LA HENRIADE - Chant dixième - Partie 2

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Une femme (grand Dieu ! Faut-il à la mémoire (1)

Conserver le récit de cette horrible histoire (2) ?)

Une femme avait vu, par ces cœurs inhumains,

Un reste d’aliment arraché de ses mains.

Des biens que lui ravit la fortune cruelle,

Un enfant lui restait, prêt à périr comme elle :

Furieuse, elle approche, avec un coutelas,

De ce fils innocent qui lui tendait les bras ;

Son enfance, sa voix, sa misère, et ses charmes,

A sa mère en fureur arrachent mille larmes ;

Elle tourne sur lui son visage effrayé,

Plein d’amour, de regret, de rage, de pitié ;

Trois fois le fer échappe à sa main défaillante.

La rage enfin l’emporte ; et, d’une voix tremblante,

Détestant son hymen et sa fécondité :

« Cher et malheureux fils que mes flancs ont porté,

Dit-elle, c’est en vain que tu reçus la vie ;

Les tyrans ou la faim l’auraient bientôt ravie.

Et pourquoi vivrais-tu ? Pour aller dans Paris,

Errant et malheureux, pleurer sur ses débris ?

Meurs, avant de sentir mes maux et ta misère ;

Rends-moi le jour le sang, que t’a donnés ta mère ;

Que mon sein malheureux te serve de tombeau,

Et que Paris du moins voie un crime nouveau. »

En achevant ces mots, furieuse, égarée,

Dans les flancs de son fils sa main désespérée

Enfonce, en frémissant, le parricide acier,

Porte le corps sanglant auprès de son foyer,

Et, d’un bras que poussait sa faim impitoyable,

Prépare avidement ce repas effroyable.

Attirés par la faim, les farouches soldats

Dans ces coupables lieux reviennent sur leurs pas :

Leur transport est semblable à la cruelle joie

Des ours et des lions qui fondent sur leur proie ;

A l’envi l’un de l’autre ils courent en fureur ;

Ils enfoncent la porte. O surprise ! ô terreur !

Près d’un corps tout sanglant, à leurs yeux se présente

Une femme égarée, et de sang dégoûtante.

« Oui, c’est mon propre fils, oui, monstres inhumains,

C’est vous qui dans son sang avez trempé mes mains :

Que la mère et le fils vous servent de pâture :

Craignez-vous plus que moi d’outrager la nature ?

Quelle horreur à mes yeux semble vous glacer tous !

Tigres, de tels festins sont préparés pour vous. »

 

Ce discours insensé que sa rage prononce,

Est suivi d’un poignard qu’en son cœur elle enfonce.

De crainte, à ce spectacle, et d’horreur agités,

Ces monstres confondus courent épouvantés.

Ils n’osent regarder cette maison funeste ;

Ils pensent voir sur eux tomber le feu céleste,

Et le peuple, effrayé de l’horreur de son sort,

Levait les mains au ciel, et demandait la mort.

 

Jusqu’aux tentes du roi mille bruits en coururent,

Son cœur en fut touché, ses entrailles s’émurent ;

Sur ce peuple infidèle il répandit des pleurs :

« O Dieu ! s’écria-t-il, Dieu qui lis dans les cœurs,

Qui vois ce que je puis, qui connais ce que j’ose,

Des ligueurs et de moi tu sépares la cause.

Je puis lever vers toi mes innocentes mains :

Tu le sais, je tendais les bras à ces mutins ;

Tu ne m’imputes point leurs malheurs et leurs crimes.

Que Mayenne à son gré s’immole ces victimes ;

Qu’il impute, s’il veut, des désastres si grands

A la nécessité, l’excuse des tyrans ;

De mes sujets séduits qu’il comble la misère ;

Il en est l’ennemi, j’en dois être le père :

Je le suis ; c’est à moi de nourrir mes enfants,

Et d’arracher mon peuple à ces loups dévorants :

Dût-il de mes bienfaits s’armer contre moi-même,

Dussé-je, en le sauvant, perdre mon diadème.

Qu’il vive, je le veux, il n’importe à quel prix ;

Sauvons-le, malgré lui, de ses vrais ennemis ;

Et, si trop de pitié me coûte mon empire,

Que du moins sur ma tombe un jour on puisse lire :

Henri, de ses sujets ennemi généreux,

Aima mieux les sauver que de régner sur eux. »

 

Il dit (3) ; et dans l’instant il veut que son armée

Approche sans éclat de la ville affamée,

Qu’on porte aux citoyens des paroles de paix,

Et qu’au lieu de vengeance on parle de bienfaits.

A cet ordre divin ses troupes obéissent.

Les murs en ce moment de peuple se remplissent :

On voit sur les remparts avancer à pas lents

Ces corps inanimés, livides, et tremblants,

Tels qu’on feignait jadis que des royaumes sombres

Les mages à leur gré faisaient sortir les ombres,

Quand leur voix, du Cocyte arrêtant les torrents,

Appelait les enfers, et les mânes errants.

 

Quel est de ces mourants l’étonnement extrême !

Leur cruel ennemi vient les nourrir lui-même.

Tourmentés, déchirés par leurs fiers défenseurs,

Ils trouvent la pitié dans leurs persécuteurs.

Tous ces événements leur semblaient incroyables.

Ils voyaient devant eux ces piques formidables,

Ces traits, ces instruments des cruautés du sort

Ces lances qui toujours avaient porté la mort,

Secondant de Henri la généreuse envie,

Au bout d’un fer sanglant leur apporter la vie.

« Sont-ce là, disaient-ils, ces monstres si cruels ?

Est-ce là ce tyran si terrible aux mortels,

Cet ennemi de Dieu, qu’on peint si plein de rage ?

Hélas ! du Dieu vivant c’est la brillante image ;

C’est un roi bienfaisant, le modèle des rois ;

Nous ne méritons pas de vivre sous ses lois.

Il triomphe, il pardonne, il chérit qui l’offense.

Puisse tout notre sang cimenter sa puissance !

Trop dignes du trépas dont il nous a sauvés,

Consacrons-lui ces jours qu’il nous a conservés (4). »

 

De leurs cœurs attendris tel était le langage :

Mais qui peut s’assurer sur un peuple volage,

Dont la faible amitié s’exhale en vains discours,

Qui quelquefois s’élève, et retombe toujours ?

Ces prêtres, dont cent fois la fatale éloquence

Ralluma tous ces feux qui consumaient la France,

Vont se montrer en pompe à ce peuple abattu.

« Combattants sans courage, et chrétiens sans vertu,

A quel indigne appât vous laissez-vous séduire ?

Ne connaissez-vous plus les palmes du martyre ?

Soldats du Dieu vivant, voulez-vous aujourd’hui

Vivre pour l’outrager, pouvant mourir pour lui ?

Quand Dieu du haut des cieux nous montre la couronne,

Chrétiens, n’attendons pas qu’un tyran nous pardonne.

Dans sa coupable secte il veut nous réunir :

De ses propres bienfaits songeons à le punir.

Sauvons nos temples saints de son culte hérétique. »

 

C’est ainsi qu’ils parlaient ; et leur voix fanatique,

Maîtresse du vil peuple, et redoutable aux rois,

Des bienfaits de Henri faisait taire la voix ;

Et déjà quelques-uns, reprenant leur furie,

S’accusaient en secret de lui devoir la vie.

 

A travers ces clameurs et ces cris odieux,

La vertu de Henri pénétra dans les cieux.

Louis, qui du plus haut de la voûte divine

Veille sur les Bourbons dont il est l’origine,

Connut qu’enfin les temps allaient être accomplis,

Et que le roi des rois adopterait son fils.

Aussitôt de son cœur il chassa les alarmes :

La Foi vint essuyer ses yeux mouillés de larmes ;

Et la douce Espérance, et l’Amour paternel,

Conduisirent ses pas aux pieds de l’Eternel.

 

Au milieu des clartés d’un feu pur et durable,

Dieu mit, avant les temps, son trône inébranlable.

Le ciel est sous ses pieds ; de mille astres divers

Le cours toujours réglé l’annonce à l’univers.

La puissance, l’amour, avec l’intelligence,

Unis et divisés, composent son essence (5).

Ses saints, dans les douceurs d’une éternelle paix,

D’un torrent de plaisirs enivrés à jamais,

Pénétrés de sa gloire, et remplis de lui-même,

Adorent à l’envi sa majesté suprême.

Devant lui sont ces dieux, ces brûlants séraphins,

A qui de l’univers il commet les destins.

Il parle, et de la terre ils vont changer la face ;

Des puissances du siècle ils retranchent la race ;

Tandis que les humains, vils jouets de l’erreur,

Des conseils éternels accusent la hauteur.

Ce sont eux dont la main, frappant Rome asservie,

Aux fiers enfants du Nord a livré l’Italie,

L’Espagne aux Africains, Solyme aux Ottomans ;

Tout empire est tombé, tout peuple eut ses tyrans.

Mais cette impénétrable et juste Providence

Ne laisse pas toujours prospérer l’insolence ;

Quelquefois sa bonté, favorable aux humains,

Met le sceptre des rois dans d’innocentes mains.

 

Le père des Bourbons à ses yeux se présente,

Et lui parle en ces mots d’une voix gémissante :

« Père de l’univers, si tes yeux quelquefois

Honorent d’un regard les peuples et les rois,

Vois le peuple français à son prince rebelle ;

S’il viole tes lois, c’est pour t’être fidèle.

Aveuglé par son zèle, il te désobéit,

Et pense te venger, alors qu’il te trahit.

Vois ce roi triomphant, ce foudre de la guerre,

L’exemple, la terreur, et l’amour de la terre ;

Avec tant de vertus, n’as-tu formé son cœur

Que pour l’abandonner aux pièges de l’erreur ?

Faut-il que de tes mains le plus parfait ouvrage

A son Dieu qu’il adore offre un coupable hommage ?

Ah ! Si du grand Henri ton culte est ignoré,

Par qui le roi des rois veut-il être adoré ?

Daigne éclairer ce cœur créé pour te connaître ;

Donne à l’Eglise un fils, donne à la France un maître ;

Des ligueurs obstinés confonds les vains projets ;

Rends les sujets au prince, et le prince aux sujets.

Que tous les cœurs unis adorent ta justice,

Et t’offrent dans Paris le même sacrifice. »

 

L’Eternel à ces vœux se laissa pénétrer ;

Par un mot de sa bouche il daigna l’assurer.

A sa divine voix les astres s’ébranlèrent ;

La terre en tressaillit, les ligueurs en tremblèrent.

Le roi, qui dans le ciel avait mis son appui,

Sentit que le Très-Haut s’intéressait pour lui.

 

Soudain la Vérité, si longtemps attendue,

Toujours chère aux humains, mais souvent inconnue,

Dans les tentes du roi descend du haut des cieux.

D’abord un voile épais la cache à tous les yeux :

De moment en moment, les ombres qui la couvrent

Cèdent à la clarté des feux qui les entr’ouvrent :

Bientôt elle se montre à ses yeux satisfaits,

Brillante d’un éclat qui n’éblouit jamais.

 

Henri, dont le grand cœur était formé pour elle,

Voit, connaît, aime enfin sa lumière immortelle.

Il avoue, avec foi, que la religion

Est au-dessus de l’homme, et confond la raison.

Il reconnaît l’Eglise ici-bas combattue,

L’Eglise toujours une, et partout étendue,

Libre, mais sous un chef adorant en tout lieu,

Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu.

Le Christ, de nos péchés victime renaissante,

De ses élus chéris nourriture vivante,

Descend sur les autels à ses yeux éperdus,

Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n’est plus (6).

Son cœur obéissant se soumet, s’abandonne

A ces mystères saints dont son esprit s’étonne.

 

Louis, dans ce moment qui comble ses souhaits,

Louis tenant en main l’olive de la paix,

Descend du haut des cieux vers le héros qu’il aime ;

Aux remparts de Paris il le conduit lui-même.

Les remparts ébranlés s’entr’ouvrent à sa voix ;

Il entre (7)  au nom du Dieu qui fait régner les rois.

Les ligueurs éperdus, et mettant bas les armes,

Sont aux pieds de Bourbon, les baignent de leurs larmes ;

Les prêtres sont muets ; les Seize épouvantés

En vain cherchent pour fuir, des antres écartés.

Tout le peuple, changé dans ce jour salutaire,

Reconnaît son vrai roi, son vainqueur, et son père (8).

 

Dès lors on admira ce règne fortuné,

Et commencé trop tard, et trop tôt terminé.

L’Autrichien trembla. Justement désarmée,

Rome adopta Bourbon. Rome s’en vit aimée.

La Discorde rentra dans l’éternelle nuit.

A reconnaître un roi Mayenne fut réduit ;

Et soumettant enfin son cœur et ses provinces,

Fut le meilleur sujet du plus juste des princes.

 

 

 

 

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1 – Les Suisses qui étaient dans Paris à la solde du duc de Mayenne y commirent des excès affreux, au rapport de tous les historiens du temps ; c’est sur eux seuls que tombe ce mot de barbares, et non sur leur nation, pleine de bon sens et de droiture, et l’une des plus respectables nations du monde, puisqu’elle ne songe qu’à conserver sa liberté, et jamais à opprimer celle des autres. (1730.) (Voltaire.)

 

2 – Cette histoire est rapportée dans tous les Mémoires du temps. De pareilles horreurs arrivèrent aussi au siège de la ville de Sancerre. (1730.) (Voltaire.)

 

3 – Morceau cité dans tous les Cours de littérature. (G.A.)

 

4 – Henri IV fut si bon, qu’il permettait à ses officiers d’envoyer (comme le dit Mézeray) des rafraîchissements à leurs anciens amis et aux dames. Les soldats en faisaient autant, à l’exemple des officiers. Le roi avait de plus la générosité de laisser sortir de Paris presque tous ceux qui se présentaient. Par là il arriva effectivement que les assiégeants nourrirent les assiégés. (1730.) (Voltaire.)

 

5 – « Si jamais le peuple a pu tenir ce langage, dit le critique de 94, il méritait l’ignominieuse servitude à laquelle il se dévouait. » (G.A.

 

6 – Ces vers sur le Dieu trinitaire des catholiques sont inspirés (qui le croirait ?) de Chapelain, tant moqué par Boileau, et M. Villemain prétend que Chapelain l’emporte sur Voltaire :

 

Loin des murs flamboyants qui renferment le monde,

Dans le centre caché d’une clarté profonde,

Dieu repose en lui-même, et vêtu de splendeur,

Sans bornes est rempli de sa propre grandeur.

Une triple personne en une seule essence,

Le suprême pouvoir, la suprême science,

Et le suprême amour, unis en trinité,

De son règne éternel forment la majesté.

 

(G.A.)

 

7 – « Ce vers est d’une précision admirable, dit le critique de 94. On ne sait si Voltaire, lorsqu’il le fit, croyait à la transsubstantiation ; mais depuis il l’a attaquée, et avec les armes de la raison, et avec celles du raisonnement. (Voltaire.)  − La Beaumelle, lui, trouvait que le mot sous était un peu luthérien. (G.A.)

 

8 – Ce blocus et cette famine de Paris ont pour époque l’année 1590, et Henri IV n’entra dans Paris qu’au mois de mars 1594. Il s’était fait catholique en 1593 ; mais il a fallu rapprocher ces trois grands événements, parce qu’on écrivait un poème et non une histoire. (1730.) (Voltaire.)

 

9 – C’était sur ce vers que se terminait le poème en 1723. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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