ERIPHYLE - Partie 7 : Acte quatrième

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SCÈNE IV.

 

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ÉRIPHYLE, ALCMÉON, THÉANDRE, ZÉLONIDE,

SUITE.

 

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THÉANDRE.

 

O prodige effroyable !

 

 

ALCMÉON

 

O d’un pouvoir funeste oracle impénétrable !

 

ÉRIPHYLE.

 

A peine ai-je repris l’usage de mes sens !

Quel ordre ont prononcé ces horribles accents ?

De qui demandent-ils le sanglant sacrifice ?

 

ALCMÉON

 

Ciel ! Peux-tu commander que ma mère périsse !

 

ÉRIPHYLE, à Théandre.

 

Votre épouse, sa mère a terminé ses jours ?

 

ALCMÉON

 

Hélas ! Le ciel vous trompe et me poursuit toujours.

Théandre jusqu’ici m’a tenu lieu de père ;

Je ne suis pas son fils, et je n’ai plus de mère.

 

ÉRIPHYLE

 

Vous n’êtes point son fils ! Dieu ! Que d’obscurités !

 

ALCMÉON

 

Je n’entends que trop bien ces mânes irrités.

Je commence à sentir que les destins sont justes,

Que je ne suis point né pour ces grandeurs augustes ;

Que j’ai dû me connaître.

 

ÉRIPHYLE

 

Ah ! qui que vous soyez,

Cher Alcméon, mes jours à vos jours sont liés.

 

ALCMÉON

 

Non, reine, devant vous je ne dois point paraître.

 

ÉRIPHYLE

 

Il n’est point votre fils ! Et qui donc peut-il être ?

 

ALCMÉON

 

Je suis le vil jouet des destins en courroux :

Je suis un malheureux trop indigne de vous.

 

ÉRIPHYLE

 

Hélas ! Au nom des traits d’une si vive flamme,

Par l’amour et l’effroi qui remplissent mon âme,

Par ce cœur que le ciel forma pour vous aimer,

Par ces flambeaux d’hymen que je veux rallumer,

Ne vous obstinez point à garder le silence.

Hélas ! je m’attendais à plus de confiance.

 

(A Théandre, qui était dans le fond du théâtre avec la suite de la reine.)

 

Théandre, revenez, parlez, répondez-moi.

Sans doute il est d’un sang fait pour donner la loi.

Quel héros, ou quel dieu lui donna la naissance ?

 

THÉANDRE.

 

Mes mains ont autrefois conservé son enfance ;

J’ai pris soin de ses jours à moi seul confiés.

Le reste est inconnu ; mais si vous m’en croyez,

Si parmi les horreurs dont frémit la ature,

Vous daignez écouter ma triste conjecture,

Vous n’achèverez point cet hymen odieux.

 

ÉRIPHYLE

 

Ah ! Je l’achèverai, même en dépit des dieux.

 

(A Alcméon.)

Oui, fussiez-vous le fils d’un ennemi perfide,

Fussiez-vous né du sang du barbare Hermogide,

Je veux être éclaircie.

 

ALCMÉON

 

Eh bien ! Souffrez du moins

Que je puisse un moment vous parler sans témoins.

Pour la dernière fois vous m’entendez peut-être !

Je vous avais trompée, et vous m’allez connaître.

 

ÉRIPHYLE

 

Sortez. De toutes parts ai-je donc à trembler ?

 

 

1 – « L’ombre d’Amphiaraüs, dit M. A. Lacroix dans son Histoire de l’influence de Shakespeare sur le théâtre français, apparaît en plein jour, c’est à tous qu’elle s’adresse, le crime qu’elle pense apprendre était soupçonné depuis longtemps… ; dans ses discours, il n’y a plus rien qui nous impressionne… Shakespeare avait bien pris soin que l’ombre, dans sa pièce, ne vînt pas occasionner le trouble ni jeter l’effroi dans l’âme de Gertrude…. L’ombre (chez Voltaire) s’offre à Eriphyle « dans une posture menaçante, » tout à l’opposé de celle du père d’Hamlet… C’est une ombre manquée. » (G.A.)

 

 

 

 

SCÈNE V.

 

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ÉRIPHYLE, ALCMÉON.

 

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ALCMÉON

 

Il n’est plus de secrets que je doive céler.

Connu par ma fortune et par ma seule audace,

Je cachais aux humains les malheurs de ma race ;

Mais je ne me repens, au point où je me voi,

Que de m’être abaissé jusqu’à rougir de moi.

Voilà ma seule tache et ma seule faiblesse.

J’ai craint tant de rivaux dont la maligne adresse

A d’un regard jaloux sans cesse examiné,

Non pas ce que je suis, mais de qui je suis né,

Et qui de mes exploits rabaissant tout le lustre,

Pensaient ternir mon nom quand je le rends illustre.

J’ai cru que ce vil sang dans mes veines transmis,

Plus pur par mes travaux, était d’assez grand prix,

Et que lui préparant une plus digne course,

En le versant pour vous, j’ennoblissais sa source.

Je fis plus : jusqu’à vous l’on me vit aspirer,

Et, rival de vingt rois, j’osai vous adorer.

Ce ciel, enfin, ce ciel m’apprend à me connaître ;

Il veut confondre en moi le sang qui m’a fait naître ;

La mort entre nous deux vient d’ouvrir ses tombeaux,

Et l’enfer contre moi s’unit à mes rivaux.

Sous les obscurités d’un oracle sévère,

Les dieux m’ont reproché jusqu’au sang de ma mère.

Madame, il faut céder à leurs cruelles lois !

Alcméon n’est point fait pour succéder aux rois.

Victime d’un destin que même encor je brave,

Je ne m’en cache plus, je suis fils d’un esclave.

 

ÉRIPHYLE

 

Vous, seigneur ?

 

ALCMÉON

 

Oui, madame ; et dans un rang si bas,

Souvenez-vous qu’enfin je ne m’en cachai pas ;

Que j’eus l’âme assez forte, assez inébranlable,

Pour faire devant vous l’aveu qui vous accable ;

Que ce sang, dont les dieux ont voulu me former,

Me fit un cœur trop haut pour ne vous point aimer.

 

ÉRIPHYLE

 

Un esclave !

 

ALCMÉON

 

Une loi fatale à ma naissance

Des plus vils citoyens m’interdit l’alliance.

J’aspirais jusqu’à vous dans mon indigne sort :

J’ai trompé vos bontés, j’ai mérité la mort.

Madame, à mon aveu vous tremblez de répondre ?

 

ÉRIPHYLE

 

Quels soupçons ! Quelle horreur vient ici me confondre !

Dans les mains d’un esclave autrefois j’ai remis…

M’avez-vous pardonné, destins trop ennemis ?

O criminelle épouse ! ô plus coupable mère !...

Alcméon, dans quel temps a péri votre père ?

 

ALCMÉON

 

Lorsque dans ce palais le céleste courroux

Eut permis le trépas du prince votre époux.

 

ÉRIPHYLE

 

O crime !

 

ALCMÉON

 

Hélas ! Ce fut dans ma plus tendre enfance

Qu’on fit périr, dit-on, l’auteur de ma naissance,

Dans la confusion que des séditieux

A la mort de leur maître excitaient en ces lieux.

 

ÉRIPHYLE

 

Mais où vous a-t-on dit qu’il termina sa vie ?

 

ALCMÉON

 

Ici, dans ce lieu même elle lui fut ravie,

Au pied de ce palais de tant de demi-dieux,

D’où jusque sur son fils vous abaissiez les yeux.

Près du corps tout sanglant de mon malheureux père,

Je fus laissé mourant dans la foule vulgaire

De ces vils citoyens, triste rebut du sort,

Oubliés dans leur vie, inconnus dans leur mort.

Théantre cependant sauva mes destinées ;

Il renoua le fil de mes faibles années.

J’ai passé pour son fils : le reste vous est dû.

Vous fîtes mes grandeurs, et je me suis perdu.

 

ÉRIPHYLE

 

M’alarmerais-je en vain ? Mais cet oracle horrible…

Le lieu, le temps, l’esclave… ô ciel ! Est-il possible ?

 

(A Alcméon.)

Théandre dès longtemps vous a sans doute appris

Le nom du malheureux dont vous êtes le fils :

C’était ? …

 

ALCMÉON

 

Qu’importe, hélas ! Au repos de la Grèce,

Au vôtre, grande reine, ; un nom dont la bassesse

Redouble encor ma honte et ma confusion ?

 

ÉRIPHYLE

 

S’il m’importe ? Ah ! Parlez…

 

ALCMÉON, avec hésitation

 

Il se nommait Phaon.

 

ÉRIPHYLE

 

(A part.)                                                   (A Alcméon.)

 

Ah ! Je n’en doute plus… Ma crainte, ma tendresse…

 

ALCMÉON

 

Quelle est en me parlant la douleur qui vous presse ?

 

ÉRIPHYLE

 

Alcméon, votre sang…

 

ALCMÉON

 

D’où vient que vous pleurez ?

 

ÉRIPHYLE

 

Ah ! Prince !

 

ALCMÉON

 

De quel nom, reine, vous m’honorez !

 

ÉRIPHYLE

 

Eh bien ! Ne tarde plus, remplis ta destinée ;

Porte ce fer sanglant sur cette infortunée ;

Etouffe dans mon sang cet amour malheureux

Que dictait la nature en nous trompant tous deux ;

Punis-moi, venge-toi, venge la mort d’un père ;

Reconnais-moi, mon fils : frappe, et punis ta mère !

 

ALCMÉON

 

Moi, votre fils ? Grands dieux !

 

ÉRIPHYLE

 

C’est toi dont, au berceau,

Mon indigne faiblesse a creusé le tombeau :

Toi le fils vertueux d’une mère homicide,

Toi, dont Amphiaraüs demande un parricide ;

Toi mon sang, toi mon fils, que le ciel en courroux,

Sans ce prodige, aurait fait mon époux !

 

ALCMÉON

 

De quel coup ma raison vient d’être confondue !

Dieux ! Sur elle et sur moi puis-je arrêter la vue ?

Je ne sais où je suis : dieux, qui m’avez sauvé,

Reprenez tout ce sang par vos mains conservé.

Est-il bien vrai, madame, on a tué mon père ?

Il veut votre supplice, et vous êtes ma mère ?

 

ÉRIPHYLE

 

Oui, je fus sans pitié : sois barbare à ton tour,

Et montre-toi mon fils en m’arrachant le jour.

Frappe… Mais quoi ! Tes pleurs se mêlent à mes larmes ?

O mon cher fils ! ô jour plein d’horreur et de charmes !

Avant de me donner la mort que tu me dois,

De la natur encor laisse parler la voix :

Souffre au moins que les pleurs de ta coupable mère

Arrosent une main si fatale et si chère.

 

ALCMÉON

 

Cruel Amphiaraüs ! Abominable loi ?

La nature me parle, et l’emporte sur toi.

O ma mère !

 

ÉRIPHYLE, en l’embrassant

 

O cher fils que le ciel me renvoie,

Je ne méritais pas une si pure joie !

J’oublie et mes malheurs, et jusqu’à mes forfaits,

Et ceux qu’un dieu t’ordonne, et tous ceux que j’ai faits.

 

 

 

 

 

 

ERIPHYLE-ACTE 4 - Partie 2

 

 

 

 

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