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Lettres Philosophiques

11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 12:52

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A Mme la Marquise du CHATELET,

 

SUR LA PHILOSOPHIE DE NEWTON.

 

 

- 1738 -

 

(1)

 

 

Tu m’appelles à toi, vaste et puissant génie,

Minerve de la France, immortelle Emilie :

Je m’éveille à ta voix, je marche à ta clarté,

Sur les pas des Vertus et de la Vérité.

Je quitte Melpomène et les jeux du théâtre,

Ces combats, ces lauriers, dont je fus idolâtre ;

De ces triomphes vains mon cœur n’est plus touché.

Que le jaloux Rufus (2), à la terre attaché,

Traîne au bord du tombeau la fureur insensée

D’enfermer dans un vers une fausse pensée ;

Qu’il arme contre moi ses languissantes mains

Des traits qu’il destinait au reste des humains ;

Que quatre fois par mois un ignorant Zoïle (3)

Elève, en frémissant, une voix imbécile :

Je n’entends point leurs cris, que la haine a formés ;

Je ne vois point leur pas, dans la fange imprimés.

Le charme tout puissant de la philosophie

Elève un esprit sage au-dessus de l’envie.

Tranquille au haut des cieux que Newton s’est soumis,

Il ignore en effet s’il a des ennemis :

Je ne les connais plus. Déjà de la carrière

L’auguste Vérité vient m’ouvrir la barrière ;

Déjà ces tourbillons, l’un par l’autre pressés,

Se mouvant sans espace, et sans règle entassés,

Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent.

Un jour plus pur me luit ; les mouvements renaissent.

L’espace, qui de Dieu contient l’immensité,

Voit rouler dans son sein l’univers limité,

Cet univers si vaste à notre faible vue,

Et qui n’est qu’un atome, un point dans l’étendue.

Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix :

Vers un centre commun tout gravite à la fois.

Ce ressort si puissant, l’âme de la nature,

Etait enseveli dans une nuit obscure :

Le compas de Newton, mesurant l’univers,

Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts.

Il déploie à mes yeux, par une main savane,

De l’astre des raisons la robe étincelante :

L’émeraude, l’azur, le pourpre, le rubis,

Sont l’immortel tissu dont brillent ses habits.

Chacun de ses rayons, dans sa substance pure,

Porte en soi les couleurs dont se peint la nature,

Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux,

Ils animent le monde, ils emplissent les cieux.

Confidents du Très-Haut, substances éternelles,

Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes

Le trône où votre maître est assis parmi vous,

Parlez : du grand Newton n’étiez-vous point jaloux ?

La mer entend sa voix. Je vois l’humide empire

S’élever, s’avancer vers le ciel qui l’attire :

Mais un pouvoir central arrête ses efforts ;

La mer tombe, s’affaisse, et roule vers ses bords.

Comètes, que l’on craint à l’égal du tonnerre,

Cessez d’épouvanter les peuples de la terre :

Dans une ellipse immense achevez votre cours :

Remontez, descendez près de l’astre des jours ;

Lancez vos feux, volez, et revenant sans cesse,

Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

Et toi, sœur du soleil, astre, qui, dans les cieux,

Des sages éblouis trompais les faibles yeux,

Newton de ta carrière a marqué les limites ;

Marche, éclaire les nuits, tes bornes sont prescrites.

Terre, change de forme ; et que la pesanteur,

En abaissant le pôle, élève l’équateur :

Pôle immobile aux yeux, si lent dans votre course,

Fuyez le char glacé des sept astres de l’Ourse :

Embrassez, dans le cours de vos longs mouvements (4)

Deux cents siècles entiers par delà six mille ans.

Que ces objets sont beaux ! Que notre âme épurée

Vole à ces vérités dont elle est éclairée !

Oui, dans le sein de Dieu, loin de ce corps mortel,

L’esprit semble écouler la voix de l’Eternel.

Vous à qui cette voix se fait si bien entendre,

Comment avez-vous pu, dans un âge encor tendre,

Malgré les vains plaisirs, ces écueils des beaux jours,

Prendre un vol si hardi, suivre un si vaste cours ?

Marcher, après Newton, dans cette route obscure

Du labyrinthe immense où se perd la nature ?

Puissé-je auprès de vous, dans ce temple écarté,

Au regard des Français montrer la vérité !

Tandis qu’Algarotti (5), sûr d’instruire et de plaire,

Vers le Tibre étonné conduit cette étrangère,

Que de nouvelles fleurs il orne ses attraits,

Le compas à la main j’en tracerai les traits ;

De mes crayons grossiers, je peindrai l’immortelle,

Cherchant à l’embellir, je la rendrai moins belle :

Elle est, ainsi que vous, noble, simple, et sans fard,

Au-dessus, de l’éloge, au-dessus de mon art.

 

 

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1 – Cette épître parut en 1738, à la tête des Eléments de la philosophie de Newton. (G.A.)

 

2 – J.-Baptiste Rousseau. Voyez l’Epître sur la calomnie. (G.A)

 

3 – Le journaliste Desfontaines (G.A)

 

4 – C’est la période de la précession des équinoxes, laquelle s’accomplit en vingt-six mille neuf cents ans, ou environ (1748)

 

5 – M. Algarotti, jeune vénitien, faisait imprimer alors à Venise un traité sur la lumière. Newtonianismo per le Dame dans lequel il expliquait l’attraction. Voltaire fut le premier en France qui expliqua les découvertes de Newton (1756)

 

 

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Published by loveVoltaire - dans Epîtres
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