auguste séjour.

Suivi de Mornay seul, il va trouver la reine,

Sans appareil, sans bruit, sans cette pompe vaine

Dont les grands, quels qu’ils soient, en secret sont épris,

Mais que le vrai héros regarde avec mépris.

Il parle, sa franchise est sa seule éloquence :

Il expose en secret les besoins de la France ;

Et jusqu’à la prière humiliant son cœur,

Dans ses soumissions découvre sa grandeur.

« Quoi ! Vous servez Valois ? dit la reine surprise ;

C’est lui qui vous envoie au bord de la Tamise ?

Quoi ! De ses ennemis devenu protecteur,

Henri vient me prier pour son persécuteur !

Des rives du couchant aux portes de l’aurore,

De vos longs différends l’univers parle encore ;

Et je vous dois armer en faveur de Valois

Ce bras, ce  même bras qu’il a craint tant de fois ! »

« Ses malheurs, lui dit-il, ont étouffé nos haines ;

Valois était esclave ; il brise enfin ses chaînes.

Plus heureux, si, toujours assuré de ma foi,

Il n’eût cherché d’appui que son courage et moi !

Mais il employa trop d’artifice et la feinte ;

Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte.

J’oublie enfin sa faute, en voyant son danger ;

Je l’ai vaincu , madame, et je vais le venger.

Vous pouvez, grande reine, en cette juste guerre,

Signaler à jamais le nom de l’Angleterre,

Couronner vos vertus en défendant nos droits,

Et venger avec moi la querelle des rois.

 

Elisabeth alors avec impatience

Demande le récit des troubles de la France,

Veut savoir quels ressorts et quel enchaînement

Ont produit dans Paris un si grand changement.

« Déjà, dit-elle au roi, la prompte renommée

De ces revers sanglants m’a souvent informée ;

Mais sa bouche, indiscrète en sa légèreté,

Prodigue le mensonge avec la vérité :

J’ai rejeté toujours ses récits peu fidèles.

Vous donc, témoin fameux de ces longues querelles,

Vous, toujours de Valois le vainqueur ou l’appui,

Expliquez-nous le nœud qui vous joint avec lui :

Daignez développer ce changement extrême ;

Vous seul pouvez parler dignement de vous-même.

Peignez-moi vos malheurs et vos heureux exploits ;

Songez que votre vie est la leçon des rois. »

 

« Hélas ! reprit Bourbon, faut-il que ma mémoire

Rappelle de ces temps la malheureuse histoire (4) !

Plût au ciel irrité, témoin de mes douleurs,

Qu’un éternel oubli nous cachât tant d’horreurs !

Pourquoi demandez-vous que ma bouche raconte

Des princes de mon sang les fureurs et la honte ?

Mon cœur frémit encore à ce seul souvenir ;

Mais vous me l’ordonnez, je vais vous obéir.

Un autre, en vous parlant, pourrait avec adresse

Déguiser leurs forfaits, excuser leur faiblesse ;

Mais ce vain artifice est peu fait pour mon cœur,

Et je parle en soldat plus qu’en ambassadeur (5). »

 

 

 

7

 

 

 

1 – C’est à Westminster que s’assemble le parlement d’Angleterre : il faut le concours de la chambre des communes, de celle des pairs, et le consentement du roi, pour faire des lois. (Voltaire.)

 

2 – Vers célèbres sur la fameuse pondération des pouvoirs. Ils furent cités souvent en 1789, et, au dix-neuvième siècle, pendant la durée de la royauté constitutionnelle. (G.A.)

 

3 – La Tour de Londres est un vieux château bâti près de la Tamise par Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie. (1730) (Voltaire.)

 

4 – Voir le deuxième chant de l’Enéide. (G.A.)

 

5 – Ceux qui n’approuvent point que l’auteur ait supposé ce voyage de Henri IV en Angleterre, peuvent dire qu’il ne paraît pas permis de mêler ainsi le mensonge à la vérité dans une histoire si récente ; que les savants dans l’histoire de France en doivent être choqués, et les ignorants peuvent être induits en erreur ; que si les fictions ont droit d’entrer dans un poème épique, il faut que le lecteur les reconnaisse aisément pour telles ; que quand on personnifie les passions, que l’on peint la Politique et la Discorde allant de Rome à Paris, l’Amour enchaînant Henri IV, etc., personne ne peut être trompé à ces peintures : mais lorsque l’on voit Henri IV passer la mer pour demander du secours à une princesse de sa religion, on peut croire facilement que ce prince a fait effectivement ce voyage ; qu’en un mot, un tel épisode doit être moins regardé comme une imagination du poète que comme un mensonge d’historien.

 

Ceux qui sont du sentiment contraire peuvent opposer que non-seulement il est permis à un poète d’altérer l’histoire dans les faits principaux, mais qu’il est impossible de ne le pas faire ; qu’il n’y a jamais eu d’événement dans le monde tellement disposé par le hasard, qu’on pût en faire un poème épique sans y rien changer ; qu’il ne faut pas avoir plus de scrupule dans le poème que dans la tragédie, où l’on pousse beaucoup plus loin la liberté de ces changements : car si l’on était trop servilement attaché à l’histoire, on tomberait dans le défaut de Lucain, qui a fait une gazette en vers, au lieu d’un poème épique. A la vérité il serait ridicule de transporter des événements principaux et dépendants les uns des autres, de placer la bataille d’Ivry avant la bataille de Coutras, et la Saint-Barthélemy après les Barricades. Mais l’on peut bien faire passer secrètement Henri IV en Angleterre, sans que ce voyage, qu’on suppose ignoré des Parisiens mêmes, change en rien la suite des événements historiques. Les mêmes lecteurs, qui sont choqués qu’on lui fasse faire un trajet de mer de quelques lieues,  ne seraient point étonnés qu’on le fît aller en Guyenne, qui est quatre fois plus éloignée. Que si Virgile a fait venir en Italie Enée, qui n’y alla jamais ; s’il l’a rendu amoureux de Didon, qui vivait trois cents ans après lui, on peut sans scrupule faire rencontrer ensemble Henri IV et la reine Elisabeth, qui s’estimaient l’un et l’autre, et qui eurent toujours un grand désir de se voir. Virgile, dira-t-on, parlait d’un temps très éloigné : il est vrai ; mais ces événements, tout reculés qu’ils étaient dans l’antiquité, étaient fort connus. L’Iliade et l’histoire de Carthage étaient aussi familières aux Romains que nous le sont les histoires les plus récentes ; il est aussi permis à un poète français de tromper le lecteur de quelques lieues, qu’à Virgile de le tromper de trois cents ans. Enfin ce mélange de l’histoire et de la fable est une règle établie et suivie, non-seulement dans tous les poèmes, mais dans tous les romans. Ils sont remplis d’aventures qui, à la vérité, ne sont pas rapportées dans l’histoire, mais qui ne sont pas démenties par elle. Il suffit, pour établir le voyage de Henri en Angleterre, de trouver un temps où l’histoire ne donne point à ce prince d’autres occupations. Or, il est certain qu’après la mort des Guises, Henri a pu faire ce voyage, qui n’est que de quinze jours au plus, et qui peut aisément être de huit. D’ailleurs cet épisode est d’autant plus vraisemblable, que la reine Elisabeth envoya effectivement, six mois après, à Henri-le-Grand, quatre mille Anglais. De plus il faut remarquer que Henri IV, le héros du poème, est le seul qui puisse conter dignement l’histoire de la cour de France, et qu’il n’y a guère qu’Elisabeth qui puisse l’entendre. Enfin, il s’agit de savoir si les choses que se disent Henri IV et la reine Elisabeth sont assez bonnes pour excuser cette fiction dans l’esprit de ceux qui la condamnent, et pour autoriser ceux qui l’approuvent (1723). (Voltaire.)

 

 

 

 

 

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