EPITRE : Sous le nom des VOUS et des TU

Publié le par loveVoltaire

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EPITRE CONNUE

 

SOUS LE NOM DES VOUS  ET DES TU

 

(1)

 

 

 

Philis, qu’est devenu ce temps

Où dans un fiacre promenée,

Sans laquais, sans ajustements,

De tes grâces seules ornée,

Contente d’un mauvais soupé

Que tu changeais en ambroisie,

Tu te livrais, dans ta folie,

A l’amant heureux et trompé

Qui t’avait consacré sa vie ?

Le ciel ne te donnait alors,

Pour tout rang et pour tous trésors,

Que les agréments de ton âge,

Un cœur tendre, un esprit volage,

Un sein d’albâtre, et de beaux yeux (2).

Avec tant d’attraits précieux,

Hélas ! qui n’eût été friponne ?

Tu le fus, objet gracieux ;

Et (que l’Amour me le pardonne !)

Tu sais que je t’en aimais mieux.

Ah ! madame ! que votre vie,

D’honneurs aujourd’hui si remplie,

Diffère de ces doux instants !

Ce large suisse à cheveux blancs

Qui ment sans cesse à votre porte,

Philis, est l’image du Temps :

On dirait qu’il chasse l’escorte

Des tendres Amours et des Ris ;

Sous vos magnifiques lambris

Ces enfants tremblent de paraître.

Hélas ! Je les ai vu jadis

Entrer chez toi par la fenêtre,

Et se jouer dans ton taudis.

Non, madame, tous ces tapis

Qu’a tissés la Savonnerie (3),

Ceux que les Persans ont ourdis,

Et toute votre orfévrerie ;

Et ces plats si chers que Germain (4)

A gravés de sa main divine ;

Et ces cabinets où Martin (5)

A surpassé l’art de la Chine ;

Vos vases japonais et blancs,

Toutes ces fragiles merveilles ;

Ces deux lustres de diamants

Qui pendent à vos deux oreilles ;

Ces riches carcans, ces colliers,

Et cette pompe enchanteresse,

Ne valent pas un des baisers

Que tu donnais dans ta jeunesse.

 

 

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1 – Cette épître a été adressée à mademoiselle de Livry, alors madame la marquise de Gouvernet. C’est d’elle que parle Voltaire dans son épître à M. de Genonville, dans l’épître adressée à ses mânes, et dans celles à M. le duc de Sully, à M. de Gervasi. Le suisse de madame la marquise de Gouvernet ayant refusé la porte à Voltaire, que mademoiselle de Livry n’avait point accoutumé à un tel accueil, il lui envoya cette épître.

 

Lorsqu’il revient à Paris, en 1778, il vit chez elle madame de Gouvernet, âgée comme lui de plus de quatre-vingts ans, veuve alors, et qui pouvait le recevoir sans conséquence. C’est en revenant de cette visite qu’il disait : « Ah ! mes amis, je viens de passer d’un bord du Cocyte à l’autre. » Madame de Gouvernet envoya le lendemain à madame Denis un portrait de Voltaire peint par Largillière, qu’il lui avait donné dans le temps de leurs première liaison, et qu’elle avait conservé malgré leur rupture, son changement d’état, et sa dévotion. (K.)

 

2 – Première version :

 

Que la douce erreur de ton âge,

Deux tétons que le tendre Amour

De ses mains arrondit un jour ;

Un cœur simple, un esprit volage ;

Un cul (j’y pense encor, Philis,)

Sur qui j’ai vu briller des lis

Jaloux de ceux de ton visage…

 

3 – La Savonnerie est une belle manufacture de tapis, établie par le grand Colbert. (1757)

 

4 – Germain, excellent orfèvre, dont il est parlé dans le Mondain et le Pauvre diable. (1757)

 

5 – Martin, excellent vernisseur. (1757)

 

 

 

 

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